COURS DU DOCTEUR GALL
Ce n'est plus sur des rapports inexacts, sur des expositions fautives, sur des traductions infidèles, que nous connaissons le système de M. Gall ; il a commencé lui-même à le développer ; il a promulgué ses lois physiologiques , et il ne peut plus désavouer ce que nous avons entendu. Nous n'avons plus dès-lors à craindre d'avoir été mal informés , et il nous est permis de douter de ses assertions comme il lui a été permis de contredire le genre humain pour établir sa nouvelle doctrine. Nous ferons néanmoins observer que les principes désavoués par le docteur sont absolument conformes à ceux qu'il professe, et que les choses comprises dans les diverses expositions contre lesquelles il a réclamé , se retrouvent , au moins implicitement , dans les leçons qu'il nous donne. Nous ferons remarquer aussi que M. Gall a l'art de modifier son système selon la somme de crédulité qu'il rencontre chez les peuples divers qu'il visite utilement.
A Leipsick , à Dresde , et même à Berlin , il avait été plus hardi dans ses conjectures, plus tranchant dans ses décisions qu'il ne l'est à Paris.
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Alors nous a%ions tous , non pas des dispositions naturelles , ce qui est reconnu de tout le monde , mais des penchans innés et irrésistibles qui nous portaient à telle ou telle action. Cette doctrine était véritablement celle de Hobbes. Quand le philosophe anglais assurait que l'honnne était entraîné dans ses déterminations , comme un poids de trois livres l'emporte sur un poids de deux , il croyait sans doute aussi aux penchans irrésistibles.
La singularité , l'audace même de cette théorie frappèrent vivement l'attention des Allemands. Ils devaient en être plus étonnés que nous qui avons fait un si bon cours de philosophie sur la fin du dernier siècle.
Dans l'année i8o5, M. Gall commença, le 3 avril, à Berlin , un cours de théorie du crâne et du cerveau. 11 n'y eut pas moins de cinq cents auditeurs des deux sexes : ses découvertes devinrent le sujet de toutes les conversations , et furent généralement admirées des gens du monde , quoique d'habiles anatomistes trouvassent beaucoup à redire à ses assertions sur l'organisation du cei-veau. Sa réputation vulgaire y fut telle , qu'il se vit obligé de répéter son cours jusqu'à trois fois ; mais les conséquences morales de sa doctrine ayant alai-mé quelques-uns même de ses admirateurs , ^1. Gall fit un beau discours oii il justifia son svstème du reproche de favoriser le matérialisme , et de détruire la légitimité des peines infligées aux
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malfaiteurs. Il y établit ce nouvel axiome de droit : « Quelle que soit la cause qui détermine ini homme à commettre un crime , la société a incontestablement le droit de le punir. » Cela veut dire que la société a librement le droit d'être injuste envers un homme qui n'a pas été libi-e dans ses actions.
Le Sincère ( der Freymïdhige ) a publié les observations que le docteur a faites dans les prisons de Berlin et de Spandau. En entrant dans les cachots , M, Gall a très-bien deviné qu'il n'é* tait pas dans la demeure destinée aux honnêtes gens , et il a trouvé l'organe du vol sur le crâne de tous les voleurs qu'on lui a présentés. Cette découverte suffisait pour exciter l'admiration des dociles partisans ; mais l'enthousiasme fut au comble quand le docteur aperçut l'organe de la théosophie sur le crâne d'un voleur de profession. Quelque bon Allemand fut effrayé de cette monstrueuse alliance de deux penchans si différens , et fit ce dilemme assez difficile à résoudre : Si Dieu existe , comment VJEtre soucerainement sage s' est-il amusé à rendre un dévot voleur, ou un voleur dévot ; et si nous n'avons d'autre Dieu que la nature, comment cette nature nous a-t-elle donné le penchant d 'adorer un Dieu qui n 'existerait pas P
Tous ceux qui ne jurent pas in verba magistn, et qui n'admirent pas sur parole , s'élevèrent contre les conséquences de cette étrange doctrine , et
un grand nombre de savans rejetèrent la doctrine même. Tandis que le Freymûihige disait : « Le célèbre anatomiste fJ'alter ayant assisté aux démonstrations du docteur Gall , a fini par s 'aiouer convaincu. » M. \^''alter même publiait un écrit dans lequel il de'clare que le système du docteur Gall n 'est qu 'une fable amusante.
Après avoir fait à Leipsick deux cours où il se fit admirer, le docteur arriva à Dresde le 1 4 juin de la même année , et donna des leçons depuis le 17 de ce mois jusqu'au 29. 11 y dit ce qu'il avait dit partout , et ce qu'il a répété depuis ; mais alors très-certainement il plaidait encore pour les penchans irrésistibles , car il assurait qu'à l'égard des voleurs , rien n'est plus absurde que de vouloir les corriger par les remontrances et le raisonnement , et qu'il fallait leur administrer les remèdes plus efficaces des punitions corporelles. Il étendait même la puissance coiTectrice du bâton jusque sur les enfans , qu'il conseillait de châtier sans pitié pour la moindre faute ou le plus léger m.ensonge. On ne peut nier que le docteur ne raisonnât d'une manière très-conséquente ; car il eût été absurde d'employer des corrections morales pour des actions déterminées par des organes physiques qui donnent des impulsions irrésistibles.
Soit que M. Gall ait voulu varier ses leçons , soit que ses préceptes aient paru un peu durs , il avait déjà modifié ses expressions avant de venir
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à Paris. Il sciait résolu à changer la nomenclature de ses organes ; et, au lieu de dire à un homme : Vous avez l'organe du meurtre ou celui du vol, il disait : vous avez l'organe de la nourriture animale ou de la finesse, dégénéré par le manque d'organes adoucissans.
