VII
ayant éternué, il s'était dirigé vers la porte, et elle s'était h|itée de s'enfuir. — Quel fut son étonnement le lendemain matin, en voyant le vieux Swammer debout devant son lit. — Ma bonne Aline, lui avait- il dit, il faut que je sorte pour des affaires importantes, et peut-être ne reviendrai-je que dans quelques heures. Veillez à ce que personne ne pénètre dans ma chambre. — Une dame de distinction , une princesse étrangère s'est réfugiée chez moi. J'occupais jadis un emploi à la cour du roi, son père, et je dois la protéger. Ayez donc grand soin d'elle, bonne Aline. Vous en serez récompensée royalement..— A ces mots, M. Swammer s'était éloigné.
• — Mais, dit Pérégrinus, que sont devenus vos soupçons contre cette dame?
— Ils sont dissipés, répondit Aline. Il
n'est besoin que de la regarder pour être certain que c'est une princesse; et une princesse seule peut être aussi belle. Lorsque M. Swammer fut parti, j'allai me remettre au trou de la serrure , pour voir un peu ce qu'elle faisait. Je vis la dam€ étendue sur un sopha,sa jolie petite tête d'ange appuyée sur sa main, et ses petits doigts de neige qui passaient à travers les anneaux de ses cheveux noirs. Et la dame était tout habillée de gaz d'argent qui laissait voir son joli sein et ses bras arrondis. Elle portait des pantouffles d'or. L'une de ses chaussures était tombée, et son petit pied, qui était tout nu, se montrait sous sa robe. Elle est sans doute encore sur le sopha , et si vous voulez venir vous mettre au trou de la
serrure
— Que dis - tu ! s'écria M. Tyss. M' exposer à la tentation....
— Courage, Pérégrinus , résistez à la séduction ! murmura à son oreille une voix qu'il reconnut pour celle de maître Floh.
Mais les exhortations de maître Floh furent inutiles, M. Pérégrinus se sentit attiré malgré lui vers la serrure de son voisin.
La dame était en effet étendue sur le sopha, et Pérégrinus trouva que l'on ne pouvait donner une idée du charme répandu sur sa personne. Sa robe de gaze d'argent , brodée d'or, avait une forme orientale ; ses cheveux était chargés de fleurs de diamans , et il était impossible de méconnaître la princesse Gamaheh.
— Oui, c'est elle, c'est la princesse!
murmura Pérégrinus. Mais lorsqu'il l'entendit s'écrier : Périgrinus, mon cher Pérégrinus! il eùtbesoin de toutes ses forces pour ne pas entrer et courir
se précipiter aux pieds de cette créature angélique.
— Songez à vos promesses, M. Tyss, — Vous avez formé le projet de ne jamais revoir la séduisante Gamaheh, et maintenant!.... je pourrais mettre le microscope dans votre œil , mais il vaut mieux que vous connaissiez vous même que cette petite rusée n'agit ainsi que pour vous tpomper.
Ainsi murmurait maître Floh à l'oreille de M. Tyss ; mais celui-ci se trouverait encore sans doute au trou de la serrure, si un grand bruit ne s'était fait entendre dans la maison , et si la vieille ne lui eût crié que M. Swammer était de retour. Pérégrinus gagna promptement sa chambre.
A peine venait- il d'y rentrer, qu'on frappa à sa porte. Ce n'était personne autre que son locataire. Le vieux misanthrope Swammer semblait avoir
rajeuni de vingt ans. Son front était uni , son œil animé , sa bouche riante ; au lieu de sa vilaine perruque noire, il montrait ses cheveux blancs, et il avait quitté sa vieille redingote grise pour prendre une pelisse, garnie de martre et ornée de tresses d'or. Il venait , ditil, prévenir en bon locataire, M, Tyss, qu'une femme qui cherchait à se dérober à la tyrannie d'un oncle cruel, était venue se réfugier chez lui ; et il sollicitait la permission de lui donner un asile pendant quelque temps.
