CHAPITRE IXX
Pour quel mortel l'étoile du bonheur brille-t-elle d'un éclat invariable!
Le ciel avait résolu de soumettre notre brave Jean Wacht, à une épreuve , à
MAÎTRE JEAN WACHT. q3
laquelle tout autre homme d'un esprit moJDS ferme , eût peut-être succombé.
Le premier fruit de son mariage fut un fils , un charmant jeune homme, qui paraissait vouloir suivre les traces de son père. Il avait dix-huit ans , lorsqu'un violent incendie éclata durant la nuit, non loin de la maison de Wacht. Le père et le fils y coururent par devoir d'état, pour chercher à maîtriser le feu. Le fils grimpa hardiment sur les toîtsavec d'autres charpentiers, pour abattre autant que possible la charpente qui était toute en flammes. Le père, qui était resté en bas pour diriger, comme de coutume, les travaux de démolition et les pompes, ayant levé les yeux, reconnut l'effroyable danger que couraient Jean son fils et les ouvriers, et leur cria : Descendez , descendez. — II était trop tard. — Le mur mitoyen s'écroula
avec un fracas épouvantable, et le fils de Wacht fut écrasé au milieu des flammes, qui poussaient comme en triomphe, leurs tourbillons bruyans vers les cieux.
Ce coup terrible ne fut pas le seul qui devait frapper notre pauvre Jean Wacht. Une imprudente servante se précipita en poussant des cris lamentables dans la chambre où était couchée la maîtresse de la maison, qui, à peine rétablie d'une violente maladie nerveuse, tremblait de frayeur à la vue du feu dont le reflet rougeâtre se réfléchissait sur le mur.
— Votre fils Jean a été écrasé : le mur mitoyen l'a enseveli dans les flammes avec ses camarades !
Ainsi criait la servante.
Comme soulevée par une force soudaine, la femme de Wacht s'élance hors de son lit; au même instant elle
retomba en poussant un profond soupir.
Une apoplexie nerveuse l'avait frappée; elle était morte.
— Voyons maintenant , se dirent les bourgeois de Damberg, comment maître Wacht supportera son malheur.
Assez souvent il nous a prêché que rhomme ne doit pas se laisser abattre, même par les plus grandes pertes ; mais qu'il doit toujours tenir la tête haute, et opposer à son malheur la force que le créateur lui a donnée.
Voyons maintenant quel exemple il nous donnera.
Wacht ne parut point dans l'atelier^ mais on fut surpris d'y voir régner la même activité qu'au paravant,de sorte qu'il n'y eut pas la moindre interruption dans les travaux. Les ouvrages , qui avaient été commencés , furent XY. ?,
achevés comme si nul malheur ne fût arrivé au maître.
Wacht , avec un courage inébranlable, d'un pas ferme, portant sur son visage calme et sérieux toute la consolation, tout l'espoir que lui donnait la foi, avait accompagné au tombeau les restes de sa femme et de son fils. — Engelbrecht, dit-il, il est nécessaire maintenant que je reste seul avec ma douleur qui menace de me briser le cœur; je veux me familiariser avec elle. Je me retire dans ma chambre pour huit jours : toi , frère , toi mon actif et zélé maître ouvrier, tu sais ce qu'il y a à faire pendant ce temps.
En effet, pendant huit jours, maître Wacht ne quitta pas sa chambre. La servante remportait souvent les mets sans qu'il y eût touché, et l'on entendait souvent du vestibule cette douce
plainte qui pénétrait l'âme : — O ma femme !0 mon Jean !
Un grand nombre de ses amis était d'avis qu'il fallait l'arracher à la solitude , où le chagrin , auquel il s'abandonnait sans cesse , finirait par l'accabler. jMaisEngelbrecht leur repli qua: — Laissez-le faire , vous ne connaissez pas mon Jean. Si le ciel lui a envoyé cette dure épreuve, il lui a aussi donné la force de la surmonter et toute consolation ne pourrait que lui faire mal. Au reste, je sais fort bien de quelle manière il parviendra à se vaincre.
Engelbrecht prononça ces dernières paroles d'un air presque rusé , sans expUquer ce qu'il voulait dire. Il fallut donc s'en contenter, et laisser le malheureux Wacht en repos.
Huit jours s'étaient écoulés. Le neuvième , un beau jour d'été , à cinq
heures du matin, maître Wacht parut tout-à-coup dans la cour , au milieu des compagnons qui étaient en plein travail. Les haches, les scies s'inclinèrent dans leurs mains , et ils s'écrièrent; — Maître Wacht, notre bon maître Wacht !
Il s'avança au milieu d'eux avec un visage serein , où les traces de l'affliction vaincue donnaient à l'expression de la bonté le caractère le plus touchant, et leur annonça que le ciel en sa miséricorde lui avait envoyé l'esprit de grâce et de consolation , qu'il avait repris sa force et qu'il allait se remettre à ses travaux avec fermeté et courage. Puis il se dirigea vers le bâtiment situé au milieu de la cour servant de dépôt pour les outils et où l'on tenait registre des ouvrages à faire.
Engelbrecht, les compagnons , les
apprentis , le suivirent en cortège. En entrant , il s'arrêta comme pétrifié.
Dans les décombres de la maison incendiée , on avait retrouvé la hache du pauvre Jean , reconnaissable à des marques certaines , et dont le manche était à moitié brûlé. Ses camarades l'avaient suspendue au mur , en face de la porte ; à l'entour ils avaient peint avec un art assez grossier une guirlande de roses et de cyprès. Au dessous de la guirlande était marqué le nom de leur cher camarade , ainsi que l'année de sa naissance, et la date de la malheureuse nuit où il avait péri.
— Pauvre Jean ! s'écria maître Wacht , en voyant ce monument , et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux ; pauvre Jean , c'est pour le bien de tes semblables que tu levas cet instrument pour la dernière fois : maintenant tu reposes dans la tombe, et tu
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ne travailleras plus à mes côtés, et tu ne m'aideras plus dans mes fatigues.
Ensuite maître Wacht fit le tour des ouvriers , serrant avec cordialité la main de chaque compagnon , de chaque apprenti et dit : — Pensez à lui l Alors tous retournèrent à leur besogne , excepté Engelbrecht que Wacht pria de rester avec lui.
— ■ Vois , mon vieux camarade , lui dit Wacht , quelle voie miraculeuse la puissance éternelle a choisie pour me faire surmonter ma grande affliction.
Dans le jour où le chagrin d'avoir perdu ma femme et mon fils d'une manière si cruelle faillit m'accabler , Dieu m'inspira l'idée d'une machine de la construction la plus ingénieuse et la plus artistement combinée , qui depuis long-temps était l'objet de mes réflexions, sans que j'eusse pu la trouver jusque là. Regarde !
MAÎTRE JEAN AVACHT. 3f
Et maître Wacht déroula le dessin auquel il avait travaillé pendant ses derniers jours de douleur. Engelbrecht ne fut pas moins frappé de la hardiesse et de l'originalité del'invention, que de Textréme netteté de l'exécution. Le mé- Ccinisme était si ingénieux , si compliqué qu'Engelbrechty malgré sa grande expérience , ne put d'abord le comprendre ; sa joie et son étonnement éclatèrent avec d'autant plus de vivacité , lorsque Wacht , lui ayant expliqué jusqu'aux moindres détails, il fut convaincu que l'exécution ne pourrait manquer de réussir.