RESSUSCITE PAR L ACADEMIE DE MEDECINE
Les médecins avaient tué le magnétisme ani- Tnal , les médecins le ressuscitent ; il n'y a rien à dire à cela : c'est une nouvelle preuve de la mobilité de la science médicale , qui change de doctrine comme nos jolies femmes changent de mode , qui prêche tantôt le dogme et tantôt l'expérience , qui passe du solidisme à l'humorisme , derient tour à tour empirique , dogmatique , méthodiste , éclectique , expectante , naturiste , mécanique , hydraulique , chimiste , matérialiste , animiste et pneumatique , et cependant ne se trompe jamais , et dans toutes ces variations nous commande toujours le respect et la confiance , et qui , après avoir condamné le magnétisme animal comme une ciiimère, le déclare aujourd'hui très-digne d'être pris en grande considération. On ne manquera pas de dire
DTT MAGNÉTISME ANIMAL. ^'j3
que c'est le progrès des lumières. Oui, sans doute, les derniers ont toujours raison ; et l'Acade'mie de médecine de 1826 est bien autre chose que la Faculté et la Socie'té royale de médecine de 1 784. Notez surtout qu'aujourd'hui l'Académie de médecine jugera seule , tandis que les pauvres médecins de 1784 avaient associé à leur travail de pauvres savans , tels que les Franklin , les Bailly , les Lavoisier , les La Place , etc. Ainsi , nous sommes bien sûrs que l'Académie ne se trompera point , et le magnétisme très-animal sortira de son tombeau , répandra sur nous ses pavots salutaires ; Paris sera peuplé de somnambules qui , les yeux fermés, verront à travers les murs et les montagnes, qui nous apprendront ce qui se passe dans les planètes et dans les étoiles , et nous prescriront des remèdes infaillibles ; nous serons tous heureux, au moins en rêves , et les badauds chanteront en chorus .
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
Il n'était pas difficile de prévoir cette réapparition ; les jongleurs de toute espèce s'entendent à merveille ; ils ont leur argot, et quand l'un crie , tous les autres répondent. Quand on a vu reparaître une légion de tartufes , on devait bien imaginer que tous les enchanteurs , les négromans et les baladins mystiques viendraient prendre leur part à la curée de la sottise. Si une odieuse corporation , condamnée par tous les rois chrétiens ^
Syi D^' MAGNÉTISME ANIMAL.
parles cours de justice et par le Saint-Père, se rcmoutre avec audace et signale déjà son retour en dépouillant les familles , faut-il s'e'tonner de voir accueillir une autre société , qui , du moins , n'a été condamnée que par le bon sens ? Oh ! certes , les endormeurs magnétiques sont infiniment préférables aux endoraieurs de Mont-Rouge : les pi-emiers n'escroquent pas des testamens , ils ne menacent ni la \\e , ni l'indépendance des rois , et ils bornent leur ambition à serrer les pouces, à palper les épaules , les bras, les genoux et l'épigastre des jeunes et jolies femmes. Ces derniers mots sont officiels.
Il est assez remarquable que ces deux espèces d'endormeurs se remontrent à la fois sur l'horizon ; mais c'est un effet de ce périodisme qui ramène les mêmes sottises trois ou quatre fois par siècle , et toujours avec un nouveau cortège de miracles. Quand on s'entretenait à Paris du comte de Saint- Germain , qui se disait âgé de plus de quatre cents ans , et renouvelait l'histoire d'Aristée de Proconèse , rapportée par Hérodote , la secte des martinistes et des illuminés faisait de grands progrès dans la haute classe , qui accueillit avec enthousiasme lincomparable Cagliostro et le divin Mesmer : le premier ressuscitait les morts ; il vous faisait voir votre grand-père et votre grand'mère , et il vous proposait de vous faire souper avec Lycurgue et Solon , avec Antoine et Cléopâtre : aussi, un prince de l'Eglise se déclara-t-il son protec-
leur. Le second n'eut pour magie que ses mains et un baquet. Ses mains lui seraient à tâter nos dames , à provoquer les effluves du fluide magnétique , et à palper les cent louis que chaque imbccille lui apportait pour être initié aux grands mystères. Ces cent louis , prix fixe de la science , font assez voir que le docteur ne s'adressait pas à ce qu'on nommait la canaille.
Le baquet , garni de pointes de fer, d'une chaîne et de bouteilles vides , était l'autel de déception autour duquel se rangeait la plus brillante société de Paris , et surtout une foule de femmes sensibles. C'est là que l'on entendait roucouler la marquise, gémir la comtesse , beugler la duchesse , rugir la baronne , et miauler la plébéienne , avec un sentiment exquis et une admirable variété d'inflexions.
Quelque temps avant le baquet , la capitale eut pour récréation les extfises de sœur Perpétue et de sœur Félicité. Ces deux somnambules , bien plus admirables que les somnambules magnétiques , se faisaient donner df^ grands coups de bûche ou d'un, gros chenet sur le ventre , par le frère Coutu ; elles nommaient ces coups des secours , et se plaignaient de ce qu'on ne Louchait jamais assez fort. Un jour sœur Perpétue , mécontente de frère Coutu , fit appeler un porte-faix, qui lui administra les secours d'une manière satisfaisante , car il frappait comme un souïd. C'est ainsi que , vingt-huit ans auparavant , Marie-Catherine La Cadière , après s'être fait stigmatiser par le jésuite Girard , sou
confesseur, le renvoya pour prendre un carme. Celte preuve de bon goût donna lieu à un procès fameux et fort e'difiant , qui fut juge' par le parlement d'Aix, le 16 de'cembre lySi, à l'avantage du jésuite.
\ingt-six ans avant les coups de bûche et les crucifiemens des sœurs Perpétue et Félicité , le cimetière de Saint-Médard avait donné aux Parisiens un avant-goût des extases , des convulsions , des miaulemens et des hurlemens du baquet magnétique. Les jansénistes eurent aussi leurs miracles ; si vous en doutez , lisez le gros in-qiiaTta de M. Carré de Montgeron , maître des requêtes , qui les a fait attester par-devant trente notaires , afin qu'ils fussent authentiques ; allez ensuite demander à Mont-Rouge ce qu'on y pense de ces miracles ; puis demandez à Pascal ce qu'il pense des miracles des fils de Loyola : vous verrez qu'ils ont tous raison.
Si nous remontons plus haut encore , nous arrivons à l'époque où des nuages mystiques obscurcissaient la gloire du grand roi ; et nous trouvons les illuminés des Cévennes , les milliers d'inspirés qui s'endormaient comme les succubes du magnétisme et raisonnaient de même ; nous verrons enfin des prophètes , au nombre de deux ou trois cents, parcourir les provinces, et y répandre des prédictions toujours infaillibles comme celles des somnambules.
Remarquons bien qu'à toutes ces périodes de
jonglerie et de mysticité , il a toujours été question de faire naître , de donner , de distribuer la lumière comme dans la franc-maçonnerie. \lUluminisTne , les illuminés, le siècle des lumières , telles sont les expressions employées par les charlatans , et répétées par les dupes. Les Anglais en ont eu leur part ; et leur Georges Fox n'ayant pu faire accepter ses lumières aux souverains et aux peuples de l'Europe , est allé les porter en Amérique. Il est donc bien démontré que ces prétendues lumières sont toujours contemporaines de quelque grosse bêtise. On ne pense jamais plus à la lumière que quand on n'y voit goutte ; car c'est alors qu'on en a le plus besoin. Dans ce sens , j'avoue que nous sommes dans le siècle des lumières , entre les jésuites et les somnambules ; et il faut espérer que les dames qui courent les rues , pieds nus , finiront par se faire donner des coups de bûche : alors les lumières seront éblouissantes.
