‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 12 sur 29 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

PETIT TAUiIiEUIL DE SACHSENHAUSEK.

Il arriva qu'un petit tailleur, bénin et dévot, sortit bien paré de l'église de Sachsenhausen , avec sa femme.

L'air était piquant , et le petit tailleur n'avait pris que îa moitié d'un œuf dur , et une petite tasse de café. C'est pourquoi il se sentait débile et mal à l'aise , car il avait bravement chanté à l'église ; un petit coup de schnaps lui eût fait grand bien. Il avait été fort appliqué toute la semaine , et fort aimable envers sa femme , à qui il avait

fait une robe fort propre avec les morceaux qui étaient tombés sous l'établi en coupant. La femme consentit donc volontiers que le petit tailleur entrât chez un apothicaire pour boire un verre de cordial. Il y entra donc et demanda cette drogue. L'apprenti maladroit qui était resté seul dans la boutique , se trompa et apporta une fiole où se trouvait de l'air inflammable avec lequel on remplit les ballons. L'apprenti en remplit un verre , et le petit tailleur l'avala. Mais tout-à-coup , il se trouva dans une disposition si singulière, il semblait qu'il eût une paire d'ailes aux épaules, car il ne faisait que monter et descendre du plancher au plafond de la boutique.

— Mon Dieu ! mon Dieu! s'écria* t-il.

Depuis quand suis-je devenu un si preste danseur?

Alors il arriva que quelqu'un poussa

si fort la porte que la fenêtre s'ouvrit du contre-coup. Un grand courant d'air traversa la boutique, souleva le petit tailleur , et l'emporta par les fenêtres : personne ne le revit. Après quelque temps, les bourgeois de Sachsenhausen virent par une nuit noire , un globe lumineux qui éclaira toute la contrée et tomba sur la terre en s'éteignant. Tout le monde voulut savoir ce qui était tombé. On courut; et on ne trouva rien qu'un petit monceau de cendres; mais en le remuant, on aperçut l'ardillon d'une boucle de soulier, un petit morceau de satin jaune et un petit objet noir qui ressemblait assez au bouton d'une canne. On se mit alors à raisonner comment de tels objets pouvaient tomber du ciel, dans une boule de feu. Mais la femme du tailleur qui avait disparu, étant venue à son tour , joignit les mains, et s'é-

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cria : — Ah! malheur, c'est l'ardillon de la boucle de mon mari ! C'est un morceau du gilet des dimanches de mon mari ! Ah ! malheur , c'est le bouton de la canne de mon mari.

Mais un grand savant a déclaré que le bouton de canne n'était pas un bouton de canne , que c'était un débris de météore.

FIN DE l'histoire DU PETIT TAILLEUR.

Le cellerier s'impatienta enfin de voir l'étranger se grandir et se raccourcir tour-à-tour, sans faire attention à lui, et il lui mit juste sous le nez , la bouteille de vin de Bourgogne qu'il avait demandée. Aussitôt l'étranger se mit à humer la bouteille jusqu'à la dernière goutte, puis il se laissa tomber comme engourdi sur un siège, et ne fit pas un mouvement.

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Les autres buveurs avaient remarqué avec étonnement qu'en buvant, il devenait toujours plus gros et plus informe. L'autre commençait à se fatiguer de son vol, mais dès qu'il aperçut son adversaire, étendu à demimort, il s'élança sur lui, et se mit à le battre vigoureusement. Mais l'hôte s'interposa, et le força d'abandonner la partie, en lui disant que, s'il voulait faire ses tours comme un honnête escamoteur , il pouvait rester dans sa taverne , sinon qu'on se verrait forcé de le mettre à la porte. L'homme volant se fâcha fort de ce nom d'escamoteur.

Il répondit qu'il n'était rien moins qu'un charlatan , qu'il était maître de ballets à la cour d'un grand prince, mais qu'alors il exerçait la profession de bel esprit , et qu'il se nommait Legénie. — Quant à cet homme endormi, dit-il, c était autrefois un douanier français; mais maintenant il vivait des

saignées et des barbes qu'il faisait , et se nommait Sangsue. Legénie avait beaucoup à se plaindre de lui, et M.

Sangsue n'était venu à Francfort que pour lui enlever sa fiancée.

Le douanier avait tout entendu, ses petits yeux noirs étincelaient, et il cria à l'hôte : — Ne croyez pas un mot de ce que vous dit ce gibier de potence !

