‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 43 sur 47 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

19^ CONTES NOCTUUNES.

autre molif de notre étonnement.

Pour moi , je ne trouve aucun plaisir à chercher à découvrir le mystère qui règne ici, et puisque ma blessure est presque entièrement guérie , je crois que le mieux est de prier le comte de nous laisser partir demain matin

Willibald pensa, au contraire qu'il valait mieux demeurer encore deux jours, afin que la blessure d'Hartmann fût tout à fait rétablie, et que nul obstacle ne s'opposâtplus à leur voyage.

Les deux amis se rendirent dans le parc. En s'approchant d'un pavillon éloigné, ils entendirent un homme parler avec colère , et en même temps le ton plaintif d'une voix de femme.

Ils crurent reconnaître la voix du jeune comte, et s'approchant trèsprès de la porte, ils entendirent distinctement! ces mots :

LES BRIGANDS. igS

—Insensé, je le suis; tu me détestes, parce que je t'aime , que je ne vis qu'en toi et que pour toi! Mais, toi, lu portes dans ton cœur l'infâme qui attire sur nous la honte et le déshonneur. Fuis, misérable femme, cours chercher le dieu de ton amour; il t'attend dans le repaire d'un brigand ou dans un sombre cachot!... Mais non , non , je ne te laisserai pas t'échapper de mes bras , pour aller consoler ce démon infernal.

— Au secours!... au secours!....

s'écria la voix féminine.

\Yillibald,sans plus tarder, poussa la porte. La comtesse Amélie s'arracha des bras du jeune comte , et s'enfuit avec la promptitude d'un faon poursuivi par les chasseurs.

— Ah! s'écria le comte d'une voix effrayante , aux deux étrangers, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat

sauvage : Ah! vous venez fort à propos! Oui, je suis Franz! je veux l'être, je dois l'être , je....

Tout à coup sa voix s'éteignit , et prononçant d'une manière inintelligible les mots: Au secours ! il tomba sans connaissance.

Quelque suspecte que toute cette scène parût aux deux amis, quoique persuadés que la conduite du comte ressemblait beaucoup à une infernale méchanceté , ils reconnurent que leur devoir, dans ce moment, était de le secourir. Ils relevèrent le comte , l'assirent dans un fauteuil , et Hartmann répandit sur son front une essence spiritueuse dont il avait un flacon sur lui.

Le comte revint lentement à lui, et prenant dans ses bras \Yillibald et 'Hartmann, il leur parla d'une voix qui décelait la plus profonde douleur

— Vous avez raison ! une tragédie tout aussi terrible que celle dont les noms de notre maison vous ont rappelé le souvenir, se jouera peut-élre bientôt ici l — Oui, je suis Franz, détesté , méprisé par Amélie !

Mais, j'en atteste Dieu, j'en atatteste tous les saints; je ne suis pas ce misérable dont le poète semble avoir puisé l'image au milieu de l'enfer. INon, je suis un malheureux, qu'un impitoyable destin a voué à la mort la plus douloureuse , et cette fatalité s'est gravée d'une manière ineffaçable dans mon cœur. Mais allez et attendez-moi un instant dans votre chambre.

Les deux amis obéirent à cette invitation , et le comte Franz les rejoignit bientôt. 11 paraissait s'être tout à fait remis, et commença d'un ton calme le récit suivant :

— Le hasard vous a fait contempler Tabîme dans lequel sans doute je périrai sans secours. Je ne vous parle pas sans avoir mûrement réfléchi ; mais le destin sinistre qui flotte sur ma tête vous a poussé à me faire souvenir du rapport qui existe entre les personnages de ce château et ceux de la pièce de Schiller, rapport auquel je n'avais jamais pensé auparavant. Il m'a semblé alors que vous me donniez la clé du mystère effrayant qui allait se développer pour moi , et qu'à la place du hasard ce fût la fatalité qui vous eût amenés ici pour me plonger dans l'abîme.

Il ne vous a pas échappé combien le motif de votre étonnement à table , me troubla. Mais admirez encore davantage l'influence énigmatique des esprits supérieurs : j'ai un frère aîné, qui se nomme Charles,

et il est, non pas un homme atroce, mais un véritable capitaine de brigands. Non il me sera bien pénible de vous entretenir de l'opprobre cjui couvre notre maison ; mais ce qui vient de se passer sous vos yeux me force à une entière confiance, sous la condition cependant que vous garderez comme un important secret au fond de votre cœur, tout ce que je vais vous raconter.