C'est sans doute pour entretenir le feu sacré , pour raviver la lumière du siècle , que l'Académie de médecine a pris en considération les miracles du magnétisme , et décidé qu'elle s'en occuperait sérieusement. Puisqu'elle trouve les rêveries du somnambulisme dignes de ses graves méditations , pourquoi n'examinerait-elle pas aussi les miracles du diacre Paris et les rapports faits sur les convulsions de sœur Perpétue ? Il y a parité dans les faits ; on peut donc leur attribuer la même cause. Peut-être les jansénistes étaient-ils de grands ma-
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gnetiseurs ; peut-être le frère Coûta e'tait-il un autre Mesmer , avec cette diffe'rence cependant , que ce bon frère ne demandait pas cent louis pour révéler le secret des coups de bûche. A cela près, tout est identique : le magnétisme est un remède ; les coups donnés aux convulsionnaires étaient des secours; M. Deleuze veut que le magnétiseur demande à la personne dormante : « T^ousfais-je du bien? » La même naïveté se remarque chez les sœurs extatiques. Clouées sur une croix et toutes sanglantes , elles disaient : « Je vais faire dodo. » A la question de M. Deleuze , elles auraient répondu : « C'est du nanan; encore! encore! » Les grimaces des fanatiques ou des fiipons qui gigottaiefit dans le cimetière de Saint-Médard , sontelles plus contraires à la physique que les prédictions des somnambules , et leur faculté de voir à travers les murailles et les montagnes ? Les guénsons obtenues par l'intercession du bienheureux diacre , choquent-elles plus le bon sens que les cures opérées par les ordonnances d'un paysan ."Somnambule , qui prétendait voir son duodénurru et son mésentère, ou celles d'une paysanne qui voyait clairement trois gros vers lui ronger le cœur, et passer ensuite dans le canal intestinal sans le perforer ? Pourquoi dédaigner une sottise quand on attache tant d'importance à une autre plus grande ? Jamais une société de savans n'a fait une aussi grosse école , et n'a plus prêté le flanc au ridicule que ne \ient de le faire l'Académie de médecine.
Ce qui peut lui arriver de plus heureux , c'est d'avoir travaille pour rien , et de laisser les choses in statu quo. Or , toute décision qui ne peut lien décider est une fausse mesure , et il m'est facile de de'montrer que celle de l'Académie de me'decine est dans ce cas. Elle vient d'approuver le rapport qui lui a été fait sur le magnétisme animal , rapport dans lequel on jette de la défaveur sur l'ancien rapport fait à l'Académie des sciences, parLavoisier , Franklin , Bailly , etc. ... Yoilà une première faute ; maintenant , qu'arrivera-t-il ?
De deux choses l'une : ou le magnétisme sera condamné une seconde fois , ou il sortira triomphant de cette nouvelle épreuve. S'il succombe au nouvel examen , il faudra donc que l'Académie reconnaisse la sagesse et la sagacité des premiers juges , et fasse son meâ culpâ d'avoir approuvé un rapport dans lequel ces premiers juges sont blâmés. Cela ne sera pas fort honorable pour une société savante. Si le magnétisme triomphe, comme l'espèrent les magnétiseurs de l'Académie, nous n'en serons pas plus avancés ; car sans doute les honorables membres n'ont pas assez de présomption pour croire que le public recevra le nouveau jugement comme un oracle , et qu'il cassera ignominieusement l'ancien jugement de la Société royale , de la Faculté de médecine , et de l'Académie des sciences. Je ne fais pas d'injure aux docteurs actuels en supposant que le public restera dans le doute entre la décision des nouveaux
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juges et celle des anciens , si recommandables à tant d'égards. On pourra même demander quels sont les titres des nouveaux médecins , pour que leur jugement pre'vale sur celui des savans et des me'decins de 1784- Le doute sera donc ce que r Académie pourra obtenir de plus favorable , et comme je l'ai déjà dit, le nouvel examen laisserz^ les choses in statu quo.
Il paraît que M. Orfila n'a point fait ces réflexions , ou ne les a pas cru concluantes , car il a conseillé la prise en considération. On est étonné d'entendre dire à un homme de ce mérite : « Si le magnétisme est une chimère , il est temps que le public en soit désabusé par Vautonté de V Académie. » Eh ! pourquoi l'autorité de l'Académie, aurait-elle plus de poids que celle des savans illustres et des grands médecins qui , dans le siècle dernier , ont condamné le magnétisme ? N'était-il pas plus raisonnable de dire , par modestie au moins, si ce n'était par justice : « Quand nos prédécesseurs n'ont pu fixer l'opinion publique sur cette question , pouvons-nous espérer qu'on aura plus de confiance dans nos décisions? Aurons-nous la prétention de mieux voir et de mieux juger que les trois corps illustres qui nous ont précédés dans cet examen? »
C'est ce qu'ont bien senti M. Desgenettes et M. Double, qui ontfonnellement blâmé le nouveau rapport. Le premier aurait voulu que l'on montrât plus d'égards pour les membres de l'ancienne Aca-
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tlémie des sciences ; le second s'est écrié : « Il n'est pas aisé de stigmatiser les travaux des Franklin , des La Place, des Lavoisier, des Thouret. L'opinion du monde savant a pu être fixée par eux. » J'ajouterai , moi : « Mais il est très-facile de se rendre ndicule en se mettant au-dessus de pareils hommes , et en se promettant de mieux juger. »
Mais il est une autre considération que je vais soumettre au lecteur , et qui aurait dû rendre plus circonspect l'auteur du nouveau rapport. C'est que les savans et les médecins de 1 784 auraient encore raison quand même il serait démontré à l'avenir que le magnétisme est une réalité , et qu'exempt de tout danger, il peut être éminemment salutaire. Ici je réclame un peu d'attention , car n'ayant lu nulle part l'observation que je vais faire , je la présente avec défiance comme je le fais pour toutes les idées qui me sont propres , et je désire qu'on la juge avec sévérité.
Reportons-nous donc à l'époque du fameux baquet, et observons d'abord que l'Académie des sciences , la Société royale et la Faculté de médecine, n'ont point spontanément attaqué la doctrine et la pratique du prétendu magnétisme , mais que ces corps n'ont fait qu'obéir à un ordre du roi. Ce fait irrécusable exclut tout soupçon de jalousie et ^e malveillance.
Remarquons ensuite qu'il n'était pas encore Question du somnambulisme en 1784, et qu'ainsi les premiers juges n'ont pas pu s'en occuper ; leur
rapport ne peut donc être infirmé par les preuves que l'on a cru trouver dans les ^'^sions des somnambules.
Avouons enfin que les savans du dernier siècle ont dû considérer le magnétisme tel qu'il était alors, et le juger tel qu'on le leur présentait. Or, si je démontre que les magnétiseurs ont abandonné tout ce qui avait été blâmé par les premiers juges , et que , tout en se plaignant de la critique , ils y ont ponctuellement obéi , il faudra bien reconnaître que les savans ne s'étaient point trompés, et que les magnétiseurs ont fait un aveu tacite de leur défaite. Voyons donc ce qui est arrivé.
On a d'abord attaqué le nom même de cette prétendue science , et on n'a vu aucune preuve de la présence de l'aimant (magnes^ dans ce qu'on nommait le magnétisme. Les magnétiseurs n'ont point insisté, et aujourd'hui ils ne parlent plus d'aimant, mais seulement d'un fluide quelconque, auquel ils vous laissent la liberté de donner le nom qui vous paraîtra convenable.
On a blâmé les crises scandaleuses du baquet ; et, loin de les attribuer au prétendu magnétisme, les juges n'y ont vu qu'un produit d'une imagination exaltée , des effets d'imitation et de sympathie, tels qu'on en remarque dans les affections nerveuses, comme l'hystérie, l'épilepsie , etc., etc. Les magnétiseurs ont partout renoncé au baquet , et je doute qu'il en existe un seul en France.