En arrivant à Paris, il sentit qu'il devait luimême employer les adoucissans , et faire des sacrifices à la délicatesse des oreilles parisiennes. Il de'savoua les diffe'rens exposés de sa doctrine ; et j'ignore même si le discours lu à l'Athénée , sur la physiologie du cerveau , avait eu l'assentiment de M. G ail. Quoi qu'il en soit , on y remarqua cette phrase singulière : Je dis ce que je vois , et si l'on en tire des conséquences dangereuses , je laisse ce point à discuter aux moralistes et aux métaphysiciens. Nous ne nous sommes peut-être pas rappelé ces expressions avec une rigoureuse exactitude , mais nous en garantissons la substance.
Enfin , M. Gall a parlé , et nos penchans îirésistibles, considérablement adoucis, ne sont plus aujourd'hui que des dispositions innées. Autant on était porté à lui contester la première proposition, autant on est disposé à lui accorder la seconde : il n'y a pas une bonne femme qui n'assure que son enfant a plus de dispositions que les enfans de ses voisines. Les dispositions étant reconnues , il ne s'agit plus que de savoir .si, comme le veut M. Gall , chacune de ces dispositions a son organe
particulier dans une partie distincte du cerveau , et si chacun de ces organes se manifeste par une protube'rance extérieure sur la convexité du crâne.
Il ne nous appartient pas de traiter la partie physiologique de ce système : nous avouons notre incompétence , et nous ne nous permettrons pas de prononcer. Des hommes très-habiles ont rejeté les principes de la crânioîogie ; les admirateurs de M. Gall assurent que nos savans les admettent : attendons que nos physiologistes aient fait connaître officiellement leur opinion. Il serait ridicule d'approuver sans motif; il serait injuste de blâmer aveuglément ; le doute est le seul parti raisonnable : Et adhùc sub judice lis est.
Nous venons de dire , d'après les journaux allemands , et les diverses expositions du système crâniologique imprimées à Paris ou ailleurs, qu'autrefois M. Gall admettait des penchans jirésislfbles , doctrine qui alarmait un peu la morale. Très-certainement nous n'avons pas inventé ces expressions qui se trouvent dans une foule de journaux ou brochures , et il serait bien étonnant que tant d'écrivains, si éloignés les uns des autres , se fussent rencontrés en forgeant un mensonge exprimé dans les mêmes termes. Nous avons dit que M. Gall ne parlait plus de penchans irrésistibles , mais seulement de dispositions innées , et cependant panni ces simples dispositions , plusieurs nous ont paru irrésistibles. Depuis quelques jours, différens jouraaux assurent que M. Gall n'a
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jamais tlit que nous eussions des penchans irrc'sistibles , et qu'il n'a jamais considéré les organes du crâne que comme les indices de simples dispositions.
Des assertions aussi contradictoires auraient produit des disputes interaiinables , si le docteur ne les avait fait cesser en s' expliquant. Il est trèsvrai qu'il nous attribue aussi des penchans irrésistibles , mais il les restreint au seul cas à' idiotisme. Gomme il donne à ce mot une acception qui n'existe pas dans notre langue , nous devons en développer le sens. Le docteur entend par idiotisme , l'état de stupidité , d'imbécillité , où les facultés intellectuelles étant affaiblies et presque détruites , l'homme n'a plus la raison suffisante pour suivre les préceptes de l'éducation , de la religion et de la morale , et se livre au penchant qui domine alors en lui , et que les autres facultés n'ont plus la force de réprimer. Dans ce cas , le docteur avoue que le penchant est irrésistible ; mais dans tous les autres , il ne nous suppose que des dispositions innées qui se manifestent à l'extérieur du crâne par des protubérances. Dès ce moment , nous ne raisonnerons plus que d'après cette explication , et malheureusement elle laisse encore trop d'ambiguité. i°. Les moralistes les plus sévères n'ont jamais regardé les véritables imbécilles comme véritablement coupables , et quelque honteuse que soit une action, elle n'est pas rcprochable à l'homme qui est dans l'état de stupidité absolue. 2°. Si les
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penchans sont irrésistibles chaque fois que nos facultés intellectuelles sont trop faibles pour les Ve'primer , c'est le cas de tous les crimes qui ne sont jamais commis que quand le penchant vicieux a été' plus fort que les pre'ceptes de la religion et de la morale ; ainsi , il valait presque autant dire que nos dispositions deviennent des penchans irrésistibles chaque fois qu'elle nous entraînent à commettre une méchante action. On observera sans doute que nous n'attaquons la distinction de M. Gall , que dans l'explication qu'il donne de l'état à' idiotisme.
Mais ce n'est pas ici seulement que nous trouvons une trop grande ressemblance entre les dispositions innées et les penchans irrésistibles ; le docteur nous a cité plusieurs exemples qui semblent prouver leur identité. Il a connu en Allemagne un homme qui avait toujours été honnête et vertueux , et qui , après avoir reçu un contusion ou une blessure au crâne , changea de principes au point de devenir voleur. Pour concilier sa doctrine avec la morale , M. Gall dit que l'éducation peut combattre et détruire même les dispositions vicieuses : mais cette éducation est toujours , dans l'homme, antérieure à l'exercice de ses facultés, et l'on n'attend pas qu'il ait commis des crimes pour lui inculquer les préceptes de la morale. Or , maintenant , nous demandons à toute personne raisonnable comment cet homme qui est devenu voleur . après une probité rigoureuse de trente ou qua-
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raiite ans , aurait pu se corriger par l'éclucation ? Lorsque sa disposition l'a entraîné au vol , qu'aurait pu lui dire le moraliste le plus persuasif et le plus éloquent ? Le voleur par accident ne lui aurait-il pas répondu : Eh , monsieur , il y a quarante ans que je sais tout cela , et je l'ai prouvé par ma conduite !
Ce n'est donc pas une disposition qui a rendu voleur l'homme dont parle M. Gall , mais un penchant -sTaiment irrésistible , puisqu'une morale sentie et pratiquée si long- temps n'a pu empêcher qu'un accident physique ne détruisît tous ses principes de vertu.