Dès son jeune âge, Charles, à un exte'rieur remarquablement beau , joignit les plus rares facultés de l'esprit ; aussi dans tout ce qu'il entreprenait, il montrait un génie précoce.

Il parut donc d'autant plus étonnant que le plus fort penchant se développât en lui pour la dissolution et pour les infamies de toute espèce. Une pareille conduite était tellement étrangère à noire maison et à la gloire de

nos aïeux que mon pcre voulut y reconnaître le fruit d'une indigne perfidie! On dit que Charles, le premier ne de la famille, était le produit d'un crime affreux, auquel ma mère ne put survivre. Amélie aussi, doit sa naissance à une passion illégitime.

Permettez-moi de passer soussilence lalonguesuite deméchancctéset d'infamies que mon père eut à souffrir de Charles , d«r^^ son séjour à l'universilé. Enfin il fut placé au service. Il parvint jusqu'au grade de capitaine, partit pour se battre , puis ayant soustrait la caisse de son régiment , il fut dégradé et enferme dans une forteresse.

Il s'échappa , et nous n'en entendîmes plus parler, lorsque l'on m'écrivit, il y a quelque temps qu'on savait de bonne source que le comte

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Charles de C, venait d'être arrête en Alsace, à la tête d'une bande de voleurs, et serait incessamment jugé.

J'ai fait tout ce qu'il fallait pour que mon père n'en sut rien ; car ce dernier coup serait au-dessus de ses forces, il lui donnerait la mort Et

c'est cetinfàmeque la comtesse adore, qu'elle aime de toute la puissance d'une passion insensée... Amélie avait douze ans lorsque Charles quitta la maison paternelle , dans laquelle fût reçue la jeune orpheline. Croyez-vous possible qu'un enfant de cet âge pût être enproieà une telle passion, etque cet amour brûlât d'une flamme éternelle? Cet amour est un mystère diabolique ; et les terreurs de l'enfer s'emparent souvent de moi, lorsque je vois Amélie désespérée, versant des larmes abondantes et soupirant pour un être dont la présence

seule ternirait sa vertu et son innocence.

Eh bien! ce même amourpassionné et sans bornes qu'Amélie sent brûler dans son cœur pour ce frère indigne , je l'ai ressenti pour elle lorsque j'étais encore un enfant de douze ans.

Plus âge, me voyant détesté d'elle, je crus pouvoir vaincre une passion qui devait m'être fatale en me livrant avec ardeur à toutes les distractions du monde. Je voyageai, traversant la France , l'Italie, mais son image, son image que je croyais effacée à jamais de mon cœur , brillait toujours d'un nouvel éclat. Un poison mortel circulait dans mes veines !

Nulle part je ne trouvai repos ni soulagement! De même que le papillon nocturne voltige autour de la lumière, s'approchant toujours davantage de la flamme, j.usqu'à ce

qu'enfin il y trouve une mort cruelle; ainsi , avec la ferme volonté de ne plus revoir Amélie , je me rapprochai toujours plus d'elle jusqu'à ce que sous le prétexte d'obéir à la volonté de mon pcre , je revins dans ce château.

Mon père sait ma douleur ; il désapprouve l'indigne penchant d'Amélie , il croit que son cœur trompé,

reviendra de son erreur! Yaine

espérance!.... Et cependant quoique je me regarde comme un insensé je ne puis m'éloigner de celle qui bouleverse ainsi mes sens Et cependant, jamais je ne fus tout à la fois si passionné et si frappé de craintes superstitieuses, incompréhensibles, que dans le moment où après vous avoir vu dérouler devant mes yeux l'image de cet effrayant drame , j'ai trouvé seule , dans le pavillon , Amélie que

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je croyais enfermée dans sa chambre. Toutes les fureurs d'un violent amour s'éveillèrent en moi , et la

colère du désespoir s'y joignit

C'en est fait, je prends un parti décisif...... On parle d'une nouvelle

guerre, qui, dit-on , est prête à éclater... J*entre au service.

Après ce long et sot récit , le comte laissa les deux amis livrés à leurs réflexions, — Que dis-tu de tout cela ? demanda Willibald à Hartmann.

