‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 4 sur 29 · SECONDE AVENTURE · texte numérisé non relu

SECONDE AVENTURE

Le dompteur de puces. — Triste destin de la princesse Gamaheh dans Famagouste. — Maladresse du génie Thétel. — Remarquables essais et divertissemens microscopiques.— La belle Hollandaise et l'aventure du jeune Georges Pépusch,

Il se trouvait, dans ce temps, à Francfort, un homme qui exerçait l'art le plus singulier. On le nommait le dompteur de puces, et cela parce

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qu'il était parvenu , non sans d'immenses efforts et d'innombrables soins, à faire obéir ces petits animaux et à les dresser à différens tour d'adresse.

A i'étonnement général des spectateurs, on voyait sur une grande table de marbre blanc sans taches, des puces qui traînaient de petits canons, des caissons, des affûts; d'autres qui sautaient le long du convoi, le fusil, sur le bras, la giberne sur le dos et le sabre au côté. A la parole de commandement de l'artiste, elles exécutaient les évolutions les plus difficiles, et elles semblaient plus vives et pins animées que celles de nos soldats, car les marches consistaient en bonds élastiques, et les conversions , en agréables pirouettes. Toute l'armée avaitun aplomb inconcevable , et le général avait toute la dignité d'un maître de ballets. Mais le plus merveilleux, c'étaient les pe-

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tits carrosses d'or, attelés de quatre, de six et de huit puces. Les cochers et les laquais étaient de petites cantharides dorées de l'espèce mylabre la plus exiguë de toutes ; mais les insectes qui se trouvaient dans les carrosses, étaient méconnaissables, car ils étaient à peine perceptibles à l'œil nu. — On pensait involontairement à l'équipage de la fée Mab^ que l'honnête Mercutio décrit si bien, qu'on s'aperçoit facilement qu'il a souvent couru sur son propre nez. *

Ce n'était qu'en examinant la table avec un bon microscope , que se développait dans toute son étendue , le mé-

* Mercutio.

O, theu , I see queen Mab balh been with you. She is the fairies' midwife ; and she cornes Iq sbape no bigger ihan an agatc-stone On tbe forefinger of an alderman, Drawn with a team , etc.

Sharsp. , Romeo and Jttliet. , act. i, se. iv.

rite du dompteur de puces ; car ce n'était qu'alors que se montrait l'éclat , l'élégance des équipemens, le fin travail des armes, le brillant, la netteté des uniformes. On ne pouvait imaginer quels instrumens l'artiste avait employés pour confectionnercertains détails, tels que les éperons, les aiguillettes, et à quel tailleur il avait pu avoir recours pour faire couper une culotte de cheval à un puceron.

Le dompteur de puces eut un succès infini. Tout le jour, la salle se remplissait de curieux que n'effrayait pas le prix élevé des places. Le soir , l'assemblée était encore plus nombreuse, car on venait admirer un autre ouvrage qui relevait davantage l'artiste et lui valait l'estime des savans. C'était un microscope nocturne, dont l'effet semblable à celui du microscope solaire, reproduisait sur la muraille les

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objets brillamment éclairés, dans une étendue immense et avec une exactitude merveilleuse. En outre, cet homme vendait de beaux microscopes, qu'on lui payait fort cher.

Il arriva qu'un jeune homme, nommé Georges Pépusch , — le lecteur le connaîtra bientôt davantage , — eut un soi!" la fantaisie de rendre visite au dompteur de puces. Sur l'escalier, il entendit déjà une altercation qui devenait de plus en plus violente, et qui se changea bientôt en cris et en tumulte. Au moment ou Georges se disposait à entrer , les portes de la salle s'ouvraient avec fracas, et une foule de gens pâles et défaits , sortit avec impétuosité.

— Le maudit sorcier! l'élève du diable! je porterai plainte au conseil! il faut qu'on le bannisse de la ville !

Ainsi criaient les gens, et dans leur

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terreur, ils cherchaient pêle-mêle à gagner la porte de la maison.

