CHAPITRE DERI^IER
C'ÉTAIT une nuit chaude et sombre. Les zéphirs agitaient doucement Je noir feuillage , et lliorison lointain était éclaire' par des éclairs qui le sillonnaient en tous sens. L'odeur admirable du cactus grandi'ftorns, qui venait de fleurir, embaumait tous les
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alentours du jardin de la comtesse, Eugène , ivre d'amour et de désir, se trouvait devant la grille ; Firmino arriva enfin, le conduisit dans la serre qui était faiblement éclairée et y cacha Eugène dans un coin retiré.
La comtesse Gabriela , accompagnée de Firmino et du jardinier, ne tarda pas à paraître. Ils se mirent devant le cactus grandijlorus ; et le jardinier parut s'étendra avec beaucoup de détails sur cet arbrisseau merveilleux et sur les soinS qu'il lui coûta pour rélever : enfin , Firmino fit retirer le jardinier.
Gabriela était comme plon^gée dans un doux songe ; elle poussa un profond soupir, et dit à voix basse :
— Ah , si je pouvais vivre et mourir comme cette fleur î — Ah , Eugénio!
A ces mots, Eugène sortit précipi-
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tamment de son réduit, et se jeta aux pieds de la comtesse.
Elle poussa un cri d'effroi , et voulut se sauver. — Mais le jeune homme la saisit avec le desespoir de Tamourle plus ardent, la pressa sur son cœur; alors elle l'entoura de ses beaux bras de lys. — Ils n'échangèrent pas un mot , — mais des baisers brûlansse succédaient
Tout à coup on entendit des pas s'approcher ; la comtesse pressa à son tour le jeune homme sur son cœur : Sois libre , — sois à moi. — Toi ou la mort! EUeparlait ainsi, en repoussant doucement le jeune insensé et en se sauvant dans le jardin.
Firmino trouva son ami anéanti et hors de lui-même.
— T'ai-je trompé, dit-il enfin, après qu'Eugène fut un peu revenu
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a lui même, T'ai-je trompé! Peut-on être aime avec plus d'ardeur? Cependant, mon ami, après ce moment d'extase et d'enthousiasme, je dois avoir soin de toi. Quoique les amans ne fassent pas attention aux besoins du corps , il faut que tu te restaures un peu , avant que de prendre congé de ce lieu enchanteur.
Eugène suivit machinalement son ami, dans la petite chambre où il avait trouvé un jour Firmino occupé à des préparations chimiques.
Ils trouvèrent une table chargée de mets épicés et de différentes sortes de vins; Eugène y fit honneur, et but avec délice d'un vin capiteux que Firmino lui versait.
Gabriela, Gabriela seule, comme on peut bien le penser, fut le sujetdelaconversation des deux amis; et l'espoir du plus grand bonheur se
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manifestait sur le visage brûlant du jeune savant.
Le jour commençait à poindre , lorsque Eugène voulut se retirer. Firmino l'accompagna jusqu'à la grille.
En se séparant, Firmino lui dit :
— Souviens-toi des paroles de Gabriela. — Soislibre, soisà moi. — Et prends une résolution qui te conduise promptement et directement à ton but. Je dis promptement; car nous partons après-demain matin, àTaube du jour.
En achevant ces mots, Firmino ferma la grille, et s éloigna en suivant une allée qui conduisait dans un bosquet.
Eugène , à moitié mort, resta immobile.
— Elle partira, dit-il, et je ne la suivrai pas! Ce coup de foudre a détruit toute» mes espérances. — Il s'é-
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loigna enfin, le désespoir et la mort dans le cœur. Le sang bouillonna toujours de plus en plus dans ses veines; rentré chez lui, les murs paraissaient vouloir s'écrouler sur sa tête ; il descendit promptement dans le jardin, et aperçut le beau daturafastuosa, sur laquelle la femme duprofcsseur avait coutume de se pencher pour en respirer les odeurs balsamiques. Alors, des pensées infernales s'élevèrent dans son esprit; Satan s'en empara, il prit le flacon que Firmino lui avait donné , l'ouvrit et répandit , en détournant la tête, la poudre dans le calice ^wdaiura fastuosa.
Il lui semblait que dans ce momenttout était embrâséautour delui; il jeta au loin le flacon , il sortit de la ville, courant sans savoir où il allait ; il arriva enfin dans un bois peu éloigné, où il tomba épvisé de fali-
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gue. La situation de son esprit était celle d'un homme en délire. Alors, le malin esprit fit entendre sa voix , et ces mots vinrent frapper son oreilles :
— Que fais-tu ici.^ Pourquoi tardes-tu ? la poudre a produit son effet, tu as triomphé ! — Tu es lihre. — Ya, cours auprès de celle que tu as gagnée auprix de ta félicité; tu jouiras d'un bonheur indicible !
— Je suis libre, elle esta moi!
s'écria Eugène , en se levant précipitamment et en se rendant à la hâte au jardin du comte Angélo Mora.