Un autre exemple , cité par M. Gall , concourt à établir la même conséquence. Il a connu , dit-il , une femme vraiment dévote (et il ne s'agit pas d'une hypocrite ) qui , malgi'é sa piété , avait un tel penchant à l'amour physique , qu'elle se livrait chaque jour à plusieurs amans , parce qu'un seul n'aurait fait qu'irriter ses désirs. Nous demandons encore si celte femme , persuadée des vérités de la religion , et qui en pratiquait les exercices dans les temps même de ses débauches , n'avait , selon M. Gall , qu'une simple disposition ? 11 est donc clair que le docteur admet implicitement des penchans in-ésistibles , puisqu'une simple disposition ne ferait pas un voleur d'un honnête homme , et une débauchée d'une femme vraiment pieuse. Les exemples cités par M. Gall lui-même nous donnent donc le droit de supposer qu'en établissant sa doc-
trine , il avait eu réellement en vue les penchans irrésistibles , et qu'effrayé des conse'quences d'un tel principe , il a modifie les termes qui l'expriment, et s'est réduit aux dispositions innées. Nos lecteurs ont observé sans doute que dans les deux exemples précités , ni le voleur par accident , ni la dévote luxurieuse n'étaient dans l'état à' idiotisme , et que cependant , selon M. G ail , la longue probité de l'un , ni la piété réelle de l'autre , n'avaient pu préserver le premier du crime , et la seconde des excès les plus scandaleux.
Si nous avons deviné juste , et si la modification apportée par le docteur à ses premiers théorèmes est un sacrifice fait à la morale , nous ne pouvons que l'en féliciter ; mais le sacrifice est incomplet , si , par ses développemens , ses preuves et ses citations , M. Gall nous ramène indirectement à la funeste théorie de l'irrésistibifité , dans le moment même où il la désavoue.
Cette séance a été remai'quable par la matière que le docteur y a traitée ; les femmes n'y ont point été admises : c'est assez indiquer ce dont il a été question. M. Gall a établi le rapport qui existe , selon lui , entre le cei'velet des hommes et des animaux , et leurs parties sexuelles. Il a démontré , par l'inspection d'une ipultitude de crânes , que , dans toutes les espèces , la femelle a moins de cei'\elet que le mâle : ce qui se manifeste à l'extérieur par une moindre capacité dans la partie du crâne qui le contient. Il résulte de là qu'une nuque
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plus ample et plus voûtée indique avec certitude une plus grande faculté propagatrice. Cette vérité , a dit M. Gall , est connue de tous les fermiers et paysans , qui jugent de la bonté des taureaux et des étalons par ce signe infaillible. Cet indice , a-t-il ajouté , est constant chez tous les animaux , depuis la musaraigne jusqu'à l'éléphant. Mais si cette excellence des grosses nuques est une loi invariable , la prééminence des hommes sur les femmes, à cet égard, n'est qu'une règle qui admet des exceptions. La plupart des crânes féminins que le docteur nous a montrés , étaient plus modestes que les crânes des hommes ; mais quelques-uns cependant , ou plus malheureux , ou plus parfaits , égalaient par leur ampleur occipitale l'impudence des nuques masculines. Paraii celles de notre sexe , on a remarqué la protubérance énorme d'un maître de langues , qui , dans un âge très-avancé , aurait pu plaire à dix dévotes comme celle dont nous avons parlé plus haut. Dans un autre genre , il a été question d'un abbé français et de plusieurs autres personnages pour qui la nature a été ou une marâtre impitoyable , ou une mère trop libérale. Des excès de l'organe occipital (mot honnête que nous employons pour désigner une chose qui ne l'est pas ), le docteur a passé à d'autres excès connus des Grecs et de Pasiphaé ; puis , en parlant du vice condamné par Tissot , il a dit : Les crétins et les imbécilles stupides n'ayant plus aucune idée de morale et de décence , il est naturel qu'ils se
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liçrent à un penchant qu ' aucune faculté intellectuelle ne peut combattre.
Nous avons encore ici l'occasion de remarquer combien les expressions des principes de M. Galî sont peu précises ; car en parlant de l'union des sexes , ce serait trop dire que de nommer ce désir un penchant înTsistiblc, et trop peu ]dire que de l'appeler une simple disposition. D'un côté , il n'est pas irrésistible , puisqu'un grand nombre de femmes , et même d'hommes , ont vécu dans la continence ; et d'un autre côté il serait ridicule de nommer simplement disposition , un penchant qui reproduit et conserve les espèces , un penchant sans lequel le monde ne serait qu'un vaste désert. Puisque les principes de M. Gall sont des lois, les termes qui les expriment devraient être plus justes et plus précis. Au reste , l'organe occipital esi une nouvelle preuve de ce que nous avons dit , et la doctrine crâniologique nous laisse toujours douter si nous sommes libres ou si nous ne le sommes pas.
Quant à M. Gall , il ne connaît peut-être pas encore tous les organes ; il est possible qu'il y en ait un pour la cntique , et il est probable qu'il est placé près de celui de V humeur querelleuse. Si , par hasard , la nature nous l'a donné , et s'il existe en nous une disposition ou un penchant irrésistible , M. Gall est trop philosophe pour s'offenser d'une loi de la nature, et il nous pardonnera sans doute , comme il a pardonné au maître de langues et à la dévote qui avaient de si belles nuques.
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Dans ses premières leçons , le docteur s'est appliqué à détruire l'opinion de ceux qui considèrent son système comme une doctrine favorable au mate'rialisme. M. Gall repoussa cette odieuse inculpation ; il professa hautement le dogme de la spiritualité' de l'âme , et il nous dit que les organes de nos dispositions ne sont que les ministres de cette âme spirituelle et libre dans son choix. Rien n'est plus clair que cette déclaration ; les ministres sont toujours soumis à la souveraine , et la liberté du choix détruit la supposition dangereuse des penchans irrésistibles. Mais dans la séance du 27, en parlant de l'organe de la propagation, M. Gall a dit très-clairement aussi , qiie les parties sexuelles n étaient que la puissance exécutrice de Vacte générateur , tandis que l'organe placé sous l 'occiput , dans le cervelet , en était la puissance législatrice. Dans cette même séance , il a précisé plusieurs cas où le penchant à l'acte propagateur était réellement irrésistible.