Un regard que le jeune Pépusch jeta dans la salle, lui apprit bientôt la cause de cet horrible effroi. Tout s'y trouvait en mouvement ; un dégoûtant chaos des plus informes créatures remplissait l'espace. Des pucerons , des punaises, des tipules, des mantes^ des sauterelles y des cicindelles, colossalement grandis, avançaient leurs longues antennes, leurs ailes membraneuses, leurs jambes échancrées, velues et bordées de cils bruns; le crabe alongeait sa trompe visqueuse, et le cruel nécrophore, les sphinx à tête de mort, dé' voraient et déchiraient dans leurs crochets meurtriers les demoiselles qui se défendaient et se débattaient avec leurs longues ailes de crêpe bleu ; de toutes parts volaient, rampaient et voltigeaient des perce-bois, de hideux cerf-volans.

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des oxipores aux palpes renflés, des poJybes aux cent bras, des locustes; et de tous les coins de la chambre apparaissaient de longues raphidies, des papillons de nuit, des taons et des scolopendres, portant des figures humaines effarées. Georges n'avait jamais vu de tableau plus repoussant; et une horreur profonde s'empara de lui, en sentant un corps solide frapper son visage et le couvrir d'un blanc nuage de poudre, mais il se remit en reconnaissant que ce corps n'était autre chose que la perruque ronde et poudrée du dompteur de puces.

Lorsque Pépusch eut essuyé la poudre qui couvrait ses yeux, tout cet effréné peuple d'insectes avait disparu.

L'artiste s'était jeté, d'un air accablé, dans un fauteuil. — Leuwenhoek, lui cria Pépusch , vous voyez ce qui est advenu de tous vos manèges? ^ — Il vous

a fallu recourir de nouveau à voire vassal, pour vous préserver de tous ces gens-là! — N'en est-il nas ainsi?

— Est-ce vous, mon bon Georges, dit l'artiste d'une voix affaiblie. Ah!

c'en est fait de moi, je suis un homme perdu! Georges je commence à croire que vous aviez de bonnes intentions, et que je n'ai pas bien fait en n'écoutant pas vos avis.

Lorsque Georges lui demanda tranquillement ce qui s'était passé, l'artiste tourna son fauteuil vers la muraille, tint ses deux mains devant son visage, et cria à Georges en pleurant, de prendre une loupe et d'examiner la table de marbre. Georges voyait déjà, à l'œil nu, que les petits soldats étaient étendus morts , les caissons , les canons brisés, et que rien ne bougeait plus.

Les insectes semblaient même avoir pris une autre forme; et Georges s'a-

perçut, à l'aide de sa loupe, que dans les uniformes et dans les livrées, il ne se trouvait plus , au lieu de puces, que de noirs grains de poivre.

— Je ne sais, dit en se lamentant l'artiste, je ne sais quel mauvais génie m'a frappé d'aveuglement, et m'a empêché de m'apercevoir de la désertion de tout mon monde, jusqu'au moment du spectacle. Vous ne pouvez vous figurer la colère qui éclata dans le public, lorsqu'il se vit trompé. Tous, ils m'acccusèrentde fouberie, et je vis le moment où ils allaient se venger sur ma personne. Que pouvais-je faire de mieux pour échapper aux mauvais traitemens, que de mettre en mouvement mon grand microscope et de les entourer de créatures dont la vue les mit en fuite.

— Mais, demanda Georges, mais dites-moi, Leuvvenhoek, comment se fait-il que vous ne vous soyez pas aperçu

de la désertion de votre petit monde?

— O Pépusck! s'écria l'artiste, il m'avait abandonné, lui qui commandait seul à tous ; et c'est à lui , c'est à sa trahison que je dois tout mon malheur.

— Ne vous avais-je pas dit de ne pas fonder votre fortune sur des travaux que vous ne pouvez accomplir qu'en vous emparant du maître; maintenant l'expérience vous l'a confirmé.

Pépusch lui conseilla alors de renoncer à ces inventions puériles pour se livrer aux sciences véritables, mais l'artiste lui donnaà entendre qu'il ne pourrait le faire qu'en renonçant à son existence même.

— Mais où est Dorothée Elverdin ? demanda Pépusch à l'artiste.

