VII
poussière parfumée qui tapissait les parois du calice de la tulipe.
Bien qu'un long espace me séparât de mon collègue , j'accourus aussitôt auprès de lui. Il avait suspendu toutes ses opérations, pour me ménager le plaisir de la première vue, et peut-être aussi par la crainte de faire quelque dommage en agissant seul. Je me convainquis bientôt de la justesse des observations de mon collègue, et j'adoptai la ferme croyance qu'il partageait, qu'il était possible d'arracher la princesse à son sommeil , et de lui rendre sa première forme. L'esprit sublime , qui réside en nous, nous en fit bientôt trouver les moyens.
Comme vous n'entendez rien à notre art , ami Georges , il serait inutile de vous décrire les différentes opérarations auxquelles nous nous livrâmes pour arriver à notre but. Qu'il vous
suffise de savoir que, par l'emploi habile de différens verres que je préparai moi-même, je parvins, non pas seulement à retirer la princesse intacte du calice de la fleur, mais que je réussis encore à exciter sa croissance de telle façon qu'elle revint bientôt à sa grandeur naturelle. La vie lui manquait encore, et cette dernière difficulté tenait à la dernière et à la plus importante de nos opérations. Nous réfléchîmes son image au moyen d'un excellent mycroscope cufique; puis, nous enlevâmes avec dextérité cette image qui était attachée sur la muraille. Dès qu'elle flotta dans l'espace, elle passa dans le verre où nous avions recueilli la princesse , et qui se brisa en mille écla,ts. Aussitôt Gamaheh se leva, fraîche et animée, devant nous. Nous bondissions de joie; mais nos craintes furent bien grandes en nous apercevant
que le sang cessait de circuler à la place où le prince l'avait embrassée ; mais le point noir qui marquait cette place ne tarda pas à disparaître ; la princesse , qui était près de s'évanouir, reprit ses farces, et notre œuvre fut achevée.
Chacun de nous, mon collègue et moi , savait bien de quelle valeur inestimable était pour lui la possession de la princesse ; et chacun se prétendait plus de droits que l'au^ tre,à la posséder. Mon collègue disait que la tulipe où la princesse s'était trouvée, lui avait appartenu, qu'il en avait le pi'emier fait la découverte, qu'il m'avait appelé, et que je n'étais qu'un aide à qui il devait un simple salaire. Moi , au contraire, j'appuyais sur les difficultés de l'opération par laquelle la nrincesse avait été rendue à la vie, où mon collègue n'avait fait que suivre
ma direction , ce qui me donnait des droits incontestables sur la jeune fille que j'avais ranimée. Nous disputâmes durant plusieurs heures, et enfin, lorsque nous fiimes bien enroués, noiw en vînmes à faire un arrangement. Mon collègue m'abandonna la princesse, et moi , je lui cédai la poissession d'un verre très-précieux. Mais ce verre fait aujourd'hui le sujet de nos discussions. Mon collègue prétend que jeîeluiai dérobé, ce qui est faux; je sais en effet, qu'il l'a perdu, mais j'ignore absolument de quelle façon la chose a eu lieu. Il est vrai que le verre est si petit, qu'un grain de poudre occupe huit fois plus d'espace. — Maintenant , Georges, vous le voyez, je vous ai accordé toute ma confiance, vous savez maintenant que Dorothée Elverdin n'est autre que la princesse Gapiaheh, rappelée par moi à la vie, et vous voyez bien qu'un
jeune homme , comme vous, ne peut prétendre à une union si...
— Arrêtez , s'écria Georges en riant amèrement, arrêtez! une confidence en vaut une autre; je veux donc bien vous dire que tout ce que vous venez de me conter là, je le savais avant et mieux que vous. Je ne puis assez m'étonner de votre médiocrité, de la petitesse de vos vues. — Apprenez ce que vous devriez avoir découvert depuis long-temps, si vous aviez quelque autre talent en effet que celui de tailler le verre, apprenez que, moi, je suis l'aloèszéhérit qui se trouvait près de la princesse lorsqu'elle expira, et dont vous avez trouvé bon de ne pas parler dans votre récit.
— Georges! s'écria l'artiste, êtesvous fou? L'aloès-zéhérit fleurit au fond de l'Inde, dans des vallées fermées par de hautes montagnes , où se
rassemblent quelquefois les plus savans mages de la terre. L'archiviste Lindhorst peut vous en dire long sur ce sujet. Et vous , vous que j'ai vu ici courir en fourreau à l'école , que j'ai vu maigrir à force d'étude et d'appétit non rassasié, que j'ai vu jaunir sur vos livres à l'université d'Iéna, vous voulez être l'aloès-zéhérit? — Faites croire cela à un autre, mais laissez-moi en paix .
— Quel homme sage vous êtes, Leuwenhoeck ! s'écria Pépusch e# riant.