Puisqu'on nous fait une loi de rapporter fidèlement les preuves et les expressions du docteur , nous lui demandons , à notre tour , comment il conciliera ses deux assertions. Comment un organe, ministre obéissant d'une âme libre, peut-il être la puissance législatrice d'un penchant quelquefois irrésistible ? Si la puissance législatrice qui réside dans l'organe , détermine l'action , cet organe n'est plus le ministre de l'âme ; et si l'organe obéit à l'âme libre , c'est l'âme qui est la puissance lé-
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gislatrice , et jamais le penchant ne doit être îrre'-
sistible.
Nous avions bien raison de dire que M. Gall avait d'abord construit son système tout matériellement, et qu'il n'avait changé l'irrésistibilité en simple disposition , que par respect pour la morale ; mais , en voulant prendre un demi-parti , il n'a pu éviter l'ambiguité et la contradiction dans les termes ; en cessant d'être répréhensibles , ses principes ne se sont plus trouvés concordans avec ses preuves et ses exemples ; le docteur a été moral dans ses propositions , et tout physique dans ses démonstrations ; en voulant ménager ceux qui admettent Vespnt , et satisfaire ceux qui ne veulent que la matière , il a cessé d'être clair et franc dans sa doctrine ; n'osant être bon matérialiste , il s'est fait mauvais spiritualiste , et son système est devenu contraire à la logique , sans cesser d'alarmer la morale. Si nous nous trompons dans nos critiques, M. Gall , qui a sans doute autant de bonne foi qu'il en exige , voudra bien néanmoins nous expliquer comment les organes des dispositions innées peuvent être en même temps des puissances législatrices et des ministres obéissans d'une âme libre dans son choix. L'examen des divers organes ne confirmera que trop l'exactitude de nos reproches. La séance du 27 avait été entièrement consacrée à l'organe de la propagation ; celle du 29 l'a été à l'organe de l'amour maternel et à celui de \éducahilité. La protubérance qui indique l'organe de
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l'amour des parens pour leur proge'inture , soit parmi les hommes , soit parmi les animaux , est ce renflement du crâne que l'on remarque entre le sinciput et l'os occipital. Selon M. Gall, toutes les mères qui ont cet organe développé aiment avec passion leurs enfans ; celles , au contraire , chez qui l'absence de cette bosse indique le peu de développement de l'organe , ont pour les enfans l'indifférence la plus absolue ; et si malheureusement \organe du membre se développe en elles quand celui de l'amour maternel est resté affaissé ou restreint , cette mère qui , à une bosse près , aurait été si tendre , égorge impitoyablement l'enfant qu'elle devait chérir. M. Gall n'a trouvé la bonne protubérance chez aucune des femelles qui abandonnent leurs petits ; et parmi les femmes , cet organe est presque nul chez celles qui haïssent leurs enfans , et coijséquemment chez celles qui les tuent.
Ainsi donc , nos femmes qui sont si fières de l'amour maternel , qui y trouvent de si douces jouissances, ces mères qui nourrissent leurs enfans de leur substance et portent le courage jusqu'à l'héroïsme , quand il s'agit de les défendre , ne doivent tant de vertus , tant de plaisirs , qu'au gonflement , souvent fortuit , d'une petite houppe nerveuse qui fait un peu renfler une partie du crâne ; et si une autre houppe se développe naturellement ou accidentellement , tandis que celle-ci restera trop petite , au lieu d'une mère tendre , nous au-
rons un monstre , une mégère qui égorgera son enfant. Ainsi la diffe'rence qui existe entre la plus respectable et la plus abominable des mères , tient à quelques lignes de plus ou de moins dans le gonflement de quelque petite partie du cei'veau ! Si cette doctrine est fausse , c'est une erreur bien triste ; si elle est ^Taie , c'est une découverte désespérante. Mais rassurons -nous ; les preuves de M. Gall ne sont point assez complètes pour que nous avons le droit de dire à nos mères : Nous ne vous devons rien ; vous n'avez aucun mérite à nous aimer, et il ne s'en est fallu que de trois lignes d'épaisseur que vous ne nous avez tordu le cou , quand vous nous avez donné l'existence. X^
Une des grandes preuves de M. Gall est tirée de l'infanticide. Tous les crânes des malheureuses qui avaient commis ce crime , et que le docteur a observés , étaient dénués de la protubérance qui indique l'amour maternel. Il affirme que cette loi est, sans exception, chez les femmes comme chez les femelles des animaux ; et quant aux mâles de toutes les espèces , ils ont tous cet organe beaucoup moins prononcé.
