LETTRE IV
LE UOCTEUR GALL.
Ce Dimanche lo Janvier i8<j8.
C'est aujourd'hui , mon cher cousin , que je puis dire avec ^ irgile : Paulo majora canamus. Il n'est plus question des moutons de Théocrite , ni des mérinos de M. Lochet , ni de l'Athénée de Paris , où il y a aussi des moutons. Je vais vous parler d'un troupeau bien plus nombreux , non moins docile , et disposé , comme celui de Panurge,
à sauter même dans la rivière , pourvu qu'on lui en donne l'exemple. Ce troupeau est celui qui environne le docteur Gall , et qui se presse journellement autour de lui , comme il se pressait jadis a la rue Quincampoixpour avoir des billets de Law, comme il s'est pressé depuis au baquet du magnétisme , et comme il se pressera toujours autour des hommes fins et rusés qui mettront en pratique cette maxime de Cléon , dans le Méchant :
Les sots sont ici-Bas pour nos menus plaisirs.
Si j'ai tardé à vous écrire , mon cher cousin , c'est que j'ai été passer quelques jours à la campagne , chez le respectable M. Bonsens , notre ancien professeur. Le bonhomme s'est retiré du monde , et il a bien fait : depuis long-temps il n'était plus de mode , et le séjour de la ville n'avait plus d'attraits pour lui. Les fripons le trouvaient méchant , les sots le regardaient comme un radoteur , et les gens d'esprit même avaient la sottise de le mépriser. Je l'ai trouvé dans son petit ermitage , où il paraît fort détaché des vanités de ce monde , et où il ne regrette pas même sa chaire de rhétorique. Notre conversation a roulé sur les charlatans et leurs dupes ; et par une pente trèsnaturelle, nous avons parlé de crânologie. «Mon ami, m'a dit le \ieillard , avant tout, habîtuezvous à prononcer cràniologie : kar, kras , kdrènon et krânon veulent dire tête; mais krânion signifie crâne ; et quand on compose un nouveau
mot, il faut que l'etymologie soit exacte. « Cette petite leçon , mon cher cousin , m'a démontré que M. Bonsens même n'est pas tout-à-fait exempt de pédanterie , et que le désir de régenter est une manie commune à tous les hommes. L' ex-professeur rougit un peu de son observation ; puis ii me tint ce discours , que j'ai bien retenu , et que je vais vous rapporter fidèlement :
'( J'ai lu tout ce qu'on a écrit pour ou contre la crâniologie , soit en Allemagne où elle est méprisée , soit en France où elle le sera bientôt. Cette prétendue découverte est un nouveau chapitre à ajouter au gros livre des folies humaines. Que le docteur Gall s,oit habile anatomiste , cela ne fait rien à l'affaire , et son système n'en est pas moins digne d'être professé à JBedlam ou à Clinrenton. J'admire la logique de vos Paiisiens qui croient cette doctiine incontestable , parce que le docteur est savant : c'est comme si l'on me disait qu'il faut admettre les lourhi lions , parce que Descartes était bon géomètre , et la philosopliie péripatéticienne , parce qu'Aristote était grand philosophe. Je crois que M. Gall est savant, mais je le crois encore plus fin ; il a mis dans son système assez de science pour occuper les gens instruits , assez d'audace pour plaire aux esprits forts , et assez de sottises pour que la multitude crût y voir du merveilleux , et fût enchantée d'y entendre quelque chose. Ce système est absurde dans ses principes , ridicule dans ses conséquences ; et M. Gall a trop d'esprit
LETTRES CHAMPENOTSES. 27
pour être dupe de la doctrine qu'il enseigne : il doit rire de l'admiration des adeptes en crâniologie , comme les opérateurs en fantasmagorie s'amusent de la peur qu'ils font aux grands et aux petits enfans. Quel est son but en nous débitant ces rêveries ? Dans ce monde on ne fait rien pour rien ; les docteurs ne bornent pas leur ambition à s'attirer une admiration; stérile , et le berger le plus honnête fniit par tondre les moutons qui vont bêlant ses louanges : un jour viendra. . . . Mais n'anticipons pas sur le futur , et contentons-nous de prédire que le règne de la crâniologie cessera quand l'organe de la pe?spicacité se développera chez les sectateurs.
