DE L ARTHRITIS ET DU CALCUL
Ou Opinion nouvelle sur la cause , la nature et le traitement de ta Goutte et de la Pierre , suivie d'un petit Traité d'Uromancie hygiénique , ou Moyen de reconnaître , par l'inspection de l'urine, l'état de la santé et le régime propre, à la conserver; par P.-J. Marie DE Saint-Uusin , ancien premier médecin de l'armée du Nord, elct (Cet et cœtcra lient lieu de dix-sept litres différens.)
Gardez-vous de juger ce livre sur son titre, voik feriez tort au docteur et à ses quatre libraires. Il ne s'agit pas seulement ici de vous guérir de la goutte et du calcul que vous n'aurez peut-être ja^ mais ; si le système est vrai , comme je le désire pour le bonheur du genre humain , il guérira toutes les maladies , même la pbllùsie pulmonaire ; il n'etf
faut excepter que les maux causes par une vlolenc e exte'rieure , tels que les contusions et les blessures. L'auteur excepte aussi les ulcères, et je n'en devine pas la raison ; son traitement devant établir un e'quilibre parfait dans l'économie animale , et détruire toute cause morbifique, je ne vois pas pourquoi il ne triompherait par des ulcères , qui sont produits pai" une cause intéiieure ou tout au moins entretenus par elle. Disons donc que ce re-r mcde est une panacée, et, comme on peut en faire l'expérience sans le secours du médecin et de l'apothicaire , tous ceux de mes lecteurs qui se laisseront mourir dorénavant, mourront par leur faute, et n'auront plus le droit d'accuser la médecine.
Mais peut-être ce remède universel sera-t-il si cher que les pauvres n'y pourront atteindre ; peutêtre est-il si désagréable qu'il révolte les sens et fait préférer la maladie ; peut-être enfin imposet-il tant de privations que la santé même , achetée à ce prix , ne vaudrait pas une alternative de souffrances et de plaisirs, de malaise et d'intempérance ? Rassurez-vous : si vous êtes pauvre , ce remède vous convient à merveille , car il ne coûte pas un sou par semaine ; si vous êtes riche , il vous convient encore mieux , puisque vous pouvez guérir en faisant fort bonne chère. Avec un petit morceau de papier bleu , de la longueur du doigt , vous saurez tous les matins si vous péchez par excès ou par insuffisance a alcali ou à' acide; et le papier, plus infaillible que les oracles des somnambules, vous
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apprendra si vous devez dîner avec du gibier ou du poisson , si vous devez boire du vin de Bordeaux ou sahlcrdu Champagne. Si votre fortune ne vous permet pas de prendre le restaurateur pour pharmacien , une caraffe d'eau suffira , et votre pauvreté même acce'le'rera votre guerison, \ ous souriez , vous prenez cette annonce pour une mauvaise plaisanterie ? Ecoutez avant de juger. Dc'shabituez vous de croire qu'un remède est d'autant meilleur qu'il est plus cher, et n'oubliez pas que je parle ici au nom d'un homme qui a beaucoup d'esprit , qui raisonne bien , qui n'écrit point mal , qui est membre de dix ou douze socie'tes savantes , qui cite les autorites les plus respectables en médecine , et qui est surtout le plus de'sintcressé de tous les me'decins , puisqu'il apprend à ses malades à se passer de lui.
Commençons donc par établir la the'orie du docteur, puis nous passerons au diagnostic et au traitement ; rappelons-nous surtout que si , dans la première partie de l'ouvrage , il paraît ne s'occuper que de la goutte et du calcul , son système se généralise dans la seconde partie ; et il applique la même théorie et les mêmes préceptes à presque toutes les infirmités humaines. Que les homme* seront heureux dans deux ou trois mille ans! ils auront le plaisir de déranger leur santé de mille manières différentes , et un seul remède guérira tout. Je ne demande que trois mille ans , au plus; ce n'est pas trop pour faire adopter une vérité
nouvelle et utile : s'il s'agissait d'une nouvelle vo-* luplé , je n'exigerais que vingt-quatre heures.
