‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 31 sur 52 · DU N". I AU N · texte numérisé non relu

DU N". I AU N

Notre devoir est de critiquer , mais il ne nous est pas permis de manquer de politesse. Depuis le i^^ juillet 181 4, je reçois périodiquement l'inap-

pre'ciable cadeau des Annales du Magnétisme , et je n'ai pas encore annonce la découverte de cette mine fe'conde où les bonnes gens peuvent venir puiser à pleines mains des gucrisons, des provisions, des prédictions et des miracles ; j'aipe'ché, je l'avoue ; mais voici mon acte de contrition , et si mon repentir est tardif, au moins il est sincère : vaut mieux lard que jamais.

O ciel ! que dira l'Académie des sciences qui a condamné le magnétisme animal , il y a trentedeux ans ? Que diront les Sociétés de médecine qui ont nié jusqu'à son existence? Que diront les chimistes ^ les anatomistes , les physiologistes , les pathologistes , les naturalistes , les anlhi'opologistes , les ichtyologistes , les tétrapodologistes , les ornithologistes et les entomologistes , quand ils apprendront que le serpent magnétique dont ils croient avoir écrasé la tête , se relève avec fierté , siffle ses ennemis, et s'entortillant autour du ///wm^, devient le serpent sacré d'Esculape, le symbole de la vie et de la santé ? Je tremble surtout pour une société de médecins illustres auxquels je m'intéresse particulièrement. I-es savans qui , sous la forme de Dictionnaire , viennent d'élever un beau monument aux sciences médicales, sont do ^Tais mécréans en magnétisme ; ils l'ont accablé sous le poids de la logique , de la démonstration , de l'é- \idence , et du ridicule plus meurtrier que tout cela . l'un d'eux a décoché une brochure qui a fait plainte contusion à maint somnambule. Ces doc-

leurs n'en sont encore qu'à la lettre F de leur Dictionnaire ; mais tienne la lettre M y je suis certain que l'article Magnétisnie animal sera un vrai libelle. Vains efforts! la science n'est qu'une sotte quand elle parle à la multitude ; les hommes veulent croire et admirer : tout ce qui est occulte et myste'iieux a une e'norme supériorité' sur tout ce qui est raisonnable ; un sens inténeur, qui est je ne sais quoi , et qui se loge je ne sais où , vaut bien mieux qu'un nez , des yeux et des oreilles ; des prévisions et des proplicties frappent bien autrement l'imagination que des signes et des symptômes : une gue'rison miraculeuse est bien plus éclatante qu'une cure opere'e par la rhubarbe ; les noms des Allbert , des Boyer , des Corvisart ,

des Cu\der , des Pinel , etc , sont d'une bien

faible autorité si on les compare aux noms mythologiques de Mesmer et de Deslon : la foule se portera toujours où l'on fait des prodiges , et l'ignorance triomphera dans ce siècle de lumières, comme elle a triomphé dans tous les siècles.

Mais pourquoi les rédacteurs des Annales magnétiques m'ont ils envoyé leurs feuilles avec tant de persévérance? Quels sont mes titres à cette faveur ? Je crains d'avoir deviné. Ces messieurs auront lu dans le Journal des Débats quelques articles où je parlais de médecine et de physiologie ; ils m'auront trouvé suffisamment ignorant pour être enrôlé dans le régiment des somnambules , et ils se seront écriés comme les docteurs

de jMolière : Dlgnus , dignus est intrare in nostro docto corpore. Un motif plus noble s'est peut-être joint à celui-ci. Quoique j'aie toujours parlé avec irrévérence des guérisons magnétiques , des prophéties du somnambulisme et des visions extatiques de mademoiselle Julie , j'ai soutenu qu'il y avait des effets réels dans ce qu'on nomme , improprement sans doute , le magnétisme animal. J'ai \u de ces effets qui n'ont pu être simulés , sur lesquels je n'ai pu me tromper; ils ont commencé à se manifester dans l'opération magnétique , et ils ont cessé à la volonté du magnétiseur. Vainement les savans ont dit que ces effets étaient dus à l'imagination ; je leur demanderai toujours pourquoi cette imagination ne les fait naître que quand on magnétise , et pourquoi ce sommeil , d'une nature si singulière , sunient-il et cesse-t-il avec la pratique du magnétisme ? Les incrédules ne font que reculer la difficulté en alléguant la piâssance de l'imagination, car il importe peu que le magnétisme agisse immédiatement sur les organes , ou qu'il se serve d'un intermédiaire ; il est toujours la première cause des effets , si cet interaiédiaire lui est soumis. Tout ce que nous savons , nous le devons à notre mémoire : mais si l'on ne nous avait rien appris , notre mémoire ne nous dirait rien. Il faut donc que les docteurs anti- magnétiques me démontrent que l'imagination produit absolument les mêmes effets sans le secours du magnétisme, et alors je conWendrai avec eux qu'il