— - Où est-elle? s'écria l'artiste en se tordant les mains. Où est Dorothée?

Elle est partie, partie dans le monde.

Disparue! Tuez-moi tout de suite, Pépuscli, car je vois augmenter de moment en moment votre colère et votre rage. Finissez-en avec moi!

— Vous voyez, dit Pépusch en lui lançant un regard sombre, vous voyez ce qu'a produit votre folle conduite!

Qui vous ^vait donné le droit d'enfermer la pauvre Dorothée , comme une esclave, et puis de la montrer, comme une merveille, pour attirer les gens?

Pourquoi avez-vous fait violence à ses sentimens, et ne lui avez-vous pas permis de me donner sa main ? Ne saviezvous pas combien nous nous aimions ?

Eh bien, à la bonne heure, elle n'est plus du moins en votre pouvoir; et si, en ce moment, je ne sais où la chercher, je suis du moins convaincu que je la trouverai un jour. Allons, Leuwenhoeck, voici votre perruque; replacezvu. 6

là sur votre tête et soumettez- vous à votre sort; c'est ce que vous avez à faire de mieux et de plus sage.

L'artiste mit de la main gauche sa perruque sur son crâne chauve; et de la droite , il saisit le bras de Georges.

— Pépusch, dit-il, Pépusch, vous êtes mon véritable ami; car vous êtes le seul homme dans toute la ville de Francfort, qui sache que je repose enterré dans la vieille église de Belft, depuis l'an mil sept cent vingt-cinq, et vous n'avez dit mon secret à personne, même lorsque vous étiez en colère contre moi, à cause de Dorothée. Quoique je ne puisse pas bien me mettre dans l'esprit que je sois véritablement cet Anton de Leuwenhoeck qu'on a enterré à Delft, quand je considère ma vie et mes travaux, je ne puis cependant m'empêcher de le reconnaître, et il m'est fort agréable qu'on ne parle

pas de cela. Je vois parfaitement, mosi cher Georges, que je n'ai pas bien agi, quant à ce qui concerne Dorothée, quoique ma conduite ait été autre que vous ne pensez. Ainsi, j'ai bien agi en rejetant vos prétentions, comme une chose folle et sans but, mais j'ai eu tort de ne pas vous dire sincèrement ce qu'est Dorothée Elverdin. Vous eussiez vu alors que je devais m'opposer à vos désirs. Pépusch! mettez-vous là, et écoutez une merveilleuse histoire.

— Je veux bien , répondit Georges en prenant place dans un fauteuil vis-à-vis de l'artiste, et en lui lançanl un regard funeste.

— Comme vous n'êtes pas fort versé dans l'histoire, mon ami, dit l'artiste, apprenez donc, à n'en pas douter, que le roi Sékakis , vécut longues années, dans une grande intimité, avec la reine des fleurs , et que la belle et charmanle

princesse Gamaheh fut le fruit de cet amour. Il est moins connu et je ne saurais vous dire comment la princesse Gamaheh vint à Famagousta.Quelquesuns prétendent, et non sans motif, que la princesse venait s'y cacher loin du terrible prince des sangsues, l'ennemi juré de la reine des fleurs.

Bref! il arriva que la princesse allarespirer la fraîcheur du soir dans une riante foret de palmiers. Attirée par le doux murmure des ruisseaux, par le chant mélodieux des oiseaux, elle s'avança dans le bois, s'étendit sur le gazon et se livra au sommeil. Mais l'ennemi quelle voulait fuir, l'affreux prince des sangsues, élevait justement en ce lieu, sa tète au-dessus d'une eau bourbeuse, il aperçut la princesse, et s'en éprit tellement qu'il ne put résister au désir de l'embrasser. Il rampa doucement jusqu'à elle, et déposa un baiser

derrière son oreille gauche. Or, vous savez, mon ami Georges, que la dame à qui le prince des sangsues fait une telle caresse, est infailliblement perdue, car c'est le prince le plus altéré de sang qui soit dans le monde. Il arriva donc, que le prince baisa si long- temps la pauvre princesse que toutes les sources de sa vie s'épuisèrent. Alors il tomba ivre et rassasié, sur le gazon, et ses sujets furent forcés de le rapporter dans son logis. En vain , la plante mandragore perça la terre et vint s'étendre sur la bl^sure que le baiser du prince avait faite à la belle Gamaheh; en vain, toutes les fleurs s'unirent à la plante, la princesse resta sans vie. Le génie Thétel passait en ce moment par là; il fut aussi profondément ému de la beauté de la princesse, et de sa mort malheureuse. Il la prit dans ses bras, la pressa contre son sein,

