‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 5 sur 52 · HERCULE PLACÉ ENTRE LA VOLUPTÉ ET LA VERTU · texte numérisé non relu

HERCULE PLACÉ ENTRE LA VOLUPTÉ ET LA VERTU

PAR M. COURNAMD.

Ce Jeudi 1 4 Janvier 1808,

Je prends bien part , mon cher cousin , à la cruelle insomnie qui vous travaille ; mais au moins cette maladie ne pouvait vous survenir plus à propos que dans ce moment où je puis vous être de quelque secours : je vais vous rendre compte d'une se'ance litte'raire de l'Athenee de Paris. Si je n'ai pas l'espoir de vous amuser , il me reste celui de vous faire dormir ; je serai bien maladroit si je n'y reussis pas.

Mon cousin , connaissez-vous M. Cournand ? Non. TanL pis pour vous ! vous êtes bien provincial. Apprenez donc que M. Cournand est un homme fort instruit , et qui , de plus , instruit les autres. Il est professeur de littérature , et traducteur aussi infatigable que l'abbé de Marolles et le président Cousin. Ce M. Cournand a fait, kii seul, les frais et les honneurs de la séance : il nous a lu un gros morceau de prose et une longue pièce de

vers Eh bien! dormez-vous? Non. Continuons.

J'obsei-ve depuis long-temps que la mode influe

CRITIQUE. T. r. 3

sur la littérature , comme sur la manière de se vêtir et de se meubler. Au commencement du siècle deraier on avait la manie de faire des parallèles. J'en ai lu trente , de bon compte , entre Alexandre et César , une centaine entre Homère et Yirgile , et des milliers entre Corneille et Racine. Un parallèle est une riche matière pour une amplification de rhétorique , l'antithèse y domine, et vous savez que l'antithèse constitue principalement ce que nous nommons de V esprit. M. Bonsens n'aimait pas trop les parallèles ; il disait que l'auteur y cherchait toujours plus le brillant que la justesse ; qu'il modelait son sujet sur la forme qu'il s'était prescrite , et qu'il étendait ses héros sur le lit de Procuste , pour y allonger ce qui était trop petit, ou raccourcir ce qui était trop grand. M. Bonsens avait toujours à la bouche quelques dictons populaires ; il savait plus de proverbes que Sancho-Pança , et le bonhomme , en parlant des parallèles , nous disait souvent : Comparaison n 'est pas raison.

Malgré la sagesse de ce proverbe , et l'opinion de M. Bonsens , la mode des parallèles est revenue , et M. Coumand nous en a lu un fort beau entre Xénophon et Fénélon. Maintenant , mon cousin , je suis bien sûr que vous ne dormez pas : vous êtes trop étonné de voir comparer un capitaine grec à un archevêque de Cambrai. Si du moins l'auteur eût choisi cet archevêque de Bordeaux , ce fameux Sourdis , qui tenait le bréviaire

(l'une main et le sabre de l'autre , ou le cardinal de la Yallelte qui commanda nos armées et mourut au lit d'honneur, ou même ce Jules ii , qui , le pot en tête et la dague à la main , entrait par la brèche dans une ville qu'il avait conquise , le parallèle eût e'té soutenable ; mais un intrépide guerrier et le plus doux des evêques ! Mais le citoyen d'un petit état populaire et le prélat d'une grande et fastueuse monarchie ! Vous avouerez que les points de contact ne sont pas nombreux dans la comparaison.

Vous allez bonnement croire , d'après cela , que l'orateur a été embarrassé ; point du tout : le parallèle est complet , et je vais vous en donner la preuve. D'abord Xénophon était enfant de bonne maison , et Fénélon aussi ; il n'y a rien à répliquer à cela ; ensuite Xénophon était religieux , et Fénélon était religieux; il est vrai qu'ils l'étaient d'une façon différente ; mais c'est égal , et l'on peut désormais faire un parallèle entre le pape et le grand turc , par la raison que tous deux croient en Dieu. Xénophon a fait la Cyropédie, et Fénélon le Télémaque : c'est ici le pivot de la comparaison ; car tandis qu'on dispute poiu' savoir si la Cyropédie est un roman ou une histoire , on dispute de même pourdécider si le Télémaque est un poëme ou un roman : l'archevêque a écrit des sermons , et le capitaine a écrit la Retraite des Dix Mille ; Fénélon a fait un Discours sur l' Eloquence de la Chaire , et Xénophon un Mémoire sur les

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revenus de VAttique; le prélat enfin nous a laissé un Traité sur l' Education des Filles , et le capitaine en a composé un sur V Education des Chevaux. Vous voyez\ mon cher cousin , que ces deux hommes se ressemblent on ne peut davantage ; et si l'on ajoute que Fénélon était l'ami de madame Guyon, et Xénophon l'ami d'Aspasie ; que Xénophon était aimé de Socrate , et que Fénélon n'était pas aimé de Louis xiv ; que le capitaine a fait l'éloge d'Agésilas , et l'archevêque l'apologie de la bulle Unigenitus , nous aurons le parallèle le plus parfait qui ait jamais existé.