Théorie : Le corj?s humain, dit notre docteur, est composé de deux éléinens : ce sont le phosphate calcaire et V acide pliosphorique ; unis à doses inégales , ils constituent nos solides et nos fluides. Je pense qu'il y a encore autre chose que ces deux élemens ; mais l'auteur n en compte que deux , et je dois me soumettre ; une troisième dérangerait sa théorie : ainsi , n'en parlons plus. jSous naissons , ajoule-t-il , avec la faculté d'assimiler à nos organes deux substances : le carbonate calcaire, qui abonde dans nos alimens, et l'acide pliosphonque préexistant dans notre constitution. I.a solidité de notre charpente, l'équilibre de nos humeurs, dépendent de la juste combinaison de ces deuK substances ; quand l'une des deux pèche par excès ou par insuffisance , il } a prédisposition à la maladie ; il ne s'agit donc alors que de verser dans l'économie animale une dose d'acide ou d'alcali capable de neutraliser l'excès de l'une , ou d'ajouter ce qui manque à l'autre , et la santé se rétablit dans le coips malade , aussi promptement que l'équilibre dans le bocal où le chimiste a voulu faire un sel neutre.
Voilà une médecine mécanico-chimique ou cliimico-mécanique ; les médecins modernes la condamnent généralement, et peut-être trop exclusivement : c'est le point de doctrine médicale sur lequel U y a le plus d'accord ; et les savans d'au-
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jourd'hul ont substitue la théorie des forcés vitales au système un peu trop matériel de leurs pre'decesseurs. Je regrette , je l'avoue , la belle simplicité de la doctrine me'canique ; d'abord , je ne sais pas ce que c'est que hx force vitale ; et les savans, qui expliquent tout avec ces deux mots , seraient fort embarrassés de les définir. Ne serait-il pas bien plus naturel , et surtout plus commode , de considérer son estomac comme une cornue , une cucurbite , un matras ou un ballon , et d'y faire , tous les matins , les petits mélanges , les petites neutralisations qui corrigeraient les excès de la veille, et nous permettraient d'en faire d'autres dans la journée ? Je désire de tout mon cœur que M. Marie de Saint-Ursin ait raison ; et rien ne me prouve qu'il ait tort. Puisque les savans de l'autre siècle se sont trompés, les quatre-vingts auteurs ^u Dictionnaire des sciences médicales peuvent se tromper à leur tour. Une doctrine abandonnée n'est pas pour cela une doctrine fausse ; l'astronomie en est une preuve : le vrai système du Monde était connu des Pythagoriciens ; Ptolémée l'a étouffé pendant quatorze siècles , mais il a reparu avec plus d'éclat et plus d'évidence. Le docteur Saint- Ursin peut donc avoir tort encore pendant quatorze cents ans , et finir par avoir raison. Je me réjouis déjà de la célébrité future de son petit morceau de papier, qui s'en va devenir
L'éternel entretien des siècles à venir.
Mais quel est ce morceau de papier ? Comment devient-il un moniteur physiologique , hygiénique ou pathologique ? Comment ce talisman rend - il ses oracles ? Dans quel milieu doit-il être plongé ? C'est ici que le courage m'abandonne ; il faut que je parle d'un liquide ignoble dont le nom seul va révolter tous les lecteurs de bon ton. Nous sommes si délicats , que nous voulons donner de jolis noms aux choses les plus dégoûtantes. Le mot digestion a paru si grossier, qu'on lui a substitué le joli mot assimilation, quoique ce dernier ne soit qu'un effet de l'autre ; à la siieiu' on a fait succéder la transpiration , qui commence à déplaire , et qui fort heureusement peut être remplacée par \ exhalation ; mais le \ilain mot dont je suis forcé de me ser\-ir n'a point de synonyme , il n'y a point de circonlocution , d'expression figurée , de palliatif qui puisse en tenir lieu. Je prends donc mon parti , au risque de voir tomber cette feuille des mains d'une jolie femme. Finissons : voulez-vous rester malades ou voulez-vous guérir ? Si vous décidez la première question par l'affirmative , je me tairai ; mais vous ne répondez pas , vous voulez donc guérir ; ainsi permettez - moi de vous parler de vos urines. \ oilà le mot lâché , le reste n'est plus rien.