Legénie voulut de nouveau se précipiter sur le douanier; mais l'hôte le prit dans ses bras vigoureux et le précipita par la fenêtre, aux applaudissemens de toute l'assemblée.

Dès que le bel esprit fut parti , M.

Sangsue reprit la forme qu'il avait eue en entrant danslataverne.Les assistans crurent qu'il avait disparu, et tout le monde se dispersa. Le douanier sortit à son tour, mais à peine se trouva-t-il dans la rue , qu'un grand bruit se fit entendre; et l'hôte aperçut un jeune

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homme qui avait saisi d'une main M.

Sangsue et de l'autre M. Legénie , et qui s'écriait:— 'Ah! race de Satan! vous trouverai-je toujours sur mon chemin!

Vous ne m'enlèverez pas la belle Gamaheh !

— C'est un fou ! criaient le douanier et le bel esprit. Au secours ! Sauveznous, M. l'hôte! il veut nous égorger!

il nous méconnaît!

— Et ! mon cher Pépusch , que faites-vous là, dit l'hôte? Vous vous trompez peut-être en ces personnes. Celuici est le maître de ballet, M. Legénie , et celui-là , M. Sangsue , douanier.

— Maître de ballet Legénie? le douanier Sangsue? répéta Pépusch, d'une voix sourde. Il semblait se réveiller d'un rêve, et chercher à rassembler ses idées. Pendant ce temps, deux honorables bourgeois qui connaissaient Pépusch , étaient sortis de la taverne ,

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et l'exhortaient à ne pas maltraiter ces étrangers.

Pépusch répéta encore une fois : Legénie ! Sangsue ! et il laissa retomber ses bras sans force. Les deux étrangers disparurent avec la vitesse du vent et plus d'un passant assura que le bel esprit s'était envolé sur le toit de la maison voisine, et que le barbier s'était perdu dans l'eau bourbeuse d'une mare qui s'était formée devant la taverne.

Les bourgeois forcèrent le pauvre Pépusch tout troublé, d'entrer dans la taverne avec eux, et de boire une bouteille de véritable vin de Niérenstein.

Pépusch trouva le vin fort bon , et le but en silence , sans répondre un mot aux questions qu'on lui adressait. Enfin, il se tourna vers les convives et leur dit : — Vous avez bien fait de me retenir, mes amis, et de m'empécher

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de tuer ces deux misérables; mais vous ne savez pas quelles créatures funestes se cachent sous ces deux masques.

Pépusch se tut, et l'on imagine la sensation que produisirent ses paroles.

L'hote s'était rapproché, et les trois bourgeois, le coude sur la table, leurs têtes l'une près de l'autre, retenant leur haleine, attendaient avec impatience que Georges en dît davantage.

— Voyez-vous, mes braves gens, reprit Georges à voix basse et gravement, celui que vous nommez le maître de ballet, Legénie n'est autre que le méchant et maladroit génie Thétel ; et l'autre que vous prenez pour un douanier , est l'effroyable prince des sangsues. Tous les deux sont amoureux, vous le savez, de la princesse Gamaheh, la charmante fille du roi Sékakis, et ils s'unissent pour l'enlever à faloèszéhérit. C'est la plus grande folie qui vu. i6

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puisse germer dans deux stupides cerveaux, car outre l'aloès, il n'est qu'une seule personne à qui la belle Gamaheh puisse appartenir , et peut-être cette personne luttera- 1- elle en vain avec l'aloès ; car bientôt il fleurira à la minuit, dans tout son éclat, et il retrouvera la vie dans sa mort. — Or, je suis moi-même l'aloès -zéhérit, c'est pourquoi vous ne sauriez m'en vouloir, si j'éprouve une si grande colère contre ces traîtres.

Les bonnes gens se frottèrent les yeux, et regardèrent Georges la bouche béante. Ils tombaient des nues , comme on dit, et la tête leur tournait comme un tourbillon.

Pépusch se versa un grand verre, et dit à l'hôte ; — Oui, oui, mon cher hôte, bientôt vous me verrez fleurir sous la forme de cactus grandiflorus , et je répandrai dans toute la contrée une

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odeur de vanille. Vous pouvez m'en croire.

— Vous me semblez un peu troublé, mon cher Georges, dit un des bourgeois; si vous buviez un verre d'eau....

— Pas une goutte, pas une goutte. — ^ Je suis troublé, dites-vous? Qui ne le serait après s'être battu avec son ami intime, et s'être tiré à soi-même une balle dans la cervelle? Tenez, je remets entre vos mains ces instrumens de meurtre.

