VII
l38 CONTES FANTASTIQUES.
Les yeux de Georges étincelaieiit ; il s^ mordit les lèvres , il se frappa le front, et s'écria enfin plein de rage : — La maudite ! la déloyale ! la traîtresse ! Et pour vider jusqu'à la lie ce calice amer, il se fit répéter toutes les circonstances de la rencontre d'Aline avec Pérégrinus, répétant entre ses dents : Dans ses bras! sur son sein!
des baisers brûlans! Puis il quitta la fenêtre, et se mit à bondir dans la chambre , comme un homme désespéré. En vain Pérégrinus lui criait de l'écouter encore, qu'il avait des choses consolantes à lui dire, Georges n'entendait rien.
On ouvrit la porte de la prison de M. Tyss, et on vint lui annoncer que le motif qui l'avait fait arrêter, ne se trouvant pas fondé, il pouvait retourner dans sa demeure. Le premier usage
MAÎTRE FLOH. I Sg
qu'il fit de sa liberté, fut de répondre de Georges.
En rentrant dans sa maison, Pérégrinus vit un spectacle singulier. Un homme était debout au milieu du vestibule, et portait, à travers une lunette, ses regards vers la porte de la chambre de M. Swammer. Un cercle lumineux, coloré de toutes les nuances du prisme, se formait sur cette porte, et se rassemblait peu à peu en un point brillant qui semblait la percer. Dès cet instant, un sourd gémissement, entre-coupé de cris douloureux , sembla s'échapper de la chambre. A sou effroi extrême , Pérégrinus crut reconnaître la voix de Gamaheh.
— Que voulez-vous ? que faites- vous ici? dit-il , à l'homme qui semblait exercer un art diabolique.
— Ah ! dit l'homme en refermant sa lunette et en la remettant prompte-
l4o CONTES FANTASTIQUES.
ment dans sa poche, c'est le maître de la maison ! Pardonnez-moi , mon cher M. Tyss, si j'opère ici sans votre permission ; mais j'étais monté pour la demander, et votre bonne Aline m'avait dit que vous étiez sorti : or la chose ne souffrait pas de retard.
— Quelle est cette chose qui ne souffre pas de retard? demanda Pérégrinus d'une voix rude.
— Ignorez- vous, dit l'homme, que ma nièce Doertje Elverdin s'est échappée. Vous avez été arrêté, à grand tort il est vrai , comme son ravisseur, et je suis prêt à témoigner de votre innocence. Ce n'est pas chez vous, q'est chez Swammerdamm, qui était autrefois mon ami, que Doertje s'est réfugiée. Elle est seule dans cette chambre. Je ne puis entrer, car la porte est soigneusement fermée, et je suis trop bon pour employer la violence. C'est
pourquoi j'ai pris la liberté de tourmenter un peu la petite avec cet instrument, afin qu'elle reconnaisse qu'en dépit de ses airs, de princesse , je suis toujours son seigneur et maître !
— Le diable ! s'écria Pérégrinus en furie. Vous êtes le diable, Monsieur, mais non pas le maître de la céleste Gamaheh. Sortez de cette maison, et allez faire ailleurs vos conjurations sataniques !
— Ne vous fâchez pas si fort , mon bon M. Tyss, je suis un bomme innocent, qui ne veux rien faire que le bien. Vous ne savez pas de qui vous soutenez la cause. C'est un petit basilic qui est là dans cette chambre, sous la forme d'une jolie petite femme. Elle pouvait s'enfuir puisqu'elle le voulait, mais m'enlever mon bien le plus précieux, mon meilleur ami, celui sans lequel je ne saurais vivre, enlever
maître Floh ! — Vous ne savez pas sans doute ce que je veux dire, maiSc,
Ici maître Floh ne put se défendre d'un éclat de rire , du fond de la cravate de Pérégrinus , où il avait cherché un asile sûr et commode.
— Ah ! s'écria Leuwenhoeck , est-il possible! A cette place! Permettez, M. Tyss !
A ces mots, il étendit le bras vers la cravate de M. Tyss. Mais Pérégrinus le saisit vivement et le traîna vers la porte ; au même moment elle s'ouvrit, et Georges Pépusch, suivi de M. Swammerdamm, se précipita dans le vestibule. Dès que Leuwenhoeck aperçut son ennemi Swammerdamm , il recula jusqu'à la porte de la chambre mystérieuse, contre laquelle il s'appuya. Voyant c€ manège, Swammerdamm tira une petite lorgnette de sa poche, Falongea
MAÎTRE FLOH. l[\Z
et s'approcha de son ennemi, en s'écriant : — ■* Avance, si tu as du courage I Leuwenhoeck avait rapidement tiré un instrument semblable,il l'avait également déployé, et il s'écria à son tour: — Approche, tu sentiras aussi mon pouvoir ! Tous deux s'appliquèrent à l'œil leurs instrumens , et s'attaquèrent de leurs regards meurtriers, en alongeant et diminuant tour-à-tour leurs lunettes. Il se fit alors des feintes, des parades, des voltes; bref, tous les mouvemens de l'escrime, et les deux combattans semblaient s'échauffer de plus en plus. Dès que l'un d'eux était atteint du regard de son adversaire, il poussait un cri, sautait en l'air, faisait les plus merveilleuses cabrioles et les plus beaux entrechats, jusqu'à ce qu'il eût évité le rayon de sa lunette. Ils luttèrent ainsi long-temps, la sueur coulait de leurs fronts, leurs yeux étin-
t44 CONTES FAJVT ASTIQUES.
celans sortaient de leurs têtes, et ils semblaient deux fous échappés d'un hôpital. Au reste ce combat était fort agréable à voir.
Swammerdamm parvint enfin à débusquer Leuwenhoeck de la position qu'il avait prise devant la porte de la chambre, et le combat continua au fond du vestibule.
Georges profita de ce moment, il poussa la porte et se glissa dans la chambre, mais il en sortit en s'écriant : — Elle est partie ! partie ! et il s'élança aussitôt hors de la maison. Pendant ce temps, Leuwenhoeck et Swammerdamm s'étaient blessés tous les deux, et ils poussaient d'affreux hurlemens.
Enfin, apercevant que la porte était ouverte, ils oublièrent leur combat et leur douleur, et se précipitèrent tous les deux dans la chambre.
— Venez, venez! s'écria alors la
vieille Aline, en entraînant M. Tyss dans son appartement. — Oh bonheur!
oh! joie. Doertje Elverdin, vêtue de sa robe de gaze d'argent, s'élança au-devant de lui. — Enfin, je vous revois, mou doux ami, dit-elle, et elle le serra dans ses bras; la tête de Pérégrinus lui tournait d'amour et de ravissement.
Mais au moment où il se baissait pour approcher ses lèvres de celles de Doertje, il se piqua terriblement le nez au diadème de diamans que la petite portait dans ses cheveux noirs. Cette douleur inattendue le rappela à lui-même , et le diadème le fit songer à la princesse Gamaheh et à tout ce que maître. Floh lui avait dit de cette créature séduisante.
— Mon Dieu ! dit Pérégrinus en se
retirant de ses bras, n'êtes- vous pas la
fille du puissant roi Sékakis, la divine
princesse Gamaheh! — Pardonnez,