Je sais que depuis long-temps on se moque des médecins d'urines : mais se moquer n'est pas raisonner. Le père de la médecine, le \ieillard de Cos , le divin Hippocrate a été un nu'decin d'ulines; consultez ses Pronostics, ses Prénotions
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ftûaques , ses Prédictions, ses Jugemcns , ses Epidémies, ses dises , ses Aphorismes , etc., etc
partout les urines y sont considérées comme un excellent indicateur, et les nombreuses citations que fait le docteur Saint-Ursin ne laissent aucun doute à cet égard. Au te'moignage d'Hippocrate, qui seul devrait suffire , l'auteur ajoute celui de vingt savans qui ont été célèbres comme médecins iet comme urinograplies ; et dût - on se moquer aussi d'un ignorant qui parle de médecine , je veux mettre un grain dans la balance , et je cite , proprio jnotu , une Séméïologie très-moderne et très-estimée , celle de M. Landré-Beauvais , où les urines occupent avec honneur quarante-cinq pages d'impression. Les urines disent donc quelque chose : et s'il y a chez vous surabondance ou insuffisance d'alcali ou d'acide , elles vous l'indiqueront tous les matins par l'intervention du petit morceau de papier.
J'ai dit, tous les matins, et non pas tous les soirs ; les urinographes distinguent trois sortes d'urines : celles que l'on rend immédiatement après le repas , urina potûs ; celle qui s'échappe quelque:? heures plus tard, urina digestionis, et celle qui s'écoule après le repos de la nuit , mina expressionis. La première est altérée par la boisson , la seconde par les substances alimentaires, la troisième est la plus riche en principes , et celle que vous devez consulter.
Or, vous savez que les acides changent en rouge
toute couleur bleue tirée du règne ve'gétal , l'indigo excepte'. Les alcalis , au contraire , cliangent le bleu envert^ et c'est par là que i on reconnaît facilement la présence d'un acide ou d'un alcali dans un liquide quelconque. Ayez donc tous les matins un petit morceau de papier teint en bleu par une substance végétale , plongez- le dans l'urine d'expression , c'est-à-dire dans celle qui a été rendue après le sommeil de la nuit ; si le papier garde sa couleur primitive , vos humeurs sont dans un équilibre parfait, l'acide et l'alcali sont neutralisés l'un par l'autre , et vous jouissez de la plus brillante santé ; si le papier devient rouge , il y a chez vous prédominance de l'acide ; si le papier de\ient vert, vous tournez à l'alcali. \ oilà une expérience bien simple , qui vous donne un diagnostic infaillible. J'espère donc que tous mes lecteurs vont consulter le moniteur hquide, et il me semble déjà les voir plongeant , à l'envi l'un de l'autre , le papier prophétique dans un vase qui va devenir précieux , et auquel on donnera sans doute un nom plus agréable. Après ces petits détails anacréontiques , il faut parier du traitement. C'est ici que le docteur triomphe de tous ses rivaux , et qu'il acquiert des droits à la gratitude de tous les malades. Si son morceau de papier nous avait envoyés chez l'apothicaire , je ne répondrais pas du succès de sa doctrine : mais il a banni de la matière médicale tout ce qui afflige les délicats. Plus de séné qui donne des coliques , plus de rhubai'be qui échauffe , plus
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de casse nause'abonde : c'est le plaisir qui sera votre médecin , c'est la friandise qui vous dira : RECIPE. Dans un siècle aussi éclairé que le notre , chez un peuple parvenu au pinacle de la civilisation , c'est un Archiaire , c'est un Esculape , c'est un Dieu que je révère dans le médecin qui sait allier la santé à l'intempérance , et trouver une thérapeutique dans la gourmandise même.
