COURS DE DÉCLAM ATI GIS! ET DE LECTURE, PAR M. LARIVE
M. Lariye a commencé son cours de déclamation et de lecture. Il a d'abord posé les principes de son art ; il les a ensuite appliqués à la première scène d'Athalie , dont il a ki tous les vers en les accompagnant de réflexions et d'observations sur la manière de les bien dire, et il a fini par déclamer, sans réflexions , le songe d'Athalie et la première scène de Tancrède.
Son discours sur la déclamation a fi'appé les auditeurs par les grandes vérités qu'il renierme. Le professeur nous y apprend qu'il ne faut pas prononcer les brèves comme les longues , que le souverain ne s'énonce pas comme l'homme du peuple, et le général comme le grand-prêtre. Il faudrait être un pyrrhonien bien endurci pour lui contester la justesse de ces principes ; et M. Larive ne s'expose pas au reproche de vouloir établir des nouveautés dangereuses. Cependant , au milieu de ces vérités dignes de Barème , il s'est glissé quelques propositions dont l'évidence n'est pas aussi rigou-
reuseiiient démontrée. Le professeur prétend que lorsque l'on passe d'une phrase à une autre, ou d'un ordre d'idées à un autre ordre , il faut terminer la première phrase par vvne suspension. Il a voulu dire sans doute que le son suspendu , dans la déclamation comme dans la musique , indique à l'auditeur un autre série d'idées , et lui apprend que le discours ou le chant n'est point encore fmi. Ce principe est vrai , en général ; mais il souffre de si nombreuses exceptions , que M. Larive aurait dû les remarquer. Comme ce point est très-important dans la déclamation dramatique , je m'y arrêterai un peu.
L'orateur qui récite un discours médité, saittoujours, quand il dit une phrase , quelle est la phrase qui va la suivre ; il peut donc calculer d'avance ses inflexions, et établir une Haison d'harmonie entre celles qui finissent et celles qui vont se faire entendre ; mais ceci est bien rarement applicable au théâtre. Quoique le comédien ait bien étudié son rôle, quoiqu'il sache très-bien ce qu'on va lui dire et tout ce qu'il devra répondre , il est cependant censé improviser ses discours , et ne répondre qu'à des questions imprévues. Lors même qu'il parle long-temps seul , il faut qu'il imite ce qui se passe dans la nature ; or , nous savons tous qu'au moment où nous exprimons une idée, il nous en survient d'autres , comme par inspiration ou par analogie , et que nous n'avons pu y préparer nos inflexions , parce que le changement a
été trop subit. Le comédien qui voudra être naturel se gardera donc bien de nous faire voir , par ses suspensions maladroites y qu'il sait toute la pièce par cœur , et qu'il n'est plus un personnage , mais seulement un écolier bien instruit.
Quand les discours sont apprêtés , alors le principe de M. Larivc a toute sa force. Par exemple , Oreste vient redemander le fils d'Hector à Pyrrhus : l'ambassadeur a dû préparer son discours ; il faut donc qu'il le prononce avec tout l'art de l'orateur. Mais quand la passion s'exprime, mais quand la discussion s'établit sur un sujet non médité , mais partout où l'acteur est censé ignorer ce qu'on va dire , et ce qu'il lui faudra répondre , ne serait-il pas ridicule d'établir une harmonie méthodique dans le dialogue , quand toutes les phrases ne doivent paraître que des impromptu de la passion, de l'esprit ou du sentiment? Yoilà cependant ce qu'on entend souvent au théâtre , ce qu'on applaudit même presque toujours, et ce qui m'a fait dire plus d'une fois : Achille et Agasmemon sont des hommes fort instruits qui connaissent bien leur Racine.
Je conseille à M. Larive de ne plus lire de scènes açec l'éjlexions ; il n'y a rien de plus fastidieux : Elevez la voix sur le premier hémistiche, baissez-la sur le second; marquez la dernière syllabe de tel mot , avec noblesse le vers suivant , avec force lafn du vers; ici de V onction, là de la dignité, le vers suivant avec calme, etc.... Les
vers de Racine même de'goûteraient de la poe'sie , s'ils ne marchaient qu'avec une pareille escorte. Toutes ces indications sont bonnes pour l'écolier , et fort ennuyeuses pour une assemblée. D'ailleurs, il est impossible que le professeur obéisse luimême parfaitement aux préceptes qu'il donne ; et il est difficile d'avoir de la sensibilité et de V onction , quand on dit à chaque instant : ici il faut de l'onction et de la sensibilité.
J'ai une autre observation à faire à M. Larive : il paraît que dans sa déclamation , il se laisse trop guider par le sens absolu des phrases , sans égard pour la situation et pour le caractère du personnage qui l^s prononce. En récitant ces vers de Joad :
Le sang de vos rois crie , et n'est point écoulé; Rompez, rompez tout pacte avec Timpiété,
Il a dit le dernier surtout avec passion , et même un peu d'emportement. Cependant c'est Joad qui parle , Joad qui doit toujours être calme , parce qu'il met sa confiance en Dieu, qui n'a jamais manqué à ses promesses. Il y a plus ; ce n'est point Joad qui parle, c'est Dieu même que l'on croit entendre , puisque Joad a dit :
Voici comment ce Dieu vous répond par ma bouche.
Or , je demande si Dieu peut dicter ses volontés avec la passion et l'emportement d'un mortel qui n'est pas sûr d'être obéi ? Je ne cite que cet exem-
yS ATHENEE DE PABIS.
pie ; il suffit pour prouver que le professeur s'est quelquefois trompé dans la pratique comme dans la théorie. Au reste » il a fort bien récité le songe d'Athalie ; et, dans la scène de Tancrède , il a parfaitement dit : Quel est cet Orbassan, etc.... Sa belle voix qu'il conserve dans toute sa force , a été souvent applaudie, et a fait trouver justes les intonations même qui ne l'étaient pas. Je demande pardon à M. Larive de la franchise avec laquelle je m'expiime; mais je n'écris que ce que j'ai pensé : je me suis cru au théâtre , et j'ai supposé que je pourrais dire avec ménagement d'un comédien , ce que bien des comédiens disent sans ménagement des auteurs.