Sans employer les préceptes de la morale , sans avoir recours au sentiment , la seule raison dictera notre réponse. Toute fille devenue mère, qui n'aura pas le malheur d'être abandonnée par son amant , qui pourra supporter la honte , qui ne trouvera pas des parens inexorables , qui ne sera pas plongée dans la misère , qui n'aura pas à craindre un
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funeste avenir , ne songera jamais à tuer son enfant. La honte , la crainte , le malheur , voilà les vrais organes de l'infanticide. Qu'on nous cite un seul de ces crimes qui n'ait ete' accompagne' des circonstances dont nous venons de parler, et nous croirons au système des bosses , si pourtant il est possible d'y croire. L'exemple , tiré des animaux , n'est pas plus concluant ; et la comparaison que M. Gall fait à cet e'gard , pèche également contre le bon sens et l'histoire naturelle. Parmi les femmes , celles qui sont mères dénaturées , abandonnent des enfans qui ont besoin d'elles ; paniii les animaux , les espèces où les mères ne soignent pas leurs petits , peuvent se passer des soins de la maternité. Tout enfant de l'homme a besoin d'une mère. Les poissons, les reptiles, les insectes , agissent, m?.rchent et vivent au sortir de l'œuf, sans aucun secours que ce soit. Il est donc absurde de comparer ce qui est un véritable cnme dans une femme, à une action qui est toute naturelle dans quelques animaux. Mais ce n'est pas tout : quand M. Gall a dit que hors les r^ammifères et les oiseaux , les autres espèces d'animaux négligent leurs petits , et répandent leurs œufs sans en prendre aucun soin , il a dit une chose très-fausse , et dont il connaît trèsbien la fausseté. Quoique dans les innombrables espèces d'insectes , la plupart des mères périssent après avoir payé le tribut k la nature , et sans voir leur postérité , rien n'égale cependant leurs soins , leur sollicitude pour ces enfans qui ne respirent
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point encore. Et cette abeille maçonne qui construit grain à grain un berceau si solide au petit ver qui doit e'clore , et de'pose dans ce nid la quantité et la qualité d'aliment qui lui convient ; et cette tapissière qui applique si artistement le pétale du coquelicot sur les parois d'un berceau terrestre ; et les papillons qui construisent des coques de toutes formes ; et les poissons même qui remontent au loin les plus grands fleuves pour déposer leurs œufs dans des lieux favorables aux petits : tout , dans la nature , nous atteste l'amour des mères pour leurs enfans ; et si quelques espèces font exception à cette règle si générale , c'est que dans ces espèces les enfans n'ont aucun besoin des mères. Le coucou même , cité par M. Gall , ne prouve rien pour sa cloctnne : s'il ne s'occupe pas longtemps des œufs qu'il a pondus , il prend au moins la peine de leur choisir un nid , et de le choisir tel que l'enfant puisse croître et prospérer.
M. Gall a donc fait une faute en rangeant la nombreuse classe des insectes dans les animaux indifférens pour leur progéniture ; et il, en a fait une plus grave en comparant l'abandon d'un enfant qui périt faute de soins , avec l'abandon de ceux à qui ces soins sont inutiles. Quand nous substituons ici l'abandon à l'infanticide , on sent combien nous sommes modérés ,*et de quels puissans moyens nous nous privons volontairement pour ne pas paraître trop peu philosophes.
Dans tous les pays, dans tous les âge.s, quand les
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hommes ont eu assez d'oisiveté pour se livrer à de vaines spéculations , il s'est trouvé des docteurs qui ont fait de pénibles recherches , de beaux discours, de longues dissertations sur Y âme, et ont voulu faire compi'cndre aux autres ce que , très-certainement , ils n'entendaient pas eux-mêmes. Que de misérables corps se sont agités , dans l'espoir de parvenir à connaître l'essence et les facultés de leurs âmes ! Où l'âme est-elle logée ? Comment agit- elle sur le corps? Gomment le corps agit-il sur elle ? De quoi est-elle composée? Telles étaient les énigmes que l'on se proposait sans cesse , et que le sphynx même n'a pu deviner. Les Grecs , qui étaient de grands bavards , ne tarissaient point sur cette matière. Tantôt , avec Parménides , ils disaient que l'âme est du feu ; tantôt, avec Anaximandre , ils en faisaient de l'eau ; Zenon, plus chimiste, mettait les quatre élemens dans un creuset , et il en tirait une quintessence dont il composait notre âme ; Hippocrate , plus raisonnable , la définissait un esprit répandu dans tout le corps ( et non pas seulement dans quelques parties du cerveau) ; Héraclidesn'y voyait autre chose que la lumière; Xénocrate , un nombre; Thaïes, une substance toujours agissante ; et Aristote, une entéléchie, dune autant froide intention que nulle autre , comme dit Montaigne.
Quand il s'est agi de deviner la demeure de l'âme , on n'a pas dit moins de sottises que quand on a voulu connaître sa nature. Celui-ci la faisait
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nager dans notre sang ; celui-là la plaçait dans Testomac (c'est Epicure , et il était gourmand, sans doute ) ; un autre la faisait osciller dans le cœur ; une quatrième la nichait dans le cerveau ; un cinquième l'appliquait au péncrâne ; un sixième cre'ait une âme pour chaque partie du corps : c'était une république fédérative composée d'âmes; et si chaque organe est une puissance législatrice , comme \e dit M. Gall, on peut appeler le système crâniologique les états-unis du cerveau.
Le plus savant des anciens a été , sans contredit , Sénèque ; car il a dit qu'il n'entendait rien à tout cela. C'est une belle science que l'ignorance des choses inintelligibles ; c'est une belle vertu que de l'avouer franchement.
Le plus raisonnable des anciens et des modernes, k cet égard, a été Cicéron, quand il a dit dans ses Tusculanes : JSe recherchez, pas qu 'elle est la forme de lame , ni dans quel lieu elle habite.
Malgré ce sage conseil , les docteurs , tout fiers de quelques obsen ations anatomiques , ont voulu dcNiner ce grand mystère , et tous , à l'envi l'un de l'autre , ont construit des châteaux en Espagne , qu'ils ont nommés les vrais principes , la vraie ihéoiie, le vrai système de la nature, lorsqu'il n'y avait rien de vrai que leur insuffisance , et la sottise de leurs admirateurs.