Pépusch tira deux pistolets de sa poche. L'hôte se retira avec frayeur; mais les deux bourgeois rirent aux éclats, en voyant les armes qui consistaient en deux pistolets de bois, véritables jouets pour les enfans.

Pépusch semblait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui.

— Qui de vous , dit - il , connaît M. Pérégrinus Tyss, et voudrait m'en-*

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seigner où je le trouverai en ce moment?

— Le bon M. Tyss était ici, il y a une heure, répondit l'hôte, et il a pris une mesure de vin de Wurtzbourg, Il était fort préoccupé et s'écria tout-àcoup : — Oui , belle Gamaheh ! j'ai renoncé à toi ! sois heureuse dans les bras de mon ami Georges! Alors ime petite voix lui dit : — - Allons chez Leuvv^enhoeck , nous faire montrer votre horoscope. Aussitôt M, Tyss se leva et partit, avec cette voix sans corps.

Alors Georges se leva en fureur , prit l'hôte à la gorge et s'écria : — Que dis -tu, malheureux ! il a renoncé à Gamaheh? Pérégrinusî Sékakis ! Et il s'enfuit en répétant ces exclamations.

Pérégrinus s'était en effet rendu chez Leuwenhoeck qui l'avait bien reçu, mais M. Tyss reconnut facilement , à l'aide de son microscope ,

combien ia liaine que lui portait l'artiste était profonde. En examinant tontes les curiosités d'histoire naturelle qui se trouvaient dans la salle, Pérégrinus entendit la voix douce de maître Floh qui lui disaitque son horoscope (à lui Pérégrinus) se trouvait sur la table. Pérégrinus s'approcha et vit sur une tablette une foule de linéamens merveilleux; mais commeilraanquaitde connaissances astrologiques, tout ce grimoire lui fut inintelligible. Cependant, il crut remarquer qu'un point rouge, placé au milieu du tableau , indiquait sa propre personne; et plus il contemplait ce point, plus il devenait rouge et prenait l'aspect d'un cœur; mais il n'étincelait qu'à travers une enveloppe dont il semblait recouvert.

A la demande de Pérégrinus, Leuwenhoeck alla prendre à l'un des coins et dressa au miheu de la chambre une

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espèce de chevalet sur lequel il plaça le tableau; son auditeur et lui s'assirent devant ce tableau , et le parcoururent des yeux en gardant le silence.

«Vous pensez peut-être, Pérégrinus » Tyss, dit enfin Leuwenhoeck avec » une sorte de solennité, que ces traits, » ces signes dont se compose le ta- » bleau que vous regardez si attenti- » vement , forment votre horoscope » tiré par moi , sous l'influence favora- » ble des astres et d'après toutes les » règles mystérieuses de la sublime » science de l'astrologie? Et comment » vous serait venue l'idée de cette enn treprise, comment auriez-vous pu » pénétrer dans les détails compliqués » de ma vie et débrouiller ma destinée? M telles pourraient être sans doute les » questions que vous auriez à m'adres- A ser, Pérégrinus; et vous en auriez » incontestablement le droit, si je n'é-

MAÎTRE FLOH. IQÎ

» tais pas en mesure de vous justifier » sur-le-champ de mon aptitude à ce » genre d'opérations. Je ne sais si vous » avez connu le fameux rabbin Isaac n Ben Harravad *, j'ignore même si » vous avez entendu parler de lui. Ce » rabbin réunissait à des connaissances n profondes, la précieuse et rare fa- » culte de reconnaître à l'examen du » visage des hommes si leur âme avait » déjà résidé dans un autre corps, ou » si elle existait pour la première fois. » J'étais encore fort jeune, lorsque ce » vieux rabbin mourut d'une indiges- » tion qu'il s'était donnée à l'aide d'une » sauce piquante où dominait le par- » fum de l'ail. J^es Juifs allèrent si » vite en besogne avec son cadavre, » que le défunt n'eut pas le temps de » recueillir et d'emporter avec lui

* Ce rabbin vivait à la fin du douzième siècle. — Voyez Bartholozzi, Blhlioth. Rabbinica , t. m, p. 888.

