‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 3 sur 52 · M. GALL ET MADAME DE BEAUFORT · texte numérisé non relu

M. GALL ET MADAME DE BEAUFORT

Ce Mardi -m) Décembre i8o^i

Je vous ai dit , dans ma dernière lettre , que jos sciences empiétaient tous les jours sur le domaine de la littérature , et qu'elles finiraient par l'envahir ; la troisième séance littéraire de l'Athénée \ient de réaliser mes craintes et d'accomplir ma prédiction. Mon cher cousin , prenez votre télescope , et braquez-le sur le Parnasse ; vous y verrez des botanistes qui y cherchent des mousses et des lichens , des lithologistes qui examinent un petit éclat de rocher pour découvrir si la montagne à double cime ne serait point une production volcanique ; des chimistes qui décident , après mainte épreuve docimastique , que le sol du sacré vallon n'est qu'un résidu de corps marins ; et des anatomistes qui , trouvant quelques ossemens épars , en concluent que ce sont les restes du squelette de Marsyas , si méchamment mis à mort par Apollon. La lyre d'or se fait-elle entendre ; cette lyre , dont Pindare nous atteste la puissance ; celte lyre qui charme les dieux mêmes , et aux sons de laquelle l'aigle de Jupiter se balance mollement

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€11 marquant la cadence , aussitôt un physicien établit ses calculs sur la rcsonnance des corps sonores, et détermine avec précision l'espace que le son parcourt dans l'intervalle d'une seconde. Piegardez bien , mon cher cousin , ce poète qui s'avance timidement sur cette terre sacrc'e qui devrait être son patrimoine ; on l'aperçoit à peine , il est perdu dans la foule des docteurs ; il va chanter , il chante , mais quel bruit s'élève ? Des éclats de rire , des huées , étoufïènt la voix de l'enfant d'Apollon. « Ami , lui dit un docteur , gardez vos chansons pour endormir les enfans , le siècle des lumières n'est pas celui de la mythologie ; votre aurore aux doigts de rose n'est autre chose que le crépuscule du matin occasioné par les rayons du soleil, réfléclii dans les molécules de l'atmosphère : votre char d'Apollon est une masse de feu treize cent mille fois plus grosse que le globe terrestre : et votre chaste Diane n'est plus qu'un satellite quarante-neuf fois plus petit que la terre , et dont la révolution synodique est à peu près de ^ingt-ncuf jours , douze heures et quarante-quatre minutes. Je réduirais ce dernier nombre en fractions logarithmiques , si vous y entendiez quelque chose. » Le poète confus jette sa lyre , se cache dans la foule des savans , et assiste à la dissection d'un crâne , en réfléchissant sur la profondeur de la science et la vanité de la poésie.

Ce que vous voyez sur le Pâmasse avec votre lunette , je le vois avec mes yeux à l'Athénée de

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Paris. Ainsi , mon cher cousin , en attendant que vous me rendiez compte de ce qui se passe là-haut, je vais vous dire ce qu'on a fait là-bas.

On nous avait promis , on avait même annoncé publiquement que M. Gall ferait l'exposition de son système , auquel on donne le nom de doctrine; mais le docteur, aussi fin que savant, ne s'est jamais montré que comme physiologiste ; et lorsqu'il s'est agi de sa doctrine , il a jugé à propos de se faire représenter par un suppléant , qui lui-même a fait lire son discours par un substitut Vous avouerez , mon cousin , que cela n'est pas maladroit ; comme anatomiste , M. Gall peut se montrer avec gloire ; mais , comme faiseur de systèmes , il exposerait sa personne à des railleries piquantes qu'il laisse prudemment tomber sur ses acolytes : on assure néanmoins qu'il se montrera comme crânologiste ^ lorsqu'il pouiTa compter sur la ybi de ses auditeurs , ou lorsque les directeurs de l'Athénée sauront apprécier ses talens. Gela prouve que le docteur connaît bien les hommes ; et je crois les connaître assez moi-même , pour pouvoir vous assurer qu'il réussira beaucoup pendant quelque temps.