— • Je pense , repartit celui-ci , que le comte Franz ne mérite pas du tout notre confiance. 11 est sauv-age et emporté dans sa passion , je plains la belle comtesse Amélie du fond de mon cœur.... Il est tout au moins fort singulier que le jeune comte, dans le seul but de se disculper de la scène du pavillon, nous

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dévoile tous les secrets du château , et vcme, en notre présence, le nom de son frère à l'opprobre et à Tinfaniie.

En ce moment un grand bruit se fit entendre dans le château. Les chasseurs du comte et quelques hussards, amenaient un bon nombre de brigands dont plusieurs étaient blessés. Pour la plupart c'était des hommes au regard féroce et d'un extérieur tout à fait étrange. Ils répondaient à peine aux questions qu'on leur adressait , et quand ils le faisaient c'était dans un mauvais patois allemand ou italien. D'autres ne pouvaient cacher leur origine égyptienne, et ne parlaient que la langue bohème. On pouvait en conclure que cette bande de brigands, partie des frontières de l'Italie , s'était jointe en Bohême à quelque horde errante. Quand on

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leur demandait où était leur capitaine , ils riaient et disaient qu'il était parfaitement tranquille et en sûreté , et qu'on ne le prendrait pas si facilement qu'on se l'imaginait.

D'après le récit des chasseurs , la troupe de brigands s'était battue avec toute la rage du désespoir, et lorsque la nuit était venue elle s'était réfugiée dans le centre de la forêt.

— C'est une raison de plus , dit le comte en s'adressant avec cordialité aux deux amis , pour ne pas vous laisser partir. Il faut d'abord que la route soit libre de tout danger.

Le soir , \Yillibald manquait à la réunion ordinaire des deux comtes, de l'ecclésiastique et du médecin.

Amélie était aussi absente. Déjà l'on s'informait de ce qu'il pouvait être devenu, lorsqu'il entra dans le salon.

Hartmann remarqua que son ami avait l'air trouble, comme si quelque chose d'extraordinaire se fût passé en lui; en effet il ne se trompait pas.

A peine les deux amis étaient-ils retirés dans leur chambre, que \Yillibaîd rompant le silence , s'écria :

— Il est temps que nous partions.

Le mystère se complique toujours davantage, et je crains que, nous approchant trop des rouages qui font mouvoir une infernale machine, nous ne soyions entraînés malgré nous à notre perle. Tu sais que j'avais parlé au vieux seigneur de mes écrits. Me rendant auprès de lui avec le manuscrit que j'avais tiré de ma valise, j'entrai par distraction dans la grande salle à gauche, qui est ornée, comme tu le sais , de grands tableaux. Le Rubcns que nous avons déjà admiré ensemble, me frappa de nouveau.

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Tandis que je m'étais arrête à le contempler, une porte latérale s'ouvrit et la comtesse Amalie entra dans la salle. Tu crois peut-être qu'elle devait être encore toute troublée et hors d'elle-même après la scène du pavillon ?

Rien moins que cela!... La figure riante et l'air enjoué, elle s^approcha et se mit à parler des tableaux des différens maîtres, en se suspendant familièrement à mon bras, et en parcourant la salle avec moi.

— Mais , s'ëcria-t-elle tout à coup, au moment où nous étions à l'extrémité de la galerie , n'est-ce pas un peu fastidieux de s'occuper si longtemps d'images mortes? La vie a-telle donc si peu d'attraits pour nous, que nous la laissions ainsi de côté?

Puis ouvrant la porte, elle me fit

traverser deux ou trois chambres , jusqu'à ce qu'enfin nous entrâmes dans un cabinet décoré avec le goût le plus exquis,

— Je vous salue, dans ma demeure , me dit Amélie : et elle me fit prendre place à côté d'elle sur le sopha.

Tu peux te représenter ce que j'éprouvai auprès d'une femme séduisante, qui, autant elle m'avait paru froide et nulle, me semblait alors pleine d'amabilité et d attraits irrésistibles. Je me préparais à lui adresser tous les discours les plus flatteurs que je pourrais trouver, et à faire preuve d'esprit lorsque la comtesse fixant ses regards sur mes yeux, me rendit muet. Elle me prit la main , et me demanda :

— ■ Me trouvez-vous jolie?