Les convulsions magnétiques ont été blâmées
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comme très-dangereuses pour la santé. Les magnétiseurs , qui autrefois les regardaient comme des crises salutaires, conviennnent aujourd'hui qu'elles sont une circonstance fâcheuse dans la pratique du magnétisme , et qu'il est très- dangereux d'exciter aussi \ivement la sensibilité' des personnes nerveuses. M. Magendie , qui n'est point magne'tiseur, a prouvé que ce danger peut aller jusqu'à la mort. En convenant que , dans quelques cas , une excitation nerveuse peut être favorable , les premiers juges ont formellement nié le plus grand nombre des guérisons attribuées au magnétisme. Ecoutons maintenant M. Deleuze , que l'on peut considérer comme l'hiérophante du magnétisme, et comme le plus franc des magnétiseurs. A la page 202 du premier volume de son Histoire critique du magnétisme animal, on trouve la déclaration suivante . « Non-seulement je ne crois point que le magnétisme guérisse toutes les maladies, mais je suis persuadé qu'il n'en guérit que le plus petit nombre ; que le plus souvent il soulage sans guérir, et qu'il peut quelquefois être nuisible. »
On s'est élevé avec justice contre ces attoucliemens , ces manipulations sur les cuisses et sur l'épigastre ; on y a vu de l'indécence et un danger pour les mœurs. Les magnétiseurs sages ont renoncé à cette pratique ; ils se bornent à toucher une seule fois la tête ou les épaules ; plusieurs même d'entre eux prétendent que l'on peut trèsbien magnétisera distance, et il était temps, car
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M. Rëcamier a cité plusieurs cas de grossesse^ résultat naturel de l'action magnétique , et de la question tant recommandée par M. Deleuze.
On s'est moqué enfui de cette volonté qui agit si puissamment sur les personnes magnétisées ^ et les soumet complètement au magnétisme ; et voilà que M. l'abbé Faria , qui a fait autant de miracles que MM. Deleuze et de Puységur , déclare formellement que les effets sont les mêmes, soit que l'on veuille, soit qu'on ne veuille pas, soit même qu'on veuille un effet contraire.
On a beaucoup plaisanté aussi sur le fluide universel , cette âme du monde que les premiers magnétiseurs ont été chercher dans la boutique de Pythagore , dans le poëme de Liwrece , et dans le sixième livre de \ Enéide; aujourd'hui l'âme universelle est réformée ; le fluide n'est plus o^ animal, ou plutôt purement humain, car les animaux ne sont pas assez bêtes pour éprouver des crises magnétiques et pour devenir somnambules.
Je n'ai presque pas besoin de tirer des conclusions de tous ces faits ; le lecteur a déjà senti qu'on avait eu raison , en 1 784 , de repousser une doctrine et une pratique qui ont été implicitement condamnées par les magnétiseurs mêmes , puisqu'ils ont abandonné les points fondamentaux de l'une et les procédés de l'autre , pour ne conserver que l'obstination dans une vaine science à laquelle ils ne peuvent pas même donner un nom raisonnable.
Quand j'ai vu un corps aussi distingué et aussi respectable que l'Académie de médecine discuter gravement la fantasmagorie du magnétisme et du somnambulisme , j'ai cru , je l'avoue, que cette société savante était tombée dans un piège politique ; on a vu souvent des ministres faire naître , ou du moins favoriser des discussions vaines ou ridicules, pour amuser le public et détourner son attention de certaines mesures qu'on ne veut avouer qu'après le succès ; cette idée m'a rappelé l'apologue suivant : Une vieille paysanne ayant épousé un très-jeune homme , de\int la fable du village ; fatiguée des sarcasmes continuels dont elle était l'objet, elle confia ses chagrins à sa voisine , femme trèsfine et très-rusée. Celle-ci lui conseilla de faire teindre son âne en vert , et de le lâcher un beau dimanche sur la place aux yeux de tous les villageois. L'âne fut peint et lâché , et dès-lors on ne parla plus que de l'âne vert et l'on oublia la vieille. Oui, je le confesse , j'ai eu l'impertinence de croire que le magnétisme était l'âne , le ministère , la vieille femme , et l'Académie de médecine , la voisine cificieuse. Cette idée revient encore m'importuner quelquefois , et je ne sais trop.... Au reste , nous le verrons bien par les travaux de la commission chargée d'exploiter cette mine de ridicule.
De toutes les espèces d'endormeurs qui sèment sur le riche sol de la France leurs pavots politiques , religieux ou médicaux , les magnétiseurs sont , sans contredit , les plus amusans et les lïioinS;
CRlTiyUE. T. I. 2S
dangereux. Gomme , depuis quelque temps , nous avons grandement besoin de récréation , occuponsnous des charlatans qui font rire, et accordons une courte tr::\e à ceux qui veulent nous faire pleurer. Notre examen n'aura rien d'hostile contre les véritables médecins , car le magnétisme ne sert pas mieux la médecine que les jongleurs politiques et religieux ne servent le roi et la religion.
J'ai promis d'enseigner la pratique du magnétisme à ceux de mes lecteurs qui ne la connaissent point encore , ou qui n'ont pas , comme moi , une vaste érudition dans cette ridicule et fausse science ; je vais m'acquitter de ma promesse. Approchez donc , curieux et postulans : je vais vous distribuer la lumière ; mais voyons avant tout si vous avez les dispositions requises. Vieillards et vieilles femmes, éloignez- vous ; vous n'avez rien à faire ici : vous n'y pourriez pas même jouer un rôle passif Si cette exclusion vous paraît incivile , ouvrez le premier tome du Coran magnétique , portez vos regards sur les pages 128 et 129, vous y lirez ces décisions naïves : « Il est certain qu'un homme d'un tempérament faible ne saurait magnétiser avec la même énergie qu'un homme robuste... «Et plus loin : « Le magnétisme est une communication des forces vitales , et ces forces sont bien moindres dans un homme infirme et dans un vieillard que dans un homme sain et vigoureux. » Plus loin encore , en parlant de la différence qui existe entre les hommes , le prophète ajoute : « Les uns sont
d'un caractère ferme , actif, prononcé , les antres sont mous , indolens , incertains. » \ oyons donc : Avez-vous le caractère ferme ou le caractère mou? Et n'allez pas faire ici les rodomonts , car vous pourriez bien apercevoir quelque gesie négatif que l'on ferait maladroitement derrière vous, et yous vous écririez avec douleur :
0 Jane , à tergo quem nulla ciconia plnxil !
« Heureux Janus , personne ne t'a fait les cornes derrière toi ! »
Approchez aussi , jeunes dames et demoiselles ; M. Deleuze prétend que « la différence de sexe n'a aucune influence sur la puissance magnétique , et que les femmes magnétisent aussi bien que les hommes. » Il se trompe : il aurait dû dire que vous magnétisez mieux ; et quant à la différence de sexe , tous les magnétiseurs vous assureront qu'entre deux personnes de sexe différent, le magnétisme a bien plus de succès. Tout le monde sait d'ailleurs que sur trente somnambules il y a toujours vinot-huit ou vingt-neuf femmes, et sur ce dernier nombre vingt-quatre ou vingt -cinq jeunes personnes de seize à vingt ans. Maintenant que je n'ai plus autour de moi que des hommes sains , robustes, d'ini caractère ferme et des dames ou demoiselles
De leurs quinze ou seize ans doucement lounnent»,-cs
je procède à la pratique.