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M toutes ses connaissances et toutes ses n facultés qui par l'effet de sa maladie, n se trouvaient comme disjointes et » dispersées. Ses liéritiers se séparè- » rent en riant; quant à moi, j'avais ») eu le bonheur de pécher, pour ainsi î) dire, à mon profit la faculté mer- » veilleuse dont je vous parle, à l'ins- » tant précis où elle voltigeait à la » pointe du glaive que l'ange de la » mort tenait dirigé sur la poitrine du » vieux rabbin. C'est ainsi qu'elle est » devenue mienne , et comme l'illustre » Isaac Ben Harravad, je puis, à l'ins- « pection du visage d'un homme, dire n avec assurance si l'on a déjà animé » quelqu'autre corps. Votre aspect , » Pérégrinus Tyss, m'a frappé tout-à- » coup , a fait naître en moi de singu- » lières idées, et m'a mêmejeté dans le » doute. La préexistence de votre âme » me fut sur-le-champ démontrée, mais

» je ne pus reconnaître tout d'abord » d'une manière bien nette quelle avait » été la forme précédente de votre » corps. Pour résoudre ce problème , » j'ai dû interroger les astres et tirer » votre horoscope. »

— Et vos recherches vous ont-elles donné quelque résultat, seigneur Leuwenhoeck , demanda Pérégrinus en interrompant l'apprivoiseur de puces?

— Certainement! reprit Leuw^enhoeck d'une voix solennelle, j'ai reconnu que le principe physique, qui maintenant anime les belles formes de mon digne ami le seigneur Pérégrinus Tyss, existait depuis déjà bien long-temps, quoique ce fût comme pensée seulement et sans une forme quelconque. Regardez, seigneur Pérégrinus, considérez attentivement ce point rouge au milieu du tableau. Ceci n'est pas seulement un emblème, ce point est la forme VJ[. ij

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SOUS laquelle votre principe physique recevait son individualité. Vous étiez alors une brillante escarboucle enfouie dans la profondeur de la terre ; mais à la surface verte du globe sommeillait, pliée à votre être, l'aimable Gamaheh , dont l'existence s'écoulait aussi dans l'igno rance d'elle-même. Ces lignes bizarres, ces constellations étranges que vousvoyez,marquent le point qui sépare la durée de votre existence sous cette forme et le moment où votre principe intellectuel prit la forme actuelle de Pérégrinus Tyss. Vous êtes, sans le savoir, en possession d'un talisman; et ce talisman est précisément cette escarboucle. — Il peut se faire que le roi Sékaskis l'ait portée comme un des joyaux de sa couronne, ou même que sous certain point de vue , il ait été luiaiême cette escarboucle ; il suffit , vous la possédez maintenant, mais

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certain événement doit avoir lieu quand sa vertu endormie se réveillera, et lors de ce réveil se décidera le sort d'une infortunée qui , jusqu'à ce jour, n'a joui que d'une existence incomplète et pénible, entre la crainte et l'espérance.

L'aimable Gamaheh ne pouvait hélas acquérir , par la science magique la plus profonde, qu'une existence pareille , tandis que le talisman tout-puissant nous était dérobé. Vous seul l'avez tuée, vous seul pouvez lui insuffler la vie , quand l'escarboucle s'épanouira dans votre sein.

— Et cet événement, répliqua Pérégrinus en interrompant de nouveau l'apprivoiseur de puces , ne pourriezvous, seigneur Leuwenhoeck, me l'indiquer?

A cette question dePérégrinus, Leuwenhoeck fixa sur lui de grands yeux, semblable à un homme surpris et em-

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barrasse qui ne sait que dire ; « Coin- » ment diable, disaient ses pensées, )) est-il arrivé que j'en aie plus dit que » je ne le voulais? N'aurais-je pas du » moins dû retenir ma langue sur le » chapitre du talisman que cet heureux » personnage porte dans son corps, et » qui doit un jour lui donner tant d'as- » cendant sur nous qu'il nous faudra )) vivre à son bon plaisir? Oserais-je lui » avouer que j'ignore moi-même ce » qu'il me demande, et que tout mon » savoir-faire échoue devant le nœud » dans lequel se confondent toutes ces » lignes magiques? Faut-il lui avouer » même que lorsque je considère ce » signe capital de son horoscope, je » sens mon courage faiblir, et que ma » tête vénérable me fait à moi-même » l'elfet d'une misérable tête de pou- « pée de carton grossièrement peinte?