Comme j'ouvrais la bouche pour XVI. / 1 8

lui répondre : — Pas de flatterie ^ dit-elle, je ne veux pas de complimens. Dans cet instant , ils me paraîtraient de fort mauvais goût.

Je de'sire seulement un oui ou un non.

— Oui! répondis-je, et je ne sais pas comment ce oui résonna à son oreille , car je me sentis aussitôt fort troublé.

— Pourriez-vous m'aimer; conti-^ nua la comtesse , tandis que son regard me disait qu'elle ne demandait non plus pour toute réponse à cette question qu'un oui ou un non.

Le sang qui coule dans mes veines n'est pas glacé.

— Oui! m'écriai-je, et je portai à mes lèvres sa main qui serrait encore la mienne , et je la couvris de baisers avec une ardeur qui ne pouvait lui laisser aucun doute sur la

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sincérité de ce oui qui partait du fond de mon cœur.

— Eh bien ! alors , dit la comtesse, comme transportée de joie, arrachezmoi de ce séjour, où chaque instant me livre à des angoisses mortelles.

Vous êtes étranger; vous allez en Italie ; je vous y suivrai; enlevez-moi à Tohjet de ma haine ; sauvez-moi pour la seconde fois.

En cet instant , me vint avec la rapidité de l'éclair, la pensée que je m'abandonnais avec imprudence à l'impression du moment. Mais la comtesse ne parut pas du tout s'en apercevoir , et elle continua plus calme :

— Je ne veux pas vous cacher que tout mon être appartient à un autre, et par conséquent je compte sur une vertu tout à fait désintéressée, comme il esl rare même d'en renconlrer

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Cependant je ne nierai pas- que dans certaines circonstances, je ne cesse de vous repousser. Si, par exemple, celui que je porte dans mon cœur dès mon enfance n'était plus de ce monde, alors vous pouvez remarquer que si je vous fais une pareille promesse, c'est que j'y ai mûrement réfléchi , et que ma résolution n'a pas été suscitée par les événemens qui viennent de se passer il y a quelques instans. Du reste, je sais que vous avez, avec votre ami, établi un parallèle entre ce château et l'exposition d'une certaine tragédie fort effrayante. Il y a là-dedans quelque chose de bizarre, de mystérieux.

— Aunomduciel,quedireàlacomtesse?... Quelle réponse était-il possible de lui faire? Elle me tira ellemême d'embarras en ajoutant d'un ton très- calme :

— Pour le moment , pas un mot de plus à ce sujet.... Adieu, retirezvous, nous en parlerons plus au long en temps convenable.

Je lui baisai silencieusement la main, et m'éloignai.

Alors la comtesse^ courant après moi , se jeta dans mes bras , comme saisie d'un accès de désespoir amoureux en s'écriant :

— Sauvez-moi î....

Presque sans voix, tourmenté de senlimens contraires, il me fut impossible d'abord de revenir auprès de vous. Je descendis dansjeparc. 11 me semblait que j'eusse trouvé le bonheur ineffable de l'amour partagé, que je dusse me sacrifier sans retour et faire ce que désirerait la comtesse, jusqu'à ce que, devenu plus tranquille, j'aperçus toute la folie d'une entreprise aussi dangereuse.

Tu as remarqué sans doute que le comte Franz me prit à part avant que nous rentrassions dans notre chambre , et m'entretint à voix basse.. . Eh bien! c'était pour me dire qu'il était instruit du penchant que la comtesse ressentait pour moi.

— Toute votre personne , me ditil , toute votre manière d'être , me remplit de la confiance la plus grande, c'est pourquoi je vous dirai ce que je redoute plus que vous ne pensez.

Vous parlez à la comtesse; lenezvous en garde contre les perfides enchantemens de cette nouvelle Armide.... De telles paroles doivent vous paraître étranges dans ma ouche; mais le malheureux sort qui me poursuit fait que, parfaitement instruit de ma folie, je ne puis sortir de ce gouffre de perdition où je cours à ma perte avec une sorte de plaisir.

Tu vois, cher Hartmann, que je me trouve placé dans une position déplorable, qui nécessite un prompt départ.

Hartmann ne fut pas peu surpris de ce que lui raconta son ami, et tous les deux, après avoir parlé assez longtemps de ce qui se passait dans le château , furent d'accord sur l'opinion , que toute cette famille se conduisait d'après des principes très-pernicieux.