Je déclare d'abord que tout ce qu'on va lire on
caractères italiques, est littéralement extrait des instructions donne'es par le plus honnête , le plus chaste et le plus méticuleux des magnétiseurs ; les caractères romains indiqueront mes propres réflexions :
Placez donc dans un fauteuil ou sur une chaise la personne que vous voulez ma^étiser, et qui veut elle-même s'y soumettre ; car, dit M. Deleuze, «yg ne crois pas possible de se mettre en rapport avec quelqu'un qui ne le veut pas. Placez -vous vis-à-vis d'elle , de manière que vos genoux et vos pieds touchent les siens. Prenez-lui les pouces, et restez, dans cette situation jusqu à ce que vous sentiez que vos pouces et les siens ont le même degré de chaleur. » Arrêtons-nous ici. Certainement , le pouce est un doigt fort honnête , et cependant, je doute qu'une mère ou un mari fussent très-satisfaits de voir , l'une sa fille , l'autre sa femme , se placer genoux contre genoux et pieds contre pieds ( pes pede fervidus instat), près d'un jeune homme dhm caractère ferme , actif et prononcé, et je demande s'ils auraient la patience d'attendre que la chaleur des pouces se fût mise en équilibre. Maintenant , continuons : « Posezensuite les mains sur ses épaules ; laissez-les-y deux ou trois minutes , et descendez le long des bras pour reprendre les pouces; répétez cette manœuvre trois ou quatre fois. Ensuite, posez vos deux mains sur r estomac, de marlière que vos pouces soient placés sur le plexus solaire , et les autres doigts
DU MAGNÉTISME ÂNTMAL. 889
sur les côtés. » Faisons une pause , tandis que les pouces se reposent avec délices sur Te'pigastre de la dame. M. Amédée Dupan , dont j'ai cité l'ouvrage , fait une observation fort juste sur ce précepte de M. Deleuze : il fait voir qu'il est fort difficile d'appliquer les pouces sur le plexus solaire , qui est lui-même appliqué sur la colonne vertébrale , et non pas sous l'épiderme de l'abdomen ; mais les magnétiseurs ont réformé l'anatomie ; ainsi , va pour le plexus! et qu'on le place où l'on voudra. Revenons à notre opération :
« Lorsque vous sentirez une communication de chaleur, descendez les mains jusqu'aux genouaCi ou même jusqu'aux pieds. » Je m'arrête forcément , car il y a ici une lacune ; et le magnétisme procède plus méthodiquement. Souvenezvous que vous aAiez les pouces sur l'épigastre , et les auti^s doigts sur les hypocondres ; or , l'épigastre est la partie de l'abdomen qui s'étend depuis l'appendice xiphoïde jusqu'à la région ombilicale. Pourquoi donc le professeur vous fait-il faire un saut brusque jusqu'aux genoux? Quand vous en étiez aux épaules , il vous a dit de descendre le long des bras; et, depuis l'estomac, il ne vous trace plus d'itinéraire. Arriverez- vous aux genoux par la perpendiculaire , ou par deux courbes paraboliques ? C'est une grande question ; et le professeur pèche ici par oubli ou par réticence. Je m'en lave les mains : il n'y a pas de ma faute. Quoi qu'il en soit , nous sommes aux genoux ; continuons notre
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route : << ou même jusqu'aux pieds , et replacez les mains au-dessus de la tête , en ayant la précaution de les détourner chaque fois que vous recommencerez. Cette précaution de ne jamais magnétiser de bas en haut, et d'écarter les mains ruant de les ramener vers la tête , m 'a paru être toujours essentielle dans les procédés. » Je n'ai que des éloges à donner à ce paragraphe : et , en effet , qui oserait magnétiser de bas en haut ? Autant vaudrait caresser une jolie chatte à rebroussepoil , ou imiter ces bonnes qui passent leur main sur le visage d'un enfant , de haut en bas et de bas en haut , en lui disant : ce Voilà le plaisir et voilà le déplaisir. »
Mais pourquoi faut-il détourner les mains? Il y a sans doute un grand mystère dans cette pratique obligée. J'ai vu d'indignes magnétiseurs secouer leurs mains en les détournant. Serait-ce par le même motif que les juifs , qui , lorsqu'ils s'accusent mentalement de leurs fautes , ne manquent jamais de relever leur habit par derrière , et de le secouer légèrement, pour y laisser passer leurs péchés? Mais admirez la politesse délicate de notre professeur ; il se contente de dire : « Détournez les mains » ; ce qui signifie sans doute que, par ce mouvement , vous écarterez les mauvaises pensées que le démon a pu vous suggérer dans une route p('rilleusc. Reprenons ;
« On donne le nom de passe à l'action de passer lu main sur le cojps, ou sur une pariie du
corps. Lorsqu'on les conduit sur le coips jusqu'à l'extrémité des pieds, on appelle cette pratique
MAGNÉTISERA GRANDS COURANS.... Au Ucu d'cU-
ler jusqu'aux pieds, vous poui>ez vous arrêter aux genoux; mais, dans ce cas, il faut, avant de Jinir , faire plusieurs passes sur les jambes et sur les pieds Mettez dans vos mouvemens de l 'aisance et de la souplesse , et continuez à magnétiser pendant environ trois quarts d'heure. » Trois quarts d'heure! est-il possible? Oui, messieurs, tout autant, et quelquefois quatre , et quelquefois cinq; vous ne savez pas ce que peut un caractère ferme i actif et prononcé , tel que l'exige le magnétisme ; et le professeur ajoute , avec une ingénuité charmante (page i36), que quand le magnétisme agit , la personne magnétisée ne s 'ennuie point ; on la magnétise pendant une heure sans qu'elle éprouve d'impatience. Oh! je le crois sans peine ; mais le magnétiseur ? Encore un petit précepte :
« Si votre rrialade sent des douleurs dans une patiie, tenez quelque temps la main sur cette partie , et descendez comme pour entraîner le mal. » Je suis fâché de le dire , mais voici encore une lacune : descendez est bien vague ; car si la douleur
est aux pieds , comment descendra-t-on ? Et si
Ah Dieu! j'allais dire une sottise.
Mais si votre malade est au lit, comment fautil opérer? Le professeur a prévu le cas , et il fait judicieusement observer qu'on ne peut se mettre vis-à-vis d'un malade qui est au lit; w mais on se
place alors a côté , de la manière la plus commode (p. io5 ) ; on prend les pouces, on met les mains sur les épaules, on pose la main sur l'estomac , on la descend de la tête aux pieds. » Telle est la pratique du luagTietisme ; ce petit nombre de lignes suffit pour vous rendre aussi savant que les maîtres. Avec les attouchemens prescrits , les passes et les grands courons, vous obtiendrez des miracles , et vous ferez de temps en temps des somnambules qui verront à travers les murailles et prédiront l'avenir. Je dois cependant indiquer à mes écoliers un procède' employé par M. de Puységur, et dont M. Deleuze ne parle pas. Je \is un jour le premier de ces deux praticiens , dans la chaleur de la magnétisation, retirer ses deux mains ouvertes, puis les pousser avec force vers la personne magnétisée, comme s'il avait voulu refouler l'air ambiant. Il s'aperçut que ce mouvement m'étonnait , et il me dit : « Je houiTe le jluide. » Comment M. Deleuze , qui a tant d'admiration pour M. de Puvségur, son maître en magnétisme, n'a-t-il pas adopté les bourrades ? Il me semble que cela doit bien faire : mais peut-être aussi cela est-il superflu ou même dangereux , car la bourrade doit être rangée, dans le Codex, parmi les remèdes drastiques. Au reste , messieurs , magnétisez à la Puységur, à la Mesmer, à la Deleuze , à la Fana, à la Georget ou à la Rostan , les miracles ne s'opéreront ni plus ni moins , et vous n'endonnirez pas moins vos malades.
DU MAGNÉTISME ANIMAL. SgS
N'oublions pas ici de faire éclater la chasteté et la retenue de notre professeur ; fidèle à l'honnêteté plus encore qu'à la science , il modifie sa pratique lorsqu'il est question de magnétiser une jeune femme ou une demoiselle. Il vous conseille alors de ne point vous placer en face , mais seulement à côté ; de poser une main sur l'estomac , l'autre sur les vertèbres dorsales , et de faire ainsi les passes en descendant les mains en opposition. Il est évident que ce conseil n'est qu'une concession faite à la décence , et qu'il n'a pas force de loi. Comment , en effet , appliquerez-vous les deux pouces sur \e plexus solaire, si vous êtes placé côte à côte et non pas vis-à-vis. Comment , dans cette position gênante , obéirez- vous au grand précepte de genoux contre genoux, et de pieds contre pieds? Est-il d'ailleurs plus décent de descendre la main qui est sur le dos que celle qui est sur l'estomac? Disons-le franchement : les magnétiseurs n'ont aucun égard à cette pruderie du professeur ; quand on n'a rien à se reprocher, on regarde les gens en face , et tous se placent courageusement ^ds-à-vis.