Il y a quelque temps que M. Gail avait aussi fait un parallèle entre Théocrite et Virgile , et, en franc helléniste , il ne balançait pas à donner la préférence au poète grec. M. Coumand a été plus timide dans ses décisions ; mais il était visible qu'il penchait aussi pour la Grèce , et il a relevé d'assez nombreux défauts dans les écrits de Fénélon, sans nous en faire remarquer un seul dans l'auteur de la Cyropédie. Mon cousin , les Grecs sont à la mode : on se coiffe , on s'habille , on se meuble à la grecque. M. Villoteau nous prouve que la musique grecque valait mieux que la nôtre. M. Dureau-Delamalle assure que les Grecs en savaient tout autant que nous en géographie. La question de prééminence est décidée en faveur des anciens ; Dacier triomphe , Charles Perrault ne sait ce qu'il dit ; et si jamais les anciens et les modernes se trouvent en rase campagne , le capitaine Xénophon

battra l'archevêque de Cambrai. M. Bonsens avait aussi cette opinion sur les écrivains de l'antiquité : « Ce sont nos maîtres , disait-il , et les plus grands » parmi les modernes sont ceux qui ont le mieux » imité les anciens. » Pour moi , mon cher cousin , je ne sais que croire , car bien des gens d'esprit m'assurent que M. Bonsens n'a pas le sens commun.

Je vais cependant me permettre à cet e'gard une re'flexion qui vous fera un grand bien , les réflexions étant considérées comme excellent soporifique. Outre que M. Bonsens pourrait bien avoir raison quand il admire les anciens , nous avons tous un penchant naturel à préférer le passé au présent , et plus on avance en âge , plus on devient laudator temporis acti. Non-seulement nous sommes portés à louer le bon ^^eux temps , mais nous nous persuadons même que dans l'espace de quelques années la nature a beaucoup changé à son désavantage. Ecoutez les \ieillards ; les vignes ne gelaient pas dans leur jeunesse , le printemps était plus doux , les fleurs avaient plus de parfum , les femmes étaient plus aimables. Cela veut dire qu'alors ils voyaient tout avec des yeux jeunes , qu'ils étaient contens de tout , parce qu'ils étaient contens d'eux-mêmes. \oilà, je pense, tout le secret de cette prédilection pour les temps qui ne sont plus, et qu'on regrette.

Eh bien , mon cher Lourdet , dormez-vous ? Pas encore. Votre mal est bien tenace. Allons ,

ayez patience : je vais vous parler des vers de M. Coumand. Cet orateur, devenu poète, nous a lu une longue pièce intitulée : Hercule placé entre la T^ertii et la P ohipté. Vous vous souvenez sans doute d'un joli intermède de Métastase sur le même sujet , qui appartient à Xènophon. Le poète italien a mis en action ce que M. Coumaud s'est contenté de nous raconter. Dans V Alcide adbiiio, Edonide et Aretea se disputent le cœur d'Hercule , qui en valait bien un autre ; et ce combat donne lieu à mille conceiii fort agre'ables et fort bien tournés : Hercule lui-même y fait de l'esprit, et finit par chanter un iort joli quatuor avec le JBonsens , la J^olupté et la T^erlu.

Les personnages de M. Coumand ne chantent point , et ils ne font pas d'esprit : Alcide soutient long-temps , et les assauts du vice et ceux de la vertu ; mais l'assaut de la vertu est le plus rigoureux , et le demi -dieu capitule. Les vers de M. Cournand sont fort honnêtes , et faits en conscience ; ils ont douze syllabes bien comptées , des césures franches , et des rimes suffisantes , quoiqu'un peu mesquines. Cette remarque vous paraîtra puérile ; mais j'ai toujours vu que ceux qui font les bons vers sont aussi ceux qui riment le mieux. Au reste , M. Coumand dit des choses fort raisonnables ; sa V olupté ^diiAe. peu ; il a craint de donner trop de plaisir à ses auditeurs : ce qui eût été dangereux pour le but qu'il se proposait En revanche , sa V^ertu ne déparle pas ; et je

LETTRES CHAMPENOISES. Sg

crois qu'Alcide se rend de guerre lasse. Cette vertu est tout le contraire de la P^olupté: aucun des auditeurs ne songeait au plaisir en l'e'coutant , ainsi l'on peut dire qu'Alcide a e'té vaincu et non séduit.