Pensez de ma personne ce qu'il vous plaira, mais ne soyez pas assez fou pour nier que je sois l'aloès qui brûla d'amour et de désir en sentant le souffle de la princesse , et qui causa à celle-ci de doux rêves d'amour lorsqu'il la toucha de sa feuille. 3'aperçus trop tard le prince sanguinaire, car je l'eusse mortellement piqué de mes pointes; mais
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je serais parvenu à la rappeler à la vie, à l'aide de la plante mandragore , si ce sot génie ne fut accouru avec ses secours inhabiles. — r U est vrai que, dans sa colère, Thétel fouilla à la salière qu'il portait à sa ceinture, en voyage, comme Pantagruel portait sa boîte d'épïfces, et qu'il en jeta une poignée sur le roi des sangsues ; mais il est faux qu'il l'ait tué par ce moyen : tout le sel tomba dans la fange; il n'en rejaillit pas un grain sur le prince que l'aloès tua d%(ses pointes, vengeant ainsi la mort de la princesse, et se condani- Tian% lui-mêipe à périr. Le génie TUétel, en se mêlant de choses qui ne le regardaient pas, fut cause du loîig sommeil de la princesse dans une fleur. 'L'aloès se réveilla plus tôt-, car leur mort à tous deux n'éta,it que le son^meil des fleurs d'où elles reviennent à la vie , ^ien que sou3 d'autres, formes. Vous
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combleriez la mesure de vos erreurs grossières, si vous pensiez que la princesse Gamaheh avait exactement la forme sous laquelle se montre aujourd'hui Dorothée Elverdin , et que c'est vous qui l'avez rendue à la vie. Non , cher Leuwenhoeck, il vous est arrivé comme à ce serviteur maladroit d'un sorcier, qui avait appris à faire mouvoir un balai , mais non pas à l'arrêter. Ce n'est pas vous, c'est celui qui vous a échappé, et dont vous ressentez si vivement la perte, c'est lui qui a accompli cette œuvre que vous aviez passablement mal commencée.
— : Ah ! mes pressentimens, s'écria l'artiste hors de lui. — Mais, vous, Pépusch, vous à qui j'ai témoigné tant d'amitié, vous êtes mon plus cruel ennemi, je le vojs bien. Au lieu de me donner des conseils, de m'assister dans mon malheur, vous venez me débiter mille folies.
— Des folies! c'est vous qui faites des folies , pauvre charlatan , et trop tard vous vous en repentirez, s'écria Georges. Je cours à la recherche de Dorothée. Mais afin que vous ne tourmentiez plus les gens avec cela....
Pépusch saisit la manivelle qui mettait en mouvement toute la machine microscopique. — Arrachez-moi plutôt tout de suite la vie ! s'écria l'artiste. Mais au même instant tout craqua, tout se brisa, et le dompteur de puces tomba évanoui sur le parquet.
— Comment se fait-il , se dit Georges lorsqu'il se trouva dans la rue , comment se fait-il qu'un homme qui dispose d'une chambre bien échauffée , d'un lit bien rembourre, se promène dans la nuit, exposé à la pluie' et au plus furieux orage? Mais quand il a oublié la clef de sa maison et qu'un fol amour le pousse, il n'y a rien à répon-
dre. Sa conduite lui semblait bien folle. Il se souvint du moment où il avait vu Dorothée , pour la première fois à Berlin , l'artiste attirait moins de spectateurs . ses petites merveilles étaient déjà trop connues, et le beau monde commençait à déserter sa salle. Mais bientôt on apprit que la nièce de l'artiste, jeune fille charmante et divinement parée, assistait aux séances, et il . devintdubon ton, parmi les jeunes gens à la mode, d'aller passer la soirée chez l'artiste pour admirercette beauté. Mais personne ne pouvait retenir son nom hollandais de Doertje , et comme dans ce moment, la charmante Bethmann avait un grand succès dans le rôle de la reine de Golconde, on nomma généralement la jeune ÇiWe Aline.
Georges Pépusch arriva à Berlin. La jolie nièce de Leuw^enhoeck faisait l'entretien du jour. On pressa Georges de
la voir, Pépiiscb avait un tempérament mélancolique et impressionnable. Dans chaque jouissance qu'il éprouvait, il découvrait cet arrière-goùt d'amertume qui vient du ruisseau du Styx dont les eaux bordent le chemin de la vie 5 et ce sentiment le rendait sombre, renfermé en lui-même, souvent même injuste contre tout ce qui l'entourait. On pense .bien que, disposé de la sorte, Georges songeait peu à se mettre à la poursuite des jolies fdles; il se rendit cependant chez Tartiste, moins à cause de la merveilleuse dame qu'on y rencontrait, que pour voir encore cette fois se confirmer son opinion, sur les éternelles déceptions de ce monde. Il trouva la Hollandaise fort jolie, gracieuse, agréable ; mais en la regardant il ne put s'empêcher de penser que les têtes qu'elle avait troublées devaient être déjà fort mcJ en ordre.
La jeune fille avait ce ton naturel et léger qui annonce l'éducation la plus distinguée , elle savait à la fois attirer et tenir à distance ses nombreux adorateurs, par cette coquetterie aimable qui séduit et qui ôte en même temps le courage de dépasser les bornes du respect le plus tendre.