J'ai terminé ma tâche pour tout ce qui concerne le matériel. Passons maintenant au moral et à la métaphysique du magnétisme. Écoutez, jeunes gens ; voici l'essentiel du métier : c'est peu que vous soyez d'un physique agréable, qualité requise par quelques savans , mais sur laquelle M. Deleuze se tait avec prudence ; c'est peu que vous soyez robustes, et d'un caractère ferme , actif et prononcé ; si
VOUS n'avez pas la volonté , la foi et la bienveillance , vous ne possédez rien , et vous ne ferez pas le plus petit miracle, soit que vous vous placiez en face ou à côte'. A la vérité' , M. l'abbé Faria pre'tend que la volonté est inutile, et M. de Puységur a prouvé que la foi n'est pas nécessaire. Etant en garnison à Strasbourg , il ne fit ses premiers essais de magnétisme que par dérision et avec beaucoup d'incrédulité ; mais un jour il est attéré par un jm prodige qu'il opère sans le vouloir ; il tombe idolâtre, se relève apôtre, et depuis cette conversion, il a consacré sa vie et sa fortune à la propagation du magnétisme. Cependant cette exception ne détruit pas la règle , et M. Deleuze exige la volonté. \ oici un échantillon de sa logique magnétisante.
(( On a présenté la croyance comme une qualité préliminaire ; on a même réduit les préceptes à ces deux mots : croyez et veuillez. Cela n 'est pas exact. D'abord, ce n'est pas croyez et VEUILLEZ , mais veuillez et croyez qu 'il eût fallu dire. » C'est donc la volonté qui est la condition sine quâ non, et d'après ce que je \dens de transcrire , elle doit précéder la croyance. Mais il faut que le magnétisme agisse d'une manière fâcheuse sur le cerveau des savans qui l'exercent , car il leur fait produire d'étranges raisonnemens. A qui persuadera-t-on que l'on puisse vouloir avant de croire , et vouloir ce que l'on croit impossible ? Si un homme ^^ent me dire ; w Je veux que la lune » vous tombe sur la tête. » Je lui répondrai : « Si
» VOUS n'êtes pas fou, il est impossible que vous » ayez cette volonté, « Oh ! sans doute , il nous arrive quelquefois de de'sirer ce qui n'est pas possible , mais il est bien différent de souhaiter qu'une chose puisse se foire ou de vouloir qu'elle se fasse. Notez encore que M. Deleuze exige une volonté énergique (page 128.) «Une suffit pas, ajoute-t-il, de se dire à soi-même je veux ; il faut que cette volonté parte naturellement de l'âme. » Eh ! comment cette volonté' énergique partira-t-elle naturellement de mon âme , si mon âme est convaincue de l'absurdité , de la sottise de la chose que l'on veut me faire vouloir? croyez et veuillez était donc plus raisonnable ; et encore croyez est un impératif bien drôle : prouvez , messieurs , et je croirai sans qu'on me le commande.
Il me reste à parler de l'application du magnétisme à l'art de guérir : c'est là que l'on voit son triomphe , c'est là qu'est sa vanité. Si je consulte le fatras d'écrits dans lesquels on rapporte les innombrables cures opérées par ce plaisant moyen, le magnétisme sera la véritable panacée , la médecine unique et universelle , et il faudra bmler toute la bibliothèque médicale , substituer MM. de Puységur et Deleuze à Hippocrate et à Galien ; renverser la statue du dieu d'Epidaure , et la remplacer par celle du divin Mesmer. Le magnétisme ayant guéri toutes les maladies possibles, il faut convenir qu'il est à la fois alexitère , anti-scorbutique , anti- vermineux , apéritif, astringent,
bechique , carminatif , céphalique , cordial , diurétique , emménagogue , énioUient , fébrifuge , hépatique , maturatif , narcotique , ophtalmique , otalgique , odontalgique , purgatif, drastique ou minoratif, à volonté; rafraîchissant, stomachique, sudorifique , vomitif et vulnéraire. Ma faible plume n'a pu retracer ici que la dixième partie de la kyrielle laudative. Le magnétisme est tout enfin , et il exécute tout ce qu'on veut. N'ai-je pas lu , dans un écrit publié depuis la Restauration , et que je suis fier de posséder ; n'ai- je pas lu , Dieu me le pardonne , que le magnétisme était le moyen dont Jésus-Christ s'était servi pour guérir les malades ! J'ai déjà cité cette impertinence; et j'ai reproché à l'auteur de n'avoir pas ajouté que Dieu avait créé le monde en magnétisant le néant. Quand on coupe dans le galon , on n'en saurait trop prendre , disent les bonnes gens : quand on se jette dans la sottise , on va toujours jusqu'au fond.
M. Deleuze proteste qu'il n'a jamais attribué au magnétisme des vertus aussi générales ; mais comment l'en croire ? quand on lit à la page 1 43 : « La preuve que le magnétisme guérit beaucoup de maladies ne peut résulter que de la comparaison des observations ; mais celui qui aura lu les nombreuses relations imprimées ne pourra révoquer
en doute son efficacité » Puis à la page 147 •'
« Dans les maladies qu'on guérit difficilement, ou qu'on ne giiérit pas du tout , j'ai vu le magnétisme produire des effets surprenans » Mais courez
maintenant à la page 102 , vous y lirez cette assertion contraire : « Bien loin de guérir toutes les maladies , le magnc'tismc n'en guérit que le plus petit nombre, le plus souvent il soulage sans quérir; il peut quelquefois être nuisible. »
Mais voici un fait que j'ai gardé , comme on dit , pour la bonne bouche , et il CvSt si admirable qu'il faut le citer in extenso : « J'ai vu plus de vingt fois , dit M. Deleuze , une malade être purgée sept ou huit fois dans la journée , sans colique , en buvant une bouteille d'eau magnétisée , et je me suis assuré que c'était l'eau magnétisée qui produisait cet effet... La même eau aurait produit un effet opposé si la malade avait eu du relâchement. » ( Pages 1 1 q et 120. ) Voilà donc la bouteille d'eau magnétisée qui devient le plus infaillible des docteurs. Elle possède parfaitement le diagnostic, puisqu'elle a su juger quelle était la nature de l'affection ; elle n'est pas moins habile dans la thérapeutique , puisqu'elle a si bien connu le remède nécessaire ; il faut enfin lui supposer une sagacité élective , puisque , pouvant se changer en autant de natures différentes que Protée pouvait revêtir de formes , elle a choisi la nature purgative comme la seule convenable à la circonstance. Et c'est dans. le siècle des lumières qu'on nous débite ces fariboles ! et c'est pour les constater qu'une société savante les prend en considération , et nomme une commission pour examiner si la bouteille d'eau est une sorcière ou seulement un grand médecin ! Cette fois , les médecins
ont raisonné comme des bouteilles : un homme
impoli nommerait un autre vase.
