CHAPITRE V
Par une application infatigable, et par un vrai talent, Jonathan avait fait en peu de temps de si rapides progrés, qu'on pouvait regarder ses études en droit comme achevées, et qu'on le
jugea suffisamment instruit pour le faire passer avocat.
Un dimanche il voulut surprendre maître Wacht par la nouvelle de cet avancement, qui lui assurait une position dans le monde. Mais quel fut son effroi lorsque Wacht lui lança un regard irrité, tel qu'il n'en avait jamais vu jaillir de ses yeux.
— Quoi! s'écria Wacht, d'une voix qui fit retentir l'appartement, misérable vaurien, la nature t'a refusé les iPorces du corps, mais elle t'a richement orné des dons les plus précieux de l'esprit, et tu veux en abuser comme un traître et un méchant, d'une manière infâme, et tourner ainsi le couteau contre ta propre mère? Tu veux trafiquer du droit comme d'une vile marchandise, sur la place publique, et le peser à f;mx poids au pauvre paysan, au citoyen opprimé, qui s'est en vain
lamenté devant le fauteuil d'un juge impassible, et prendre pour salaire le denier ensanglanté que le pauvre te présentera baigné de ses larmes?
Tu veux remplir ton cerveau de fausses doctrines, œuvres mensongère»
des hommes, faire de la ruse un métier, et t'engraisser par la fraude ï^ Toute vertu a-t-elle donc abandonné ton cœur?
Ton père — tu t'appelles Engelbrecht.
Non, quand je t'entends nommer ainsi, je ne veux pas croire que c'est le nom de mon camarade Engelbrecht, qui était la vertu et la droiture même; je veux me figurer que c'est satan, qui par un prestige infernal prononce ton nom de dessus son tombeau , et fascine les hommes au point de faire passer un vil apprenti de la chicane pour le fils du brave charpentier Godfréed Engelbrecht.— Sors d'ici! — tu n'es plus
mon fils adoptifî — tu es un serpent que j'arrache de mon sein. — Je te chasse !
Nanni se jeta aux genoux de maître Wacht, en poussant des cris douloureux et déchirans.
— Mon père , s'écria-t-elle en proie AU plus affreux désespoir, mon père, si vous le chassez vous me chasserez aussi, moi votre fille chérie; il est à moi, c'est mon Jonathan, je ne puis vivre sans lui dans le monde!
La pauvre fille tomba évanouie, et sa tête frappa la muraille ; des gouttes de sang rougirent son front pur et blanc. Barbara et Rettel accoururent et la portèrent sur un sopha. Jonathan était resté stupéfait, comme frappé par la foudre , et incapable du plus léger mouvement.
Il serait difficile de décrire l'émotion qui se révélait sur la figure de Wacht.
Au lieu d'un rouge enflammé, une pâleur mortelle couvrait ses traits : seulement dans ses yeux hagards luisait encore un feu sombre, la sueur froide de la mort paraissait inonder son front. Pendant quelque temps il regarda fixement et en silence devant lui; enfin sa poitrine oppressée se soulagea, et il dit d'un ton de voix singulier : — C'était donc cela! Puis il marcha à pas lents vers la porte, où il s'arrêta, et se retournant à moitié, il cria aux femmes:
— IN'épargnezpoint l'eau de Cologne, et toutes ces simagrées auront bientôt cessé.
Peu de temps après, on vit le maître sortir précipitamment de la maison et s'acheminer vers les montagnes.
On peut se figurer dans quelle profonde affliction la famille fut plongée.
Rettel et Barbara ne pouvaient concevoir ce qui s'était passé de si épouvan-
table, et leur inquiétude et leur effroi furent au comble lorsque le maître ne rentra pas pour le souper, ce qu'il n'avait encore jamais fait, et qu'il resta dehors jusque fort avant dans la nuit.
Alors on l'entendit venir, ouvrir la porte de la maison, la fermer avec bruit, monter à grands pas l'escalier, et s'enfermer dans sa chambre.
COKIES NOCTURNES.