M. Pérégrinus demanda involontairement qui était cette femme.
— Il est juste, répondit Sv^ammer, que le maître sache qui se trouve dans sa maison. Apprenez donc, que cette jeune fille qui s'est réfugiée chez moi, n'est autre que la belle Hollandaise Doertje Elverdin, nièce du célèbre Leuwenhoeck. Leuv^enhoeck est mon
intime, mais je dois convenir que c'est un homme rude, et il maltraite, d'une façon cruelle , la pauvre Doertje qui est ma filleule. Une scène violente qu'ils eurent ensemble hier soir, l'a forcée de fuir, et il est bien naturel qu'elle soit accourue me trouver.
— Doertje Elverdin, dit Pérégrinus en rêvant à demi. — Leuwenhoeck! Serait-ce pas un descendant du naturaliste Anton de Leuwenhoeck, qui faisait des microscopes?
— On ne saurait dire, répondit Swammer en souriant, que notre Leuwenhoeck soit un descendant de l'autre , puisque c'est cet homme célèbre lui-même. On a répandu faussement, le bruit qu'il avait été enterré à Delft, il y a cent ans. Il en est ainsi de moi , qui ne suis autre que le fameux Swammerdamm. Tout le monde prétend que je suis mort en 1680; mais rien n'est
plus faux, puisque me voici frais et bien portant.Vous pouvez m'en croire, M. Tyss.
— Il m'est arrivé tant de choses merveilleuses, depuis peu de temps, que je puis douter de tout et tout croire, dit M. Tyss. Il se peut que vous soyez feu Jean Swammerdamm, et que vous soyez fort savant, mais quant à ce qui concerne Doertje Elverdin, vous êtes dans une grande erreur. Apprenez donc ce qui en est.
Pérégrinus lui conta alors, avec calme toute l'aventure, depuis l'arrivée de la dame chez le relieur, jusqu'à sa réception chez M. Swammer.
— Tout cela me semble un songe agréable , dit le vieux Swammer. Mais n'importe, oublions cela. J'étais un ami de votre père, et je désire fort devenir le vôtre, M. Tyss...
— Il est temps! murmura maître
Floh; et au même instant, M. Tyss ressentit une vive douleur à la pupille de l'œil gauche. Il s'aperçut que le maître lui avait appliqué le microscope.
L'effet en fut merveilleux. Dessous le crâne de M. Swammer, il aperçut des veines et des nerfs qui s'étendaient jusqu'au cerveau , et dont il pouvait suivre la marche. C'étaient ses pensées.
Elles contredisaient absolument ses paroles.
— Tl me semble , dit M. Swammer, en s'approchant de M. Tyss , il me semble, mon cher monsieur, que vous avez une puce sur votre cravate.
Ses pensées disaient : — Par tous les diables, c'est le maître Floh que je vois-là ! Gamaheh ne s'est pas trompée.
Pérégrinus se recula vivement, en assurant que ces insectes ne lui causaient pas de répugnance.
— Je me recommande donc bien à
l3o CONTES FANTASTIQUES.
Vôtre amitié, dit M. Swammer en se retirant.
— Je voudrais que tu fusses au fond des enfers! telle était sa pensée.
M. Tyss se réjouit fort du présent de son ami, le maître Floh, qui lui enseigna la mani ère de retirer l'instrument de son œil et de le replacer de nouveau. — Si vous le portiez constamment , lui dit la petite créature, la connaissance des pensées de tous ceux qui vous parlent, vous ferait bientôt mourir de chagrin.
Tout-à-coup ,1a porte s'ouvrit, deux envoyés dil conseil vinrent annoncer à Pérégrinus , qu'ils avaient l'ordre de l'arrêter et de s'emparer de tous ses papiers. Pérégrinus protesta, en vain , de son innocence ; il fallut se rendje à la force.
Maître Floh resta caché dans la cravate du prisonnier.
MAÎTRE FLOH. l3l