J'ai été moi-même plus sot que tous ces genslà ; car j'ai eu la patience de lire sur ces matières de gros li\Tes où je n'entendais pas plus que les
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auteurs qui les a^aiei^t composés. Les enthousiastes, au contraire, admettent tout, et ils se dispensent de lire , ce en quoi ils font beaucoup plus sagement que je n'ai fait. Cependant, parmi ces docteurs , il s'en trouvait de temps en temps quelques-uns de raisonnables , qui me consolaient de la folie des autres. Ceux-ci m'ont dit sur l'âme des choses qui ont le sens commun , et cela n'est pas facile. Je ne citerai pas des moralistes, M. Gall ne veut pas qu'on lui oppose les préjugés de la morale ; je ne citerai pas des ignorans en anatomie, car M. Gall ne veut pas que l'on raisonne quand on n'est point anatomiste ; mais je lui citerai un de ses confrères qui a quelque réputation , et qui a aussi parlé de i\os facultés et de nos dispositions. « C'est pure vanité que de rechercher si l'âme sent » dans tels ou tels organes ; contentons-nous d'ob- » server dans quelle partie le corps est affecté. Il » importe peu au médecin de connaître le lieu de » la sensation , mais seulement l'eflet qu'elle proj> duit. » Il dit plus bas : « Je ne recherche point » dans quel lieu du cerveau l'âme éprouve la sen- » sation : je n'ai pas l'audace d'attacher l'âme à » une partie déterminée du corps ; neque satis « clare percipiam quomodo substantia spiritualis » sit in loco ; je n'entends pas mêtue clairement » comment une substance spirituelle peut être » dans un lieu. »
Dieu merci , voilà un savant qui consent à ignorer quelque chose î Le même docteur ne rejette ce*
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pendant pas absolument les inductions que l'on peut tirer de la forme des crânes ou des traits de la figure ; mais il fait sentir combien cette prétendue science est vague et douteuse. Voici ses expressions : Physiognomici volunt , e± dwcrsâ capitiscoTiJorinotione, cognosccre genia et ingénia hominimi.... Qiiod licet pluribiis videaiiir frivoliim .facilèque tendeiis in superstitionern , non est tamen prorsiis de nihilo , siquidem ex malâ conformatione capitis suspicari licet cerebrum quoquc non esse perfectum.... Fallit nihilominiis sœpè ejus modi conjectura , quia reperiuntur homines, facie déformes, satis ingeniosi , repejiunturque formosiores rninoris talenti. « Les physiono- )» mistes veulent juger du génie et des inclinations » des hommes d'après la confomiation de leurs » têtes.... Quoique cet indice paraisse frivole , et » qu'il puisse favoriser la superstition , il n'est ce- » pendant pas tout-à-fait à mépriser , si toutefois, » d'après la mauvaise confgui-ation de la tête , >' on peut soupçonner que le cerveau est mal con- ^^ formé.... Cette conjecture néanmoins est souvent » trompeuse; car on trouve des têtes mal faites qui >' ont assez d'esprit, et, au contraire, des hommes j) beaucoup plus beaux qui en ont moins. »
Ce savant n'approuve donc de telles conjectures que dans le cas où la mauvaise confonnation de la tête fait soupçonner une pareille imperfection dans le cerveau ; et alors même , il avoue que l'indice est encore trompeur. Qu'aurait-il dit s'il avait
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VU placer dans toutes les irrcgularite's de la boîte osseuse autant de puissances législatrices de nos penchans et de nos actions ? Ces protubérances ne sont pas là pour rien , répondra M. Gall ; mais on lui répliquera , que rien dans la nature n'étant parfaitement plane ou parfaitement rond , on trouve partout des aspérités ou des éminences ; et comme tous nos os sont dans ce cas , plus ou moins , il faudra donc en conclure qu'il y a quelque mystère caché dans l'intéiieur de chaque protubérance que l'on remarque sur le squelette humain.
Un fou très-savanl , nommé Artéinidore , et qui \ivait sous les Antonins , fit un livre sur la Kéirornancie , et il devinait tout aussi juste , par les traces de la main , que M. Gall devine par ses bosses. Pour donner une idée de cet Artémidore , il suffit de dire qu'il fit un Traité des Songes qui a échappe aux ravages du temps , et qui est sans doute fort utile à nos tireuses de cartes et à nos sorcières.
Sur la fm du quinzième siècle , Jean -Baptiste Porta , Napolitain , fit un Traité de la Physionomie , où il débite de jolis petits contes comme ceux de la dévote et du maître de langues ; historiettes qui constituent la partie dramatique de la crâniologie. Ce Porta fit aussi un Traité de la Magie, science qu'il professait avec beaucoup de succès ; et il avait institué une espèce d'académie ou d'athénée de magiciens , ce qui prouve qu'il y
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a toujours quelque chose de diabolique dans tout ce qui tient à l'art de de\iner.
Toutes les folies se ressemblent , et^ouvent ce que l'homme appelle sagesse n'est qu'un changement de folie. M. Gall , qui regarde comme trèsridicule la prétention de deviner nos penchans et nos caractères par les traits de la main, ou par ceux de la physionomie , se pre'sente dans le siècle des lumières , et assure , avec tout le flegme de la conviction , qu'il connaît notre moral par les bosses de notre tête ; et il donne un cours public de cette doctrine ! est ce cours et suivi! et nous écoutons sérieusement un homme qui nous dit : Vous avez un organe physique qui vous porte au meurtre , au vol , à l'infanticide î et cette belle the'orie fait des enthousiastes! et ce siècle, dit-on, est celui de la philosophie ! Si Artèmidore s'était servi du crâne pour établir son système , il y a beaucoup à parier que M. Gall aurait placé nos organes dans tout autre endroit; car, ce n'est pas assez de dire des folies pour faire des prosélytes , il faut encore que ces folies soient nouvelles : une sottise nouvelle vaut bien mieux pour nous que la \ieille sagesse. Eh bien, il m'en coûte de le dire , le système de la crâniologie n'a pas même le mérite de la nouveauté ; c'est une fable grossière , non pas renouvelée des Grecs , mais empruntée des Indiens , s'il faut en croire un manuscrit in-Jo lio de la Bibliothèque impériale. Ce manuscrit a été écrit en 1 747 ; il est signé F. Fulgence , de Paris , capucin.