On se tromperait fort, mon cher cousin , si l'on pensait que les progrès de la philosophie nous aient guéris de la crédulité. ISous sommes toujours un peu malades du cerveau , de manière ou d'autre ; nous ne repoussons une chimère que pour eu caresser une nouvelle , et nous quittons aussi

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facilement la vente pour Terreur , que l'erreur poiir la vérité. Je connais dans la grande ville beaucoup d'cspnts forts qui ont peur des revenans, et telle jolie femme qui ne croit pas en Dieu , se fait secrètement tirer les cartes , pour apprendre si ses amans seront long-temps dupes et îidèles. Ces deux espèces de gens croiront au système de M. Gall ; et c'est sur le grand nombre de ces crédules philosophes que le docteur a spéculé.

J'ignore s'il désavouera l'exposition que l'on a faite de sa doctrine, à l'Athénée de Paris ; mais elle est absolument conforme à une autre exposition contre laquelle M. Gall s'est inscrit en faux. Il serait plaisant qu'il nous laissât disputer sur les rêveries des protubérances , et qu'il vînt nous dire dans six semaines: « Je n'ai jamais été assez fou pour croire au système des bosses, et c'est un tour de carnaval que j'ai voulu jouer aux Parisiens. » J'ai assez bonne opinion du docteur pour espérer qu'il finira par-là.

La crâniologie se divise en deux parties très-distinctes : l'une physiologique, l'autre systématique. Dans la première , M. Gall se montie fort savant et fort sage ; dans la seconde , il devient l'émule des Mesmer et desCagliostro. N'allez pas croire cependant que cette couleur de charlatanisme nuise à la réputation du docteur ; la partie folle de son système est , au contraire , la cause réelle de sa célébrité. Nous n'avons rien à envier aux autres nations relativement à l'anatomie ; et un Français

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qui n'aurait été que savant n'aurait pas fait autant de bruit en France. Pour nous frapper d'une admiration stupide , pour faire ouvrir les cent bouches de la Renommée , il fallait d'abord que le docieur fût étranger : ce qui porte toujours bonheur chez nous ; il fallait ensuite que ce docteur nous offrît un système contraire à la raison et à la morale : car l'audace nous plaît tout autant que l'erreui'. La vérité ne chemine pas si vîte : il lui faut du temps pour faire fortune , et , selon Fontenelle , c'est un coin qu'il faut faire entrer par le gros bout dans le crâne des humains.

Je vais , mon cher cousin , vous dire en trèspeu de mots ce qu'il y a de neuf dans la physiologie cérébrale du docteur. Les nerfs ne vont point du cerveau à la moelle épinière , mais , au contraire , leurs faisceaux se dirigent de bas en haut ; ces faisceaux ne sont pas continus, mais contigus; le ceneau n'est point un prolongement de la moelle épinière , mais un supplément ; il n'est point non plus une masse médullaire , comme on l'a cru jusqu'à présent , mais une membrane plissée , très -susceptible d'extension, qui ne se dissout pas dans le cas d'hydrocéphalie , et ne cesse pas ses fonctions lors même qu'elle est , comme chez les hydrocéphales , plongée dans un volume d'eau considérable. Ajoutez à cela que les nerfs ne vont pas de la moelle épinière aux extrémités du corps , mais des extrémités du coi*ps à la moelle épinière , et vous aurez la somme

des découvertes physiques faites par le docteur Gall.

Ses découvertes morales sont celles que vous connaissez : nous avons tous plus ou moins de bosses à la tête qui nous rendent braves ou poltrons , honnêtes ou voleurs , querelleurs ou pacifiques , athe'es ou de'vots : ainsi, mon cher cousin, une bosse au front ne veut pas toujours dire ce que cous savez.

Le docteur a craint le scandale , car il a modifié ses axiomes. Il ne dit plus , comme il l'assurait en Allemagne, que nous avons des penchans irrésistibles, ce qui tranquillisait beaucoup la conscience des scélérats ; il dit seulement que nous avons des dispositions innées. \ous sentez combien cette nouvelle version affaiblit le merveilleux de la crâniologie : car certainement on n'a jamais nié que tel homme n'eût plus ou moins de dispositions que tel autre. Que le docteur y prenne garde ; s'il devient raisonnable , il ne fera plus de sensation dans le monde : les dispositions innées sont une chose connue et commune que personne n'admirera ; mais \es penchans irrésistibles avaient quelque chose de magique , et plaisaient beaucoup aux gens qui ne veulent résister à aucun penchant.