Personne ne s'occupa de Georges qui eut tout le temps de l'observer. Plus il regardait ce visage charmant, plus il s'élevait , dans le plus profond de son âme, un vague souvenir; il lui semblait qu'il avait vu jadis cette jeune fille, bien que sous d'autres formes et sous un autre costume, et cette pensée l'amena à songer qu'il avait été lui-même tout autre qu'il était alors. Il s'efforça vainement de répandre quelque clarté sur les jets de sa mémoire, mais la peisée qu'il avait réellement connu Aline, acquérait toujours plus de force. Le
sang lui monta au visage, lorsque quelqu'un lui dit enfin : — N'est-ce pas M. le philosophe, vous avez aussi reçu au cœur votre trait? C'était un de ses amis qui connaissait ses projets d'indifférence. Cependant tout le monde avait quitté la salle, la jeune Hollandaise semhla alors l'apercevoir . et le salua amicalement.
Pépusch ne put se débarasser de l'image d'Aline; il se mettait au martyre, dans ses longues nuits sans sommeil, pour retrouver ses souvenirs. Il pensa que la vue de la jeune fille les lui rappellerait plus sûrement; il ne manqua donc pas de se rendre tous 1-es jours suivans chez l'artiste et de passer deux, trois heures à contempler la jolie Doertje Elverdin.
Ne pouvoir se délivrer de la pensée d'une jolie femme, c'est avoir déjà fait le premier pas en amour; et il arriva
que tandis que Georges se croyait uniquement occupé à rassembler ses souvenirs sur la belle Hollandaise, il se trouvait déjà éperduement épris d'elle.
Qui eût voulu s'occuper alors des puces sur lesquelles la charmante Hollandaise avait remporté une victoire complète? L'artiste comprit lui-même qu'il ne jouait plus qu'un rôle ridicule avec ses insectes, et il les mit de côté pour donner un autre spectacle dans lequel sa nièce jouait le principal rôle.
— Il eut des soirées, par abonnement, ou sa nièce chantait, et faisait de la musique; puis on se livrait à une conversation animée, et les pédans euxmêmes ne pouvaient s'empêcher de rendre justice à l'esprit et aux talens d'Aline.
Dans ces soirées, Georges continua ses études; c'est-à-dire, il contempla
chaque fots Aline, durant deux heures, et quitta la salle avec le reste de l'assistance.
Une fois, il se trouvait plus près d'Aline que de coutume, et il l'entendit demander à un jeune homme: — Quel est ce spectre inanimé qui vient me regarder chaque soir, et qui disparaît sans avoir dit une parole?
Georges se sentitprofondément blessé ; il bondit et hurla dans sa chambre en rentrant, et se conduisit si follement qu'aucun de ses amis ne l'eut reconnu.
Il jura hautement de ne jamais revoir la caustique Hollandaise; mais il ne laissa pas que de retourner à l'heure accoutumée chezLeuwenhoecli. Il se plaça toutefois dans un coin de la salle; mais il ne cessa de regarder Aline, tout le soir.
Tout-à-coLip, sans qu'il pût s'expliquer comme la chose s'était faite, Doertje
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Elverdin se trouva dans son coin, tout près de lui.
D'une voix douce et mélodieuse, elle lui dit : — Je ne me souviens pas monsieur, de vous avoir vu dans une autre ville qu'à Berlin, et cependant vos traits ne me sont pas inconnus. Il me semble parfois que nous avons été long-temps liés ensemble, mais dans ime contrée étrangère et dans des circonstances singulières. Je vous en prie, monsieur, tirez-moi de mon incertitude, et si une ressemblance aussi parfaite ne m'abuse pas , renouvelons ces relations amicales qui flottent dans mes souvenirs obscurs comme un beau rêve.
Georges éprouva un sentiment sin- .
guiier en entendant' ces- paroles bienveillantes. Sa poitrine était près de se' briser, son front brûlait, et un froid • glacial' faisait trembler tous ses memvn. 8
go CONTES FANTASTIQUES,
bres. Ces symptômes trahissaient évidemment l'amour de Georges pour Aline; mais son désordre tenait encore à une autre cause. Dès que Dorothée lui eut dit qu'elle croyait l'avoir connu jadis, il lui sembla comme si la réflexion d'une chambre obscure présentait une foule d'images à ses yeux, et il aperçut toute une existence passée qui se rejetait bien des années en arrière et antérieurement à celle de sa première enfance. Bref, ces souvenirs obscurs, quil'agitaient, s'éclaircirent d'une lumière subite, et il vit, à n'en pas douter, que Dorothée Elverdin était la princesse Gamaheh, qu'il avait aimée durant sa fraîche vie de fleur, lorsqu'il était lui-même l'aloès-zéhérit. Il lit bien de ne pas communiquer à d'autres la pensée qui l'occupait ; car on l'eût regardé comme un fou, et on l'eût enfermé L'idée fixe d'un monomane
n'est souvent ainsi que l'ironie d'une existence qui a précédé l'existence actuelle.
— Mais , mon Dieu ! vous semblez muet, monsieur! dit la petite en touchant de son petit doigt la poitrine de Georges. De l'extrémité de ce doigt, jaillit un éclair électrique qui alla frapper le cœur de Georges. 11 se réveilla de son assoupissement, et dans l'excès de son extase, il couvrit la main d'Aline de baisers brûlans , et s'écria : — Céleste, divine créature! etc.