Résumons maintenant toutes les conséquences que l'on peut tirer de ce qui précède : les nombreux malades que le magnétisme prétend avoir guéris n'étaient certainement pas tous en danger de mort ; la plupart d'entre eux n'avaient que de légères indispositions dont on exagérait la gravité pour rehausser la vertu du magnétisme. Ils se seraient donc guéns plus tôt ou plus tard quand même le magnétisme n'eût pas été connu. Ceux qui ont dû leur santé au baquet, aux passes ou aux grands courans, auraient été également sauvés par un jeu de quilles , de billard ou de bilboquet , comme d'autres malades ont été guéris par des boulettes de mie de pain , ou des cuillerées d'eau pure qu'on leur avait données comme des remèdes précieux. Faites telle singerie possible avec les mains ou les pieds devant une multitude de malades, il y en aura toujours beaucoup qui ne mourront pas ; alors vous mettrez toutes les morts sur le compte de la maladie , et vous attribuerez toutes les guérisons à vos gambades. Yous tiendrez registre des succès , et vous laisserez les accidens sur les registres de la municipalité. Le vulgaire vous donnera des attestations , mais les hommes instruits ne verront dans ces évén'emens que ce qu'on voit tous les jours , quand on se trouve guéri par le médecin , sans le médecin ou malgré le médecin. Tous les magnétiseurs sont en contradiction les
uns avec les autres sur la nature , sur les proce'de's et sur les effets du magne'tisme ; leurs prétendus prodiges sont contraires aux lois de la nature et de la logique. Le plus célèbre d'entre eux déclare que le magnétisme ne guérit que le plus petit nombre des maladies , et qu'il peut être nuisible ; deux autres magnétiseurs y reconnaissent de grands dangers. Dans un temps où nous sommes si dévots et si chastes , de quel œil pouvons-nous voir les genoux contre genoux , les pieds contre pieds , les tâtonnemens et les manipulations entre personnes de différent sexe ? La mort a été quelquefois le résultat des convulsions magnétiques ; des grossesses ont été la suite des grandes passes et des grands courans : jugez maintenant de l'utilité du magnétisme , et réjouissez-vous de la comédie que l'Académie de médecine va nous donner. En définitive , les cent fois cent louis que Mesmer a palpés seront toujours le plus grand et le plus incontestable miracle du magnétisme. Et que diront mes lecteurs quand j'aurai mis sous leurs yeux quelquesunes des jongleries du somnambulisme.
On attribue généralement à M. de Puységur la découverte de cette espèce de somnambulisme. Mesmer, Deslon et les anciens magnétiseurs ne l'ont pas même soupçonné ; dès qu'il a paru sur l'horizon, il a produit une révolution complète dans la doctrine du magnétisme animal. Jusqu'alors , le magnétisme était le véritable médecin, et le magnétisé , un être absolument passif; on n'avait pas
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même besoin de questionner le malade sur le mal qu'il ressentait , ni sur le siège de ce mal ; le magnétisme étant une panacée, un remède universel , il importait fort peu de savoir s'il était question d'une affection du foie , du poumon ou de l'estomac , d'un hydrothorax ou d'un hydropéricarde ; on était malade , c'était tout ce qu'il fallait pour mériter les bienfaits du magnétisme. Un verre d'eait magnétisée par M. Mesmer ou Deleuze, en savait plus qu'Hippocrate ; car il relâchait le constipé et resserrait le relâché ; c'était un talisman.
Le somnambulisme a changé l'ordre d'influence et de suprématie : le malade est devenu médecin , et le magnétiseur, réduit au rôle de simple ouvrier, de manipulateur ou pousseur de fluide , a dû se borner à tenir note des ordonnances du dormeur ou de la dormeuse, et à les faire exécuter. Souvent même le malade a guéri le médecin , car la faculté somnambulique n'est point de l'égoïsme ; le dormeur à seconde vue connaîtra vos maux comme les siens , si vous êtes mis en rapport avec lui , et il vous prescrira les remèdes convenables. C'est ainsi que la femme d'un maréchal-ferrant de Buzancy , est devenue l'Esculape de toute la contrée.
Dès que vous tombez en somnambulisme sous la main du magnétiseur, l'univers entier se découvre à vos yeux : la nature n'a plus de secrets pour vous; les corps les plus volumineux et les plus opaques deriennent perméables à votre intuition; vous voyez distinctement ce qui se passe à cent
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lieues et à mille lieues de vous , et vous pouvez lé>décrire si on l'exige. Yotre jugement acquiert une sagacité inconcevable ; vous répondez aux questions les plus ardues et vous savez résoudre toutes les difficulte's ; les somnambules , en effet , ne parlent jamais mieux que quand ils dorment; ils ne voient jamais plus clair que quand ils ferment les yeux. M. Deleuze lui-même , qui a voulu sagement diminuer la grandeur de ces prodiges pour les proportionner à notre faible intelligence, dit positivement que les somnambules voient lejluide. Or , ce fluide , magnétique ou non , est une vapeur foraiee par des molécules d'une ténuité et d'une subtilité incompréhensibles , vapeur qui pénètre tous les corps , qui emplit tout l'univers , et qui , n'ayant nulle part solution de continuité , explique naturellement la communication des effets magnétiques à quelque distance que ce soit. Si le somnambule voit les molécules d'un fluide inaccessible aux plus forts microscopes , il n'est pas étonnant qu'il puisse lire dans l'intérieur de l'économie animale , nous dire si notre bile est concrète ou liquide, si elle s'écoule bien ou mal par le canal cystique ou par le canal hépatique , si nous avons des graviers dans les reins ou des calculs dans la vessie.
Ajoutons à ces prodiges un prodige véritablement miraculeux : non-seulement un somnambule peut voir tout ce qui existe dans la nature , mais il voit encore ce qui n'existe pas , car il prc-
CBJTIOUE. T. I. 2l>
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dit Tavcnlr; des milliers de faits rapporte's par les magnétiseurs attestent le don de prophétie accordé aux somnambules , et révenement n'a jamais manqué de justifier la précision. Ln prodige non moins étonnant est le sérieux et le sang-froid avec lesquels un homme instruit , tel que M. Deleuze , a essayé d'expliquer cette faculté des somnambules. M. de Puységur a aussi donné son explication , et sa phrase estd'unemer\eilleuseprofondeur: « C'est, dit-il, parce que les événemens que nous nommons ^7/7.95^5 , présens ai futurs, ne sont que la maniTeslation successive d'un éternel présent. » Conciliera qui pourra Icv successif avec V étemel présent : cela dépasse de beaucoup mon intelligence : mais je reconnais que quand on veut absolument expliquer ce qui est absurde , on ne peut rien faire de mieux que de se rendre inintelligible. Passons maintenant aux exemples :
Une jeune demoiselle , magnétisée par M. de Puységur , tombe en somnambulisme à Pans. On lui demande des nouvelles de son père qui est en voyage : « Je le vois, dit- elle , il est à cinquante
lieues d'ici ; il s'an'ête devant une auberge ; il
descend de voiture.... ; un grand homme vient lui parier.... Ah! mon Dieu! ils se querellent , ils vont se battre.... Ah! ils s'apaisent; mon père entre dans l'auberge ; il change d'habit, etc.. » Les ouvrages des magnétiseurs sont remplis de contes pareils, et rapportés gravement. En voici un autre :
Une demoiselle Julie , âgée de dix-huit ans , et
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demeurant à Celle, en Allemagne, chez M. le baron de Strombcck , a le précieux avantage de devenir sonnambule lucide, sans le secours du magnétisme. Dans cet état , ayant les yeux bien fermés , elle voit clairement tout ce qui se passe à de grandes distances , elle vous dit ce que vous avez dans vos poches, l'heure qu'il est à votre montre ,
etc Un jour elle s'écrie qu'elle voit entrer le
garçon impHmeur : qu'il pose des papiers sur la
table ; que ce sont des épreuves Est-ce dans la
chambre où elle se trouve qu'elle voit tout cela ? Non: c'est dans l'étage supéneur, et à travers les plafonds. Un? autre fois , elle se prescrit un remède. Le baron lui demande : « Dois-je écrire ce que vous me dites ? — Tu l'as déjà écrit. — Où est ce que j'ai écrit? — Dans le secrétaire de ton épouse. — Combien cela tient-il de lignes? — Deux alinéa : le premier de seize lignes et demie , le second de quinze lignes et demie. » Le baron va chercher le papier , compte les lignes , et se sent saisir d'un frisson , en reconnaissant que mademoiselle Julie a pu voir et lire un papier à travers la muraille et un secrétaire. Citons un troisième exemple ; numéro deus impare gaudet.
Un jeune homme est forcé de quitter sa maîtresse. Pour la consoler de son absence , il lui promet de la magnétiser tous les soirs, dans quelque lieu qu'il se trouve. Effectivement , le charme agit sur la demoiselle pendant tout le temps du voyage ; et , au moment préfix , elle tombe en somnambii»
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lisme , et s'écne : <c Ah ! il me magnétise, je le sens ; je le vois : il est à Munich , à Vienne , à Constantin ople , etc » Si l'amant eût été' Astolphc , ou
Cyrano de Bergerac , elle eût dit : Il est dans la lune ; il y cherche le bon sens des magnétiseurs ; hélas ! il ne le trouve pas.