Les premiers rayons du soleil vinrent arracher nos deux amis au repos.Un parfum de fleurs s'élevait jusqu'à eux par leurs fenêtres, et tout dans la campagne, était riant et animé. Les deux amis résolurent de faire un tour dans le parc avant le déjeuner. En arrivant vers un lieu retiré du parc , ils entendirent une conversation animée, et aperçurent bientôt le

vieux Daniel , et un grand homme mal vêtu, qui semblaient occupés de choses fort importantes. Après quelques instans l'étranger remit au vieillard un petit papier et s'en alla, accompagné de Daniel , du côté de la forêt, où à une petite distance, se trouvait un chasseur avec deux chevaux. L'étranger et le chasseur montèrent à cheval et partirent au grand galop. En revenant vers le château, Daniel rencontra les deux amis. Il parut d'abord effrayé, puis il se mit à sourire et il dit :

— Ah! ah! déjà levés, messieurs,...

eh bien , c'était M. le comte qui va bientôt devenir noire voisin. Il a demandé avoir notre propriété et j'ai dû le conduire. Maintenant qu'il va habiter son château, il veut voir notre digne seigneur, et réclamer de lui une amicale hospitalité.

' Cet étranger et Teffroi de Daniel , donnèrent à penser aux deux amis.

Ce ne fut pas sans peine qu'ils obtinrent du vieux comte la permission de partir le lendemain matin , et encore voulut-il les avoir auprès de lui toute cettejournee. Willibald qui craignait la présence d'Amalie, no demandait pas mieux. La matinée se passa fort gaîment ; lorsqu'on fut sur le point de se mettre à table , la comtesse ne parut pas.

— Son mal de téîe l'aura de nouveau tourmentée , dit le vieux seigneur d'un ton chagrin.

Mais au même instant la porte s'ouvrit, la comtesse Amélie entra, et les deux amis en perdirent presque la respiration. Elle était vêtue avec une magnificence extraordinaire ; une robe de soie rouge foncé serrait sa taille élégante; un riche

collier faisait ressortir encore plus la blancheur éclatante de son cou , et de belles dentelles cachaient à peine son sein d'albâtre. Les boucles de ses cheyeux étaient entremêlées de perles et de myrthe , et ses ganls éclatans de blancheur complétaient cette toilette de fête. Elle brillait d'un tel éclat j que ceux mêmes qui Pavaient vue souvent dans un pareil costume , restèrent stupéfaits et silencieux.

— Mon dieu ! s'écria enfin le vieux comte, que signifie cela, Amélie ; tu es parée comme si tu allais te présenter à l'autel.

— Ne suis-je pas une bienheureuse fiancée? dit Amélie avec une expression indéfinissable ; puis s'agenouillant devant le com.te , elle prit sa main et la plaça sur sa tête , comme pour implorer sa bénédiction.

LES BRIGANDS. 2ig

Le comte transporté de joie, la releva, l'embrassa sur le front, et s'écria:

— O Amélie, serait-il bien possible? Franz! heureux Franz!

Le comte Franz s'avança d'un pas incertain. On voyait en lui l'angoisse du doute le plus cruel. Amélie frémit, puis abandonna sa main au comte , qui la couvrit de baisers brûlans.

A table , elle demeura calme et sérieuse , prenant peu de part à la conversation ; mais plus attentive qu'à l'ordinaire , et surtout aux discours de Willibald , qui , placé comme de coutume à ses côtés, semblait aussi mal à l'aise que s'il eût été assis sur des charbons ardens. Le comte Franz jetait des regards curieux sur le couple, et Willibald tremblait que le but d'Amélie, en se revêtant de cette riche parîjre de fiancée, n'eût été que d'attirer davantage ses regards. Il

craignait quelque méchant tour, et se voyait déjà entraîne dans un duel odieux. Mais il en fut tout autrement.

Au sortir de table, elle prit Willibald par le bras , et tandis que les autres convives étaient encore occupés à causer , elle l'entraîna jusque dans sa chambre. Là, elle défaillit subitement; mais Willibald la retint dans ses bras, et, hors de lui, ivre d'amour, il déposa sur ses lèvres de rose des baisers brûlans.