Le soleil avait terminé la moitié de sa course, lorsqu'il arrivaà la grille, qu'il trouva fermée ; il sonna : personne ne vint pour la lui ouvrir.
Il voulait voir la comtesse, la presser sur son cœur, et jouir de la plénitude d'un bonheur acheté si chère- XVI. i3
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iTîent.Pousséparla passion, il franchit le mur du jardin. Un morne silence y régnait , les allées étaient déserles.
Enfin, Eugène s'approchant du papillon, crut y entendre un léger bruit.
— Ah! si c'était elle! se disait-il, agité d'une douce anxiété. Il s'approcha de plus près, regarda à travers la petite porte vitrée, et aperçut Gahriela dans les bras de Firmino
Hurlant comme une bête féroce atteinte d'un coupmortel, Eugène se précipita sur la porte et Tenfonça; mais, à l'instant même, un froid glacial parcourut ses membres, et il tomba sans connaissance sur le seuil du pavillon.
— Chassezcctinsensé! s'écria une voix; et il se sentit soulever avec une force de géant, et jeté à la porte qui se ferma sur lui.
Il se ciamponna à la giille, en
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poussant les plus horribles imprécations contre Firmino et contre Gabriela ! Un rire moqueur se fit entendre dans le lointain, et une voix murmurait :
— D aiura fasiiiosa ! Eugène grinçant des dents, répéta ; — - Daiitra fasiiiosa! et un rayon d'espoir brilla subitemenlasesyeux.il se releva, courut en toute hâte à la ville, et rentra chez lui. Marguerite se trouvait sur l'escalier; elle fut profondément effrayée de rélat terrible dans lequel rtait Eugène; toute sa tête était déchirée par les éclats de verre de la jiorte vitrée; le sang coulait de son front; son regard était effaré, et toute sa physionomie exprimait Tagilation la plus horrible. La charmante enfant ne put proférer une parole, lorsijue Eugène prit sa main, et lui demanda ;
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— Notre mère est-elle descendue aa jardin ce matin? — Marguerite!
s'ëcria-t-il encore une fois avec l'expression d'une inquiétude mortelle, Marguerite, aie pitië de moi. — Parle — dis-moi si notre mère est descendue au jardin?
— Non, re'pondit enfin Marguerite; non , mon cher monsieur Eugène ; Aie n'a pas été au jardin. Au moment d'y aller, elle s'est trouvée mal, elle est restée dans sa chambre, et s'est mise au lit.
— Dieu juste, s'écria Eugène en tombant à genoux et en levant les mains au ciel ! — Dieu juste, auras-tu pitié de moi. réprouvé que je suis!
— Mon cher monsieur Eugène , dit Marguerite , qu'est- il donc arrivé? Eugène ne répondit pas à la jeune fille; il descendit à la hâte dans le jardin, arracha la plante
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envenimée et la foula à ses pieds.
Il rentra ensuite et trouva la femme du professeur, sommeillant doucement. — Non, se dit-il en luimême, non, le démon n'a point d'empire sur la sainte qui repose ici; la puissance de Tcnfcr est brisée! Il se retira dans sa chambre , où Fëpuisement total de ses forces ne tarda pas à le plonger dans le sommeil.
Mais, bientôt Timage honible du séducteur infernal se présenta à son imagination.
Il crut qu'il ne pouvait expier autrement son crime que par le suicide.
Cependant, il voulait se venger , et se venger horriblement avant que de mourir. Ses esprits s'étaient calmés; mais ce calme était sombre , gros de malheur, semblable à celui qui succède aux plus furieuses tempêtes, et dans lequel se forment les résolu-
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tions les plus terribles. Il sortit de chez lui, acheta une paire de pistolets à deux coups, les chargea, et partit pour se rendre au jardin du comte Angélo Mora.
La grille était ouverte, et Eugène ne s'aperçut pas qu'elle était gardée par des agens de la police ; au moment où il voulut entrer dans le jardin, il se sentit saisir par derrière.
— Où veux-tu aller .'^ que veux-tu faire? s'écria Sévère, car ce fut lui qui arrêta Eugène.
— Mon front porte-t-il le signe de ]a réprobation ? dit Eugène avec l'accent d'un désespoir sombre, croistu que je vienne ici pour assassiner ?
Sévère prit le bras de son ami et l'entraîna doucement : — Ne me demande pas, lui dit il, comment j'ai appris tout ce qui s'est passé ; mais je sais qu'on t'a attiré par des moyens
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infernaux dans les pièges les plus dangereux , qu'on te berçait d'une illusion fanatique, et que tu veux le venger d'un infâme scélérat. Ta vengeance est trop tardive. Dans ce moment , le prétendu comte Angelo Mora et son complice criminel , Firmino Valiès , ce moine espagnol défroqué, ont été arrêtés par ordre du gouvernement, et on les conduit en prison. La prétendue fille du comte est une danseuse italienne, qui était attachée au théâtre San Bénédettc deVenise, pendantle carnaval dernier.
Sévère laissa son ami tranquille pendant quelques momens, afm de lui donner le temps de se remettre , et exerça ensuite sur lui l'empire que tout esprit ferme et éclairé peut exercer en pareille occasion.