Il ne reste donc plus qu'à savoir si ces dispositions innées se manifestent par des bosses au front, comme le dit M. Gall , ou par les traits de la physionomie , comme le voulait Lavater. Le docteur suisse me paraît beaucoup moins déraisonnable

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que le docteur alleiriand ; car il est incoTitestaHc que r action , long-temps continuée , d'une passion , influe ^iolemment sur les muscles , et peut conse'quemmcnt modifier les traits de la figure.

Je n'ai ni le temps ni l'espace nécessaires pour examiner les preuves sur lescjuellcs M. Gall appuie son système , et je me propose de les discuter quand je vous rendrai compte d'une nouvelle séance où le docteur cessera d'être invisible. Dans celle de jeudi , la transition a été brusque ; car on a passé de la craniologic à deux pièces de vers de madame de Eeauiort-d'tfaupoult , qui ont été lues par M. Luce de Lancival.

La première est intitulée : Héroide de Lucrèce^ et la seconde , Epître à mon Tricot. L'occasion n'était pas favorable à Lucrèce ; nous étions encore tout pleins des protubérances et des dispositions innées , ce qui rendait le crime de Tarquin beaucoup plus excusable ; ce malheureux avait sans doute l'organe fatal que M. Gall a placé près de l'occiput , et , malheureusement pour lui , Lucrèce ne l'avait pas ; car , selon le docteur , la vertu des femmes ne tient qu'à cette bosse ; et c'est vme bosse de plus ou de moins qui a décidé si l'Empila romain resterait en monarchie ou deviendrait une république. La Lucrèce de madame de Beaufort assemble ses amis et ses parens pour leur conter son piteux cas ; elle leur dit :

Rassembles à ma voix , parens , amis , toi, vous Que je nomme en tremblant du nom sacré d'époux.

Cette finesse française qui existe dans le toi, vous^ et qui termine si élégamment l'hémistiche , nous prouve que le malheur de Lucrèce ne lui avait pas Ole' le dc'sirde montrer de l'esprit. Elle fait un tableau effrayant de la passion de Tarquin. Ce débauche' l'avait menacée de la déshonorer dans la mémoire des hommes , si elle ne consentait à se déshonorer avec lui ; et il avait eu l'impudence de lui dire :

Jusque dans les enfers je souillerai ton omfcre.

Je vous laisse , mon cher cousin , admirer à loisir ce vers qui a été généralement applaudi. Quant à moi , je voudrais bien que le docteur Gall m'apprît qu'elles étaient les protubérances frontales de Collatin , quand sa femme lui tenait un semblable discours. Ce Collatin avait fait une sottise : selon madame de Beaufort , il allait vantant les chamies de sa femme ; et quand Sextus Tarquin parut douter de tant de perfections, il s'offiit , en mari benêt , de lui en donner la preuve. O mon cher cousin , ne vantez pas votre femme , et ne conduisez pas les grands seigneurs chez vous pour la leur faire admirer ! Après l'Héroïde , est venue l'Epître de madame de Beaufort à son Tricot. Elle a produit l'effet de la petite pièce après la tragédie. Le style en est d'une grande familiarité ; l'auteur y donne tout ce que promet le titre : nous y avons appris qu'il est bien doux cLe chausser ce (fu'on aime, que des bas ne sont pas un ouvrage

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bien noT)le , que le Feuilleton n'en parlera ja^ mais; mais que , quand on veut s'élever au Parnasse , on est expose à la ciitique amère , et que tout bien considère' , il vaut mieux tricoter que haïr. Ne semblerait-il pas , mon cher cousin, qu'il n'y eût point de milieu entre la haine et le tricot i* 11 s'en faut cependant bien que toutes les tricoteuses aient été aussi douces et aussi aimables que madame de Beaufort , et je suis bien persuadé qu'on ne la haïrait pas quand bien même elle ne tricoterait point à l'Athénée de Paris,

Potre cousin Bélier.

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