» Loin de moi l'idée d'un tel aveu qui

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îî me dégraderait à ses yeux et lui met- » trait en main des armes contre moi ! » Otons à ce niais qui se croit sage l'en- » vie de me presser de questions. » — Cher et digne M. Tyss, reprit à haute voix l'apprivoiseur de puces en refrognant davantage son visage méditatif, ne me pressez pas de m'expliquer sur cet événement. Vous savez qu'un horoscope peut à la vérité nous instruire d'une manière claire et complète du commencement de certaines choses ; mais que la sagesse éternelle ne nous permet à cet égard que des conjectures toujours douteuses.. Je vous aime trop, mon ciier M. Tyss, pour vous jeter prématurément dans les angoisses de l'incertitude; autrement je vous ferais du moins comprendre que cet événement , qui pourrait vous donner la conscience de votre pouvoir, pourrait

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bien en même temps briser , au milieu df.s tourmens les plus effroyables de l'enfer, la constitution actuelle de votre être.... mais je n'en ferai rien... je veux garder sur ce sujet le silence . ]"; plus absolu, pas un mot de plus sur cet borvoscope ne sortira de ma boucbe.... Je vous en prie seulement, mon cher M. Tyss, ne me pressez pas de questions ! La chose se présente certainement à moi comiriC des plus sinistres, tout mon savoir me met a peine en mesure de vous présager une fin heureuse à cette aventure, mais j'ose l'espérer, une constellation imprévue et, jusqu'à ce moment, restée en dehors du cercle de mes observations, vous tirera peut-être du danger!...

- Pérégrinus admira la malicieuse fausseté de Leuwenhoeck ; cependant la tournure de l'affaire et la position où

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ie dompteur de puce se trouvait vis-àvis de lui sans le savoir, ni même s'en douter, lui parurent si plaisantes, qu'il ne put retenir un bruyant éclat de rire.

— De quoi riez-vous si fort, mon digne M. Tyss, demanda l'artiste un peu décontenancé.

— Vous agissez fort sagement, monsieur Leuwenhoeclt, répliqua Pérégrinus en continuant de rire, et je vous sais gré de me taire, par pure indulgence , le terrible événement dont je suis menacé; car indépendamment de ce que vous êtes trop mon ami pour me jeter dans l'inquiétude et les alarmes, vous avez encore un autre motif très-bien fondé, pour garder le silence, et ce motif ne consiste en rien autre chose qu'en ceci, que vous n'avez vous-même pas la » moindre certitude à ce sujet. Toute

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la peine que vous prendriez pour débrouiller ce nœud compliqué, serait, je n'en doute pas, perdue; tout votre savoir astrologique n'y peut rien , et si maître Floh ne vous était pas tombé évanoui sur le nez, il en irait, je crois, fort mal pour vos talens de toute espèce.

Le visage de Leuwenhoeck s'enflamma de fureur, il ferma les poings, grinça des dents, trembla et gesticula si fort qu'il serait tombé de sa chaise si Pérégrinus ne l'eût saisi par le bras aussi vigoureusement que Georges Pépusch avait pris à la gorge le malheureux cabaretier. L'artiste parvint à se débarrasser par un saut de côté fort adroitement exécuté, et Pépusch entra dans la chambre de Leuwenhoeck, précisément au moment où Pérégrinus se maintenait de vive force sur sa chaise , où il se débattait en murmu-

rant entre ses dents: infâme Swaminerdamm, si tu l'avais osé!

Dès qu'il aperçut Pépusch , Pérégrinus lâcha l'apprivoiseur de puces, alla à la rencontre de son ami et lui demanda d'une voix inquiète , s'il avait renoncé à l'effroyable résolution qui s'était emparée de lui avec une violence si déplorable.

Pépusch parut ému presque jusqu'aux larmes, il -affirma que dans aucun cas de sa vie il n'avait fait autant d'insipides folies, qu'en ce jour même; que parmi ces folies, il mettait au premier rang celle d'être allé, après s'être logé une balle dans la tête, dans un cabaret, dont il ne savait plus même le nom, ni le lieu, le tout pour y parler à de bonnes gens de choses extravagantes et essayer d'y égorger le maître de la maison. Son infortune, disait-il , serait bientôt à son comble ,

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car les gens qui l'avaient entendu et vu agir, n'avaient certainement pas manqué de le regarder comme un fou, et il avait à craindre de se voir enfermé dans la maison des aliénés, au lieu de jouir des douceurs que lui promettait l'événement qui devait faire le bonheur de sa vie. — Pépusch expliqua, en outre, tout ce qu'il avait appris par le cabaretier, de la conduite de Pérégrinus, et demanda^en rougissant et en baissant les yeux, si un pareil sacrifice, si une semblable renonciation en faveur d'un ami malheureux , était encore possible ou même seulement concevable, dans ce siècle où l'héroïsme avait disparu de la terre.