Il lui représenta avec douceur que
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Je sort de Thomme sur la terre est de ne pouvoir souvent résister aux tentations du mal ; que le ciel le délivrait souvent d'une manière extraordinaire, et que cette délivrance même était une source de joie et de consolation ; ces représentations calmèrent insensiblement l'esprit du jeune homme réduit au désespoir.
Un torrent de larmes inonda ses joues, et il permit à Sévère de s'emparer des pistolets et de les tirer en Tair.
Eugène ne sut pas comment il arriva qu'ils se trouvèrent tout à coup, lui et Sévère, dans la chambre de la femme du professeur; il tremblait comme un criminel.
La bonne vieille était au lit, fort souffrante. Elle jeta un regard de douceur sur les deux amis, et dit à Eugène : — Mes soupçons se sont
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réalises. Le Dieu du ciel vous a sauvé de l'en fer. Je vous pardonne tout, cher Eugène. — Cependant, ô père céleste ! puis-je parler de pardon , lorsque je dois m'accuser moimême ? Ah ! c'est à mon âge que je suis obligée de convenir que l'homme du monde est retenu par des liens qu'il ne peut pas rompre !
Ce n'est pas vous, Eugène, qui avez péché, c'est moi seule; aussi je veux expier celte faute, et supporter avec patience les railleries des méchans.
— Soyez libre, Eugène !
Pénétré du plus vif repentir , le jeune homme se jeta à genoux devant le lit. jura , en couvrant de baisers et en arrosant de larmes la main de la femme du professeur, de ne jamais se séparerde samère, et lui dit qu'il n'espérait obtenir le pardon de ses fautes que par sa piété et par sa sainteté.
— Yous êtes mon bon fils , dil elle avec un sourire plein de douceur, bientôt je le sens, bientôt le ciel vous récompensera !
Il est à remarquer que le moine espagnol avait tendu à Sévère les mêmes pièges qu'à l'innocent Eugène , qui y fut pris , tandis que Sévère, en bomme prudent et raisonnable , leur échappa facilement. Le hasard voulut que Sévère reçut de la prison des renseignemens sur les relations suspectes qui existaient entre le prétendu comte Angclo Mora et son entourage.
Ce personnage etFirmino, étaient des émissaires secrets de l'ordre des Jésuites; le principe connu de cet ordre est de chercher à se procurer partout des partisans et des agens sûrs. Eugène avait sans doute excité l'attention du moine , par la connais-
sancc qu'il avait de la langue espagnole. Le moine , voyant ensuite qu'il avait à faire à un jeune homme innocent et sans expérience, qui du reste vivait dans une union forcée et nullement enharmonie avec les goûts de la vie, se crut assuré de sa proie, et espéra pouvoir former ce jeune homme d'une manière conforme aux intérêts de son ordre. Il est reconnu d'ailleurs que cet ordre a recours aux moyens les plus extraordinaires pour recruterdespartisans; et comme rien ne lie plus fortement les hommes que le crime , Firmino crut que le plus sûr moyen de s'assurer du jeune imprudent était d'exciter en lui toute la fougue d'un amour encore asr soupi, et de l'enchaîner par des remords î
Peu de temps après ces événemens, la maladie de la femme du profes-
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seur commença à faire tous les jours plus de progrès. Bientôt elle cessa d'exister.
A peine Eugène avait-il rendu les derniers devoirs à sa digne compagne, que le souvenir de l'action criminelle à laquelle il s'était porté envers elle , se présenta avec force à sa mémoire. Quoique cette action n'eût pas eu d'effet, Eugène, néanmoins, se regardait comme l'assassin de sa mère ado[){ive, et il était déchiré par les furies de l'enfer.
Sévère , son fidèle ami , réussit enfin à calmer son désespoir. Il tomba dans un profond chagrin , ne quitta plus sa chambre , ne vit personne , et prit tout au plus assez de nourriture pour se soutenir.
Quelques semaines s'écoulèrent dans cet état de mélancolie, lorsque Marguerite entra un matin dans sa
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chambre , et lui dit en tremblant : — Mon cher monsieur Eugène , je viens prendre congé de vous! Ma parente, qui demeure dans une petite ville à trois milles d'ici, veut de nouveau me recevoir chez elle. — Portezvous
Elle ne put pas achever.
La douleur qui pesait sur le cœur du jeune homme, se dissipa, et le flambeau de Tamour le plus pur s'alluma tout à coup en lui.
— Marguerite! s'ecria-t-il , Marguerite, si tu m'abandonnes, jemeurs dans les tourmens du de'sespoir! — iMarguerite, — sois à moi.
La jeune fille, presqu'e'vanouie , remplie d'une douce inquiétude et d'une joie céleste, se pencha sur tLugène.
Sévère entra, et, voyant ce couple heureux il dit d'un ton solennel : —
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Eugène, tu as trouvé l'ange de la lumière , qui rendra la paix à ton âme; tu seras heureux dans ce monde et dans l'autre!