Le lecteur imaginera bien sans doute tout ce que Georges Pépusch cria en cette circonstance. Qu'il suffise de savoir que la petite reçut ses sermens aussi bien qu'il pouvait le désirer , et que de cette minute mystérieuse , passée dans un coin de la salle de Leuwenhoeck, naquit une intrigue d'amour qui transporta d'abord le bon Georges
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dans le ciel, puis au fond des enfers., tant il en éprouva de soucis. Le tempérament mélancolique de Georges, le rendait grondeur et soupçonneux, et Dorotiiée nç manqua pas de lui fournir maint prétexte de jalousie. Mais l'humeur de Georges excitait la malice de Dorothée, et c'était son bonheur, à elle, de le tourmenter d'une façon inr génieuse. — Un jour, il lui parlait de ces temps merveilleux où il avait aimé, sous la forme d'un aloès, la belle Hollandaise qui était alors la fille du roi Sékakis, et il peignait avec enthpusiçisme sa tencjresse infinie pour elle, et les droits que son combat avec le prince des sangsues lui avait donnés à la main de sa bien-aimée. Doertje El* verdin, assura qu'elle se souvenait de ce. temps et de ces circonstances, et lui dit, plaisamment quÇ: le souvenir lui en était venu dans i'àme, lorque Georges
MA.ÎTRE FLOH. qS
lui avait apparu dans le salon, avec toute la grâce d'un chardon. * La petite parla si agréablement de ces événemens merveilleux; elle se montra si éprise de cet aloès-zéhérit qui était destiné à étudier à léna, puis à retrouver la princesse de Famagousta , à Berlin , que Georges nageait dans les joies célestes. Le couple amoureux était près d'une fenêtre , et la petite permit que l'amoureux Georges passât son bras autour de sa taille déliée. Dans cette attitude familière , ils s'embrassaient tendrement ; car les souvenirs et les rêves de leur vie d'Orient avaient tourné en baisers, lorsqu'un joli officier de hussards, en brillant uniforme, passa dans la rue et salua la petite qu'il avait 'vue souvent» Doertje tenait ses yeux à demi^ fermés., en détournant vers la rue sa petite tète; il semblait
• L'aloès est de la famille des chardons.
impossible qu'elle pût apercevoir l'officier; mais que le charme d'un brillant uniforme est séduisant! Elle rouvrit les yeux , se débarrassa des bras de Georges, sourit tendrement à l'officier et le suivit des yeux jusqu'au détour de la rue.
— Gamaheh ! s'écria l'aloès hors de lui, Gamaheh, te joues-tu de moi?
Est-ce là la fidélité que tu m'as jurée?
La petite se retourna sur le balcon , fit un grand éclat de rire et s'écria : — -Allez, allez Georges ! sije suis la fille du vieux roi Sékakis, si vous êtes l'aloès-zéhérit , ce charmant officier est le génie Thétel qui me plaît beaucoup plus que vos feuilles piquantes.
A ces mots, Dorothée traversa la chambre et s'échappa. Georges s'élança hors de la chambre , et descendit l'escalier, dans un profond désespoir.
Le sort voulut qu'un de ses amis passât dans une calèche de poste.
— Arrêtez! je pars avec vous! s'écriat-il. li gagna précipitamment son logis, prit son manteau, de l'argent, confia à son hôtesse la clef de son appartement, et partit avec son ami.
En dépit de cette séparation hostile , l'amour de Georges pour la belle Hollandaise ne put s'éteindre. Il retrouva quelques années plus tard Leuwenhoeck à La Haye, et renouvela ses adorations auprès de Gamaheh. On a vu avec quelle ardeur, il la recherchait à Francfort.
Georges , désespéré et trempé jusqu'aux os, parcourait les rues de la ville, lorsqu'il vit une clarté extraordinaire au pVemier étage d'une maison de belle apparence. Il pensa que c'était un incendie qui allait éclater, et
il monta le long des barreaux de fer , jusqu'à la chambre, pour s'en assurer.
Mais ce qu'il y vit le frappa de surprise.
Un feu joyeux pétillait dans la cheminée qui se trouvait en face de la fenêtre, et, devant le foyer, était assise, ou plutôt étendue , dans un vaste fauteuil de grand-père, la petite Hollandaise , divinement parée. Elle semblait sommeiller, tandis qu'un vieillard sec et maigre, agenouillé devant le feu, ses lunettes sur le nez, regardait dans un pot dans lequel bouillonnait une matijère liquide. Pépusch voulut gravir encore pour mieux contempler ce tableau, mais il se sentit saisi par les jambes et tiré avec force.
— Voyez donc ce coquin ! s'écria une grosse voix. Allons, camarade, en route pour le cul de basse-fosse !
C'était le garde de nuit qui avait vu Georges, escaladant la maison. Toutes
ses protestations furent inutiles ; une patrouille survint, et il alla terminer ses courses nocturnes dans le prochain corps-de-garde.
--^îWi*»w-.
TROXSlEiaX AVXWTVRX.