Ecoutez , écoutez ; voici de la politique transcendante : voulez-vous savoir ce que fait , ce que pense l'empereur de Russie ou celui de la Chine ? Tâchez , à quelque prix que ce soit , d'obtenir une touffe de leurs cheveux , ou un morceau de verre qui ait touché leur peau , ou une petite pièce d'étoffe de soie qui ait été apphquée*a leur corps ; remettez ces amulettes dans les mains d'un somnambule , il vous dira sur-le-champ ce qui se prépare à Pétersbourg ou à Pékin ; nous saurons si les Russes se disposent à passer le Pruth , et si les Chinois songent à prendre part à la guerre des Birmans.
La prévision prophétique des somnambules va mettre nos ministres dans un cruel embarras : Leurs Excellences s'obstinent à maintenir l'établissement immoral mais lucratif de la loterie; eh bien ! il faudra qu'ils y renoncent ; car une jeune somnambule très-lucide a déjà porté son intuition sur la roue de fortune , et elle va révéler toutes les séries de numéros qui se succéderont jusqu'à l'épuisement total du trésor public.
Ai-je besoin de prouver que ces prévisions, ces intuitions et tous ces prodiges somnambuliques ne
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sont que charlatanisme et imposture , dont souvent les magne'tiseurs sont les premières dupes? J'éprouve quelque honte à fournir ces preuves , car le ridicule qui s'attache aux partisans du somnambulisme magnétique , rejaillit toujours un peu sur l'homme qui combat sérieusement de pareilles chimères. Qu'importe ? Il ne me convient pas d'être plus fier que l'Académie royale de médecine ; et je vais exposer des expériences dont je n'ai pas été simplement le lecteur , mais le témoin.
M. de M***(i), homme de lettres, mort depuis quelques années à Versailles, et qui a laissé au théâtre des ouvrages très -agréables, avait pris à tâche de me convertir au magnétisme , et après m' avoir long-temps entretenu des prodiges opérés par M. l'abbé Faria , il vint me dire qu'il avait luim.ême deux somnambules à sa disposition. L'une surtout était, à l'en croire, d'une lucidité admirable. Je me laissai conduire a un cinquième étage, jTie Sainte-Anne , alors rue Hehétlus , et je vis une jeune fille assez laide , d'un teint jaune et d'une maigreur sibylline. Prévenue de ma visite , elle consentit à me rendre témoin de l'opération. M*** était convenu avec moi de faire à la somnambule toutes les questions que j'exigerais. On procède donc à la magnétisation , et il ne fallut pas manipuler pendant trois quarts d'heure , comme le conseille M. Deleuzc , car , en moins de vingt minutes , la tête de la demoiselle s'inflécliit en devant, et le
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dialogue suivant s'établit ; il me fut facile de récrire, la malade faisant toujours beaucoup attendre ses réponses :
« Dormez-vous? — Oui. — Combien de temps voulez-vous dormir? — Pas tant que jeudi. — Quand faudra- t-il vous éveiller? — Dans cinq quarts d'heure. — Bon ! maintenant , regardez votre mal.
— Je ne l'ai que trop vu. — C'est égal ; il a pu changer. — C'est toujours la même chose. — Où souffrez-vous ? — Yous le savez bien. — Dites toujours. — Eh bien ! je vous l'ai toujours dit , c'est à l'estomac. — Qu'y voyez- vous ? -^ Je vois plus de deux pintes de hWc fiante , cela me dégoûte à regarder. — Etes-vous bien sûre que c'est de la bile ?
— Oh! oui, c'est ce qui me rend jaune. » A ces mots, je m'approchai de M***, et je voulus lui parler à l'oreille ; mais il me dit : parlez haut, elle ne vous entend pas , vous n'êtes pas en rapport. Je profitai de ^a^^s , et je dis à haute voix : « Demandez à la malade où est son estomac. — Plaisante question. — J'ai mes raisons pour la faire. Demandez aussi qu'elle vous indique avec la main l'espace qu'occupe son estomac et quelle est sa forme. Puisque les somnambules voient distinctement les plus petits objets , ils doivent bien voir un gros sac comme l'estomac. » Les questions furent faites ; elles parurent étonner la somnambule , et , après une marque visible d'incertitude et d'impatience , elle traça du bout du doigt deux moitiés ^'ellipse , commençant au haut du sternum , sous
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l'articulation des clavicules , et finissant à renfoncement nomme vulgairement le creux de r estomac. « J'ai cru , dit M*** , que l'estomac e'tait plus bas. — Non ; plus bas c'est mon ventre. » Interrogée sur la forme du viscère , elle fit une seconde fois le trace' d'une ellipse qui insciivait tout le sternum , mais qui , cette fois , avait plus de largeur et comprenait la moitié des deux seins.
Alors je me levai et je dis à M*** : « J'en ai assez : mademoiselle Adèle est une friponne qui se moque de vous; et je le dis hardiment , puisque vous m'assurez qu'elle ne m'entend pas. » Nous parlerons de cela , me répondit M*** ; puis il acheva la consultation. Mademoiselle Adèle se prescrivit l'orangeade , et assura qu'elle serait guérie quand les groseilles seraient mûres. Après les cinq quarts d'heure prescrits , on éveilla la somnambule , ce qui ne fut pas difficile ; nous sortîmes ; et la manière dont la dormeuse me congédia, me prouva qu'elle inavait très-bien entendu.
Ce que je dis alors à M. de M*** , peut s'adresser à tous les préconiseurs des somnambules : « Eh quoi! vous n'avez pas vu que cette fille vous trompait ! elle prétend voir son estomac , et elle le place dans la poitrine , comme le font la plupart des femmes qui confondent ces deux cavités. La figure qu'elle nous a tracée ferait croire que le grand diamètre de l'estomac est perpendiculaire , tandis qu'il est transversal ; comment d'ailleurs deux pintes de hile filante se reposeraient-elles sur
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la partie de la poitrine qu'elle a de'signée ? En supposant même que cette bile ait pu être contenue dans les deux sacs qui enveloppent les poumons, cette fille n'aurait pu la voir au milieu de la poitrine , sous le sternum et sur le médiastin. Soyez donc bien certain qu'elle n'a vu ni son estomac ni sa bile ; mais qu'elle a voulu vous faire payer son orangeade et ses groseilles.
Forcé d'abre'ger , j'indiquerai sommairement deux autres expériences. Une somnambule qui se plaignait de palpitations , fut interrogée sur la position de son cœur, et, sans hésiter, elle montra la partie gauche de la poitrine , immédiatement sous le milieu du sein gauche ; il est donc évident qu'elle ne voyait pas son cœur, mais qu'elle parlait d'après l'erreur vulgaire qui place le cœur à gauche.
Une troisième enfin , consultée sur l'état d'un malade avec lequel on l'avait mise en rapport , et qui depuis long-temps était menacé de subir l'opération de la lithotomie , ne manqua pas de lui dire : « Je vois tout plein de graviers dans vos reins. » Mais, interrogée sur ce qu'elle entendait par le mot reiiis , elle indiqua l'os sacrum et les os des îles , selon la croyance du peuple qu'un coup de pied dans les reins équivaut presque à un coup de pied dans le derrière ; la pauvre fille ne savait pas que les reins sont ces corps charnus que les cuisiniers nomment rognons , et qu'ils nous font manger à la brochette ou au vin de Champagne. Or , com-
ment voyait-elle du gravier et des calculs urinaires dans les os ?