» Examinons quelques points de ce système , qui nous offre encore plus de défauts que le docteur ne montre d'adresse à les déguiser. Que veulent dire ces faisceaux nerveux qui sont contigiis , et non pas continus P Cette distinction est aussi ndicule qu'elle est fausse : dès qu'il y a communication , il faut bien qu'il y ait continuité ; peu importe que les nerfs soient ascendans ou descendans , peu importe qu'ils se touchent par le côté ou par le bout ; pour que les sensations se communiquent au cerveau, il faut bien qu'il n'y ait point d'interruption dans les organes qui les transmettent ; et s'il y avait solution de continuité , comment la tête jugerait-elle l'impression que le pied aurait reçue ? Mais il fallait dire quelque chose qui eût l'air d'une découverte , comme
28 ATHENEE DE PARIS.
Figaro cherche une phrase qui ait l'air d'une pensée.
w Selon M. Gall , tous les organes de nos affections , de nos penchans et de nos passions se trouvent dans notre crâne, c'est-à-dire, seulement dans la partie supciieure de la boîte osseuse qui renferme notre cei^veau. Mais qui lui a dit qu'ils ne se trouvent que là ? jN' avons-nous pas un plexus nen eux au diaphragme , des faisceaux nerveux en grand nombre dans la moelle ëpinière, et d'autres lacis nerveux répandus dans tout le corps ? Si les nerfs sont les moyens par lesquels nous communiquons avec les objets extérieurs , pourquoi la seule moitié supérieure de notre cerveau seraitelle l'unique réceptacle de nos organes ? Il y a une étrange confusion dans cette théorie du docteur » qui n'a pas distingué les affections de Vâme des opérations de l'esprit. Arrêtons-nous un moment, et développons cette idée , qui suffit pour faire crouler tout l'échafaudage de la crâniologie.
j> Long -temps avant le docteur, on a fait la puérile obsei-^ation que , dans les opérations de l'esprit , l'homme porte machinalement la main à sa tète , et on en conclut que la partie pensante de l'homme est toute entière dans le cerveau; mais jamais on n'a prétendu que ce même cerveau fût le seul siège des affections de l'âme. Dans la méditation , nous sentons que la tête travaille , et nous y portons la main. Scarron voulant faire des vers , nous dit: J'ai gratté, j'ai frotté. , occiput, sinci-
LETTRES CHAMPENOISES. 2g
put; ma foi, rien ne vient bien! Le docteur G ail lui-même a dû se gratter le sinciput pour enfanter heureusement son système. Mais dans les affections de l'âme , dans l'amour, dans la mélancolie , dans la terreur , n'est-ce pas au cœur , à la poitrine , au diaphragme , que nous nous sentons oppresse's ? N'est-ce pas contre son cœur que l'on presse son enfant , son ami , sa maîtresse ? Un amant s'est-il jamais avisé de dire à sa belle : « Je vous aime de toute ma tête ? » Et vous , mon ami , quand vous êtes près de la vôtre , vous prcnd-il envie de vous gratter l'occiput pour lui prouver votre tendresse ? Tous voyez donc bien qu'un mouvement machinal ne prouve nen relativement au siège de l'âme , et que le docteur a maladroitement confondu nos affections et nos passions avec les ope'rations de notre esprit , en logeant le tout dans le couvercle de la même boîte. Je crois pouvoir ajouter ici une observation beaucoup plus juste , et peut-être plus neuve que les de'couvertes du docteur. C'est par les sens que nous avons des îde'es distinctes des objets extérieurs ; car quand on vous prononce les mots pèche ou orange, vous ne vous feriez pas une image de ces fruits , si vos sens n'avaient pas reconnu leur forme , leurs couleurs , leur saveur et leur odeur. Or , des cinq sens que nous posse'dons , il y en a quatre placc's exclusivement dans la tête , et le cinquième est commun à la tête et au reste du corps : il n'est donc pa;s étonnant que notre tête travaille dans la mêditatioft
3o ATHÉNÉE DE PARIS.
