‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 34 sur 52 · ESSAIS DE MEDECINE CONTRE L'USAGE DE LA SAIGNEE · texte numérisé non relu

ESSAIS DE MEDECINE CONTRE L'USAGE DE LA SAIGNEE

Par Jean-Antoine Gav , membre de l'ancienne Faculté rie médecine, etc.

Les disputes de religion ont fait bien des incrédules et n'ont produit aucun bien; deux antagonistes , après avoir e'puisé toutes les ressources de la dialectique , se quittent toujours plus oppose's qu'ils ne létaient avant la controverse. Les disputes des médecins ont ordinairement le même résultat ; et elles finiraient par décréditer entièrement la médecine , si la faiblesse des hommes et la peur de la mort ne ramenaient sous le joug de la Faculté, les rebelles les plus audacieux et les incrédules les plus opiniâtres.

Le livre que j'annonce offre d'abord la discussion d'un point de doctrine médicale fort important , puisqu'il s'agit de tuer ou de conserver les hommes, dans un cas où l'erreur est un arrêt de mort prononcé contre le malade. Il s'agit de l'apoplexie. Existe-t-il deux espèces d'apoplexie , l'une séreuse , l'autre sanguine ? La saignée doit-elle être administrée indistinctement dans tous les cas

4l6 médecine.

d'apoplexie? M. Portai pre'tend que toutes les apoplexies sont sanguines , et consequemment qu'il faut toujours saigner. M. Gay soutient qu'il n'y a point d'apoplexie sanguine , et qu'il ne faut jamais saigner. On ne peut pas être en contradiction plus évidente , et bien des hommes mourront avant que ces deux docteurs ne soient d'accord.

Ainsi que je l'ai dit , en rendant compte du mystère des magnétiseurs et des somnambules , on ne peut se représenter sans frémir un pau\Te malade chez qui l'on envoie deux médecins bien savans', bien célèbres, dont l'un dit: si l'on saigne, il est mort ; et dont l'autre répond : il est mort si l'on ne saigne pas. Heureusement encore l'apoplectique ne les entend point ; car il mourrait certainement de la peur de mourir.

Les quiproquo d'apothicaire sont funestes , maïs au moins ils sont rares; les quiproquo des médecins ne sont pas moins meurtriers, et ils se renouvellent tous les jours. Je ne sais comment ces messieurs peuvent se résoudre à nous révéler leur impuissance, et à nous apprendre que quand il s'agit de mort, des savans disent oui , et d'autres savans disent non : de sorte qu'il vaudrait autant jouer la vie d'un homme à croix ou pile , que d'appeler des docteurs si peu d'accord sur leur doctrine. La lecture de ce li\Te m'a tellement effrayé , que j'ai préparé deux billets de loterie , sur l'un desquels j'a écrit érnrtique , et sur l'autre saignée; et j'ai donné des ordres très-précis pour qu'en cas d'à-

DE LA SAIGNÉE. ^l'j

poplexie de ma part , on prît au hasard l'un de ces billets, et qu'on exe'cutât sur moi l'ordonnance qu'il contient, sans l'intervention d'aucun docteur quelconque. J'ai l'espoir que le hasar/i me traitera mieux que ne ferait la me'decine. Ce qui va suivre prouvera que je ne plaisante pas autant que mes lecteurs voudraient bien le croire.

Le fameux Sydenham , l'apôtre de l'opium , est appelé chez un jeune homme dont l'étnt faisait craindre l'apoplexie. Il ordonne une saigne'e copieuse ; après midi , il en ordonne une seconde ; il en fait faire une troisième le lendemain , et il déclare que si l'on n'en fait pas une quatrième, le malade mourra sûrement. Les parens s'opposent à cette quatrième opération ; le jeune homme meurt. Sydenham prétend qu'il eût été sauvé si l'on eût fait cette quatrième saignée. M. Gay soutient qu'il est mort parce qu'on lui a fait les trois premières : le docteur anglais a écrit de belles choses pour soutenir sa thèse ; le docteur français écrit de belles choses pour la combattre ; mais , en attendant, voilà un homme mort ; et ce qu'il y a de clair, c'est qu'il ne reviendra pas se plaindre de son médecin.

M. Gay cite beaucoup d'autres exemples où la saignée a tué le malade ; et sans doute M. Portai pourrait nous donner une belle liste des victimes de l'émétique. Il semble , en vérité , que tous les médecins pensent comme ceux du pauvre Muret, et qu'ils soient toujours prêts à faille eocperientiam in anima vili.