Pérégrinuspartageait intérieurement les sentimensde son ami; il lui donna avec chaleur l'assurance que de son côté , il était fort éloigné de vouloir chagriner le moins du monde son di-

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giie ami, qu'il se désistait solennellement de toutes ses prétentions au coeur et à la main de la belle Doertje Elverdin, et renonçait volontiers à ce paradis dont la possession lui avait , à la vérité, souri comme la plus grande somme de bonheur possible.

— Et je voulais te tuer, et parce que je ne pouvais te croire je me suis suicidé d'un coup de pistolet ! s'écria Pépusch en se précipitant sur le sein de son ami. O rage cruelle ! 6 détestable entraînement d'une passion aveugle et délirante!

— Je t'en prie, Georges, recueilletoi, dilPérégrinus. Tu parles d'un coup de pistolet, et je te vois là , devant moi frais et dispos! comment accorder tout cela?

— Tu as raison , reprit Pépusch , il me semble que je serais hors d'état de parler raison avec toi si je m'étais

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réellement chassé une balle à travers le crâne. Aussi ces gens prétendaientils que mes pistolets n'étaient que de simples jouets d'enfant, et que peutêtre le duel aussi bien que le suicide dont je parlais n'avaient été qu'une pure plaisanterie. Quoiqu'il en soit, il est nécessaire que j'acquière la certitude de ta grandeur d'âme et de mon bonheur , et à l'instant même se dissiperont les nuages qui troublent ma vue et offusquent ma raison. Viens , mon cher Pérégrinus , accompagnemoi auprès de l'aimable Doertje Elverdin , et que je reçoive de ta main celle de ma douce épouse.

Pépusch prit le bras de son ami et voulait s'éloigner en toute hâte; mais le trajet qu'ils croyaient avoir à parcourir devait leur être épargné. La porte s'ouvrit à l'instant même pour donner passage à Doertje Elverdin , belle et gra-

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cieuse commeunjeuneange, mais suivie du vieux M. Sawmmer. Leuwenhoeck était jusqu'alors resté muet et immobile , se contentant de jeter tantôt sur Pépusch, tantôt sur Pérégrinus, des regards pleins de colère; mais à l'aspect du vieux Swammerdamm il parut comme frappé d'une étincelle électrique. Il lui montra son poing fermé, et lui cria d'une voix retentissante : — Ah ! vienstu te moquer de moi, vieux monstre

fallacieux ! tu n'en auras pas la

joie ; défends-loi , ta dernière heure a

sonne

Swammerdamm fit un bond de quelques pas en arrière, et voyant Leuwenhoek s'avancer sur lui armé de sa lunette d'approche, il tira la sienne pour rétablir l'égalité des armes. Le duel, qui avait commencé dans la maison de M. Pérégrinus Tyss, semblait devoir s'engager de nouveau.

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Georges Pépiisch se jeta entre les combattans, et détournant habilement avec sa main gauche un regard par lequel Leuvenhoeck eût mis à mort son ennemi, il rabattit de la droite, vers la terre, l'arme que Swammerdamm tenait toute braquée, et par cette inclinaison donnée à la lunette de l'adversaire de l'artiste , il épargna à ce dernier la blessure dont il était menacé.

Pépusch déclara ensuite à haute voix qu'il ne permettrait jamais et nulle part, un combat aussi dangereux entre Leuwenhoek et Swammerdamm, tant qu'il n'aurait pas appris d'eux-mêmes le motif de leur querelle. Pérégrinus trouva la conduite de son ami si raisonnable, qu'il ne balança presque pas à se placer comme lui entre les combattans et à s'exprimer comme l'avait fait Pépusch.

Leuwenhoeck et Swammerdamm furent obligés de céder à l'invitation de

leurs amis, he second affirma en outre qu'il n'était point venu dans des vues hostiles, mais seulement par égard pQi|r Doertje Elverdin , pour se réconcilier avec Leuwenhoeck et terminer de la sorte une guerre qui n'avait duré que trop long-temps et rendu hostiles l'un à l'autre deux principes nés l'un pour l'autre, et dont les recherches communes pourraient seules épuiser les plus profonds réservoirs de la science.

Leuwenhoeck assuraau contraire qu'à la vérité, la possession de Doertje était la cause réelle de la discorde; mais qu'il venait à l'instant même de découvrir une nouvelle ruse de son indigne collègue; que non-seulement celui-ci niait la possession de certain microscope , qu'en certaine occasion il avait accepté comme dédommagement, pour renouveler ses prétentions illégitimes à; la possession de Doertje; qu'il avait

2o8 CONTES FANTASTIQUES.

en outre pour le tourmenter et inquiéter encore davantage,luiLeuwenhoeck, tritnsmis ce microscope à un autre.