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Dans la deuxième partie , chapitre iv, page i6i , on trouve ces lignes , au sujet de Brama : « On le » fait maître de la destinée des hommes ; il éciit , » dit-on, au moment de la naissance, leur sort m</- » viiabk dans la tête de chacun ; l'âge , les actions )) bonnes ou mauvaises ^ l'état de prospérité ou » d'adversité , les inclinations naturelles , en un » mot , toute la conduite de l'homme , dépendent » de ses décrets prédéterminans et absolus , sans » qu'il soit possible de les éviter. L'écriture de ces » décrets se voit dans les sutures de la tête; de-là « vient qu'on appelle cela V écriture de la tête, » V écriture du sort dans la tête.... Certains enjô- » leurs font profession de lire et d'expliquer cette » prétendue écriture , et ce qu'il y a de plus réel » dans leur art , c 'est le profit qu 'ils retirent de » la sotte crédulité du ^eu^\e. »
Il faut avouer qu'il est dur pour un philosophe de passer pour l'imitateur d'un capucin ; mais , soit que le P. Fulgence ait inventé ou seulement rapporté cette fable , il n'en est pas moins vrai de dire qu'il a la priorité sur M. Gall , dans récriture de la tête et l'idée des penchans irrésistibles. Au reste , notre opinion sur le profit réel de la crâniologie est absolument conforme à celle du capucin.
Le désir de faire un petit tableau des folies humaines m'a insensiblement éloigné de M. Gall , qui méritait bien de m' occuper spécialement : j'y reviens, et vais rendre compte d'une séance mé-
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morable dans laquelle la nature s'est montrée dans toute sa laideur.
Quelle gloiie ! quel bonheur pour notre siècle! jSous avons découvert l'organe du meuHre et du vol ! Nous sommes sûrs enfin que le plaisir de tuer , massacrer , est un passe-temps très-naturel ; que ce désir a son principe physique dans notre i.ei'xeau , qu'il est inné chez nous » et que tel homme \ient au monde avec les organes du vol et du meurtre , comme avec un nez aquilin et une fossette au menton. Il faut avouer que nous avons appris là une chose bien agréable. Que nous sommes heureux d'être nés dans un temps où l'on découvre des secrets si utiles , où l'on publie des vérités si consolantes !
La séance a commencé par V organe du meurtre. M. Gall avait depuis long-temps remarqué une différence sensible entre le crâne des animaux carnivores et celui des frugivores. Cette différence se reconnaît à la plus ou moins grande masse de cerveau qui , dans ces différens crânes , se trouve dans la partie postérieure de la tête. Si l'on tire une ligne droite qui coupe le conduit auditif, et qui soit perpendiculaire au plan de V os Jugal, on verra que chez les carnivores la plus grande partie du cerveau sera comprise entre cette hgne et la nuque, tandis que chez les frugivores le cerveau sera presqu' entièrement en avant de cette même ligne. Les animaux carnassiers ont ce partage plus ou moins inégal , selon qu'ils sont plus ou moins carnivores;
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et dans rhomme le cerveau est presque également réparti des deux côtés de cette ligne , parce que l'homme est en effet Carnivore ou frugivore à volonté.
Je ne veux certainement pas combattre la vérité de cette observation ; elle peut même être considérée comme utile , puisque c'est un renseignement de plus dans l'anatomie comparée ; mais que de nombreux indices n'avions-nous pas pour distinguer la classe des frugivores des animaux carnassiers ? Les dents , les pieds , l'estomac marquaient assez clairement cette différence que plusieurs savans avaient aussi observée dans le cerceau , avant que M. Gall ne publiât sa crâniologie. M. Cuvier avait déjà dit que chez les frugivores , les nates sont plus grandes que les testes ; et dans le dix-septième siècle , Verheyen avait fait la même remarque. \ oici ses expressions relativement aux nates et aux testes : a Illœ in hove , Oi-e et simiUbiis animalihus » vaMè insignes siint ; hœ exiguœ. In homine » non intercedit tant magna differeniia : ncc prio- » res tantœ siint , nec posteriores tantillœ. Dans » les bœufs , les moutons et les animaux sembla- » blés , les nates sont très-remarquables , et les » testes petites. Dans l'homme , la différence n'est » pas si considérable ; les premières y sont moins » grandes , et les dernières moins petites que dans » les animaux. »
Maintenant M. GiiU trouve une nouvelle différence dans la place même qu'occupe le cerveau ;
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c'est ime découverte , l'honneur lui en appartient tout entier : et il serait à souhaiter que , satisfait de la gloire anatomique , il n'eût pas fait d'excursions pour trouhler le domaine de la me'taphysique et de la morale. Ceci nous ramène au meurtre , dont nous allons parler d'après le docteur.
M. Gall nous a bien avertis que , par le mot meurtre , il n'entendait nullement l'assassinat , ni le meurtre prémédité , mais seulement le de'sir qu'ont certains hommes et certains animaux de tiier ou massacrer , pour le seul plaisir de tuer ou de répandre le sang ; on peut , si l'on veut , a-t-il ajouté, nommer cet oi'gane celui du canuige.
Soit meurtre ou carnage , le docteur nous a démontré que le désir en est donné libéralement par la nature ; que des espèces entières d'animaux et un grand nombre d'indi\idus de l'espèce humaine V ont des dispositions innées ; que l'organe de ce penchant réside dans le cei-veau , et se manifeste à l'extérieur du crâne par une protubérance.
Je ne sui\Tai pas le docteur dans ses preuves : je me contenterai de rapporter les exemples qu'il a cités à l'appui de sa doctrine : ces petites histoires instructives et amusantes mettront le lecteur en état de juger si les désirs excités par nos organes nous donnent des penchans irrésistibles , ou de simples dispositions.
