‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 32 sur 52 · SOMMEIL MAGNÉTIQUE DU SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

SOMMEIL MAGNÉTIQUE DU SOMNAMBULISME

DÉVOILANT CETTE bOUBLE DOCTRI>E, ET POUVANT SERVIR A EN PORTER UN JUGEMENT RAISONNÉ.

Un eiidomieur en chef, un hiérophante du temple de Morphée , vient de publier de nouvelles preuves et de nouveaux principes de la doctrine rnagnético-somnambulique. Ce docteur consilio rnanuque nous cache mystérieusement son nom ; et pour être plus sûr , sans doute , de rester inconnu , il nous apprend qu'il demeure rue Royale, n" i3 , place de Louis XY , et qu'il est auteur de deux autres ouvrages également soporifiques (ma-

gnetiquement parlant), dont l'un n'a pu obtenir des médians journalistes qu'une simple annonce mercantile, tandis que l'autre n'a pas même été annoncé. Il faut que justice se fasse : je vais réparer les torts de mes confrères ; et , comme le Journal des Débats ne fait pas d'annonces mercantiles , je vais consacrer aux Entretiens sur le Magne'tisme animal, un grand nombre de lignes gratuitement.

Ce professeur anonyme a beaucoup de somnambules à ses ordres, et ce sont toujours des femmes, conformément à l'usage des magnétiseurs , comme ce seront toujours des hommes quand les femmes magnétiseront. Toutes ces femmes sont jeunes , car le savant de la rue Pioyale paraît avoir réformé une somnambule qui comptait quarante ans , et chez qui l'énergie magnétique était presque éteinte. Ce dédain des huit lustres est injuste et incivil ; incivil , parce que bien des femmes , sans être jeunes , méritent encore les politesses du magnétisme ; injuste , parce qu'il n'y a point de femmes de quarante ans. Cherchez , interrogez , vous en trouverez beaucoup qui auront trente ans passés , puis soixante ; mais cinquante , rarement ; et quarante , jamais, tl y a donc là un peu de calomnie , et je soupçonne , au contraire, que c'est la somnambule de trente ans passés qui a reformé le magnétiseur.

Quoi qu'il en soit , de toutes les somnambules du Monsieur, la préférée , la plus clainoyante , la

plus accessible au fluide magne'lique , la favorite enfin , est une demoiselle qui a eu la gale , et qui demeure près du Théâtre-Français. Il n'y a rien dans ce choix que de ibrt raisonnable. Un proverbe dit : Qui a la gale la gratte , et le magnétisme est une espèce de fiiction ; ainsi , le maître et l'e'colière qui se sont mis en rapport , tant pour la gale que pour le magnc'tisme , n'ont plus besoin de s'approcher l'un de l'autre pour se communiquer leurs sensations et \ç^nv pjiiri go ; ils se magnétisent par la fenêtre , et il ne faut que deux minutes dixhuit secondes au fluide du Monsieur pour aller de la rue Pvoyale à la rue de Richelieu , tandis qu'il faut le double de ce temps au fluide de la demoiselle pour franchir le même espace en sens contraire. Le savant nous donne la raison de cette différence : c'est parce que les facultés magnétiques de la femme sont de moitié plus faibles que celles de l'homme. Mais c'est ici que mon professeur commet une grande indiscrétion, car si la femme a moins d'énergie , elle est moins propre aux expériences ; pourquoi donc , messieurs les magnétiseurs , vous adressez-vous toujours aux dames, et surtout aux demoiselles de dix-huit ans , comme ce baron de Strombeck à qui nous devons l'histoire magnétique et somnambulique de mademoiselle Julie?

Voici une question plus ardue. Notre Monsieur du n" i3 , en magnétisant par la fenêtre, conçut une inquiétude : si , par hasard , se disait-il , les

maisons qui séparent la rue Royale du The'âtre- Français recelaient quelques somnambules affamées de fluide , ne pourraient-elles pas attirer le mien , et l'empêcher d'arriver à sa destination ? Aussitôt mon homme se miet en voyage , il arrive chez la belle galeuse , la magne'tise , et , au bout d'un quart-d'heure , elle lui dit : Je dors. Pour des profanes comme nous , je dors signifierait je ne dors pas ; mais , chez les adeptes , ces mots indiquent un coma , un carus , un sommeil de plomb , selon la fantaisie du magnétiseur. Or , quand la demoiselle fut endormie , le Monsieur lui fit sa question. Elle répondit que si le fluide rencontrait dans son chemin , à une fenêtre élevée , une personne déjà mise en somnambulisme ; si surtout cette personne était d'une très-grande susceptibilité magnétique , elle pourrait attirer le fluide , et la demoiselle n'en recevrait aucune sensation. Cette réponse de la sibylle m'a fait penser que tous ces fluides qui voyagent dans les rues de Paiis peuvent quelquefois se rencontrer , et qu'alors le plus fort doit l'aire tomber l'autre ; ainsi lorsque , le soir , nous recevons quelquefois d'une fenêtre certaine lotion qui excite notre colère , ce n'est peut-être que du fluide magnétique ; et si Don Japhet d'Arménie avait connu la voisine du Théâtre-Français, il n aurait pas vomi tant d imprécations contre une pauvre fille qui magnétisait par la croisée.

