C.RANIOLOGIE. Il
grand discernement dans le choix de T occasion et de la personne.
Un vieillard qui avait toujours eu la même fantaisie , et qui l'avait souvent satisfaite , se trouvait à l'article de la mort. Un prêtre est appelé ; et dans le moment où il exhorte le vieux pécheur à se repentir de ses nombreuses fautes , il s'aperçoit que le moribond tire son bras du lit , et l'étend pour voler la tabatière du confesseur. Cette anecdote de M. Gall nous rappelle une farce italienne où Arlequin , condamné à être pendu , se prosterne aux pieds de son juge , et lui vole les boucles de ses souliers pendant qu'on lui lit sa sentence.
Après tous ces voleurs , il faut placer un chien de M. Gall , qui refusait toute espèce d'aliment , à moins qu'il ne l'eût volé. Ainsi le docteur a eu un chien meurtrier , un chien voleur , et il a eu l'avantage de connaître les plus illustres meurtriers et les plus illustres voleurs de l'Europe.
En parlant de cette séance , je n'ai été qu'historien , et j'atteste que toutes les anecdotes rapportées dans cet article , ont été citées par M. Gall comme des preuves de sa doctrine. J'avouerai même que la plupart de ses auditeurs ont été trèssatisfaits ; un murmure favorable circulait dans la salle , et en sortant , l'escalier retentissait de ces mots : Belle séance! Séance vraiment philosophique ! Comme il connaît bien les hommes ! Quelle philosophie ! Belle séance ! Belle séance !
Dans sa onzième leçon , M. Gall a rendu uTt
tl6 yVTHENÉE DE PAlîlS.
hommage éclatant à la morale ; il a reconnu et professe la spiritualité de l'âme ; et , pour me servir des expressions de son écolier, il a dit que rame commande au corps , son humble serviteur. Le docteur a aussi déclaré qu'il rejettait la théorie des penchans ÙTCsistibles , et qu'il n'admettait que des dispositions innées. Cette profession de (oi , faite avec beaucoup de dignité et en temps utile , m'a été d'autant plus agréable , qu'elle a pleinement démontré la justesse de mes observations. En effet, M. Gall aurait-il mis tant d'importance à justifier sa doctrine , si elle n'avait laissé aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs ? Un journaliste dont il a vanté l'exactitude, avait partagé mes craintes sur l'iiTésistibilite' ; ce critique a sans doute aussi partagé la satisfaction que m'a causé le désaveu du docteur. Comme il est impossible de supposer que M. Gall n'ait pas été sincère dans sa déclaration , on peut compter qu'il n'appuiera plus ses préceptes sur des exemples pareils à ceux qu'il a cités jusqu'à présent. A quoi nous servirait le principe des simples dispositions , si ses exemples nous présentaient des hommes entraînés irrésistiblement vers le crime ? Nous n'entendrons donc plus parler , dans les nouveaux cours , ni de la scandaleuse dévote , ni de ce bon Hollandais , ni de ce prêtre de Strasbourg, dont l'éducation et la morale n'avaient pu vaincre les penchans affreux ; il fera même disparaître ces voleurs dont les mains n'ont jamais pu
CRANIOLOGTE. I i 7
rester oisives , et qui , à l'agonie , donnaient encore des preuves de l'activité de l'organe. Mais d'où vient , me dira-t-on , cette rigueur contre la doctrine de M. Gall , quand on souffre des livres plus hardis et re'ellement dangereux ? Je re'ponds que si l'on souffre ces livres , on permet à plus forte raison aux gens sages de les blâmer ; mais est-il un homme assez de'pourvu de sens et de raison pour ne pBS sentir l'e'norme différence qui existe entre les livres et les discours publics ? Les premiers se lisent isolément dans le silence du cabinet , ils agissent avec lenteur sur un petit nombre d'hommes , et ils sont ordinairement peu intelligibles à la portion du peuple qui a le plus besoin d'une morale rigoureuse ; les autres , prononcés devant la multitude, aidés du geste et des mouvemens oratoires , ont bien plus de puissance ; et s'ils sont dangereux , leur action plus prompte est aussi plus funeste. Que de choses on imprime librement , que l'on n'oserait dire dans une place publique , et même dans la société ! C'est cette vérité incontestable qui a sans doute déterminé M. Gall à modifier son système : soit prudence , soit conviction , le parti qu'il a pris est fort sage , et il lui conciliera bien des auditeurs , sans aliéner ceux qui ne demandaient pas ce sacrifice. N'apprenez pas au taureau cpi 'il a des cornes, disait un philosophe ancien. J'ajouterai : Ne dites pas au peuple qu'il a des bosses d'où dérivent d'affreux penchans.