n'y a rien ni dans cette doctrine, ni dans celte pratique.

Rien absolument , car on ne me persuadera jamais que le magnétisme puisse être un moyen curatif , encore moins qu'il soit une panacée, encore moins qu'il donne la faculté de voir à travers les murailles , et qu'il agisse à de grandes distances , comme de Paris à Rome , et même de Paris à Pantin : je laisserai conter, à qui voudra croire, qu'un somnambule lit une lettre avec son dos ou avec son ventre ; qu'un autre dormeur a vu, aune lieue de distance , et sur le sommet d'une montagne , une touffe d'herbe qu'il nomme , dont il pressent les vertus , et dont antérieurement il ne connaissait pas même le nom. Je ne parle point des somnambules qui lisent dans l'avenir , qui prédisent les événemens à la minute , et qui ont annoncé vingt-cinq ans d'avance toutes les phases de la révolution française ; ce sont gens qu'il faut admirer , et avec lesquels on ne discute pas. Ceux qui ajoutent foi à leurs prédictions méritent d'être confiés au docteur Pinel ; son Traité de V Aliénation mentale indique la médecine qui leur convient.

Les apôtres de la doctnne magnétique ont senti depuis long-temps le ridicule dont se couvraient leurs disciples. Le coryphée de la secte a recommandé aux frères magnétiseurs de ne jamais faire d'expériences devant les incrédules. Pour magnétiser , il faut qu'ils croient , et pour les convaincre ,

o4o ANNALES

on ne leur montre rien , ce qui est fort raisonnable. Le même docteur a fait des aveux bien modestes : il confesse que le magne'tisme ne gue'rit pas toutes les maladies , que les somnambules ne sont pas toujours lucides, qu'ils se trompent quelquefois , et qu'il leur échappe de temps en temps de fort jolis mensonges. Un autre professeur de la même e'cole , vient de gourmander les rédacteurs des Annales, pour avoir annoncé fastueusement une cure magnétique et meneilleuse qui malheureusement s'est trouvée fausse ; il fait sentir les dangers de pareilles méprises ; il avoue avec candeur qu'il a été dupe autrefois des mêmes illusions ; il ajoute que le fameux Court de Gébelin est mort immédiatement après avoir attesté publiquement qu'il devait à Mesmer sa parfaite guéri son; oh ! bien parfaite , car un journal du temps annonça le miracle en ces ternies : « L'auteur du Monde primitif, le célèbre Court de Gébelin , rient de mourir , guéri par le magnétisme animal. » Mourir guéri est ce qu'il y a de plus certain en médecine ; c'est le seul cas où l'on n'ait pas à craindre les rechutes et nous connaissons des docteiu's qui n'ont pas besoin d'employer le magnétisme pour opérer de semblables guérisons.

Ces Annales du plus beau des arts et de la découverte la plus utile , m'ayant été particulièrement et très- gratuitement envoyées , je serais bien ingrat si je n'en faisais pas l'éloge ; je les loue donc , et en les recommandant à mes lecteurs , je suis