Voici une autre question que je transcris littéralement avec sa réponse ; mais il faut d'abord ap-

prendre au lecteur que notre somnambule privilégiée avait fait successivement deux chutes , et chaque fois pour être uionte'c sur des meubles , dans l'intention d ailraper une punaise. Que le magnétisme est charitable ! la gale et les punaises ne le rebutent point. C'est en voulant guéiir la pauvre demoiselle de ses contusions que le Monsieur de la rue Royale l'a mise en somnambulisme, et lui a fait la question suivante : « Si j'étais à cent lieues de vous , et que je connusse , par l'odorat, au moyen de mon fluide , que vous êtes malade , pourrais - je vous soulager en vous magnétisant , comme si vous étiez près de moi ? — Si vous me magnétisiez , vous m'endormiriez , et je verrais ce qu'il me faudrait , mais vous ne pourriez pas me soulager la partie malade. » Eh quoi ! à cent lieues de distance on ne peut plus soulager le^ parties malades, et cependant on peut encore endormir! J'ai cru qu'il n'y avait que les auteurs qui pussent endormir de si loin.

Il est temps de fîiire connaître à mes lecteurs le talisman qui opère tous ces prodiges. C'est un anneau d'or magnétisé, et le professeur nous apprend qu'une pièce d'or a la même vertu qu'un anneau. Il préfère l'or, dit-il , parce que c'est le métal le plus pur , et , cette lois au moins , le professeur a fait preuve de goût. Il ajoute qu'avec ses pièces d'or magnétisées on ferait accourir chez soi une foule de somnambules. Oh ! je le crois sur parole , et même le magnétisme est superflu , le métal suf-

firait. Or , avec ces pièces ou ces anneaux on peut, faire de Teau magne'tise'e , et avec cette eau, imprégnée de fluide ëtliëré universel , on peut opérer une re'volution... Comment une révolution? Oui, messieurs , une re'volution politique et ge'ne'rale , comme je vais vous le prouver ; mais il faut que je reprenne les choses d'un peu plus haut.

A chaque réapparition du magne'tisme on s'apercevait toujours qu'il avait fait de nouveaux progrès. Mesmer ne l'avait d'ahord présente' que comme un remède à tous les maux , et c'e'tait un remède en effet ; car, à chaque de'cès d'un personnage conside'rable , on apprenait que le défunt était mort , guéri de sa goutte , de sa phthisie , de son hydrothorax ou de son catarrhe. A la seconde résurrection , le somnambulisme devint l'auxiliaire du magnétisme , et lui fit faire des miracles : on magnétisait une jeune fille , malade par défaut ou par excès de santé ; elle tombait en somnambu lisme , et dans cet état , elle voyait à travers les murailles , à des distances immenses ; elle voyait aussi l'intérieur des corps le plus compacte , et les innombrables détails de l'organisation humaine. Alors on lui présentait un autre malade , et on lui démandait quelle était la nature et la cause de l'affection dont ce malade se plaignait. La somnambule ayant les yeux bien fermés pour y mieux voir, regardait attentivement les muscles , les nerfs, les vaisseaux , les intestins, les viscères du malade , et disait : c'est le sang , ou la bile, ou la lymphe ,

OU le poumon, ou le diaphragme , ouïe paiicre'a*;,

ouïe duodénum, ou l'iléon, etc , qui pèche

dans ce sujet. Et que les mots ne nous étonnent point; dès que l'on tombe en somnambulisme, on sait tout-à-coup la chimie , la physique , Tanatomie , la physiologie , la médecine et le latin. Je dis h latin seulement , et non pas toutes les langues , car je me sou\iens qu'une paysanne somnambule , qui dissertait fort bien sur le canal qui conduit la bile dans le duodénum , ne put jamais nommer le cholédoque , ce qui prouve que le magnétisme est un enseignement mutuel pour le latin , mais non pas pour le grec.