— Oh ! laisse-moi , laisse-moi , murmura la comtesse , mon sort est

déjà décidé Tu viens trop tard....

Oh! si tu étais venu plus tôt mais

maintenant... ô mon Dieu.

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux, et elle quitta la chambre au même instant où le comte Franz y entrait.

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Willibald se préparait à recevoir de violens reproches el à répondre aux insultes de la jalousie avec le courage et la fermeté qui conviennent à un homme de cœur. Mais à sa grande surprise, le comte, s'approchant vivement de lui, lui demanda avec le ton et Pair du contentement, s'il était vrai qu'il dût partir le lendemain avec son ami.

— Sans doute, monsieur le comte , répondit Willibald , avec calme , nous nous sommes déjà trop longtemps arrêtés dans ce château ^ où un ïnauvaîs destin pouvait nous entraîner dans de grands malheurs.

— Vous avez raison, dit le comte profondément ému , tandis que des larmes brûlantes venaient mouiller ses yeux; vous avez raison, monsieur, et je ne dois pas plus long-temps vous laisser exposé aux enchantemens

d'Armide. Renaud s'en arracha avec un mâle courage ! — Yous me comprenez. Je vous ai observe avec toute la défiance de la jalousie , et je sais que vous êtes exempt de faute! — Mais serait-ce bien une faute? — Silence ! n'en parlons plus. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il règne ici un horrible mystère.

Lorsque toute la société fut rassemblée, l'ecclésiastique, appelé hors du salon, sortit pour quelques instans ; rentrant aussitôt il parla bas au vieux comte qui lui répondit à derni-Vôix :

— C'est une folle extravagante î^ n'y faites pas attention.

Les deux amis apprirent ensuite de l'ecclésiastique , qu'Amélie avait demandé ses exhortations, et qu'elle lui avait exposé d'étranges doutes sur le péché, sur lestourmcns étcr-

nels, etc.; qu'il l'avait tranquillisée de son mieux , mais qu'elle avait déclaré qu'elle se sentait malade , et resterait enfermée dans sa chambre toute la soirée.

En considération du départ des deux amis , le vin coula plus abondamment encore que de coutume , et fit oublier la fantasque Amélie et sa maladie que le vieux comte taxait, selon son habitude, de pure extravagance. Tout le monde était gai, particulièrement Willibald , qui, ayant fait tous les préparatifs de son départ , se sentait léger comme l'oiseau sorti de sa cage. Il se livra sans contrainte à sa bonne humeur. La plaisanterie alla jusqu'à la licence, le chirurgien cessa d'excuser ses éclats de rire , et recommençait toujours à demander si la comtesse avait été vraiment fiancée dans ce jour? L'ccclé-

siastique lui coupait la parole toutes les fois, et il était plaisant de le voir tout étourdi, rester la bouche béante , et ne pouvant comprendre pourquoi il ne savait rien de la noce qui s'était célébrée.

Le comte Franz semblait seul en proie à l'inquiétude et aux plus tristes pressentimens. Tantôt il quittait la salle du pavillon dans laquelle on s'était réuni, tantôt il y rentrait , regardait par la fenêtre, ou s'approchait de la porte. On ne se sépara que fort tard dans la nuit.

Le lendemain matin, les deux aiHÎ^ aperçurent dans le château un mouvement extraordinaire; ils entendirent des voix tumultueuses et un bruit d'armes , et s'étant approchés de la fenêtre, ils virent le comte Franz armé s'élancer à la tête des chasseurs. Le domestique qui leur appor-

LES BRIGANDS. risS

tait chaque matin leur déjeuner ne vint point. Les deux amis, prévoyant quelque fâcheux événement se hâtèrent de descendre. Ils ne rencontrèrent que des visages pâles et renversés, et personne ne leur dit un mot.

Enfin, ils rejoignirent Tecclésiastique qui sortait de la chambre du vieux comte, et ils apprirent de lui tout ce qui était arrivé. — La comtesse Amélie avait disparu.

Le malin, sa femme de chambre, voyant qu'elle ne la sonnait pas comme de coutume, était allée àsa porte ; mais la trouvant fermée , et ne recevant aucune réponse à ses coups ni à ses cris, elle était redescendue dans la plus grande anxiété , s'écriant que la comtesse était morte ou profondément évanouie , et bientôt tout le château s'était rassemblé devant la

chambre de la comtesse. On avait forcé la porte, mais Amélie s'était enfuie dans les habits magnifiques qu'elle portait le jour précédent.

