‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 3 sur 29 · VII · texte numérisé non relu

VII

5o CONTES FANTASTIQUES.

mosphère phosphorique. Elle tira sa grande tabatière noire, l'ouvrit et aspira une copieuse prise. Puis, elle posa ses deux mains sur ses hanches , et s'écria : — Voyez donc , une comtesse , une princesse! Et, on la trouve chez un pauvre relieur de la rue Kalbach , et elle tombe évanouie dans la rue! Oh!

oh! je sais où l'on va chercher, la nuit, des dames ainsi parées ! Voilà de bons tours, une belle conduite ! Amener une fillette dans une honorable maison , et pour remplir la mesure des péchés, évoquer le diable dans la sainte nuit de Noël. Et je prêterais la main à de semblables choses, dans mes vieux jours!

Non, M. Tyss, cherchez une autre gouvernante; demain je quitte votre service.

A ces mots, la vieille sortit , et frappa si fort la porte que tout les meubles tremblèrent et retentirent.

MAÎTRE FLOH. 5l

Pérégriims se tordait les mains clans son désespoir; les traits de la dame n'offraient pas trace de vie. Mais au moment , où le pauvre Pérégrinus venait de trouver une fiole d'eau de Cologne, et se disposait à en frotter les tempes de la dame , elle se releva gaîment du sopha et s'écria : — Enfin, nous sommes seuls! enfin, 6 mon Pérégrinus, je puis vous dire pourquoi je vous ai poursuivi jusque dans la maison du relieur, pourquoi je n'ai pas voulu vous quitter cette nuit. Pérégrinus, rendez-moi le prisonnier que vous avez renfermé dans votre chambre. Je sais que rien ne vous en fait un devoir, que cela ne dépend que de votre bonté ; mais je connais aussi votre cœur bon et loyal ; c'est pourquoi , mon excellent, mon aimable Pérégrinus, vous alleZ me rendre mon prisonnier!

— Quoi! s'écria Pérégrinus, pro-

6q. contes fantastiques.

fondement surpris. Quel prisonnier?

qui est prisonnier chez moi?

— Oui, continua la dame en le pressant tendrement dans ses bras , oui , je dois le reconnaître, un grand cœur seul renonce aux avantages que le sort lui procure; et en relâcliant le prisonnier, vous abandonnez maintes choses qu'il vous serait facile d'obtenir en le retenant. Mais ! songez , Pérégrinus , que la destinée entière d'Aline, que toute sa vie dépend de la possession de ce prisonnier, que...

— Si vous ne voulez , femme céleste, que je tienne tout ceci pour le délire d'une fièvre, dites-moi de qui vous parlez, et quel est ce prisonnier?..

— Quoi, Pérégrin, je ne vous com- ,prends pas. Voulez-vous nier qu'il soit

en vos mams/ netais-je pas présente lorsque vous achetâtes la chasse, et que lui.....

— Qui lui? qui donc? Je vous vois pour la première fois de ma vie, mademoiselle. Qui étes-vous? qui est-il?

La dame, éperdue de douleur, tombti alors aux pieds de Pérégrinus, et s'écria en versant d'abondantes larmes :

— Pérégrin , sois humain , sois miséricordieux; rends-le moi, rends-le moi!

Et pendant ce temps, Pérégrinus s'écriait : — Je deviendrai fou! je perdrai l'esprit !

Tout-à-coup la dame se releva. Elle parut plus grande qu'auparavant; ses yeux lançaient des éclairs, ses lèvres tremblaient : — Ah! barbare, s'écria-telle, il n'est point de cœur hiyiiain dans ton sein.Tu es impitoyable ! tu veux ma mort, ma perte. Tu ne me le rendras pas! Non... jamais... jamais... Ah ! malheureuse que je suis... je suis perau«!

perdue !

La dame se précipita hors de la

chambre. Pérégrinus Fentendit descendre les marches en courant, et ses cris remphrent la maison jusqu'à ce que la porte se fût refermée avec violence.

Puis, tout devint silencieux comme dans une tombe.

Page 1