ÂpparltioD d'oa petit monstre. — Renseignemens iillérieurs sur le sort de la princesse Gamaheb. — Quel était le vieillard logé chez M. Tyss. — Effet merveilleux d'un verre niicroscopique. — Arrestation du héros de celle histoire.
Quiconque appreq^ en une soirée tant de choses que M. Tyss en apprit, quiconque se trouve dans la disposition où il était ^ ne saurait bien dor-
MÀ.ÎTRE FLOtt. 99
mir. Il se démenait avec inquiétude sur son lit, et quand il tombait dans ce léger délire qui précède le sommeil, il retrouvait sur son bras la petite et délicieuse créature, et il sentait des baisers brûlans sur ses lèvres. Puis Use relevait et croyait encore entendre la douce voix d'Aline. Agité de désirs ardens, il désirait qu'elle ne se fût pas cniuie, et cependant il craignait de la voir entrer l'enlacer de ses liens.
Jamais il n'avait éprouvé d'effroi plus doux.
— Ne dormez pas, Pérégrinus, ne dormez pas; il faut que je vous parle. Ainsi murmurait-t-on à l'oreille de Pérégrinus, et il entendait toujours :
Ne dormez pas ! ne dormez pas ! Enfin, il se résolut à ouvrir les yeux pour voir la belle Aline.
A la lueur de sa lampe de nuit, il aperçut un petit iuonstre, d'une exi-
JOO COJYTES FANTASTIQUES.
gîiité extrême, assis sur sa blanche couverture. Il en eut d'abord horreur; mais bientôt il étendit courageusement la main, pour se convaincre que son imagination ne le trompait pas. Le petit monstre avait disparu, sans laisser de traces.
Si j'ai pu me dispenser de tracer le portrait de la belle Aline, de Doertje Elverdin , ou de la princesse Gamaheh, ( car le lecteur sait que c'est la même personne en trois personnes ) je ne saurais omettre la description du petit monstre qui se trouva sur la couverture du lit de Pérégrinus.
Comme je l'ai dit, la créature était extrêmement exiguë. Sur sa tête d'oiseau , on voyait saillir deux yeux ronds et brillans, et de son bec d'hirondelle s'écliappait une longue membrane .
pointue comme une mince rapière ; sur son front s'élevaient deux cornes
MAITRE FLOH. TOÎ
velues. Son cou allait s'épaississant jusqu'à son corcelet d'un brun doré et couvert d'écaillés comme un armadillo.
Mais ce qu'il avait de plus merveilleux, c'était la structure de ses bras et de ses jambes. Les bras avaient deux brisures, et s'échappaient des joues de cette créature ; et immédiatement au-dessous se trouvaient deux pieds, puis deux autres bras. Ces deux membres étaient ceux sur lesquels s'appuyait ce monstre, car ils étaient plus longs que les autres, et il les avait munis de jolies bottes d'or, avec des éperons de diamans.
Pérégrinus eût regardé cette apparition comme une illusion de son esprit, si, quelques instans après, une petite voix n'eût dit à son oreille : — Mon DieUjPérégrinusTyss, me suis-je donc trompé en vous ? Vous avez agi hier avec tant de noblesse, et mainte-
liant que je veux vous témoigner ma bienveillance, vous portez sur moi une main meurtrière ! Mais peut-être ma figure vous a-t-elle déplu, et ai-je eu tort de me montrer à vous sous mon aspect microscopique, afin que vous puissiez m'apercevoir, ce qui n'est pas aussi facile que voiis pensez. Je suis assis en ce moment sur votre couverture, et vous ne me voyez point. Ne vous fâciicz pas, Pérégrinus , mais, en vérité, votre nerf optique est trop grossier pour ma taille légère. Promettez-moi sûreté , et je m'approcherai pour vous conter maintes choses que vous ne serez pas fâché de savoir.
— Apprenez-moi d'abord qui vous êtes, ami inconnu, dit Pérégrinus; et le reste s'arrangera. Je puis vous assurer d'avance qu'il n'est pas dans ma nature d'attenter à la sûreté de personne, et que je continuerai d'agir
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noblement, bien que je ne sache pas comment j'ai pu mériter vos éloges. M^is conservez toujours vo,tre incognito , car votre vue n'est pas fort agréable.
— Vous êtes , répondit la voix, vous êtes, je le répète, un homme généreux, mais peu versé dans les sciences «t peu expérimenté; car autrement, vous m'eussiez reconnu du premier regard.
je pourrais me vanter un peu, je pourrais dire que je suis un des plus puissans rois du monde, et que je règne sur des millions de sujets. Mais en réalité, le peuple que je gouverne jouit d'une constitution républicaine. Un sénat qui ne peut être composé de plus de quarante-cinq mille neuf cents et .quatre-vingt-dix-neuf membres, afin de voter plus facilement, tient la place du régent; mais celui qui est à la tête de ce sénat porte le nom de maître ,
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parce qu'il doit en effet être passémaitre dans toutes les choses de la vie. Sans autres discours, je veux bien vous dire, que moi, qui vous parle sans que vous me voyiez , je ne suis pas moins que îe maître lui-même, le maître des puces , maître Floh ! * Que vous connaissiez mon peuple , je ne puis en douter; car vous avez certainement nourri de votre sang quelques-uns de mes sujets. C'est pourquoi vous devez savoir que cette nation est animée d'un esprit de liberté qu'on ne saurait dompter, et qu'elle se compose de légers sauteurs qu'il est difficile de contraindre. Vous concevez facilement, M. Pérégrinus , quelle habileté il faut avoir pour se faire obéir et respecter. Mais afin que vous sachiez quel service vous * m'avez rendu , il est important que je
* Floh signifie une puce. Ce mot est masculin en allemand.