M. Gall nous a d'abord cité le fils d'un apothicaire. Ce jeune homme avait de si belles dispositions au meurtre ou au carnage , que , malgré la
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bonne éducation qu'il avait reçue , malgré tous les conseils et tous les efforts possibles , il se fit garçon de bourreau, uniquement pour avoir le plaisir d'étrangler son prochain.
Un autre jeune homme, fils d'un négociant, avait reçu de la nature la même bosse et les mêmes désirs ; mais il ne fut pas si heureux : les places de bourreau étaient apparemment fort recherchées et fort rares ; il fut réduit à se faire boucher pour exercer au moins sur des animaux un talent dont il aurait bien voulu faire usage sur ses Ircres et ses amis. Le plaisir était moins vif , sans doute , mais il se répétait plus souvent ; il y avait presque compensation.
Le docteur a connu en Hollande un fort honnête homme , incapable défaire le moindre loii à qui que ce fût , qui comptait aussi au nombre des plus douces jouissances le spectacle du meurtre et du carnage. Cet honnête homme n'était jamais plus content que quand il vovait palpiter des membres sanglans , ou expirer quelque misérable dans les angoisses des plus atroces douleurs. Ce brave homme ( Dieu veuille avoir son âme ! ) sentant bien qu'il ne serait pas très-prudent d'exercer ses aimables facultés sur l'espèce humaine , eut l'espnt de se créer des jouissances factices , à défaut des plaisirs réels qu'une police peu philosophique lui aurait refusés. Il se composa une ménagerie de chiens et de chats qu'il nourrissait largement et qu'il faisait pulluler ; et quand une des
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mères avait mis bas , notre bon homme saisissait Ja progéniture , et s'amusait à découper les petits innocens avec presque autant de plaisir que s'ils eussent été des créatures humaines. Ce même homme , ajoute M. G ail , était en correspondance avec tous les bourreaux des Provinces-Unies ; et l'on ne manquait pas de lui écrire quand il devait se faire une belle et bonne exécution dans telle ou telle ville. Notre honnête homme ne regrettait ni les frais , ni les peines du voyage , quand il s'agissait d'assister à une pareille fête ; et en qualité à' amateur , il était toujours placé le plus près possible du malheureux qui expirait.
M. Gall , qui connaît parfaitement la gradation oratoire , garde toujours pour la fin les histoires les plus intéressantes. Après l'honnête homme de Hollande , il a cité un abbé strasbourgeois qui mettait encore plus de luxe et de recherche dans ses amusemens. Etant au collège , il prenait grand plaisir à éventrer et à brûler ses chers camarades. // en a lié quelques-uns à des arbres , les a lardés à coups de couteau; et comme ces petits mutins se prêtaient de mauvaise grâce à de pareils jeux , notre ahhé faisait grand feu au pied de V arbre , et les biHilait encore viçans , pour se procurer une double jouissance dans le double genre de tourmens qu'il leur faisait éprouver. M. Gall ne nous a pas dit si la police a fait des recherches sur les écoliers qui avaient servi aux passe-temps de l'abbe, mais il a dit que celui-ci s'était fait
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prêtî'e , et que ses dispositions au meurtre s'e'tant accrues avec l'âge , il finit par tuer deux sacristains.
Après quatre exemples de cette force , on prendra peu d'inte'rét à plusieurs honnêtes et aimables femmes de la connaissance de M. Gall , lesquelles ne manquent pas de faire l'office de cuisinières quand il s'agit de tuer , griller ou déchiqueter , et ne voudraient pas abandonner à une senante le plaisir d'égorger un poulet , d'e'ventrer une carpe ou de rôtir une anguille. M. Gall lui-même a possède' un chien précieux qui avait éminemment l'organe du meurtre , et qui , sans appétit, sans besoin et sans colère, tuait admirablement les rats et les souris , faute de mieux.
A l'organe du meurtre succède celui de la ruse dans l'ordre de la crâniologie ; mais, comme il est moins dramatique et moins intéressant , nous passerons à celui du vol qui a bien son mérite.
Nous avions reproché à M. Gall de compter le vol parmi les penchans naturels , et nous nous fondions sur ce que la nature n'ayant pas établi la propriété , elle ne pouvait pas nous avoir donné un penchant à violer une loi qui n'est qu'une institution humaine. Le docteur a réfuté notre objection , et a fait un beau discours pour prouver que la propriété est dans la nature , et que la disposition au vol est naturelle à l'homme et aux animaux. L'espace nous manque pour examiner ses raisons ; nous lui doimons donc gain de cause sur cet ar-
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licle , et nous voulons bien croire à pre'sent que la nature a institue le vol conmie nécessaire à l'ordre e'ternel des choses. ISfous nous bornerons à rapporter quelques anecdotes cite'es par le docteur , et très-propres à faire éclater la morale de sa doctrine.
Il y avait à Vienne un voleur tellement incorrigible, que l'empereur Joseph I^r , convaincu de l'irre'sistibilitë de son penchant , se contenta de le faire enfermer à perpétuité.
Dans la même ville , M. Gall vit un jeune homme qui avait cédé à la même disposition naturelle ; et , à l'inspection de son crâne , le docteur conseilla aux parens de l'enfermer pour la vie. Cet arrêt parut barbare : une prison perpétuelle pour une seule faute ; quelle cruauté ! Mais bientôt la vérité du pronostic se vérifia , et le jeune homme avait un penchant irrésistible.
Un autre jeune homme suivait et servait un ambassadeur qui revenait de Pétersbourg. On s'aperçut bientôt qu'il était en proie à un noir chagrin. Un prêtre lui demandant la cause de sa maladie , le bon jeune homme répondit naïvement qu'il mourrait en peu de jours si on ne lui donnait pas la permission de voler. Le prêtre voyant que le cas était urgent , lui permit de se donner cette petite récréation , à condition qu'il restituerait l'objet du vol. Le jeune homme enchanté voulut témoigner au prêtre toute sa reconnaissance , et lui vola sa montre en servant sa messe : ce qui prouvait un