‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 6 sur 47 · XV. /l · texte numérisé non relu

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f\1 CONTES NOCTURNES.

yeux les plus rians du monde, dans lesquels on lisait distinctement: — Cher époux, que ne puis-je déjà cuire nos gâteaux de noce !

Maître Wacht n'éprouvait pas la même inclination pour l'employé de i'évéque.

Dâbord, et cela s'entend, il était catholique; puis, quand Wacht le connut mieux, il crut remarquer en lui quelque chose de réservé, de cauteleux, qui annonçait un esprit préoccupé, et il eût volontiers éloigné de sa maison un amant si peu de son goût. Maître Wacht observait avec beaucoup de sagacité, et savait tirer parti de ses observations avec adresse et intelligence. C'est ainsi qu'il avait remarqué que M. Rastner faisait peu de cas des mets bien assaisonnés, mais qu'il faisait honneur à tous les plats sans montrer le moindre goût. Un di-

MAÎTRE JEAN WACHT. l[5

manche, M. Rastner dînait comme à Tordinaire chez maître Wacht; celuici se mit à vanter et à priser avec affectation chaque mets que l'active Rettel faisait servir, et engagea nonseulement Rastner à faire chorus avec lui, mais lui demanda son avis sur tel ou tel plat en particulier. Rastner assura sèchement qu'il était un homme fort sobre et fort modéré, accoutumé dès son enfance à une extrême frugalité; qu'à dîner, une cuillerée de soupe lui suffisait avec une tranche de bœuf; qu'à son soupe, il se contentait d'une petite portion d'œufs brouillés et d'une goutte d'eau-de-vie; qu'au reste, à six heures du soir, un verre de bière, qu'il prenait autant que possible en plein air, au sein de la belle nature, était tout son régal. On peut se figurer quels regards la petite Rettel lança au malheureux Rastner, mais ce ne

fut pas tout. On servit des dampjnoudle à la bavaroise, qui avaient parfaitement levé, et qui faisaient l'ornement de la table , le frugal Rastner prit son couteau et coupa la dampfnoudle qu'il avait eu pour sa part , en plusieurs morceaux avec la plus froide indifférence. A cette vue, Rettel sortit précipitamment en jetant des cris lamentables.

Le lecteur qui ne connaît pas la manière dont il faut manger cette espèce de pâtisserie , saura qu'on doit la rompre avec la main, parce que si on la coupe, elle perd tout son goût et compromet l'bonneur de la cuisinière.

Depuis ce moment Rettel regarda le frugal Rastner comme un homme affreux. Maître Wacht se garda bien de la contredire, et le terrible iconoclaste culinaire perdit pour jamais sa fiancée.

Si les diverses nuances du portrait de la petite Rettel ont presque coûté trop de paroles, quelques traits suffiront au bienveillant lecteur pour se représenter le visage, la figure, le maintien, enfin l'image complète de la gracieuse Nanui.

Dans TAllemagne méridionale, surtout en Franconie , et presqu'exclusivement dans la classe bourgeoise, on trouve des tailles si élégantes , si sveltes, des figures d'ange, si pieuses et si ravissantes , avec une expression de si douce langueur, des yeux si bleus, un sourire si céleste sur des lèvres de rose, que Ton s'aperçoit fafacilement, que les anciens peintres n'avaient pas besoin de chercher bien loin les originaux de leurs madones.

Tels étaient les traits, la taille de la vierge d'Erlangen , lorsque maître Wacht l'épousa; et Nanni était son portrait fidèle.

Une modestie pudique, une douceur exquise, un tact sûr et fin, avaient été l'apanage de sa mère.

Nanni moins grave et moins réservée, était en revanche la grâce même; et le seul reproche qu'on pouvait lui faire, c'était une sensibilité, qui dégénérait facilement en une sensiblerie larmoyante, et qui la rendait trop impressionnable.

Maître Wacht ne pouvait regarder la chère enfant sans émotion, et l'aimait d'une manière d'ordinaire peu commune aux âmes fortes.

Il se peut qu'il eût gâté, des les premières années, ce cœur trop sensible, et qu'il eût ainsi puissamment contribué à éveiller et à nourrir cette facilité à s'émouvoir qui lui était propre.

Nanni aimait à se mettre simplement, mais elle s'habillait d'étoffes trèsfines, et suivait des modes qui dépas-

saient de beaucoup la sphère de sa condition. Wachtla laissait faire, parce que, ainsi vêtue, l'aimable enfant était ravissante de grâce et de beauté.

Ici je dois me hâter d'effacer une image, qui pourrait se présenter au lecteur qui s'est trouvé à Bamberg il y a longues années , et qui se rappelle la coiffure affreuse et sans goût, qui défigurait alors les plus jolis visages. Elle consistait en un bonnet uni, adhérent à la tête, qui ne laissait pas paraître la moindre petite boucle, et un ruban noir, pas trop large, qui collait exactement au front, et qui allait se joindre par derrière au bas de la nuque, en un nœud fort grossier.

Par la suite, le ruban devint plus large, au point d'atteindre à la largeur démesurée de près d'une aune et demie, de sorte qu'il fallait le commander exprès dans les fabriques et qu'avec la

doublure de carton il s'élevait dans les airs comme la pomme d'un clocher.

Le nœud, qui par sa largeur, dépassant de beaucoup les épaules, ressemblait aux ailes déployées d'un aigle, était attaché précisément au-dessus de la fossette de la nuque. Sur les tempes et près des oreilles serpentaient de petites boucles, et cependant parmi les Bambergeoises il y avait plus d'une belle à qui ce costume bizarre allait assez bien.

C'était un aspect des plus pittoresques que de voir passer un convoi funèbre, au moment où il se mettait en marche. C'est l'usage à Bamberg de faire inviter les bourgeois au convoi d'un défunt, par la femme des morts, comme on la nomme , qui , d'une voix glapissante crie cette invitation dans la rue devant la maison de chacun : — monsieur ou madame N. , vous prie de

lui rendre les derniers honneurs; les commères et lesjeunes filles, qui ont assez rarement occasion de prendre l'air, ne manquent pas d'accourir en foule, et de former un cortège qui ressemble à une armée entière de noirs corbeaux et d'aigles prêts à prendre la bruyante volée.

Maitre Wacht , quelque contrarié qu'il fût de ce que Jonatharv, devait appartenir à un état qui lui était odieux, ne le lui fit point sentir, ni dans son enfance, ni plus tard dans sa jeunesse. Au contraire, il voyait avec plaisir que lepieux et paisible Jonathan vînt tous les soirs chez lui, après avoir terminé le travail de la journée , pour passer la veillée avec ses deux filles et la vieille Barbara. D'ailleurs Jonathan avait la plus belle écriture du monde, et maitre Wacht qui aimait beaucoup

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