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VOUS communique quelques particularités de ma vie. Mon père était le célèbre... mais je songe que les biographies ont passé de mode, et pour ne pas abuser de votre patience, je ne traiterai la mienne qu'épisodiquement , et seulement en ce qui touche mon séjour chez vous. — Mon peuple , sachezle, vous surpasse, vous autres hommes, en beaucoup de choses, en adresse, en perspicacité, en agilité, pour ne pas ■parler des autres. Mais nous avons aussi des passions , et elles sont souvent la cause de notre ruine. J'étais aimé de mon peuple , honoré , admiré, et j'aurais pu parvenir au comble du bonheur, si je n'avais été maîtrisé par une passion malheureuse pour une personne à qui je ne pouvais m'unir.
On reproche en général à notre race une tendance pour le beau sexe , qui nous porte souvent à franchir toutes
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les convenances. Quoique ce reproche ne soit pas dénué de fondement , cha-« eu n sait cependant.... mais point de digressions ! Je vis la fille du roi Sékakis, la belle Gamabeh, et je devins aussitôt si furieusement épris d'elle ^ que j'oubliai mon peuple, que je m'oubliai moi-même, pour ne plus vivre que dans mon amour, pour sautiller sans relâche sur le beau sein de celle que j'aimais, et la piquer de mes tendres baisers. Souvent elle me poursuivait de ses doigts de rose , mais sans pouvoir jamais me prendre. Gela me semblait une tendre caresse, une expression d'amour, tant cette passion nous rend insensés. Qu'il vous suffise de savoir que la princesse fut attaquée par l'horrible prince des sangsues qui lui donna un baiser mortel; mais j'eusse rappelé ma bien aimée à la vie, si un fanfaron et un maladroit ne fussent ve-
nus se rnéier sans mission de cette affaire et la gâter entièrement. L'un était l'aloës-zélicrit ; et l'autre, le génie Thétel. Lorsque Thétel enleva la princesse dans les airs, je m'attachai fortement à la dentelle de Bruxelles qui couvrait son sein , et je fus ainsi , à i'insu du génie, le compagnon de voyage de la belle Gamaheh. Il arriva que nous passâmes au-dessus de deux ma^es qui observaient, du haut d'une tour, le cours des étoiles. L'un deux dirigea sur moi sa lunette si directement que j'en fus ébloui; un étourdissement s'empara de moi, je cherchai vainement à me retenir, et je tombai d'une hauteur effroyable, sur le nez même du mage. Je ne sauvai ma vie, que grâce à ma légèreté et à mon adresse extraordinaires.
J'étais encore trop étourdi de ma chute pour descendre du nez du mage
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et me mettre en sûreté, lorsque le traître Leuwenhoeck ( c'était le mage ) , me saisit dextrement avec ses doigts et me plaça dans un microscope; bien qu'il fût nuit et qu'il m'examinât à la clarté de la lampe, il était trop savant et trop expérimenté pour ne pas reconnaître aussitôt , en moi , le roi des puces.
Grandement réjoui de ce que le hazard avait mis en ses mains un captif de si haute distinction , résolu d'en tirer tous les avantages possibles , il me jeta dans les chaînes , et dès lors commença pour moi un triste esclavage, dont je ne fus, délivré qu'hier soir, et par vous M. Pé' régrinus.
En me possédant , Leuwenhoeck avait acquis pleine puissance sur mes vassaux. Il les rassembla autour de lui, et introduisit parmi eux, avec une barbarie révoltante, une prétendue civilisation qui nous ravit bientôt toutes nos
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libertés, toutes les jouissances de notre belle vie errante. Quant à ce qui con-
•cerne les études scholastiques , et surtout les sciences et les arts, Leuwenhoeck trouva, à son dépit et à son
.étonnement, que nous étions plus instruit que lui-même; mais la civilisation qu'il nous imposa consistait surtout à nous faire paraître quelque chose. Ce quelque chose, cette représentation, amenèrent une foule de besoins que nous ne connaissions pas encore , et qu'il fallut nous procurer à la sueur de nos fronts. Le cruel Leuwenhoeck fit de nous des hommes d'état , des hommes de guerre , des professeurs et que sais-je encore. Ceux-là durent porter le costume de leurs différentes dignités , ceux-ci porter les armes, etc. Ainsi s'élevèrent parmi nous des tailleurs, des cordonniers, des coiffeurs, des brodeurs, des armu
riers, des selliers et une foule d'industriels qui travaillaient pour entretenir un luxe ruineux et inutile. Le plus fâcheux de tout, c'est que Leuwenhoeck n'avait en vue que son propre intérêt , et qu'il nous montrait, nous gens cuir tivés, pour de l'argent, comme des animaux! En outre, notre culture était mise tout entière sur son compte, et il recevait les éloges qui étaient dus à nous seuls. Leuwenhoeck savait fort bien que' son empire sur mon peuple prendrait fin avec mon esclavage , et il me resserrait d'autant plus. — Plein de désirs brùlans, je songeais sans cesse à la belle Gamaheh, et aux moyens d'être instruit de son sort.