Elle ne s'était pas fait déshabiller, et ne l'avait point fait elle-même, puisque ses yétemens ne se trouvaient pas dans la chambre. Un petit billet déposé sur une table de marbra , contenait ces mots écrits de sa main :

<c L'épouse vole dans les bras de spn époux. »

J\ paraissait inconcevable qu'Amélie eût DU fuir iriaDsrr.;ie. Pendant

le jour, elle n'aurait pu sortir dans ses brillans atours, sans être remarquée d'une foule de personnes ; et la nuit , les portes du château se trouvaient fermées? On ne pouvait croire qu'elle eût passé par sa fenêtre , vu l'élévation de l'étage qu'elle

habitait. Il fallait donc que quelqu'un du château eût aide la comtesse dans sa fuite.

Hartmann raconta alovs quele jour précédent il avait vu dans le parc le vieux Daniel causant très -vivement avec un étranger qui s'était éloigné rapidement à son approche , et qu'il avait perdu de vue dans la forêt.

L'ecclcsiastiqueparut Tccouter trèsattentivement, se fit décrire la figure de l'étranger, sa tournure, sa démarche , et tombant dans une profonde méditation : — Un noir soupçon, dit-il à voix basse, germe dan?

mon cœur. Cet ancien serviteur.... Ce modèle de la fidélité.... Le scélérat l'aurait lui-même.... Non,c'estimpossible ! Et cependant la description de l'étranger , sa conversation avec Daniel dans un jour où il pouvait croira qu'il ne serait point remarque

Oui, maintenant tout va s'éclaircir ; si le comte Franz a le bonheur de retrouver la comtesse et de la ramener......

— Dieu veuille l'empêcher, s'écria Willibald ! Puisse le comte croire la comtesse morte etperdue sans retour.

Le temps affaiblit le chagrin le plus cuisant, et la mort qui termine les maux insurmontables est un bienfait pour celui dont le cœur brisé ne voit dens la vie qu'un tourment sans nom. Cet horrible combat entre Tamoufle plus violent et la plus profonde horreur, ce combat auquel aurait succombé l'infortunée, ne troublerait plus l'intérieur de cette maison.

— Hélas! dit l'ecclésiastique, en levant les yeux au ciel , il n'est (jue trop vrai , et je n'ai rien à vous opposer.

Les deux amis se décidèrent à par-

tir sur-le-champ , et recclcsiastique leur procura des chevaux. Au bout d'une demi-heure leur chaise de posle les attendait devant la porte.

Le vieux comte leur avait envoyé ses adieux par l'ecclésiastique , ne se trouvant pas en ëtat de les faire luimême.

Cependant au moment où ils allaient monter en voiture , il parut sur le seuil de la porte. 11 portait la tele haute , les traits de son visage semblaient ennoblis , sa démarche plus ferme. Il avait vaincu le chagrin , et la douleur ne faisait plus que donner de nouvelles forces à son courage.

II embrassa tendrement les deux amis, et leur parla avec tout le sérieux d'un homme détaché de la terre :

— Votre apparition , leur dit-il , a

âÔO CONTES KOCTURNES.

été le dernier plaisir de ma vie ; la fuite d'Amélie est le premier coup de la tempête qui va frapper ma maison et l'anéaatir. Dans l'âge avancé, lorsque le feu de l'imagination s'éteint, les pressentimens ont plus de vérité que dans la jeunesse. — Recevez mes remerciemens pour les heureux instans que m'^ procurés l'aimable et franche gaîté de vos esprits , et priez Dieu qu'il accomplisse bientôt ce qu'il a décidé de moi.

Le comte s'éloigna en essuyant une larme prête à couler, et ses amis quittèrent le château plongés dans une triste émotion.

Au milieu du bois ils rencontrèrent une troupe de chasseurs qui rapportaient au château , sur une civière faite avec des branches d'arbres, le comte Franz. Il avait été atteint d'un coup de feu dans le plus épais de la

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foret, et il paraissait blessé à mort.

— Oh! fuyons ce the'âtre de désolation, s'écrièrent les deux amis, et ils continuèrent rapidement leur voyage.

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