Approchez donc, gourmets et gourmands de la capitale et des provinces ; gastronomes , ouvrez les oreilles ; parasites, écoutez : Si le papier bleu a rougi , vous courez le risque de tourner au besaigre ; alors mangez des viandes rôties , du gibier un peu faisandé , du poisson de mer, des écrevisses , des huîtres , des œufs , des viandes salées , des gélatines , un chapon succulent , une perdrix de haut fumet , et buvez de vienne Bordcauœ. Si le papier a verdi , contentez - vous de viande bien fraîche , de jeunes animaux , de poisson de rivière , de tortue , de volaille , de plantes potagères , d'épinards , de cardons , de concombres , de cerises , de groseilles , d'oranges , d'ananas, de melons , de pêches , de fraises et de framboises , croquez le sucre à haute dose , buvez de l'hydromel , de la limonade , des vins de Bourgogne et de Champagne. L'auteur de cette nouvelle pharmacopée vous demande si le régime est si enrayant et si sévère. D'après cet exposé , que je me flatte d'avoir fait avec autant de concision que d'exactitude , aucun de mes lecteurs ne peut plus être malade que par
entêtement ; je les abandonne à leurs préjuges , et je vais terminer cet article par la rélutation d'une objection imminente.
Le docteur, dira-t-on , n'a prescrit ce re'gime que relativement à la goutte et au calcul ; il n'a point prétendu l'étendre à toutes les affections. No as vous trompez : son principe est universel , et son traitement s'applique à tout. Les cent quarante-quatre premières pages, à la ve'rité , n'ont un rapport direct qu'à Varthiitis et à l'uromande ; mais à la cent quarante-cinquième , vous trouvez une dissertation sur la diète et T eau, qui reproduit la même doctrine , et qui en fait une panacée. Si Dumoulin a réduit tout l'art de guérir à faire diète et à boire de l'eau , il ne faut pas entendre ce précepte comme le fait le vulgaire , mais comme l'explique le docteur Marie de Saint- Ursin. La diète acide corrige l'excès d'alcali , et vice versa, voilà tout le mystère : d'ailleurs, la diète portée jusqu'à la privation absolue d'alimens , développe une alcalescence utile quand il y a surabondance d'acide ; et l'eau , si riche en oxygène » rétablit l'équilibre dans le cas contraire. Le papier bleu joue donc ici son rôle comme dans la goutte , et ceux à qui la fortune ne permet pas de prendre la carte du restaurateur ^ouv formulaire , disperisaire ou codecc , se guériront avec la diète et Veau, au lieu de manger des perdrix ou des fraises. Rien n'est plus naturel, et voilà une médecine adaptée à toutes les fortunes.
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On m'objectera sans doute encore que l'auteur n'a pas condamné toute pharmacie , puisqu'il indique lui-même des drogues telles que l'émétique , le kina , l'opium , et une trentaine d'autres dont il décrit les effets. Ici , pour réfuter , il me suffit de transcrire ; voyez la dernière page du livre ; et lisez ces lignes décisives : « Le temps n'est pas encore )).venu où la médecine ne recourant qu'à ses deux » aides naturels (la diète et l'eau) guérira sans l'in- » tervention d'une poly pharmacie, qui trop souvent » complique et dénature les maladies; mais, obligés » de céder k l'usage , nous avons choisi parmi les n POISONS les plus innocens, jusqu'à ce que nous « puissions voir rappeler \dL médecine à la simplicité » qui la fit appeler par Hippocrate , V interprète de
» la nature , et lait dire à Dumoulin : Je laisse
» deux grands médecins , la diète et l'eau. »
Il est donc clair que toute maladie provient de l'excès d'acide ou d'alcali , que toute th'ogue est un poison , que par diète, on doit entendre l'abstinence , la perdrix ou les fraises , et par Xeau, un véhicule de l'oxigène qui neutrahse l'alcali. A la vérité , cette théorie m'embarrasse un peu , car si la diète absolue produit l'alcali , et si l'eau produit l'acide , l'une et l'autre ensemble ne feront rien du tout , et le malade restera malade ; mais il ne m'appartient pas de chicaner un médecin que sans doute je n'ai pas su comprendre. Ma réflexion n'empêche pas que le papier bleu ue soit un indicateur infaillible ; ceux de mes lecteurs qui en riront
seront toujours cacochymes , tandis que ceux qui en feront i'expe'rience vont jouir d'une santé vigoureuse , et rira bien qui rira le dernier!