Mais ce que l'intelligence la plus profonde n'eût pas amené, le hasard le produisit heureusement. — L'associé de mon mage, le vieux Swamraerdamm avait découvert la princesse Gamaheh
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dans le calice d'une tulipe , et il avait fait part de cette découverte à. son ami. Pap des moyens que vous ne pourriez comprendre, celui-ci parvint à rendre à la princesse sa forme première, à la rappeler à la vie. Mais après tout, les deux savans étaient aussi maladroits que le génie et l'aloès. Dans leur em» pressement, ils avaient oublié la chose principale, et il arriva que la princesse, en revenant à la vie , fut sur le point de retomber morte. Moi seul je savais où se trouvait la difficulté, l'amour que j'éprouvais pour la belle Gamaheh me donna des forces de géant, je brisai mes chaînes, je m'élançai d'un bond vigoureux sur son épaule, une légère piqûre suffit pour mettre le sang en circulation. Elle vivait! Je dois vous dire, M. Pérégrinus, que cette piqûre doit se renouveler pour que la princesse continue de vivre dans l'éclat de
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sa jeunesse et de sa beauté; autrement elle dépérirait, et deviendrait en peu de mois , une vieille femme. Yous voyez bien que je suis indispensable, et ce n'est que par la crainte de me perdre que peut s'expliquer la noire ingratitude, dont elle a payé mon amour; car elle m'a livré elle-même à Leuwenhoeck qui m'a rendu mes chaînes, -mais pour son malheur. — En dépit de toutes les précautions du vieux Leuwenhoeck et de la belle Camaheh , je réussis enfin à m'échappei de me prison. Bien que mes lourdes bottes de cavalier que je n'avais pas eu le temps d'ôter, gênassent ma marche, j'arrivai cependant à la boutique du marchand de jouets, chez lequel vous vîntes faire , vos emplettes. Peu de temps après , j'eus une frayeur extrême en voyant aussi arriver la princesse Gamaheh. Je me tins pour perdu. Vous seul pou-
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viez me sauver, noble Pérégrinus, je vous dis à voix basse mon embarras; vous fûtes assez bon pour m'ouvrir une petite boîte dans laquelle je m'élançai précipitamment , et vous me mîtes dans votre poche. Gamaheh me cherclia vainement , et n'apprit que fort tard où j'avais pris mon refuge. Dès que je fus en liberté , Leuwenhoeck perdit toute puissance sur mon petit peuple.
Tous s'échappèrent , en laissant des grains de poivre dans leurs habits , pour se moquer de leur tyran. —Maintenant, noble Pérégrinus , je puis vous servir ; il serait fâcheux que vous fussiez épris d'un amour dangereux pour cette charmante créature, mais
— Que dites-vous , maître ? s'écria Pérégrinus. Moi, moi amoureux?
— Il en est ainsi cependant, reprit maître Floh. Figurez-vous mon étonnement , mon effroi , en vous voyaifit
vir. lo
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rentrer hier, portant sur vos Bras la princesse, et éciiaiiffé par toute la violence de la passion lorsqu'elle employa tous les moyens de séduction pour vous engager à me livrer à elle. Mais je reconnus toute votre générosité, lorsque vous demeurâtes inflexible, feignant d'ijnorer absolument ce qu'elle voulait de vous.
— Je l'ignorais en effet. Vous m'attribuez, en général, plus de mérite que je n'en ai , mon cher maître. Je n'ai vu dans la boutique de jouets, ni vous, ni la jolie personne qui vint me chercher chez le relieur Laemmerhirt, et qu'il vous plaît de nommer la princesse Gamaheh. J'ignorais entièrement que, parmi les boîtes que j'emportais, il se trouvait une boîte vide; et comment, au nom du ciel, aurais-je pu deviner que vous étiez le prisonnier que l'aimable enfant réclamait avec tant d'ins-
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lances? Ne soyez point aussi fabuleux, maître Floh I
—Vous voulez vous soustraire à ma reconnaissance , et vous me donnez ainsi une nouvelle preuve de la noblesse de vos sentimens.Savez-vous que les efforts de Leuwenhoeck et de Gamaheh pour me reprendre seront inutiles tant que vous m'accorderez votre protection? Mais hélas! vous êtes amoureux , M. Tyss !
•—, Ne nommez donc pas amour un entraînement passager que j'ai, déjà oublié !
Pérégrinus sentit que le rouge lui • montait au visage et l'accusait de mensonge. Il se cacha sous sa couverture.