Swammerdamm affirma sous serment, fort et ferme, qu'il n'avait jamais reçu le microscope en question, etqu'ilavait d'excellentes raisons pour croire que cet instrument avait été méchamment détourné par Leuwenhoeck.

Les fous qu'ils sont!., dit à voix basse maître Floh à Pérégrinus, ils parlent du microscope que vous avez dans l'œil. Vous savez que j'étais présent au traité de paix que Swammerdamm et Leuvenhoeck conclurent relativement à la possession de la princesse Gamaheh. Lorsque Swammerdamm voulut jeter dans la pupille de l'œil gauche le verre microscopique qu'il avait en effet reçu de Leuvenhoeck , je m'en emparai lestement, parce que ce n'était point

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sa propriété, mais la mienne. Ainsi donc, M. Pérégrinns , dites à l'instant même que vous avez le bijou.

Pérégrinus annonça, en conséquence et sur-le-champ, qu'il possédait le verre microscopique que Swammerdamm avait dû recevoir, mais n'avait pas reçu de Leuvenhoeck; que par conséquent, Leuvenhoeck n' avait pas pour le moment le droit absolu deregarderDoertje Elverdin comme sa pupille.

Après beaucoup de pour-parlers,les deux champions convinrent que M. Pérégrinus Tyss qu'aimait si tendremen/ Doertje Elverdin , la choisirait poui épouse, et que sept mois après il déciderait lequel des deux microscopistes serait le plus digne d'être regardé comme son tuteur ou son beau-père.

Quelque aimable et gracieuse que parût Doertje Elverdin sous l'élégant costume que semblaient lui avoir prévu. 18

paré les asiioms, quelque douces et caressantes que fussent les œillades passionnées qu'elle adressait à M. Pérégrinus Tyss, celui-ci pensa à son protégé , et à son ami , demeura fidèle à sa parole qu'il avait donnée, et déclara de nouveau qu'il renonçait à la main de Doertje.

Les microscopistes ne furent pas médiocrement surpris quand Pérégrinus proclama GeorgesPépusch comme celui qui avait les prétentions les mieux fondées à la main de Doertje.

Doertje Elverdin, versant un torrent de larmes, se tourna vers Pérégrinus qui la reçut dans ses bras au moment où elle allait s'évanouir et tomber à terre. « Ingrat , dit-elle en » soupirant, tu me brises le cœur en » m'éloi£:nant de toi. Mais telle est ta » volonté 1 Accepte du moins ce baiser » d'adieu et laisse-moi mourir ! »

MAITRE FLOÏI. 211

Pérégriniis se pencha vers elle, mais dès que sa bouche eut touché celle de la petite , elle le mordit si fort à la lèvre que le sang en sortit. « Monstre ! » s'écria-t-elle aussitôt avec une gaîté M folle, c'est ainsi qu'il faut te punir! » Reviens à toi, recouvre ta raieon, sois a aimable, et prends-moi; que l'autre » tempête ensuite tantqu'ilvoudra.wSur ces entrefaites, les deux microscopistes s'étaient de nouveau , Dieu sait à quel propos, laissés aller à la querelle la plus violente. Georges Pépusch désolé , se jeta aux piedsde la belle Doertje, et d'une voix lamentable bien digne de sortir du gosier du plus infortuné des amans, il s'écria: — Gamaheh! c'est donc ainsi que ta flamme s'est éteinte dans ton sein , tu ne penses donc plus ni aux beaux jours que nous avons passés à Famagousta, à Berlin, à...

— Georges , tu es un plaisant fou^

reprit la petite , avec ta Gamaheh , ton aloès - zéhérit et toutes les extravagances qui te viennent à l'idée. Je te voulais du bien , mon ami , je t'en veux encore, et je t'accepterai pour époux , quoique le grand me plaise davantage , si tu me promets sincèrement, si tu me jures même solennellement que tu feras usage de toutes tes forces...

La petite murmura tout bas quelque chose à l'oreille de Pépusch; mais Pérégrinus crut deviner qu'il était question de maître Floh.

Pendant ce temps, la querelle était devenue plus violente entre les deux microscopistes ; ils avaient de nouveau saisi leurs armes, et Pérégrinus s'efforçait de calmer leurs esprits irrités, lorsque la compagnie reçut un nouveau renfort.