Mais que vois-je , cousin ? Vous donnez, vous ne répondez pas : Dieu soit loué ! le charme opère. Qu'on dise maintenant que la littérature n'est bonne à rien! Bonsoir!

T^otre cousin Bélier.

LETTRE YI.

CLÔTURE DE l' ATHÉNÉE.

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Le champenois Lourdet à son cousin Mélier.

Ce Mardi 19 Juillet 1808.

Oh ! que vous avez bien fait de quitter Paris , mon cher cousin, et que j'ai bien fait d'y venir pour y rétablir la réputation champenoise. Vous aviez soulevé contre vous toutes les tavernes du Parnasse , et partout on criait haro sur le Bélier. Dieu sait ce qui vous serait arrivé , si vous ne vous étiez hâté de prendre le coche , et de retourner dans la bonne ville où les Champenois boivent

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le ^in sans mélange , et ont assez de bon sens pour ne point aimer le faux esprit.

Mais aussi quelle était votre imprudence ! Pourquoi vouloir chagriner tant d'honnêtes ouvriers , àomt les fabriques de prose et de vers font prospérer tant de fabriques de papier , et forment aujourd'hui une branche de commerce si utile à l'Etat ? Que vous importe qu'on fasse de mauvais vers, poursu qu'on en fasse beaucoup? Si un petit auteur n'est rien en ce monde , mille petits auteurs sont quelque chose , et nous devons toujours respecter en gros ce qu'il nous est permis de mépriser en détail.

En arrivant à Paris , je me suis malheureusement jeté dans la fouiTnilière des auteurs que vous avez offensés. A ma figure moutonne , ils m'ont reconnu pour votre cousin ; l'un d'eux s'est écrié , comme PaHngène :

Agnorum sub pelle lupi tua Umina tangunt.

Tous les aiguillons se sont tournés contre moi , et j'étais perdu si je n'avais désarmé leur fureur en désavouant la parenté. Je leur ai donné de grands éloges ; ils m'ont trouvé un goiit exquis ; nous nous sommes embrassés aussi cordialement qu'ils s'embrassent entre eux , et la paix a été jurée en buvant du Champagne , que jusqu'ici vous leur aviez fait prendre en aversion. J'ai composé sur-lechamp , pour la présidente du bureau d'esprit , un joli petit madrigal , où il n'y avait que trois fautes

de langue et deux mauvaises rimes en douze vers , et tous les honorables membres s'écrièrent en chorus : Dîgnus est, dignus intrare in nostro docto corjmre!

Pour entretenir cette bonne intelligence , je me suis fait un plan de conduite dont je ne m'écarterai jamais. Je trouverai de l'esprit à tous les hommes , et de la fraîcheur à toutes les femmes ; je dirai du mal de tous à chacun d'eux en particulier , et du bien de tous en public ; je bâillerai aux tragédies de Racine , et , si je le puis , je me garderai de rire aux comédies de Mohère ; je préférerai les pièces de bon ton aux bonnes pièces , les auteurs qui ont du trait aux auteurs qui ont du bon sens , et les poètes qui font bien le vers aux poètes qui font de bons vers ; je me ferai souteneur de coteries , et conséquemment aux principes de certain docteur , je déclarerai que les facultés de l'esprit sont dues à des organes matériels : vérité que démontrent les vers et la prose qui sortent tous les jours de ces fabriques. Vous voyez , mon cher Bélier , que je vais devenir un Pangloss : c'est le meilleur des rôles que l'on puisse jouer dans le meilleur des mondes.

Vous n'avez connu qu'une seule Académie , et moi , en très-peu de jours , j'en ai déjà découvert une douzaine. Outre la véritable , où siègent les chanoines de la littérature , il y a des Académies de candidats ; d'autres Académies encore , composées de ceux qui aspirent à être candidats à leur

tour ; et comme , dans la révolution , nous avons eu des hommes soupçonnés d'être suspects , nous avons des auteurs qui aspirent à être aspirans : tant il est vrai de dire qu'il n'est pas si petit coin où l'ambition n'aille se fourrer.