Il8 ATHÉNÉE DE PARIS.
Mais quoi ! repond M. Gall , peut-on nier qu'il y ait des penchans ? La vertu elle - même n'est-elle pas une disposition? Qu'importe donc que ces dispositions , bonnes ou mauvaises , proviennent immedieitement de l'âme , ou me'diatcment par le moyen des organes du cerveau !
Si cette explication est spécieuse , nous sentirons bientôt qu'elle n'est pas aussi juste. L'âme échappe à nos sens ; nous ignorerons toujours comment elle agit sur nos organes ; et comme nous ne connaissons point l'intensité de son action, nous pouvons toujours espérer de vaincre le penchant vicieux que nous attribuons à celte cause métaphysique. Mais un organe matériel et sensible nous effraie bien autrement. Le malheureux qui se sent une disposition au vol, aura sans cesse la main sur la terrible bosse ; et si , après des efforts de vertu , il ne sent pas diminuer la fatale protubérance , il se croira une \ictime dévouée au crime , et cessera d'avoir des remords, parce qu'il croira n'avoir plus de liberté. Que sera-ce donc si des hommes font cette épreuve sur leurs voisins , leurs parens , leurs cnfans ?
Ainsi, malgré les sacrifices de M. Gall, sa doctrine , purgée de l'irrésistibilité, va trouver encore de nombreux adversaires.
Le moraliste se présente , et lui dit : Ne posez plus en principe que toute faculté d'un être animé dérive de son organisation. Un organe matériel ne peut influer que sur les mouvemens physiques et
CRANIOLOGIE. I I C)
mécaniques ; et puisque vous admettez Vâmc spirituelle, n'est-il pas plus raisonnable d'attribuer mes facultés intellectuelles à cette intelligence, qui est l'âme , que d'en chercher la source dans un organe matériel ? Yotre théorème , qui serait entièrement vrai dans le dogme du matérialisme , n'est vrai qu'avec- restriction dan^ celui de la spiritualité.
Au moraliste se joint une mère de famille qui ne veut pas devoir ses vertus à un organe du cerveau : elle sent bien son cerveau travailler quand elle réfléchit, quand elle médite ; mais ce n'est point là qu'elle éprouve les émotions de l'amour maternel. Je veux aimer avec mon cœur , dit-elle, et je veux avoir quelque mérite à aimer. Près de cette mère de famille , j'en vois une autre dont le caprice présente au docteur une terrible objection contre la théorie des organes. Cette femme a deux enfans ; elle adore l'un , et déteste l'autre : celui qu'elle hait n'a pas plus de vices apparens , celui qu'elle aime n'a pas de meilleures qualités; et quand on lui demande le motif de cette préférence , elle répond, comme Montaigne : Je F aime, parce que c'est lui, parce que c'est moi. Cette mère demande quelle est la nature *de son organe , et quelle forme doit avoir sa protubérance. M. Gall est prié de résoudre cette difficulté.