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s'efforça de la ranimer de son haleine ; mais il ne put la tirer de son sommeil de mort. Tout-à-coup , le génie aperçut l'effroyable prince des sangsues que ses sujets ne pouvaient porter jusqu'à son palais, (tant il était ivre et lourd). Sa colère s'alluma , et il jeta tout une poignée de sel crystallin sur le corps de son hideux ennemi, qui dégorgea .

aussitôt tout l'ichor purpurin qu'il avait sucé à la princesse, et rendit son esprit d'une façon misérable, au milieu d'affreuse grimaces et de mille contorsions.Toutes^s fleurs qui se trouvaient à l'entour, trempèrent leurs robes dans cet ichor, et se teignirent éternellement de la plus éclatante couleur rouge, en mémoire de la princesse si cruellement assassinée. Vous savez , Georges, que les soucis, les amaryllis, et les coquelicots sortent de ce bois de palmiers où le prince couvrit de ses

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baisers terribles la belle Gamaheli. Le génie voulait s'éloigner, car il avait encore beaucoup de choses à faire à Famagousta avant la fin du jour, mais ayant jeté un dernier regard sur la princesse, il ne put la quitter et la contempla avec une douloureuse tendresse.

Tout-à-coup , il lui vint une pensée. Il prit la princesse dans ses bras , et s'éleva avec elle dans les airs. Dans ce moment, deux mages, dont l'un, pour ne pas le taire, était moi-même, s'occupaient à observer les étoiles, de la galerie d'une haute tour. Ils aperçurent* dans l'espace, au loin au-dessus d'eux, le génie Thétel avec la princesse Gamaheh, et, au même instant, tomba sur * l'un deux.,,. Mais cela ne fait rien à la chose! Les deux mages avaient bien reconnu le génie, mais non pas la princesse, et ils s'épuisaient en conjectures diverses sur cette apparition . Mais bien-

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tôt le malheureux sort de la princesse Gamaheh tut généralement connu dans Famagousta, et les deux mages purent s'expliquer le vol rapide du génie portant une jeune fille dans ses bras.

Tous deux soupçonnaient que le génie trouverait certainement un moyen pour rappeler la princesse à la vie, et ils résolurent de s'informer de lui à Samarcande, car il avait dirigé son vol de ce coté. Mais , dans Samarcande , personne ne parlait de la princesse, personne ne savait lui mot sur sa destinée.

Beaucoup d'années s'étaient écoulées, les deux mages s'étaient divisés, cqmme il arrive aux savans , plus ils sont savans , et selon une vieille coutume, ils se communiquaient toutefois leurs plus importantes découvertes.

Vous n'avez pas oublié , Georges , que je suis un de ces deux mages. Ainsi, je ne fus pas peu surpris d'une coni-

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nimitcîitîdfi de ^noii collègue qui m'aniionrait les choses les plus merveilleuses et les j)[us heureuses, au sujet rie la princesse. Mon collègue avait reçu, «Tun (le ses amis de Samarcande , les tulipes les plus belles et les plus rares, et conservées dans un tel état de fraîcheiu' qu'elles se adulaient aVôir éiê tout nouvellement coupées de leurs tiges. "Il voulait faire des expériences mycroscopiques sur rmtérieur et la poussière àe ces Hènrs, et il venait i\c démembrera cet effet, une iTjagninque tulipe panactiée dé lilas et de jaune, lorsqu'il découvrit, au milieu du calice, un petit grain singulier qui attira tout particulièrement son attention. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'au moyen de la lentille de verre , il reconnut que ce petit grain n'était autre chose que la princesse Gamaheh qui semblait dormir paisiblement, couchée dans la

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