QUATRIÈME AVENTURE
Rencontre inespérée de deux amis. • — Désespoir amoureux de raloès-zéhérit. — Combat des deux mages. — Somnambulisme de la princesse Gamaheh. — Pensées du rêve. — Comment Doerije Elverdin dit presque la vérité, et comment l'aloès s'enfuit avec la princesse.
On reconnut bientôt l'erreur du garde de nuit qui avait pris Georges Pépusch pour un voleur ; mais une irrégularité qui se trouva sur son passe-
ï32 CONTES FANTASTIQUES.
port, le fit retenir en prison, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un bourgeois de Francfort pour le cautionner.
Georges était dans sa chambre de captif, cherchant dans sa mémoire le nom de quelques bourgeois dont il pût réclamer l'assistance , et appuyé sur le bord de la fenêtre, maudissait [assez énergiquement sa destinée , lorsqu'une autre fenêtre s'ouvrit près de la sienne et une voix lui cria ; — Est-ce bien toi , Georges ?
Pépusch ne fut pas peu étonné en reconnaissant un ami avec lequel il avait vécu intimement, pendant son séjour à Madras.
— Cousin, dit Pépusch, que l'homme est oublieux ! J'avais entendu conter merveilles à Hambourg, de toi et de ta manière de vivre; et je n'ai pas songé à te chercher ici. Mais il est heureux que le hasard t'offre à moi, je suis ar-
rété, tu le vois; et tu peux me faire mettre en liberté, en attestant que je suis Georges Pépusch , que tu connais depuis long-temps, et non pas un voleur,
Pérégrinus venait de raconter à son ami , comment il s'était trouvé orphelin à son retour, et la vie solitaire qu'il menait dans une ville tumultueuse, uniquement livré aux brîllans souvenirs du passé.
— Oh! je le sais, répondit Pépusch d'un air grondeur, on m'a raconté les folies que tu fais, et tes rêves enfantins. Tu veux être un héros de bonté et d'innocence, et tu méconnais les droits que le monde et la société ont sur toi. Tu fais des repas de famille imaginaires, et tu prodigues aux pauvres les mets exquis, les vins précieux que tu as fait servir aux morts. Tu te fais à toi-même des présens de Noël, puis tu
l34 COIfTES FANTASTIQUES.
les donnes à de pauvres enfans; mais tu ne songes pas que 'c'est un bienfait nuisible que celui qui excite la sensualité des malheureux, pour leur faire ensuite sentir doublement leur faim et leur misère. Ah! que ces prodigalités m'inspirent de dégoût, lorsque je songe que ce que tu répands en un jour, suffirait pour nourrir ces familles pendant quelques mois. Tu combles les eiifans de ces pauvres gens de jouets coûteux, et tu ne penses pas qu'un misérable sabre de bois, une poupée de chiffon donnés par leurs parens, leur causeraient plus de joie. Tu mets dans leur âme le germe du mécontentementetdes soucis; voilà le fruit de tes bontés. Je veux croire que la perte de tes parens t'a profondément touché , mais si chacun de ceux qui éprouvent une telle perte se renfermait comme un colimaçon dans sa coquille , le monde
maîtr]^ floh. i35
serait bientôt semblable à un cimetière ; et je ne voudrais pas y vivre. Va, va, Pérégrinus, je ne puis plus t'estimer, je ne peux plus être ton ami, si tu ne cbanges de 'façon de vivre, et si tu ne renonces aux folies que tu fais chez toi.
Pérégrinus introduisit le microscope de maître Floh dans son œil.
— C'est une calatnité , disaient les pensées de Georges, qu'un homme aussi bon et aussi intelligent soit livré à de semblables erreurs. Mais la mort de ses parens a ébranlé son âme et l'a porté à la mélancolie, il cherche des consolations dans une pensée qui touche à la folie. Il est perdu si je ne le sauve. Il faut donc que je lui parle avec dureté, et que je lui présente le tableau de ses écarts sous les couleurs les plus repoussantes , quoique je l'estime ex-
l36 CONTES FAIMTASTIQUES.
trêmement et que je sois pour toujours son ami.
— Georges,réponditPérégrin us après que maître Floh lui eut ôté le microscope, George», j'e ne puis t'en vouloir car je sais que tes intentions sont bonnes. Mais toi aussi , il faut me pardonner mes manies; car en donnant ainsi je me rends heureux. Ce sont des fleurs que je répands sur ma vie qui autrement ne me semblerait qu'un champ triste et stérile, couvert d'épines et de chardons.
— Que parles-tu de chardons ? s'écria Georges avec violence. Pourquoi méprise-tu les chardons et leur opposestu les fleurs? Es-tu si peu versé dans l'histoire naturelle, que tu ne saches pas que la plus belle fleur du monde, n'est autre chose que la fleur d'un chardon. Je parle du cactus grandiflorus .
Et l'al^^ës-zéhérit n'est-il pas le plus
MAÎTRE FLOH. iSy
beau cactus qui soit sous le soleil?
Pérégrinus, je te l'ai long-temps caché, car je l'ai long-temps ignoré moi-même; mais apprends que je suis moi-même l'aloës-zéliérit et que je n'abandonnerai jamais mes prétentions à la main de la fille du roi Sékakis , de la céleste princesse Gamaheh. Je l'avais trouvée, mais au même instant des gardes de nuit , poussés par le diable , m'ont arrêté et jeté en prison.
— Quoi! s'écria Pérégrinus, et toi aussi tu es enveloppé dans cette merveilleuse aventure !
— Quelle aventure ? demanda Pépusch.
Pérégrinus ne fit aucune difficulté^ de raconter de nouveau toute l'histoire. Il ne passa pas même sous silence l'apparition de maître Floh ; bien qu'il ne parlât pas, comme on le pense bien, du mystérieux microscope.