CRITIQUE. T. I* -i^

4i8 médecine;

Il faut avouer cependant que l'ouvrage de M. Gay ressemble plus à un écrit polémique qu'à un traité de médecine ; et l'on est tenté de croire , à chaque page , qu'il le dirige contre M. Portai , plus encore que contre la saignée. Ses expressions ne sont pas toujours mesurées ; et la roideur qu'il met dans ses reproches n'a pas toujours la raison et la jusr tesse pour excuse. En voici une preuve bien évidente : M. Bertrand tombe de cheval ; on lui administre une dose d'émétique avant que M. Portai soit appelé ; ce médecin arrive enfin , il fait saigner M. Bertrand à la jugulaire , et le malade meurt. Je rapporte ce fait d'après M. Gay , sans laen préjuger pour ou contre son exactitude. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que M. Bertrand est mort. M. Portai pense qu'il aurait fallu insister daçantage et plutôt sur les saignées. A ces mots , M. Gay s'écrie : w Prétendre qu'un malade qui a succombé » à la saignée aurait dû être saigné davantage, c'est » une assertion qui n'avait pas encore été écrite. » Oh! pour cette fois , M. Gay se moque un peu de son lecteur! Il n'y a pas un écolier de sixième qui ne sente que le mot davantage signifie ici plus fortement, plus impérieusement , et non pas itératiçement après la mort du malade. Ce n'est pas à un homme tel que M. Portai qu'il faut faire dire une bêtise ; et c'en serait une bien étrange que de vouloir ordonner une seconde saignée à un homme mort de la première. Voilà cependant l'intention que lui prête M. Gay ; car il dit plus loin : M. Por-

DE LA SAIGNEE. 4l9

tal qui , dans l'activité de sa pratique , prescrit la

saignc'e aux vwans et aux rnoris , etc Cette

plaisanterie passe les bornes. Un me'decin a bien le droit de nous égorger en nous saignant, ou de nous empoisonner par l'émétique , mais il n'a pas celui de dire des sottises ; mille victimes immolées dans les formes feraient moins de tort à sa réputation qu'une phrase absurde ou une citation inexacte. Ainsi concluons que MM. Gay et Portai sont tous deux des hommes fort habiles , et que nous devons avoir en eux toute confiance , quoique le premier prétende que le second nous assassine par la saignée , et que le second soutienne que le premier nous tue par l'émétique. O Molière ! que n'êtesvous ici ! Mais que dis-je ! Vous y êtes , et vos médecins ne diffèrent entre eux que du blanc au noir : vos médecins sont les nôtres.

Un autre point de la discussion démontrera que nos savans ne sont pas seulement en contradiction dans les cas difficiles, mais qu'ils sont diamétralement opposés sur les choses même les plus simples. M. Portai condamne l'usage de l'émétique dans l'apoplexie , et il dit , dans le tome II de ses Mémoires : <c L'estomac et les muscles du bas-ventre , » en se contractant , font refluer le sang vers les » parties supérieures ; car , dans les personnes qui » vomissent , toutes les parties de la tête reçoivent y> plus de sang qu'à l'ordinaire.... Il n'est donc pas « surprenant que plusieurs apoplectiques aient péri » pendant l'action du vomissement. >> M. Gay pré-

tend , au contraire , que pendant le vomissement tout se passe dans V estomac , et non dans la tête; que la tête ne reçoit pas plus de sang alors que dans tout autre cas, qu'elle en reçoit même moins, puisque rdlet du vomissement est de contracter les vaisseaux au lieu de les dilater. M. Portai trouve à ceux qui vomissent le visage rouge et les yeux enflammés; M. Gay les voit, au contraire , y»a/^5 et défigurés. ]M. Portai , enfin , regarde les apoplectiques comme des hommes morts , s'ils vomissent ; M. Gay veut qu'on les enteiTe , s'ils ne vomissent pas. Il ne manque à cette scène qu'un troisième médecin qui les condamne à mourir, soit qu'ils vomissent, soit qu'on les saigne : il s'en présentera , gardons-nous d'en douter.

Quelque désir que j'aie de rester neutre dans cette lutte, je ne puis m'empêcherde faire obsei'ver que sur ce dernier point M. Gay paraît avoir du dessous ; en effet, M. Tissot, qu'il cite avec éloge en deux endroits , a professé publiquement l'opinion renouvelée par M. Portai. Dans la seconde partie de VAi>is au peuple, page 221 , édition de Didot , je trouve cette obsei'^ation : « Pendant les efforts » qu'on fait pour vomir, la circulation se fait beau- » coup plus fortement , et les vaisseaux de la tête » et de la poitrine , se remplissant extrêmement de « sang , pourraient se rompre ; ce qui tuerait sur- « le- champ , comme il est airiçéplus d'une fois. » Notez bien qu'il ne s'agit point ici d'une conjecture, mais d'un fait observé par un grand praticien qui

Page 1