Dans cette seconde période , on ^^t encore de véntables médecins professer la doctrine du somnambulisme , et chacun de ces docteurs avait sa somnambule attitrée ; il la consultait et exécutait religieusement ses ordonnances. C'était un assez beau phénomène que de voir les malades guérir les médecins ; et ils les guérissaient en effet comme certains médecins guérissent leurs malades.

La troisième réapparition du magnétisme fut marquée par une grande simplification dans la pratique. On n'eut plus besoin de manipuler, de palper, remuer les mains, et faire des tours de passepasse, pour porter le fluide magnétique dans l'économie animale. La volonté suffisait , la volonté faisait dormir, elle éveillait , elle faisait marcher , manger , boire , danser même si cela était nécessaire. C'est pendant cette période qu'on eut l'heu-

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reusc idée de magnétiser un pot de rëse'da, et il suffisait d'en respirer l'odeur pour se guérir de son rhume , de sa migraine ou de sa fièvre.

Que nous restera-t-il donc pour la quatrième résurrection ? Le plus e'tonnant de tous les prodiges , celui qui nous annonce une révolution générale ; écoutez : le docteur de la rue Royale était chez 1 ui à neuf heures et deinie du soir , le mercredi 9 septembre 1822 ; lecteur, ne perdez jamais le souvenir de cette époque. // sentit sous son nez des bouffées d^ odeur de vulnéraire. Sur-le-champ, il parcourt toute la maison pour s'informer de l'accident qui avait nécessité l'emploi de cette drogue. Mais tout le monde se portait bien , et dans toute la maison , il n'y avait que le nez magnétique qui eût reçu les émanations du vulnéraire. Alors il lui vint en idée que ce pourrait bien être la Dulcinée delarue de Richelieu qui aurait fait quelque sottise , réclamant le secours de la piloselle , de la pulmonaire , de la grande consoude , de la verge d'or , de la bugle , de la véronique , de la sanicle , de la pervenche , du géranium , de l'aigremoine, de l'orpin, du mille-pertuis , de la vsclarée , du dictame , de la scabieuse , de l'aristoloche , de la gentiane , ou du faltranck de Suisse , car le mot vulnéraire veut dire tout cela et bien d'autres choses encore ; et j'espère que le docteur voudra bien me pardonner d'avoir suppléé au laconisme du mot vulnéraire. Quoi qu'il en soit, il avait senti toutes ces odeurs, et il courut chez la demoiselle. Elle voulut nier la

faute ; mais, au premier coup de main, elle tombe sous le joug du somnam^bulisme , et avoue son e'tourderie et sa chute. C'est ici que les jolis insectes dont j'ai parle' avaient joué leur rôle. La somnambule déclare ensuite qu'elle s'était composé du vulnéraire en magnétisant de l'eau pure , et qu'elle s'en était bassinée ses contusions.

Le magnétisme peut donc faire du vulnéraire sans employer une seule plante ? Oui , sans doute , est c'est là qu'est le miracle, ^otre docteur a fait avec de l'eau pure toutes les substances que renferme la matière médicale. Faut -il de l'eau de Cologne ? Il met son doigt dans un verre d'eau , et lui dit : Sois eau de Cologne ; faut-il de l'éther ? sois éther; manne, casse , rhubarbe ? l'eau se transfonne en ces trois purgatifs , séparés ou réunis. Mais que dis- je ? l'eau est inutile ; la seule magnétisation produit toutes les substances salutaires avec leurs vertus et leur odeur. Aussi , notre Monsieur âvoue-t-il que les somnambules lui trouvent une odeur de pharmacie ambulante. Un jour, par exemple , que la demoiselle se plaignait d'une congestion de sang à la tète , le docteur se hâte de lui magnétiser les pieds, et à l'instant, elle s'écrie qu'elle y sent de la moutarde ; c'était en effet de la moutarde , mais non pas après dîner , car la seule intention du magnétiseur avait produit un sinapisme , et par une heureuse métastase ou par dérivation ou par révulsion ,' le sang cessa de menacer une tête si chère, et reprit son cours habituel.

