‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 5 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La famille de Wacht n'était plus composée que de deux filles , mais elle devait bientôt être augmentée.

Quelque laborieux , quelque habile

que fût Engelbrecht , il n'avait pu réussir à s'élever à cette aisance qui dès long-temps avait couronné les entreprises de Wacht. Le plus funeste ennemi de la vie , contre lequel toutes les forces humaines sont impuissantes, s'était déchaîné contre lui pour le perdre , et le perdit en effet : c'était l'infirmité du corps. Il mourut, et laissa sa femme et deux enfans dans un état voisin de la misère. La femme retourna dans son pays , et maître Wacht eût volontiers pris les deux fils , mais cela ne pouvait se faire ainsi que pour l'aîné , Sébastien. C'était un garçon vigoureux et intelligent, plein de goût pour le métier de son père, et qui promettait de devenir un fort bon charpentier. Wacht espérait que la raideur intraitable de son caractère qui paraissait quelquefois dégénérer en méchanceté , ainsi que son humeur un

peu rude, qui devenait souvent deia violence . céderaient à une éducation conduite avec prudence. Le frère cadet, Jonathan , était en tout contraire à l'aîné : c'était un joli petit enfant d'une complexion faible ; la douceur et la bonté se peignaient dans ses yeux bleus , et comme il montrait un esprit éminent et un goût décidé pour les sciences , le sensible docteur en droit, Théophile Eichheimer , le premier et le plus ancien avocat de la ville , l'avait pris d^^ns sa maison , du vivant de son père , pour l'initier à la science du droit.

C'est ici que se manifesta un de ces invincibles préjugés de Wac ht dont il a déjà été question plus haut. Wacht portait en lui l'entière conviction que tout ce que l'on entendait par jurisprudence n'était qu'une doctrine artificieuse, d'invention humaine,

qui ne servait qu'à embrouiller les vrais principes du droit qui sont gravés dans le cœur de tout homme vertueux. S'il ne pouvait condamner intérieurement l'institution des tribunaux, il avait rejeté toute sa haine sur les avocats qu'il regardait tous, sinon comme de misérables trompeurs , du moins comme des hommes méprisables, qui faisaient un honteux trafic de ce qu'il y a de plus saint et d^ plus vénérable au monde. On verra que Wacht, d'ailleurs fort sensé, et qui avait des vues si justes sur toute chose , ressemblait en ce pointa la plus grossière populace. Si, d'un autre côté , il n'acordait aucune pitié , aucune vertu aux partisans de l'église catholique , s'il se méfiait de tout catholique , on pouvait le lui pardonner plus facilement, vu qu'il s'était nourri à Augsbourg des principes d'un protestan-

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tisme fanatique. On conçoit combien son cœur dut être navré lorsqu'il vit le fils de son plus fidèle ami entrer dans une carrière qu'il détestait si profondément.

Toutefois la volonté du défunt lui était sacrée , d'ailleurs Jonathan était trop faible pour qu'on pût l'élever pour un métier qui eût exigé les moindres forces corporelles; et lorsque le vieux Théophile Eichheimer, dans ses entretiens avec le maître, faisait l'éloge de la piété et de l'intelligence du petit Jonathan , maître Wacht oubliait pour un moment l'avocat, la jurisprudence et ses préjugés. Il avait fondé tout son espoir sur ce que Jonathan , qui portait dans son cœur toutes les vertus du père, quitterait une telle profession dès qu'il serait parvenu à l'âge de maturité, et en état de sentir tout ce qu'elle a d'infâme.

MAÎTRE JEAN WACHT. Sy

Si Jonathan était un jeune horame paisible, studieux, livré à l'étude, Sébastien se laissait aller sans contrainte à la fougueuse pétulance de son naturel. Mais comme il montrait dans le métier toute l'habileté de son père , et qu'on n'avait jamais eu à le reprendre ni sur son application, ni sur la netteté de son travail, Wacht attribuait ses espiègleries , par fois un peu trop fortes, à l'emportement d'une jeunesse bouillante et impétueuse, et il les lui pardonnait, espérant, comme d le disait, que, dans ses voyages, Sébastien userait ses cornes.