aussi sincère qu'un somnambule , et aussi infaillible qu'un traitement magnétique. On y trouvera d'abord l'histoire complète du magnétisme animal , de ses essais , de ses malheurs , de sa mort , de sa re'surrection , de ses progrès , de ses prodiges ; on y lira les longues et savantes recherches sur les notions que les anciens ont eues du somnambulisme , ouvrage ve'ritablement curieux ; des articles sur le Démon de Socrate ; d'autres sur les causes du somnambulisme en général ; des préceptes sur la pratique du magnétisme , et des traitemens sans nombre toujours couronnés de succès. Pourquoi faut-il que la critique se mêle à des éloges si bien mérités ? Hélas ! les pères de cette doctrine ne sont point d'accord entre eux : aussitôt que des exDériences concluantes leur ont fait établir un principe , on les voit proclamer un principe contraire et fondé sur des expériences non moins irrécusables. Le grand-maître de l'Ordre avait défendu de faire des miracles pour amuser les curieux et convaincre les incrédules , et les Annales m'apprennent que les curieux , les oisifs et les profanes , sont tous les jours témoins des prodiges les plus étonnans. Un docteur avait dit : Croyez sans rien voir ; un autre docteur dit : Faites voir, et ne raisonnez pas. La seconde partie de ce dernier précepte a été fidèlement observée par les magnétiseurs.

On m'avait appris dans quinze ouringt volumes qu'il ne fallait jamais entretenir un somnambule de choses étrangères à sa santé, et cependant les

35o ANNALES

Annales me montrent une somnambule qu'on interroge sur le fluide universel, sur la physiologie, sur la pierre philosophale , qui repond pertinemment à toutes les questions , et nous enseigne que le fluide magnétique traverse avec force l'or, le fer et l'acier, plus dilficilemeiit la soie et l'argent , et forme une auréole autour du cuivre. Les plus illustres magnétiseurs avaient affirmé qu'il fallait être dans un état pathologique , c'est-à-dire , avoir une maladie quelconque , pour être sensible au magnétisme ; et voilà un M. Birot, qui , d'un tour de main , détruit ce principe fondamental. Il met d'abord en somnambulisme une dame un peu indisposée ; survient une demoiselle de la santé la plus florissante : M. Birot braque ses doigts , et au m.êmc instant la demoiselle ferme l'œil et s'endort. Une autre demoiselle se présente , la voilà dans les bras de Morphée. Deux autres demoiselles arrivent sur le champ de bataille , et le temble M. Birot les réunit aux trois dormeuses. J'espère que ce M. Birot sera consigné aux portes de l'Académie et à celles des spectacles ; un pareil endormeur pourrait jouer de fort mauvais tours aux quarante et aux auteurs dramatiques. ^ oici une deraière observation sur l'instabilité des principes magnétiques : mais , cette fois , la nature a fait une heureuse révolution dans l'âme des somnambules. Autrefois les pères et les frères étaient tant soit peu philosophes ; il y avait beaucoup de matière dans leur psychologie, et l'âme universelle dePytha-

gore était le non plus ultra de leur me'taphysiquei Aujourd'hui , ils sont d'une orthodoxie édifiante ; c'est dans la Bible, dans l'Evangile, dans les Pères de l'Eglise qu'ils vont chercher des autorités pour leur doctrine ; et partout où il est question de la main de Dieu ou du doigt de Dieu , ils nous présentent ces passages comme des preuves de l'origine sacrée du magnétisme.

Malheureusement , les variations de ces messieurs ne sont pas toujours aussi heureuses ; il en est d'autres que l'on nommerait très-justement des contradictions formelles , et qui pourraient faire placer le magnétisme animal dans le Dictionnaire des Girouettes ; mais j'aime mieux m' occuper de ses hauts faits et de sa gloire.

Voici une recette contre le mal de tête , que je devrais nommer céphalalgie ; car il est démontré depuis quelque temps que l'on ne peut guérir une maladie si on ne lui donne pas un nom grec. Si donc vous éprouvez une céphalalgie , procurezvous un pot de réséda , magnétisez-le avec une femie volonté de vous guérir, intention qui ne vous manquera jamais , et chaque fois que vous flairerez cette touffe odorante , votre mal de tête se dissipera comme par enchantement. L'efficacité de cette -recette est attestée par les Annales , et je l'adresse aux jolies femmes qui n'ont pas toujours un magnétiseur à leurs ordres : un pot de réséda vaut un IVIesmer , et guérit tout aussi bien.