Voilà donc le magnétisme qui, rival du créateur, peut, sans matière, produire toutes les substances et faire tout de rien ! Sent-on bien l'importance de cette de'couverte ? Si le Monsieur de la rue Royale se met en tète de tout bouleverser en France , il en est le maître. Dans cette crise inquiétante , le gouvernement restera -t- il tranquille comme un dormeur magnétique? Songez donc que notre homme peut changer l'eau en vin ; il le dit, il en iest si sûr, qu'il s'écrie (page 244) " que les joyeux eilfans de Bacchus , que les aimables disciples d'Anacréon varient levirs chants pour célébrer les divines métamorphoses de l'eau.... Par le magnétisme de l'eau , l'homme peut se procurer la liqueur conservatrice de ses forces.... , etc. » Si cet homme qui fait du vin , du vulnéraire , des gouttes d'Hoffman avec de l'eau, et de la moutarde avec rien , s'avisait de faire des libéraux qui eussent le don de nous endormir , que deviendrionsnous ? Certes , je ne demande pas qu'on lui ôte un seul cheveu de la tête , mais c'est un homme qu'il faut surveiller ; et , si j'avais pu dire tout ce qu'il fait avec son magnétisme , on sentirait l'utilité de mon conseil. Comme , par exemple , quand il s'est trouvé dans la plus profonde obscurité avec une dame et son mari , il fit paraître des aigrettes lumineuses que la femme vit très-bien , et que le mari ne vit pas ; puis il nous dit naïvement qu'il était en rapport magnétique avec la dame , et qu'elle n'était pas en rapport avec son mari.

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J'ai cru devoir effrayer le lecteur afin qu'il prît ses précautions contre le magnétisme , et qu'il empêchât sa femme de se mettre en rapport avec d'autres qu'avec lui. Maintenant je vais le rassurer, non pas complètement , mais autant qu'il m'est possible.

Notre docteur affirme qu'avec le magnétisme on peut faire tout ce qu'on veut , et cependant lorsque son odalisque a eu besoin d'une infusion d'herbe à chat{[à cataire) on s'est seni re'ellement de l'herbe à chat de l'herboriste ; il dit ensuite que, pour se prcsener de la contagion quand il magnétise un sujet infecte de quelque virus ou pso-

rique ou herpétique, etc , il porte sur lui du

vinaigre des quatre voleurs , et dans la bouche une pastille de menthe poivre'e ; dans une occasion enfin oii il a voulu purger sa malade , il lui a ordonné de véritables fleurs de pêcher et des follicules de séné , avec de vrai sirop de chicorée. Or , il n'aurait pas fait acheter tout cela si une seule parole , si un seul geste magnétique avait pu le produire. Le magnétisme qui crée la moutarde , et le vulnéraire et le vin , ne peut donc pas créer l'herbe à chat , la menthe poivrée et le ^^naigre des quatre voleurs ? Espérons donc que ce grand sorcier ne pourra pas créer des armées et des canons , comme cette fée qui donna à un beau prince une petite boîte d'où il sortait à volonté des bataillons et des escadrons , armés de grands sabres de fin acier de Damas.

Je n'ai plus qu'un reproche à faire à l'auteur des Entretiens : il nous accuse de superstition parce que nous ne croyons pas très-fermement à ses miracles ; j'avoue que V incrédulité superstitieuse est une expression fort remarquable , mais l'anecdote par laquelle je vais en finir a^ ec mon savant , lui prouvera que cette expression n'est pas nouvelle.

Je me trouvai , il y a plus de trente ans , dans une société où un médecin de Paris faisait l'éloge du magnétisme et du docteur Deslon, l'aide-de-camp de Mesmer. Parmi les auditeurs on remarquait une jeune p^o^^nciale, fort jolie, point sotte, et désirant beaucoup savoir ce que c'était que ce magnétisme qui faisait tant de bruit , même dans sa province. Le docteur offrit de donner la première leçon à la belle curieuse , et il fut pris au mot. Il lui imposa d'abord les deux mains sur le sommet de la tête , puis les descendit sur les épaules ; ensuite il appliqua la droite sur le dos et la gauche sur la poitrine. La demoiselle frémit. C'est ainsi qu'il faut commencer, dit le docteur. Commencer! s'écria la demoiselle , avec un accent qui annonçait de l'inquiétude pour la fm. Le magnétiseur glissa ensuite sa main le long du sternum , s'arrêta un moment à la partie qui correspond au bord antérieur du diaphragme ; puis tout- à-coup il l'appliqua fortement sur l'épigastre. La demoiselle s'apcrcevant que le magnétisme aspire toujours à descendre , se leva brusquement et dit: «Monsieur le docteur, on dit dans mon pays : Jeu de maiiis , jeu de vilain. "

L'Hippocrate se tourna vers nous, et d'un sounrc un peu forcé , il murmura tout bas : « Comme on est superstitieux en province! » Quelqu'un lui répondit , et Je le réponds moi-même au docteur de la rue Pioyale : « \ous aimeriez mieux un esprit fort qui croirait à tout. »

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