L une de ces re'unions est constamment présidée par une femme : ce choix est fort sage ; car l'homme ne se connaît jamais bien lui-même , et la femme connaît bien l'homme. Les membres de cette grande coterie sont les premiers postulans à la première Académie , et attendent impatiemment la mort de quelque chanoine pour demander son bénéfice. Dès que la cloche funèbre annonce qu'il y a mortalité au Parnasse , les candidats accaparent tous les fiacres de la capitale , vont faire les visites d'usage , et frappent à toutes les portes de la Renommée.

La seconde coterie est entièrement composée de femmes : on y parle latin , on y fait de la métaphysique , mais on y affectionne particulièrement la critique et l'histoire. La critique sur-tout doit y prospérer , car ces dames connaissent beaucoup mieux nos défauts que les leurs : elles ne se contentent pas de proclamer le mérite des femmes , elles professent hautement leur prééminence sur nous , et elles travaillent , dit-on , à se faire admettre à la première Académie où d'antiques fauteuils vont se transformer en bergères élégantes.

Après ces deux grandes coteries viennent les médiocres et les petites , dont les prétentions ne

LETTRES CHAMPEISOISES. 4^

sont ni petites ni médiocres ; après les petits auteurs viennent les nains , après les nains les Lilliputiens , après les Lilliputiens les microscopiques , après les microscopiques les atomes. Quelque innombrables qu'ils soient , aucun d'eux ne renonce à l'espoir d'être l'un des quarante : les uns se fondent sur ce qu'ils ont fait , les autres sur ce qu'ils ont eu le bon esprit de ne pas faire , et les moindres attendent quclqu'heureuse e'pidëmie qui c'claircisse les rangs et \ide les fauteuils. En effet , les chances de la nature sont incalculables ; il ne faut qu'une bonne peste ou une fièvre jaune pour faire un académicien d'un auteur de mélodrames ou d'un faiseur de notices.

A propos , mon cher cousin , je suis allé jeudi dernier à l'Athénée de Paris ; depuis près de trois mois , il n'y avait pas eu de séance littéraire. Avec vous la muse des vers était retounnée en Champagne ; avec moi elle est rentrée dans le laboratoire chimique de la rue du Lycée. Cette séance , qui était celle de la clôture , avait attiré la foule des curieux malgré une chaleur de 27 degrés -^ , savamment observée par M. Chevallier. J'obsei*ve à mon tour que la première séance de cet Athénée attire beaucoup de monde , et la dernière encore davantage ; les poètes de cette société ressemblent à cet égard à certains prédicateurs champenois qui nous font grand plaisir quand ils commencent , et un plus grand quand ils finissent.

Cette clôture a été brillante : trois pièces de vers

ont rairaîchi les spectateurs entasse's dans cette enceinte brûlante ; mais la seconde pièce sur-tout , qui est une comédie de M. Muindlle , a tellement tempe'ré l'atmosphère , que l'on aurait pu craindre des pleure'sies et des fluxions de poitrine , si une jolie petite pièce de vers de M. Jouy n'avait réchauffe' l'air et rétabli la transpiration.

La première de ces trois pièces est une critique des voyages. L'auteur, qui demeure à la montagne Sainte-Geneviève , y a pris racine , et se moque des fous qui vont courir le monde , tandis qu'on peut trouver le bonheur sans sortir de chez soi. A la vérité , si tous les hommes pensaient comme lui , nous n'aurions ni le sucre , ni le café , ni mine d'or, ni bon vin qui nous damne ; mais l'auteur nous dit fort bien qu'il y avait des gourmands avant la découverte de l'Amérique , et que nos bons aïeux n'étaient ni moins gras , ni moins joyeux dans le temps où l'on n'avait pas la manie de voyager. Cette pièce est une paraphrase du proverbe qui dit : Pieire qui roule n'ornasse pas de rnousse ; et les spectateurs ont justifié le poète , car ils se sont bien repentis d'avoir entrepris le voyage de l'Athénée.

Après cette lecture, M. Murrille s'est établi sur la chaise, car l'Athénée n'a pas de fauteuils : il a promené ses regards sur la brillante assemblée ; puis il a longuement et lentement débité une espèce de comédie intitulée : Les Journalistes de Madrid. Le but de l'auteur est de prouver combien

la critique amère est odieuse , et combien les personnalités sont criminelles : c'est pourquoi il introduit dans sa pièce trois journalistes connus , dont il de'figure grossièrement les noms , de manière cependant qu'on ne puisse s'y méprendre ; et pour nous donner à tous une leçon de politesse, il parle de coups de bâton , de galères , de carcan , et d'autres bagatelles de ce genre , exprimées en vers analogues ; et il prouve très-bien que si l'urbanité et le bon goût son bannis des journaux , ils se sont réfugiés à l'Athénée de Paris , dont M. Mupville est l'une des plus grosses et des plus fermes colonnes.

