ET DE SON INFLUENCE SUR LES MALADES
Mémoire couronné par la Société de médecine de Bruxelles ; par M. MrtKICHEAU-BEAuCHAMP, docteur et professeur en médecine.
La Société de médecine de Bruxelles a propose" les questions suivantes : La nuit exerce -t-elle une influence sur les malades ? Y a-t-il des maladies oii cette influence est plus ou moins manifeste P Quelle est la raison physique de cette influence ?^
On sent d'abord que ces trois questions pourraient se réduire à deux ; car la seconde est visiblement ime conséquence de la première. En effet, s'il est démontré que la nuit ait une influence sur les malades , cette influence doit varier comme la nature et \ intensité des maladies. Mais quelle qu'ait été l'intention de la Société de médecine de Bruxelles , elle a sans doute voulu que les concurrens au prix se bornassent à traiter les questions proposées , sous le rapport de la science , et elle n'a point demandé une déclamation littéraire et mythologique sur les attributs de la nuit. On est
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donc un peu surpris du début de M. Moricheau- Beauchamp , qui cependant a obtenu \ accessit. Voici ce début, qui ressemble beaucoup plus à une amplification de collège qu'à l'examen d'une question physique et pathognomonique : « La nuit est cet espace de temps pendant lequel le soleil reste sous l'horizon ; c'est l'instant où, privé de Vaction bienjaisante de V astre générateur de toutes les productions de la nature , l'être vivant jouit ordinairement des douceurs du sommeil. Par cette privation momentanée de la lumière , cette mère vigilante {Va. nature) a voulu nous faire sentir que l'homme n'est pas condamné à un travail continuel, etc.... » Après cette période, fort étrangère à la matière médicale , l'orateur passe en revue les divers emblèmes que les poètes ont donnés à la nuit. Les uns lui ont prêté des ailes comme à l'Amour et à la T^ictoire ; Euripide la représente ingénieusement couverte d\in grand voile noir parsemé d' étoiles ; Enée immole une brebis noire à la Nuit ; certains poètes la regardent comme la mère de V Envie , du cruel Destin, de la Mi~. sère , de la Douleur, de la Mort; au rapport de César, les anciens Gaulois divisaient le temps nonparjour, mais par nuit; les Arabes font encore de même ; les Hébreux partageaient la nuit en quatre parties égales; d'autres la divisaient en six parties connues sous les noms de T^ espéra, Çonticinium , Concubium , intempesta ISox , Qallicinium et Luciferam,
Lorsqu'il s'agit de dëteraxiner F influence de la nuit sur les malades , il est bien question de l'astre générateur de toutes les productions de la nature , des ailes de l'Amour et de la Victoire , du voile d'Euripide , de la brebis d'Ene'e , de Jules-César et des Hébreux ! Dans les Plaideurs de Racine , il s'agit d'un chapon , et l'avocat Petit- Jean s'écrie :
Quand je vois les Cësars , quand je vois leur fortune , Quand je vois le soleil , et quand je vois la lune ; Quand je vois les états des Babyloniens, etc
Ici , il s'agit de l'influence de la nuit sur les malades , et le début ressemble si fort au plaidoyer de Petit- Jean, que l'on est tenté de le prendre pour une plaisanterie du même genre.
M. Moricheau-Beauchamp ne s'est pas contente d'étaler cette érudition étrangère à son sujet , il y a joint des notes qui n'étonnent pas moins que le texte. S'il parle de la nuit , il transcrit au bas de la page : T^eritur interea cœlum et mit oceano nox , etc... ; ailleurs ce sont des vers de la traduction de M. Gaston ; plus loin : Cum tacet omnis ager, pecitdes , picfœque voliicres. Il va même jusqu'à prêter à Virgile le vers le plus étrange qui ait jamais pu passer par la tête d'un prosateur ; car il prétend avoir trouvé dans le premier livre de l'Enéide : Jacidmiis : nox autem advenit mala, borea delapso.... , phrase que M. Beauchamp a eu seul le privilège de remarquer dans Virgile , et qui fait , comme on voit , un joli vers hexamètre.
Dans une note d'un autre genre, l'auteur prétend que les animaux qui ne sortent que la nuit sont empreints , par la nature , d'un caractère de réprobation qui les rend hideux : il cite à cet égard un ouvrage estimable ; mais , outre que les formes des divers animaux ne doivent pas se juger d'après les idées ou les préjugés de l'homme , l'obsenation de M. Beauchamp est fausse m.ême selon l'opinion que nous nous faisons de la beauté: car les phalènes , par exemple , sont les plus beaux des papillons, et cependant ce sont des papillons de nuit. Ceci doit nous rendre plus circonspects dans nos assertions , et nous apprendre à nous défier des systèmes.
Les règles générales sont rarement justes , et quand l'homme s'établit le juge de la nature , et l'échelle sur laquelle il faut la mesurer, il ne tarde pas à s'apercevoir que tout n'a pas été fait à la mesure de son intelligence , et selon les caprices de son orgueil.