Je vais raconter l'histoire merveilleuse de made-

moiselle Sophie , fcmnie-de-chambfe , âgée de dixneuf ans , somnambule Irès-lucide et très-savante. De graves censeurs m'accuseront peut-être de multiplier les articles sur le magnétisme. Je leur répondrai qu'il n'y a rien de puéril à combattre la superstition, l'erreur ou le charlatanisme, quand ils obtiennent des succès et quand ils menacent de faire dogme. Une fausse direction donnée à la croyance des hommes n'est jamais sans importance. Toute dé^^ation des principes , en métaphysique et en psychologie , peut devenir dangereuse, si l'on n'arrête le faux guide qui s'égare lui-même, ou qui veut nous égarer. Vainement on m'objectera qu'une doctrine décriée ne mérite point qu'on prenne, contre ses dangers, des précautions bien sérieuses. On serait efirayé si l'on connaissait le nombre des hommes qui exercent le magnétisme , et le nombre infiniment plus grand des honnnes et des femmes qui s'y livrent avec confiance. La bibliothèque magnétique forme aujourd'hui un énoraie amas de volumes ; et si l'on sentait la gravité des conséquences que l'on peut tirer des faits attestés , des principes répandus , des théories exposées dans ces é( rits , on me pardonnerait de revenir souvent sur ce sujet , et l'on conviendi'ait qu'il n'est pas inutile d'attaquer, au moins par le ridicule , ces pratiques moins innocentes qu'on ne pense. Dans presque toutes les classes de la société , le magnétisme compte des adeptes , des entliousiastes , des fanatiques. Des hommes distin-

gués par leur naissance , leur probité' , leur esprit , et même leur instruction , professent , exercent , et font des livres pour propager cette doctrine. Une foule de malades , trompe's par l'annonce de fausses gue'risons , se livrent aveuglément à la manipulation magnétique , négligent les secours de la médecine , et , après avoir dit cent fois qu'ils se portent mieux, ils meurent guéris par le magnétisme, comme a fait Court de Gébelin. L'un des plus sages et des plus honnêtes magnétiseurs a cru présenter un argument irrésistible en faveur de la médecine magnétique , quand il a dit que , parmi les véritables médecins , il y avait aussi des ignorans , et que la Faculté ne guérissait pas toujours. Plaisante logique ! parce que les médecins ne sont pas tous également instruits , également habiles , j'irai me confier à des gens qui ne savent rien du tout ; parce que les docteurs les plus savans peuvent cependant me laisser mourir, je dois appeler à mon secours des hommes qui n'ont fait aucune étude ! Cela ne mérite pas de réfutation. Du côté des mœurs, je l'avoue, le magnétisme est singulièrement épuré. Celui que prescrit M. Deleuze , par exemple , est toul-à-fait irréprochable ; mais ce grand-maître de l'Ordre magnétique peut-il répondre de tous ses chevaliers ? S'il est vrai , comme on le prétend aujourd'hui , que la différence des sexes n'ait plus aucune influence sur les prétendus phénomènes , je demanderai pourquoi , sur dix somnambules, il y en neuf qui sont de jeunes

personnes de dix-huit à dix-neuf ansP Cet âge heureux , qui est celui des prodiges , me ramène enfin à mademoiselle Sophie , dont ce préambule m'a un peu trop éloigné.

Mademoiselle Sophie avait reçu une forle contusion au bras gauche , et le portait en écharpe au mois de février i8i4- Magnétisée par une demoiselle qui faisait son coup d'essai , elle tombe en crise en six minutes : grande susceptibilité dans mademoiselle Sophie , ou grandes dispositions dans la demoiselle qui magnétisait pour la première fois! Dans cette première séance , la jeune somnambule voit qu'elle a des nerfs dérangés qui V empêchent de remuer les doigts. Ici se présente une question difficile à résoudre. Sophie a-t-elle voulu dire que ses nerfs ne transmettaient plus sa volonté aux muscles et aux tendons , ou bien a-t-elle pris ses tendons pour des nerfs ? Dans le premier cas, j'admire la sagacité physiologique de la femme-dechambre ; dans le second , je l'excuse ; car si le divin Hippocrate lui-même a confondu les nerfs avec les tendons , je ne dois pas exiger que mademoiselle Sophie soit meilleure anatomiste. Un air d'effroi se fait remarquer sur le visage de la somnambule ; on l'interroge , elle répond : J'ai la poitiine pleine de sang, et j'ai, auprès du cœur, une boule plus grosse que le poing. Deux jours après , elle revoit sa boule , et se plaint d'un grand mal à' estomac : tout à l'heure il était question de la poitrine , mais l'erreur est naturelle : les femmes-de-charabre con-

