DEUX SEANCES DE M. GAIL
L'assemblée était peu nombreuse ; les savantes discussions de l'helléniste n'ont trouvé que des auditeurs froidement polis ; les applaudissemens modestes qu'a recueillis M. Gail , n'étaient pas l'expression du plaisir, mais un tribut payé à l'estime que l'on a pour sa personne et pour son érudition, dont on l'aurait volontiers dispensé de donner des preuves. L'assemblée a eu tort , sans doute , mais aussi qu'est-ce que M. Gail va faire à l'Athénée ? Est-ce là que doit se placer im membre de l'Institut , un professeur impérial ? L'érudition effraie les amateurs de littérature légère , et les femmes
n'aiment pas trop les hommes qui parlent grec. Consultez les gens du monde , ils vous diront que la science et l'érudition sont inséparables de la morgue, de la pesanteur et de l'ennui : à leurs yeux, les savans sont toujours environnés d'une atmosphère soporeuse qui gagne peu à peu les auditeurs, qui les glace et les engourdit. Ce n'est pas que M. Gail n'ait dit de fort bonnes choses ; mais qu'alîait-il faire à l'Athénée ?
Dans sa première séance , il a lu des observations sur le Plîiloctète et l'Œdipe de Sophocle ; et tout en rendant hommage à Voltaire et à La Harpe , il a prouvé que le premier avait fait une fausse critique de Sophocle , et que l'autre l'avait mal traduit. Ces remarques de M. Gail sont pleines de raison , et quelquefois de finesse : autant que j'en puis juger , elles m'ont paru d'une justesse parfaite , à l'exception cependant de celle qu'il a faite sur le caractère différent que Sophocle et Voltaire supposent à Laïus. M. Gail , comme de raison , se déclare pour l'auteur grec; et je pense, sauf meilleur avis , que tous deux ont fait ce qu'ils devaient fah'e pour le siècle oii ils vivaient. Les règles de la tragédie veulent que le héros ne soit ni tout-à-fait coupable , ni entièrement innocent, Sophocle s'est conformé à ce principe, car qoiqu Œdipe n'ait commis aucun crime volontaire , il était désagréable aux dieux, puisqu'ils permettaient qu'il devînt incestueux et parricide ; et dans les idées de fatalisme , cela suffisait pour cai'actériscr le crime. So-
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phocle pouvait donc représenter Laïus comme un prince peu digne d'être regretté , sans rien diminuer de l'horreur que causait le cnme involontaire d' Œdipe. Mais chez les modernes il n'en est pas ainsi : un homme qui tue son père sans le connaître et dans le cas d'une défense légitime ; celui qui épouse sa mère sans pouvoir soupçonner qu'il est son fils ; celui enfin qui involontairement approche d'une enceinte sacrée , sans savoir qu'elle est interdite aux profanes , un tel homme , dis-je , est malheureux , mais , aux yeux de la raison , il n'est point coupable. Or , Voltaire voulant se confonner au principe tragique , a très-bien pu , il a dû même représenter Laïus comme un prince adoré et regretté de ses sujets , afin de répandre au moins une grande calamité sur le meurtre de ce prince. Je ne sais trop si j'ai tort ou raison; mais, je le repète encore , ce n'était pas de cela qu'il fallait parler à l'Athénée.
Dans une seconde séance , M. Gail est revenu sur l'Œdipe et le Philoctète ; il a dit encore de fort bonnes choses , il a fait de nouvelles remai'ques pleines de sagacité et d'excellente critique ; j'ajouterai même , pour lui prouver mon impartialité , que je regarde toutes ses observations comme très-dignes d'être recueillies et publiées , comme très-capables d'intéresser et d'occuper les lecteurs studieux dans le silence du cabinet ; mais en même temps comme très-obscures , très-sèches, très-ennuyeuses pour des auditeurs qui ne voient
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dans la litleralui'e qu'un moyen de dissipation. Que M. Gail surtout s'interdise toute discussion orale ; les redites , l'obscurité , l'impropriété des termes sont presque inséparables des discours improvisés, et ces défauts sont plus clioquans dans une discussion qui n'est pas déjà trop claire en elle-même.
Le professeur , membre de l'Institut , a cru sans doute réveiller l'attention de son paisible auditoire , en passant de la tragédie à l'histoire , et de Sophocle à Thucydide ; mais il n'a pas été plus heureux. Dans l'historien grec , il a précisément choisi le morceau qui ne pouvait plus nous intéresser , je veux dire le Tableau des factions dans la Grèce. Que sont les troubles , les querelles des petites nations grecques , quand on les compare à ceux de notre révolution , et aux malheurs encore récens dont chacun de nous peut dire : Quœque ipse misenima vidi? Puisque M. Gail voulait absolument briller dans un lieu où il n'aurait pas dû paraître , que ne choisissait-il dans Thucydide quelques - uns de ces morceaux pleins de force , de chaleur et d'intérêt qui réveilleraient les auditeurs les plus endormis ? Le siège de Platée , les combats de Pylos et de Sphactérie , la description de la peste , l'expédition de Sicile , et cent autres passages de l'historien grec , lui fournissaient le moyen de se faire écouter avec plaisir ; car , dans les nombreuses assemblées, il faut un peu de fracas : l'histoire y doit avoir la teinte d'un roman, comme la tragédie doit s'y orner des ori-
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peaux du mélodrame. M. Gail a fait une excellente traduction de Thucydide ; si les gens du monde, par défiance de tout ce qui vient des Grecs, ne l'ont point encore recherche'e , c'est parce qu'ils ne la connaissent point encore. J'abandonne aux e'inidits le soin d'en examiner l'exactitude : c'est un point sur lequel je me re'cuse , et j'avoue mon incompétence absolue ; mais j'ai lu cette traduction avec le plus grand plaisir et le plus vif intérêt : le style m'y a paru conserv er la noble gravité de l'histoire , sans manquer de cette élégance et de cette facilité sans lesquelles toute lecture fatigue à la longue. Le traducteur s'est élevé partout à la hauteur du sujet : il est éloquent dans les discours ; son style , rapide dans les récits , est plein de chaleur dans la peinture des combats, des sièges, des grandes catastrophes. Quelle histoire plus intéressante d'ailleurs que celle de toute la Grèce et de la guerre du Péloponèse, et celle des Péiiclès et des Alcibiade ! C'est avec de pareils titres que M Gail doit se présenter aux savans, aux littérateurs , à tous les amis des lettres et de l'antiquité; mais , je le redis pour la dernière fois, qu'allait-il faire à l'Athénée?
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