La porte s'ouvrit avec fracas et Ton

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vit entrer disputant et s'injuriant à qui mieux mieux le bel esprit, M. Legénie, et le barbier Sangsue. Ils se jetèrent, en faisant des gestes terribles et de la manière la plus brutale, sur la petite , et déjà le barbier l'avait chargée sur son épaule, lorsque Pépusch poussa son odieux ennemi avec une force irrésistible, l'entoura de son corps souple et le comprima de telle sorte qu'il le fit s'alonger en l'air comme une aiguille,en lui arrachant des mugissemens douloureux.

Pendant que le barbier était ainsi mal mené, les deux microscopistes , à l'aspect de leurs ennemis, avaient à l'instant fait trêve entr'eux et combattu ensemble, et avec beaucoup de bonheur, contre le bel-esprit. Ce fut même inutilement que celui-ci , se voyant complètement battu terre-à-terre , s'éleva jusqu'au plafond de la chambre 5

2l4 CONTES FANTASTIQUES.

Leuwenhoeck et Swammerdamni s'étaient emparés de courts et épais bâtons, et lui appliquaient adroitement, de bas en haut, des coups redoublés dans cette partie du corps qui peut le mieux supporter ce genre d'attouchement. Le bel-esprit s'élevant toujours pour leur échapper, ce combat ressemblait assez à une partie de ballon dans laquelle monsieur le génie s'était vu forcé de jouer le rôle le plus fatigant et le plus ingrat, celui du projectile.

La guerre dont elle était témoin contre les diaboliques étrangers, parut causer une grande frayeur à la petite; elle se serra d'elle-même contre Pérégrinus, et le pria en pleurant de la tirer de cet épouvantable cohue. Pérégrinus pouvait d'autant moins le lui refuser, que son secours n'était nullement nécessaire sur le lieu du combat, aussi conduisit-il la petite dans sa demeure,

c est-à-dire dans la chambre de son locataire.

Il suffît de dire que dès qu'elle se trouva seule avec Pérégrinus, la petite mit en jeu de nouveau, pour le ramener dans ses filets, toutes les pratiques les plus raffinées de la coquetterie. Cela le jeta dans un si grand trouble qu'il ne pensa même pas au verre microscopique qui aurait pu lui servir de contrepoison.

Maître Floh se trouva de nouveau en danger, il fut pourtant sauvé cette fois par M. Swammer, qui entra avec Georges Pépusch.

Swammer paraissait extrêmement satisfait, les regards animés de Pépusch témoignaient au contraire de sa fureur et de sa jalousie. Pérégrinus sortit de la chambre.

Le cœur déchiré par une plaie vive et profonde , il se mit à parcourir d'un

àl6 CONTES FANTASTIQUES.

air sombre et recueilli en lui-même, les rues de Francfort ; il gagna la porte de la ville et marcha jusqu'à la jolie petite place où s'était passée sa singulière aventure avec son ami Pépusch.

Il réfléchit de nouveau sur son étonnante destinée , l'image de la petite s'offrit à lui plus gracieuse , plus riante, plus séduisante que jamais ; son sang circula plus rapidement dans ses veines ; son pouls battit avec plus de force, un feu concentré semblait dévorer sa poitrine. Il mesura avec douleur la grandeur du sacrifice qu'il avait fait , il lui sembla qu'en le faisant il avait aliéné tout le bonheur de sa vie.

La nuit était venue lorsqu'il retourna à la ville. Sans s'en apercevoir et cédant peut-être à son insu à quelque répugnance de revoir sa maison, il se dirigea dans plusieurs rues de traverse, et se trouva enfin dans la rue de Rab

MA.ÎTRE FLOH. 217

bach. Un homme qui portait sur ses épaules une valise, lui demanda si ce n'était pas là que demeurait le relieur de livres Laemmerhirt? Pérégrinus regarda et reconnut qu'il était en effet devant l'étroite et haute maison où demeurait le relieur Laemmerhirt ; il aperçut la fenêtre éclairée du laborieux artisan qui passait la nuit à travailler. On ouvrit la porte, et l'homme à la valise entra dans la maison.

Pérégrinus se reprocha intérieurement d'avoir , au milieu du trouble des derniers jours, oublié de payer au relieur Laemmerhirt divers travaux qu'il avait faits pour son compte; il prit la résolution d'y aller dès le lendemain matin et d'acquitter sa dette.

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