DU MAGNETISME ANIMAL. n!))

fondent ordinairement la poitrine avec l'estomac , et il y a des magnétiseurs qui n'en savent pas davantage. Nouvelle crise , nouvelle de'couverte. La malade se prescrit une saignée faite par M. jBoyer, puis elle va faire toucher son bras par le gendre de T^aldajou. On voit que le magnétisme est un grand niveleur , et qu'il sait rapprocher les distances : certes , on ne s'attendait guère à voir les noms de Boyer et de Yaldajou figurer dans le même traitement.

Une autre inspection faite par la vue inteneure , découvre à mademoiselle Sophie que sa poitrine est pleine de sang caillé ; sa boule en est telleineni encombrée quelle ne peut plus la voir. J'avoue mon ignorance sur ce passage : les somnambules ont la faculté de voir l'intérieur de leur corps , et d'y découvrir les plus petites ramifications des vaisseaux : or, il faut pour cela que leur vue intérieure perce les tégumens , les muscles , les viscères et ce lacis d'innombrables artères et artérioles , veines et veinules toutes pleines de sang ; comment donc une couche de sang a-t-elle empêché mademoiselle Sophie de voir sa boule ? Certes , voilà une grande et importante difficulté !

Jusqu'ici nous n'avons vu qu'une physiologie de somnambule ; voici maintenant les prévisions. Mademoiselle Sophie s'est prescrit une saignée au pied pour lundi , à neuf heures du matin , et elle veut encore M. Boyer ; mais bientôt elle s'écrie : Non, il ne le pourra pas; on viendra le chercher

pour une dame qui demeure rue des Saints-Pères; il ne faut pas compter sur lui. A cette précision je joindrai une prédiction plus étonnante encore : mademoiselle Sophie devait se mettre en voyage pour aller à Moulins ; on lui objecte l'état de troubles dans lequel se trouvait la France à cette époque ; elle répond , avec le calme de l'assurance : Les alliés entreront à Pans , mais ils n 'y feront pas de mal. Il ne faut pas prendre la route de Fontainebleau, mais celle d'Orléans : sur celle-là, nous pouvons voyager avec sécurité. Hélas ! pourquoi mademoiselle Sophie , qui lit si bien dans l'avenir , ne nous a-t-elle pas averti du retour de l'île d'Elbe ? Cela est bien méchant de sa part : mais revenons à sa boule.

Elle était toujours aussi grosse ; le magnétisme devait la faire tomber ; mais il faut , dit-elle , me magnétiser en ligne courbe , car si la boule touche le cœur , je mourrai subitement. On lui objecte qu'en dirigeant le magnétisme du côté droit , la boule ne touchera pas le cœur : mais elle répond : Si vous forciez cette boule à tomber du côté droit,

ELLE GLLSSER AIT SUR LE DIAPHRAGME , et elle m V-

toufferaiî. Il faut absolument qu elle tombe à gauche, environ six pouces au-dessous du cœur. Je n'admire pas ici le mot diaphragme prononcé par une fille de dix-neuf ans : on sait que les femmesde-chambre de Paris connaissent parfaitement le corps humain ; mais je suis émei-^eillé de la justesse de l'observation : mademoiselle Sophie a vu

tout de suite que ce large muscle nommé diaphragme , qui sépare les cavités thorachique et abdominale est plus élevé à droite qu'à gauche , et que la boule glisserait infailliblement sur ce plan incliné. Je ne suis pas aussi content de la position qu'elle donne au cœur : elle le place tout-à-fait à la gauche , tandis qu'il est directement au milieu de la poitrine ; mais comme la pointe de ce noble muscle est tant soit peu inclinée vers la gauche , et comme toutes les femmes-de-chambre appellent le côté gauche le côté du cœin\ je sais gré à mademoiselle Sophie d'avoir respecté les préjugés vulgaires sur ce point d'anatomie.