Mais les obsen ations d'un profane comme moi ne sont d'aucune valeur aux yeux des adeptes ; on me fera beaucoup de grâce si l'on ne m'accuse pas de mauvaise foi. Interrogeons donc un homme dont la bonne foi n'a jamais été mise en question , et qui passe pour être l'oracle du magne'tisme. On devine que je veux parler de M. de Puyse'gur. Yoici ce qu'il rapporte , dans ses Recherches et Obscr- V ations physiologiques sur le somnambulisme, pages III et 112: On magnétise la fille d'un cuisinier; elle s'endort dès qu'on l'a touchée , et ses premières paroles sont : « Ah ! je suis perdue , je n'ai plus qu'un an à vivre. » Interrogée sur la natuie de son mal , elle répond : « Ce sont quatre gros vers qui me rongent le cœur. » Elle se prescrit un remède , qui consiste dans une pincée de cendre mêlée à un verre d'eau et de vin. Le remède fait merveille ; elle rend l'un de ses gros vers par la bouche , et les trois autres prennent la route opposée. L'intuition de cette fille n'était pas une simple conjecture , puisqu'elle a vu les quatre gros vers , et que ces vers , dit-on , sont sortis : elle a même dit que l'un de ces vers avait du poil, ce qui , dit-on, a été vérifié. Maintenant, je demande à tous les anatomistes et physiologistes comment quatre gros vers pourraient passer du cœur aux deux extrémités du conduit alimentaire , sans perforer ou l'œsophage ou le diaphragme et l'estomac? Si cela est
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impossible , il faut conclure que la fille du cuisinier a menti comme mademoiselle Adèle. Le livre que je \Tens de citer est rempli d'impostures de ce genre, que M. de Puyse'gur, fascine' par le magnétisme , a rapportées avec une intime conviction.
Mais voici venir le redoutable M. Deleuze , qui m'accable de sa logique magnétique, et qui, par une prévision du somnambulisme, croit sans doute avoir réfuté , en i8i3 , toutes les objections que je fais aujourd'hui. Ce savant , très-estimable , mais très -abusé, ne veut pas que l'on reproche aux somnambules leurs cireurs (V anaioinie et de physiologie ; ils ne voient distinctement, dit -il, que leur état , et ils ne raisonnent bien qu 'autant qu 'ils ne pojfent leur attention que sur un petit nombre d'objets. M. Deleuze est un homme d'honneur , et sa passion pour ses chers somnambules ne l'empêchera pas de reconnaître la raison quand elle se montrera dans toute son évidence. Je le prie donc de considérer que mes citations se renferment dans le cercle des conditions qu'il prescrit à la lucidité des somnambules. On a parlé de l'estomac k celle qui se plaignait de l'estomac ; du cœur , à celle qui avait des palpitations ; et des vers , à celle qui se plaignait des vers. Ces femmes devaient donc voir distinctement y puisque ces vers , ces palpitation^ et cette bile filante étaient leur état, comme le veut M. Deleuze. Leur attention ne s'est portée que sur un petit nombre d' objets , puisque l'une n'a vu que son estomac , dcms la poitrine; l'autre son cœur ,
relégué à gauche ; la troisième , ses quatre gros vers ; elles devaient donc raisonner bien, car on ne pouvait pas les occuper d'objets moins nombreux. Et cependant ces somnambules n'ont vu que des choses impossibles, n'ont dit que des absurdités.
Mais M. Dcleuze lui-même a fait une étrange méprise dans son raisonnement somnambulique. II ne s'agit point ici d'erreurs d'anatomie , mais de mensonges; il n'est pas question de raisonner, mais de voir. Ces mêmes somnambules , quand ils sont éveillés , ne se trompent pas sur la position et la forme d'un nez , d'une bouche ou d'un menton : or , si , pendant leur sommeil magnétique , ilsvoient distinctement les plus petits objets de leur organisation intérieure , ils ne doivent pas plus se tromper sur un cœur ou un estomac que sur un nez ou un menton. Cependant ils se trompent toujours quand on n'édite pas officieusement les questions qui peuvent faite éclater leur imposture ; il est donc bien certain qu'ils mentent quand ils disent qu'ils voient , ou qu ils imaginent et qu'ils appellent cela voir.
Si le lecteur veut connaître toutes les rêveries du somnambulisme , je l'invite à lire les Recherches physiologiques de M. de Puységur, que j'ai citées plus haut. S'il veut ensuite connaître une excellente réfutation de la doctrine magnétique , il doit consulter l'article Magnétisme , dans le Dictionnaire des sciences médicales : il est de M. le docteur Tirey ; et il est impossible de réunir, dans
une discussion , plus d'esprit, plus de sagacité et plus de modération à une logique plus foudroyante. Mais, si l'on désire quelque ouvrage plus récent sur les nouvelles folies du somnambulisme magnétique , je citerai une troisième fois les Lettres physiologiques et morales, de M. Amédée Dupan. On y trouvera, dans un ordre parfait, l'histoire complète du magnétisme animal , et des détails curieux sur la discussion qui s'est élevée, à ce sujet, dans l'Académie de médecine.
Pourquoi donc tant de médecins et tant d'hommes d'esprit persistent-ils depuis si long-temps à croire aux rêveries des somnambules , si l'intuition et la prévision somnambuliques ne sont qu'imposture et déception? Telle est sans doute la réflexion que feront tous mes lecteurs ; et voici comment je crois pouvoir y répondre :
D'abord, il n'y a rien de plus commun en France que de rencontrer des hommes de beaucoup d'esprit, mais d'une ignorance complète sur toutes les sciences physiques. ]-,a littérature même et surtout la poésie se concilient fort bien avec la superstition ; la logique qui n'est pas fondée sur les faits , est une source d'eiTeurs, et la plus brillante imagination ne fait qu'égarer notre jugement, et nous fait voir des vérités dans tout ce qui nous flatte. Notre éducation française n'est point un préservatif contre les illusions des charlatans en tout genre. Je doute que le magnétisme fasse jamais fortune en Angleterre.
Ouant aux médecins , il faut en faire deux classes. Je range dans la première ceux qui , avec beaucoup d'esprit et d'instruction, se sont laissés séduire par le magnétisme. Habitués à voir dans cer-^ laines maladies des phénomènes inexplicables et analogues soit au coma des magnétisés , soit aux bizarres visions des somnambules, ils ont attribué ces effets à un nouvel agent , quoiqu'ils eussent pu en reconnaître l'identité avec des effets bien antérieurs à Mesmer. Ils ont magnétisé eux-mêmes , ils ont provoqué le sommeil , et ce succès les a confirmés dans leur erreur. D'ailleurs , comme l'observe bien judicieusement M. Virey, les magnétiseurs ont presque toujours agi sur des personnes qui leur étaient inférieures dans l'ordre social , ou qui leur étaient surbordonnées. Les colonels magnétisaient les soldats , un médecin sa servante ou une pauvre fille , M. de Puységur la paysanne Agnès Burguet ; et lorsque Mesmer ou Deslon magnétisaient les duchesses, le titre de docteur et la réputation de science leur donnait une véritable supériorité sur ces dames. Si , au contraire , les grenadiers avaient magnétisé les colonels , si les valets avaient magnétisé leurs maîtres , et les paysannes leurs seigneurs , on aurait obtenu des résultats tout différens. Les messieurs magnétisés n'auraient pas obéi si complaisamment aux magnétiseurs , et n'auraient point menti pour leur complaire.
Dans la seconde classe de médecins magnéti-
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sans , je réunis les jeunes étudians qui veulent à tout prix se faire connaître , et les médecins sans pratiques, très-comparables auxavocatssans causes, qui se chargent des plus mauvais procès pour pouvoir dire qu'ils ont plaidé. Tous cherchent la célébrité , et il faut avouer que pour l'obtenir il n'est rien de mieux que de faire des miracles ; mais qu'arrivc-t-il? On avait parlé de prodiges opérés à l'Hôtel-Dieu par le magnétisme , et ces prodiges se sont réduits à des malades qui sont restés malades , et à la superchene d'une femme qui se faisait apporter du sang dans un vase , et s'en barbouillait ensuite , pour faire croire qu'il était un produit de la magnétisation. Quand il n'y aura plus de dupes , il n'y aura plus de somnambules magnétiques , comme les revenans n'apparaissent jamais aux yeux de ceux qui n'y croient point.
MÉDECINE. 4l5