et la reflexion , puisque le laboratoire des idées se trouve là ; et n'est-il pas plus raisonnable d'attribuer ce travail à l'occupation des sens renferme's dans la boîte , qu'à l'influence de certaines bosses re'pandues sur le couvercle ? Voilà ce qui explique assez bien la tension que nous e'prouvons au cerveau , dans les opérations de l'esprit. Mais , je le répète , les affections de l'âme peuvent avoir tout autre siège , puisque nous en éprouvons les commotions dans toute autre partie : et quand on me prouverait que l'organe de la circonspection et celui de ia- tbéosophie sont logés dans le crâne , ce ne serait point une raison pour y placer pêlemêle ceux de l'amour physique et de la dispute , ceux du meurtre et de l'amitié.
» Si maintenant nous examinons la nomenclature et la théorie de ces prétendus organes , nous croyons lire le voyage de Cyrano de Bergerac dans la lune , ou celui de Klymius dans le monde souterrain , ou le roman de Lamékis , par le chevalier de Mouy. Dites-moi , mon ami , ce que c'est que l'organe du vol. Le vol existe-t-il dans la nature , où tous les biens sont en commun ? Si ces biens n'avaient pas été partagés ; si les lois religieuses ou civiles ne nous empêchaient pas de saisir tout ce qui nous plaît ; s'il n'y avait aucune honte attachée à l'accomplissement de ce désir , nous aurions donc tous l'organe du vol , car il n'est personne qui ne souhaite ce qui lui con\ient ? Or , comment un organe qui donne des penchans
LETTRES CHAMPENOISES. 3l
irrésistibles et innés , peut-il dépendre des institutions sociales ? Quel était l'organe du vol chez le Spartiate , qui était honoré quand il volait avec adresse, etpuni quand il dérobait maladroitement ? Quel est cet organe chez l'enfant qui prend votre montre et votre bourse , et les jette au premier venu , sans savoir qu'il est voleur dans le premier cas , et libéral dans le second ? La nature attendelle nos traités de morale et notre code cnminel pour modifier les penchans innés qu'elle nous donne ?
» L'organe du meurtre est tout aussi ridicule. Le docteur ne veut sûrement pas parler de l'homicide , car il retrouve l'organe du meurtre chez les animaux féroces qui , dieu merci , ne mangent pas toujours des hommes. Il ne parle donc ici que de l'action de tuer ; or , quiconque se nourrit de chair a nécessairement l'organe du meurtre , depuis le tigre qui dévore un bœuf, jusqu'à la mouche ichneumone qui suce un puceron. L'homme , qui a quatre dents canines , et qui est Carnivore , a donc aussi l'organe du meurtre ; et le docteur pourrait bien prendre pour un assassin un fort honnête campagnard qui ne serait qu'un chasseur déterminé , vous , par exemple , mon ami , qui avez tué plus de lapins en Champagne , que le plus grand brigand n'a tué d'hommes dans la foret des Ardennes. On rencontre toujours la même confusion dans les idées du docteur , et il mêle ici les lois imprescriptibles de la nature avec les lois
arbitraires de rhomme comme il a confondu les affections passives de l'âme avec les opérations actives de l'esprit.
» Que dirai-je à présent de \ organe des voyages, qu'il trouve dans le crâne du capitaine Cook, et dans celui des hirondelles? De l'organe de l'architecture , qui pousse sur la tête du castor comme sur celle de \itruve ou de Palladio ? De l'organe des tons, que les rossignols champenois possèdent tous , tandis que les Garât sont rares parmi les hommes , même à Paris ? En vérité , mon ami , quand j'ai lu tout cela , j'ai cru tenir les Mille et une Nuits ; et si M. Gall avait été près de moi , je lui aurais dit : Docteur , si vous ne donnez pas , faites-nous un de ces beaux contes que vous savez. »
Tel est , mon cher cousin , la substance du discours de M. Bonsens sur le système crâniologique; je vous parlerai , dans une autre lettre , des considérations morales qui découlent de la même doctrine,
V^otre cousin^ Bélier.