Sébastien commença de bonne heure à voyager, et maître Wacht n'en reçut plus de nouvelles jusqu'au moment où, devenu majeur, il lui réclama de Vienne son petit héritage paternel. Maître Wacht le lui fit remettre jusqu'au dernier denier, et il en reçut un acquit

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qui lui fut expédié par les tribunaux autrichieijs.

La même différence de caractère, qui distinguait les frères Engelbrecht, se manifestait chez les deux filles de Wacht, dont l'aînée se noranriait Reltel et la cadette Nanni.

Il est à propos de remarquer que, selon l'opinion généralement répandue a Bamberg , le prénom de Nanni est le plus beau et le plus gracieux qu'une jeune fille puisse porter. Si donc, cher lecteur, vous demandez à une jolie enfant, à Bamberg: — Comment vous appelez -vous, mon ange? La belle baissera les yeux toute confuse, tirera légèrement avec sa main son tabher de soie noire, et rougissant un peu, vous répondra à voix basse avec une grâce charmante: — Eh mais, Nanni , monsieur !

Rettel, la fille aînée de Wacht, était

petite, rondelette, haute en couleurs, avec (le petits yeux noirs toujours rians. Quant à son instruction et à toute sa manière d'être, elle ne s'était pas élevée au-dessus de sa condition.

Elle jasait avec les commères, aimait beaucoup la toilette, s'habillait avec plus de recherche et de luxe que de goût , mais son véritable élément , l'objet de toutes ses pensées et de toute son activité, c'était la cuisine. Aucune cuisinière, pas même la plus expérimentée, ne savait donner un goût aussi exquis au civet de lièvre, aux abattis d'oie. Elle exerçait un empire illimité sur les gelées; sa main habile accommodait en perfection les légumes, tels que les choux de Savoie, les choux verts, un tact délicat et infaillible ne la laissant pas un moment indécise sur le plus ou le moins de graisse; et ses gaufres défiaient les

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productions les plus parfaites des plus luxurieuses hermès.

Le père Wacht était fort satisfait du talent culinaire de sa fille , et alla jusqu'à dire un jour, qu'il était impossible que le prince-évêque eût sur sa table des macaronis au jambon plus succulens. La bonne Rettel en éprouva une joie si vive au fond du cœur, qu'elle fut sur le point d'envoyer au princeévéque un énorme plat de ces macaronis, et cela un jour maigre. Heureusement maître Wacht éventa la mine à temps, et empêcha, en riant de bon cœur, l'exécution d'un si hardi projet.

La grosse petite Rettel était , nonseulement une fort bonne ménagère, une cuisinière accomplie , mais en même temps la bonté, la fidélité et la piété filiale même. Wacht la chérissait tendrement.

Toutefois des esprits tels que Wacht

MAÎTRE JEAN WACHT. f^ï

ont, malgré leur gravité, une certaine malice ironique, qui s'exerce en maintes circonstances.

Il était impossible queRettel n'excitât pas, par sa manière d'être, la causticité de son père, de sorte que ses rapports avec sa fille prenaient souvent une couleur assez bizarre. Je n'en citerai qu'un seul exemple. Dans la maison de maître Wacht se présenta un jeune homme d'humeur fort paisible, joli garçon , qui avait un emploi dans la chambre des finances du prince-évêque, et qui vivait fort à son aise. Selon la loyale coutume allemande, il s'adressa au père pour lui demander la main de sa fille aînée , et maître Wacht ne put faire autrement que de lui accorder l'entrée de sa maison, afin qu'il lui fiit loisible de gagner l'affection de sa fille. Celle-ci, instruite des vues de ce jeune homme, le regarda avec les

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