Quant au fond de la question , il me semble que l'auteur n'a pas assez distingué les effets de la nuit même , de ses effets accessoires ou des circonstances concomitantes. La nuit peut agir comme simple privation de la lumière , elle peut ensuite affecter les malades par la fraîcheur et l'humidité qui l'accompagnent ; mais on sent que ces derniers effets ne sont qu'accessoires : car, en supposant que pendant tel jour l'état hygrométrique et thermométrique de l'atmosphère fussent les mêmes que dans telle nuit , l'influence à cet égard serait
la même sur les malades. La nuit peut agir enfin par des causes morales , telles que les idées superstitieuses , ou cette crainte qu'on a excitée en nous dans l'enfance , et qui ne se dissipe jamais entièrement dans la suite. Mais M. Moricheau-Beauchamp n'a pas jugé à propos de traiter cette partie, qui e'tait peut être aussi essentielle que les autres, et qui aurait été' bien préférable à l'étalage mythologique qu'il a fait à son début. Il ne nie cependant point cette influence morale , puisqu'il avoue que r obscurité de la nuit inspire une frayeur dont bien peu de personnes sont capables de se garantir ; mais il néglige de rechercher l'effet qu'elle peut produire sur les malades : effet qui me paraît aussi puissant et aussi général que celui causé par la simple privation de la lumière solaire.
Il a tort aussi , je pense , d'attribuer à cette seule absence les remords du scélérat qui craint Vœil perçant de la justice, et d'ajouter : c^est le soir que nous sommes hei:reuœ ou malheureux par le souvenir de nos actions du jour. Outre que ceci ne concerne pas les malades , mais des hommes en santé , la nuit n'est pas la cause de tous ces effets ; elle n'en est que l'occasion. Quoique les scélérats et les brigands préfèrent l'obscurité à la lumière , la nuit n'est pas pour cela la cause de leurs crimes ou de leurs remords. De même , quoique les voleurs se cachent dans les bois , il serait ridicule de dire que les forêts sont la cause des crimes et des repentirs. Si le soir nous sommes plus heureux
OU plus malheureux comme le pre'tend l'auteur , il faut en chercher la cause dans la solitude et dans le silence, mais non pas précisément dans l'état d'obscurité. Moins nous avons de distractions, plus nous sommes livrés à nous-mêmes , et portés à réfléchir; or, c'est dans la solitude et le silence que nous sommes moins distraits ; c'est donc à l'état de calme et la solitude que nous devons attribuer ce surcroît de bonheur ou de malheur que nous éprouvons dans la nuit. Mais , quoi qu'il en soit de celte distinction bien réelle , il est toujours \Tai de dire que toutes ces observations sont étrangères au sujet du prix, et n'ont rien de commun avec V influence de la nuit sur les malades.
J'ai cru remarquer aussi une erreur de physique dans l'action que M. Moricheau-Beauchamp attribue à la lune. Ce n'est pas que je veuille contester l'influence de la lune sur notre atmosphère , quoicju'ellc soit beaucoup moindre qu'on ne l'imagine. Selon M. de La Place, elle est peu considérable , et l'action combinée du soleil et de la lune produisent sur le baromètre des oscillations tellement insensiblés, que leur étendue n'excède pas deux millièmes de pieds, à Véquateur même oii elle est la plus grande. (Exposition du système du monde, tome II, page i6i.) Mais supposons que la lune agisse trèspuissamment sur nous , son action ne pourrait dépendre de sa lumière , qui , d'après les expériences de Bouguer , est trois cent mille fois moindre que celle du soleil ; elle ne pourrait pas non plus être
due à sa chaleur, puisque tous les rayons de la lune rassemble's dans une lentille , ou au foyer des plus grands miroirs , ne produisent aucun effet sensible sur la boule d'un thermomètre : la lune n'agit donc que par sa masse , et c'est en cela que consiste l'erreur de M. Beauchamp ; car la lune parcourant notre horizon pendant le jour comme pendant la nuit , et aussi souvent dans l'un que dans l'autre, elle doit avoir dans les deux cas la même influence , puisque sa masse est la même ; il n'est donc pas raisonnable d'attribuer à la nuit un effet que le jour partage également avec elle.
J'en dirais autant des éclipses de soleil , auxquelles l'auteur attribue une puissance presque magique : malgré les citations les plus savantes , ces effets ne sont dus, i" qu'à une privation de la lumière qui paraît contraire à Tordre habituel , et 2° à la superstition, qui regarde ces éclipses comme des présages certains de quelques malheurs. L'exemple de Hobbes ne prouve rien ; il ne serait pas étonnant que le philosophe le plus audacieux fût en même temps le plus poltron de tous les hommes.
Après une foule d'observations fort étrangères à son sujet , l'auteur y entre enfin, et il trouve que la nuit agit en excès dans les fièvres bilieuses , pituiteuses , putrides ; et en moins dans les maladies inflammatoires et dans les affections nerveuses, en diminuant celles-ci et en augmentant les autres. Je me tairai sur cette partie du discours, que les savans seuls peuvent juger.
43o MÉDECINE.
Le Style de cet ouvrage est emphatique dans sa première moitié , et sage dans la seconde. Les notes, que l'auteur a rejetées à la fin , sont fort curieuses , et prouvent de grandes connaissances. On est seulement fâché d'y lire que les Sybarites chassèrent tous les co(fs d'Athènes de peur qu'ils ne troublassent leur sommeil. S'il est question du peuple de Sybaris , il était à deux cents lieues d'Athènes, et n'avait rien ày ordonner; si le mot sybontes est pris ici au figuré , dans Athènes , toute démocratique , le peuple n'aurait pas permis aux petits-maîtres de chasser tous les coqs de la ville. Contentons-nous de dire qu'il n'y avait point de coqs à Sybaris , et encore cela est peu croyable , malgré les graves historiens qui ont pris la peine de faire cette importante observation.