‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 42 sur 47 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

l86 CONTES NOCTURNES.

sireux de les unir, est très-chagrine de cette aversion , et ne sait comment s'y prendre pour les accorder.

Yoilà tout!

— Ho! ho! s'écria Hartmann, ce n'est pas là tout ! — Ne remarquestu pas que nous sommes tout juste tombés au milieu de la pièce des brigands de Schiller? — La scène re* présente un vieux château de Bohême dont la décoration ressemble fort a celui-ci. Les acteurs sont: Maximilien, le comte régnant, Franz, son fils, Amélie , sa nièce. — Puis, Charles peut bien être le capitaine des brigands qui nous ont attaqués. Je suis enchanté que les circonstances me fournissent enfin l'occasion d'observer, en personne , le monde représenté par Schiller dans sa pièce , et de m'assurer quelle est la fin de CharlesMoor, s'il est tué par Schwei-

zer OU s'il livre sa te te à l'e'chafaud. Reste seulement à savoir si le comte Franz enferme son père dans la vieille tour qui, comme tu le sais, est au bout du pire.

Willibald rit beaucoup des folles idées de son ami , mais il pensa qu'en effet c'était un singulier jeu du hasard qui rassemblait là les personnages les plus importans de cette tragédie, du moins leurs noms, sauf Hermann et Daniel qui leur manquaient encore.

— Qui sait, reprit Hartmann, si nous ne les verrons point paraître demain.

Les deux amis continuèrent à parodier ensemble, chacun à sa manière, les scènes de cette tragédie, et ce joyeux entretiense prolongea longtemps encore après qu'ils se furent couchés, en sorte que le jour com-

l88 CONTES NOCTURNES.

mençait déjà à poindre lorsqu'ils s'endormirent.

Le lendemain, la comtesse Amélie avait une violente migraine qui la retenait dans son appartement. Le comte Franz était trcs-gai ; il ne paraissait plus le même que la veille , et le vieux seigneur luimême semblait soulagé d'un lourd fardeau.

La conversation fut gaie et animée durant tout le dîner, sans que rien vint la troubler. Le repas du soir vit verser à flots un vin précieux, et le comte ayant demandé aux deux amis si Ton en buvait d'aussi bon à Berlin :

— Je crois me souvenir, répondit Harlmann, une fois, dans une fête , d'en avoir bu de semblable à celui-ci, et meilleur que tout ce que je connaissais jusqu'alors.

— Ho! ho! s'écria le vieux comte dont les yeux brillaient de plaisir, nous allons voir ce que peut ma cave.

Dites à Daniel , continua-t-il en s'adressant à l'un de ses domestiques, dites à Daniel d'aller chercher deux bouteilles de mon vin du Rhin séculaire, et d'apporter le vase de cristal qui lui est destiné.

On peut s'imaginer ce qu'éprouvèrent les deux amis en entendant ce nom de Daniel. Bientôt entra un homme à cheveux gris et le dos courbé , qui apporta le vin avec le vase de cristal ; les deux amis ne pouvaient détacher leurs regards de sa personne. Hartmann lança à Willibald un coup d'œil , qui voulait dire : — Eh bien! n'avais-je pas raison ?

— En effet, c'est tout à fait merveilleux, murmura Willibald.

igO CONTES NOCTURNES.

Lorsque la fable fut desservie , les deux amis demeurèrent seuls à causer avec le comte Franz, et la gaîté la plus vive régnait entre eux , quand tout à coup le comte interrompit la conversation , et regardant fixement Willibald, lui demanda ce qu'il avait trouvé de si merveilleux dans l'apparition de Daniel.

Les deux amis gardèrent le plus profond silence.

— Sans doute , continua-t-il , le vieux serviteur de notre maison, a réveillé en vous le souvenir de quelque circonstance merveilleuse de votre vie, et, sicela se peut, donnez-moi l'occasion d'admirer de nouveau votre talent pour la narration, en m'en faisant part ; je vous en prie , accordez-moi cette faveur.

Hartmann réponditque la présence de Daniel n'avait rapport à aucune

LES BRIGANDS. igt

circonstance de leur vie , et qu'elle leuravait seulement rappelé une folle ressemblance qu'il ne valait pas la peine de mentionner.

Mais le comte ne se laissa pas persuader , et il persista à vouloir connaître la cause de leur e'tonnement. Willibaldprit alors la parole:

— Les pensées intimes d'étrangers qu'un accident a amenés chez vous, peuvent-elles donc vous intéresser si vivement?... Vous voulez savoir ce que nou^ avons pensé en voyant entrer le vieux Daniel ; répondez d'abord à une question ; Si vous participiez à la représentation d'une pièce de théâtre, ne seriez-vous point fâche de représenter un méchant carac-

ère?

— Si, repartit en riant le comte, si le rôle est intéressant, et offre l'occasion de déployer quelque talent,

comme c'est ordinairement ie cas dans les caractères vicieux , je ne voudrais ni ne pourrais m'y opposer.

— EHbien, continua Willibald , hier au soir, tout en plaisantant , mon ami remarquait que nous trouvions réunis dans un vieux et riche château, tous les principaux personnages des brigands de Schiller, sauf Hermann et Daniel ; lors donc qu'à table un vieux serviteur nommé Daniel....

Wiilibald se tut , car il vit qu'une pâleur mortelle couvrait le visage du comte , et qu'il pouvait à peine se soutenir.

— Pardonnez - moi, murmura Franz; pardonnez-moi, messieurs, une espèce de vertige... je me suis senti tout à coup malade î... et se traî-

LES BRIGANDS. igS

nant avec peine il quitta la chambre.

— Que signifie ceci ? dit Har tmann.

— Hem! repartit Willibald , des sorcelleries, des diableries; je crois que tu avais raison de dire que le bât qui la blesse devait être lourd et gênant. Ou bien le comte Franz est vraiment coupable , ou bien la pensée du sort d'Amélie dans les brigands de Schiller, que je lui ai rappelée sans précaution a brisé son cœur. Je n'aurais pas dû parler. Mais aussi qui pouvait savoir

Hartmann interrompit son ami en disant :

— Celte seule circonstance de se voir subitement placé dans le rôle de cet infernal bâtard suffit pour expliquer son trouble , et certes tu aurais bien mieux fait de ne pas lui dire la vérité , et d'inventer plutôt quelque

Page 1