Mais un nouveau personnage entre en scène , et c'est, à lui que nous devrons le dénouement de cette comédie pathologique. M. Duchier, le magnétiseur en chef, le nosographe et biographe de mademoiselle Sophie, s'empare du traitement et fait des miracles. La demoiselle qui a magnétisé la première , s'approche de la somnambule , et ii s'établit entre elles un petit dialogue : « Comment vous trouvez-vous? — Pas bien; vous n'êtes pas assez forte pour me magnétiser. — Gomment cela se peut-il? Ne m'avez-vous pas dit que vous éprouviez le même bien que ce fût M. Duchier ou moi qui vous magnétisât ? — Oui , vous étiez assez forte alors ; mais depuis que M. Duchier me magnétise , j'ai acquis une force supérieure à la vôtre. — Puisqu'il est plus fort que moi , vous deviez éprouver une différence ; et cependant vous disiez que c'était

la même chose. — Je craignais de vous faire de la peine. — Je ne pourrai donc plus vous magnétiser? — Non ; et pour l'avoir lait aujourd'hui , je serai si faible , que je ne pourrai marcher de deux jours ; mais M. Duchier rétablira mes forces. » Je rapporte cette petite scène pour démontrer qu'il n'y a rien de magique ni de diabolique dans le magnétisme , et que tout y est fort naturel. Mademoiselle Sophie aime mieux un homme qu'une femme ; les professeurs ont une prédilection pour les filles de dix-huit k dix-neuf ans: je ne vois rien là que de très-simple et de très- raisonnable.

La supériorité de M. Duchier étant bien constatée , l'aimable Sophie ne perd jamais l'occasion de lui dire des choses aimables : Il faut que M. Duchier ne nie quitte pas un moment Si ma boule

est tombée une demi- heure plus tôt que je ne V avais prédit, je le dois au puissant secouis de M. Duchier ; quatre jours plus tard, elle aurait eu huit pouces de longueur et six de largeur. On lui demande ensuite pourquoi elle entend toujours M. Duchier partout où il se trouve : Le puissant secours qu'il m'a porté fait que je serai toujours en. rapport avec lui. Oui , fiez-vous donc aux promesses des jeunes filles ! Quoi ! il est des infidèles même parmi les somnambules ! M. Ducliier revient à Paris au mois de novembre , et il trompe Sophie entre les mains d'un autre magnétiseur. Cette fille guérie était dans un état pitoyable, et l'on tremblait pour SCS jours , mais M. Duchier est généreux ; il

DU MAGNETISME AN1?.1AL SSg

la ressaisit , la magnétise jusqu'au mois d'août i8i5, et il nous assure qu'elle est aujourd'hui grasse et fraîche , et qu'elle jouit d'une parfaite santé'.

Le talent de M. Duchier ne se borne pas à faire tomber les boules des jeunes filles , il sait aussi re'tablir chez elles les se'crétions et les excre'tions de tout genre , les guérir de la constipation, chasser leurs vents , et leur donner la fièvre pour exciter une crise salutaire. M. Duchier renferaie en lui toute la médecine : entre ses mains, le magnétisme devient tour à tour alexitère et débilitant , astringent cl laxatif, excitant et antispasmodique , béchique et cordial ; il est à la fois diaphorétique , hépatique , splénique , fébrifère , fébrifuge ; purgatif , carminatif et emménagogue : ces trois dernières vertus sont celles que possède surtout M. Duchier ; mais la délicatesse de mes lecteurs m'interdit toute démonstration sur ce point , et quoiqu'ils sachent très-bien ce qui se passe dans la chambre d'un malade , quoiqu'ils aient vu jouer le Légataire universel et le Malade imaginaire , quoique le mot, dans ce cas, n'ait pas les inconvéniens de la chose , je n'ose entrer dans des détails qui cependant feraient mieux sentir le mérite de M. Duchier. Il faut donc que l'on me croie sûr parole, ou que l'on recoure au 32'' numéro des Annales magnétiques.

Et voilà l'une des mille cures merveilleuses attestées par les plus habiles magnétiseurs ! Et c'est dans le dix-neuvième siècle que l'on proclame de

36o ENTRETIENS

pareils prodiges ! Certes c'était bien la peine de faire , pendant vingt-cinq ans , un cours de philosophie pratique, d'élever des temples à la Raison, de détrôner l'Eternel , et de chasser les saints de leurs temples, pour leur substituer la métaphysique du somnambulisme et les miracles de M. Duchier 1

Page 1