— Il n'est pas étonnant, continua maître Floh, que vous n'ayez pu résister aux charmes ravissans de la princesse, surtout après ayo.ir été i'objet de ses . agaceries. L'orçige n'est pas encwe
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passé. La petite personne emploiera pour vous retenir dans ses filets, maints charmes magiques qui sont à la disposition de toutes les jolies femmes, înéme de celles qui sont loin d'égaler la princesse Gamaheh. Elle cherchera a s'emparer entièrement de vous, afin que vous ne viviez que pour elle, que pour ses désirs, et puis, malheur à moi! Le sort d'un peuple intéressant, dépendra alors de votre fermeté ou de votre faiblesse. — Ah ! si vous pouviez promettre de résister !
— Maître, répondit Pérégrinus en se découvrant le visage, mon cher maître, vous avez raison. Rien n'est • plus dangereux que les séductions des femmes; elles sont toutes fausses, malicieuses ; elles jouent avec nous comme le chat avec la souris, et pour nos soin s, notre tendresse, nous ne recueillons que des sarcasmes et du mépris: C'est
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pourquoi une sueur froide passait sui* mon front toutes tes fois que je m'approchais d'une femme. Mais, quoi qu'il en soit , puisque vous vous êtes mis sous ma protection , rien ne me décidera à vous livrer à vos ennemis, et je ne veux pas revoir cette fille dangereuse. Je vous le promets, et je vous donnerais ma main en signe de foi , si vous en aviez une semblable pour la serrer et répondre à ce témoignage de loyauté.
A ces mots, Pérégrin)is étendit son bras par-dessus sa couverture.
— Me voici consolé , dit le petit être invisible. Je n'ai pas de main ; mais permettez que je pose sur votre pouce pour vous témoigner ma joie et mon amitié.
Pérégrinus ressentit en ce moment au pouce de sa main droite une piqûre,
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si douloureuse qu'elle ne pouvait avoir été faite que par le roi des puces.
— Vous piquez en vrai diable ! s'écria Pérégrinus.
^*— Ceci est un signe de mon affection, répondit maître Floh. Mais il est juste que je vous donne un témoignage de reconnaissance. Acceptez ce don, l'une des merveilles les plus accomplies que l'art ait jamais produites. C'est un microscope qui a été perfectionné par un très-habile opticien de mon peuple, lorsqu'il se trouvait au service de Leuwenhoeck. L'instrument vous paraîtra un peu subtil, car il est cent-vingt fois plus petit qu'un grain de sable; mais l'usage en est facile. Je le placerai sur la pupille de votre œil, et cet œil acquerra aussitôt la propriété mycroscopique. Vous me permettrez seulement de le faire lorsque cette opéra-
tion VOUS sera utile. Bonne nuit, monsieur Pérégrinus.
Pérégrinus s'endormit , et ne se réveilla que le lendemain, au grand jour.
Il entendit le bruit, qui lui était bien connu, du balai d'Aline qui nettoyait la chambre voisine. Un enfant n'a pas plus peur de la verge , que M. Tyss avait peur des reproches de sa vieille gouvernante. Elle entra, et M. Tyss ne fut pas peu étonné de l'air rayonnant qui régnait sur son visage.
— Dormez vous, mon cher M. Tyss?
demanda-t-elle d'une voix radoucie.
Tandis que M. Tyss se levait, la vieille murmurait entre ses dents : — C'est merveilleux ! c'est incroyable !
que ne voit-on pas aujourd'hui !
— Que se passe-t-il donc , ma chère Aline? demanda M. Tyss dont le cœur battait avec force.
— Mille choses! mille choses! répliqua Aline en riant malignement, et en continuant de mettre la chambre en bon ordre.
M. Tyss né put y tenir plus longtemps.— Qu'est devenue la dame étrangère, qui se trouvait ici hier? dit-il^ d'une voix passablement rude, lui avezvous ouvert la porte de la maison? lui avez-vous procuré une voiture? a-telle été ramenée à sa demeure?
— Tout cela était bien inutile, s'écria Aline, puisque l'aimable dame est restée dans la maison , qu'elle s'y trouve encore, et qu'elle ne la quittera pas sans doute de quelque temps.
Pérégrinus tressaillit de crainte et de joie. La vieille Aline lui raconta alors qu'au moment où Aline s'élançait de marche en marche, avec une vivacité €t une violence inouie, le vieux Swammer s'était trouvé à la porte de sa
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chambre. Il l'avait saluée respectueusement et l'avait invitée à entrer dans son appartement, invitation qu'elle avait acceptée sans cérémonie. Puis, le vieux Swammer avait fermé sa porte et soigneusement tiré les verroux, — Aline n'avait pu résister au désir de regarder par le trou de la serrure. Elle avait vu le vieux Swammer, debout au milieu de la chambre; il parlait à la dame d'une façon si touchante, que les larmes vinrent aux yeux de la vieille, bien qu'elle n'eût pas compris un mot de son discours , attendu qu'il se servait d'une langue étrangère. La dame avait pleuré à son tour; puis, elle s'était agenouillée ; puis, le vieux Swammer l'avait baisée au front et l'avait conduite vers son grand fauteuil. Alors, le vieux s'était occupé à allumer du feu dans la cheminée, et à préparer une boisson d'épices; mais tout-à-coup, la vieille