Aux journalistes qui figurent dans ce chef-d'œuvre dramatique , l'auteur associe une dame qui exerce la critique littéraire , et qui a pour teinturier un don Fino , autrement appelé Cher yimi. Celte circonstance m'a révélé un grand secret : j'ai pensé que plus d'un cher ami travaillait à l'Athénée des dames , et que les dames, au contraire , prêtaient leurs plumes et leur esprit à l'Athénée masculin. En effet , la comédie de M. Murville a été lue dans tant de coteries , et commentée par tant de présidentes , qu'elle pourrait passer pour un ouvrage de femme, si la dureté des vers et la crudité des expressions ne nous rappelaient sans cesse qu'elle est le fruit d'un talent mâle , qui se met au-dessus de toutes les bienséances.

Les journalistes de Madrid conspirent contre les auteurs , qui sont Michel Cervantes , Alonzo

d'EreilIa , Antonio de Solis , et quelques autres noms modestes , qui cachent sans doute des auteurs de la coterie de M. de Munille. Le chef des critiques leur tient un discours plein d'e'loquence , où l'on remarque ses trois beaux hcmisliches :

Dans mes bonnes neuvaines , Mon vieux sang , mes amis , bout encor dans mes veines.

Au milieu de ce conciliabule , ils reçoivent une in\italion de se rendre près de don Juan d'Autriche. Ce prince les reçoit avec politesse , et dit beaucoup de mal des auteurs ; puis il ajoute que l'Empereur (Charles -Quint) est attendu à Madrid , et il invite les journalistes à composer un compliment pour l'arrive'e du souverain. Les journalistes de M. Murville se mettent à l'ouvrage , et font, dit l'auteur, toutes les grimaces qui annoncent un travail dur et pénible. Cette pantomine a été rendue par M. Murville avec tant de vérité , qu'elle m'a rappelé certaine tragédie d'Abdélasis , où l'auteur avait été aussi bon comédien que bon poète. Don Juan rerient ; les journalistes lui présentent leurs ouvrages, qui sont des chels-d'œuvre de mauvais goût et de ridicule : destinée inévitable de tous les personnages que M. Murville met en scène, dans quelque genre qu'il compose. Mais les auteurs ont fait aussi leur compliment au souverain , et , comme de raison , celui-ci est délicieux et admirable. Le prince indigné chasse les journalistes , et donne la rédaction des journaux aux au-

teurs : belle conclusion , et digne de Vexorde. Ce qui vous paraîtra remarquable , c'est que ce terrible M. de Mui-ville est journaliste lui-même. Un auteur qui le chérit et qui le protège a long-temps sollicite' pour le faire admettre à la re'daction des journaux accrédites ; mais , repoussé de partout , M. de Murville a été réduit à écrire pour une feuille obscure , pour les coteries et pour les Athénées. Depuis ce temps il prône les auteurs qu'il voulait déchirer ; il décrie les journalistes qu'il voulait servir , et il médit du journal qu'on lit le plus dans le journal qu'on lit le moins.

Après cette comédie , dont la lecture avait fait baisser jusqu'à zéro tous les thermomètres de l'Athénée , on a réchauffé les auditeurs par une jolie pièce de vers de M. Jouy : elle est intitulée le Testament de r Amour. Il y a beaucoup de grâce et d'esprit , indépendamment de toute comparaison avec la comédie qui l'avait précédée , et qui aurait fait trouver excellent un ouvrage moins agréable. Ce Testament de l'Amour m'a rappelé V Epitaphe de r Amour, composée il y a six cent trente ans, par notre bon seigneur Thibault , comte de Champagne, qui était si bon poète et si mauvais politique. La voici telle qu'elle fut lue , dans le treizième siècle, à l'Athénée de Provins ou de Château-Thierry :

Ci-gist Amour, qui bien aimer faisoit : Les faux amans l'ont jeté hors de vie : Amour vivant n'est rien que tromperie ; Pour franc Araour, priez Dieu, s'il vous plail.

Ce quatrain n'est pas digne de l'Athe'ne'e de Paris , ni de celui des dames : mais je suis bon Champenois , j'aime les vieux vers et les vins vieux ; et tout ce que j'entends , tout ce que je bois à Paiis , me confirme dans mon vieux goût.

J^otre cousin, Lourdet.

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