Le physicien \ient à son tour, et dit au docteur ; Yous avez fait faire un pas à la science , si votre physiologie du cerveau est constatée ; mais qu'im-
T20 ATHENEE DE PARIS.
porte que le cen eau soit une membrane plissee , conrnie vous le dites , ou un assemblage de conduits fistuleux , comme le veut Malpighi , si vous n'expliquez pas comment cette même membrane produit des effets si diffe'rens. Est-ce une substance homogène ? Varie-t-elle de foiTne et de nature ? Si elle varie, ce n'est donc plus partout cette même membrane plissee ; si elle est de même dans toute la masse cérébrale , pourquoi lui attribuez-vous des fonctions si oppose'es ?
Le me'taphysicien a bien d'autres objections à faire, et il est bien fort, puisque V âme estreconnue. En effet, on ne fait pas assez attention à une vérité cependant bien frappante : M. Gall, qui est si grand physiologiste dans le développement du cerveau , n'est qu'un métaphysicien dans la crâniologie. Que sont les facultés intellectuelles ? Que sont les penchans , les facultés morales, sinon des êtres métaphysiques ? Le métaphysicien est donc là sur son territoire, et il peut dire au docteur : L'histoire de l'âme était déjà assez embrouillée sans que vous vinssiez y apporter une difficulté de plus. Jamais je n'ai pu concevoir comment la volonté émanée de mon âme pouvait faire mouvoir mes membres, ou même mon peiit doigt ; et voilà qu'au lieu d'un obstacle , vous m'en opposez deux insurmontables ! Il faut maintenant que j'explic|ue comment mon âme commande à mon organe du cen eau de me donner une disposition , en vertu de laquelle ma volonté fera mouvoir les muscles
CE AMOLOGIE. I 2 ï
(le ma jambe ou de mon bras. Voyez quelle série de choses inexplicables! J'adopterai une nouvelle doctrine quand elle me pre'sentera une difficulté' de moins , et non pas un embarras de plus.
Arrive enfin le logicien , qui n'est pas plus content que les autres. On me présente , dit-il , un système fonde' sur des dispositions innées, et dans la nomenclature je trouve des faculte's qui ne sont point des dispositions. Vous supposez que j'ai des organes mate'riels pour toutes mes facultés , parce que j'en ai pour voir et pour entendre ; mais il n'y a point là de similitude. Les sens sont des propriétés , et non pas des dispositions. On entend , bon gré , malgré soi , quand on n'est pas sourd ; et l'on est touché , soit qu'on le veuille , soit qu'on ne le veuille pas : ce sont donc des propriétés inhérentes aux corps organisés , et non pas des dispositions , qui supposent toujours la liberté du choix. Vos vingt- sept dispositions des organes ne sont pas moins confuses ; j'y trouve des facultés actives mêlées à de simples affections. J'agis dans les opérations de l'esprit , et je ne suis que passif dans la joie , la crainte et la douleur. Les facultés ne sont donc pas toujours des penchans , les penchans des dispositions , ni les dispositions des affections ? Et cependant vous rangez tout cela sous une dénomination commune, et vous placez dans la même boîte toutes ces choses incohérentes , quoique leur action se fasse sentir dans des endroits très-différens. Donnez-moi des principes exprimés
122 ATHENEE DE PARIS.
on termes clairs , exempts d'ambiguite' , et n'employez pas les mêmes termes pour exprimer ces qualités qui n'ont aucun rapport : sans cette précaution , je ne pourrai vous croire , parce que je ne pourrai vous comprendre.
Au milieu de ce chaos d'ide'es , dans cette lutte d'opinions qui se heurtent sans cesse , après tant de disputes que les enthousiastes poussent jusqu'à l'animosité , n'est-il pas à souhaiter que les savans s'expliquent ? IMe sont-ils pas en quelque sorte responsables des folies qu'occasionne cette nouveauté, quand ils peuvent y mettre fm? Blâme-t-on les ignorans d'agiter cette question , quand les savans semblent la leur abandonner? J'ai dit ce que je pense de la crâniologie ; j'attends le jugement des anatomistes sur la noiiveWe physiologie ducerveau, et je crains bien qu'ils ne prononcent que sur cette partie du système.
PHYSiOLWGIE INTELLFXTUELLE. I 2D