‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 43 sur 52 · OBSERYATIONS SUR LA FIÈVRE JAUNE · texte numérisé non relu

OBSERYATIONS SUR LA FIÈVRE JAUNE

Faites à Cadix en 1818, par MM. Pamset et Mazet, docteurs en médecine de la Faculté de Paris , et rédigées par jNI. Pariset, chevalier de la Légion-d'Honneur, médecin de la maison royale et de la prison de Bicètre , etc. , etc

La fièvre jaune ! quel triste sujet à pre'senter aux lecteurs ! Des hommes qui tombent par milliers , et comme frappés de la foudre ; d'autres qui expirent après un supplice de trois ou quatre jours; quelques-uns qui prolongent leurs souffrances pendant deux ou trois semaines ; d'autres enfin qui échappent après avoir vu les sombres bords , et qui , trompés par les charmes d'une insidieuse convalescence , retombent dans le gouffre qui a dévoré leurs parens et leurs amis ; des maisons fermées , parce qu'il n'y reste plus ni propriétaire , ni domestiques ; des rues entières , des quartiers , des villes ravagées par le fléau ; des animaux même atteints de la contagion et subissant le sort de l'homme , tel est le dernier résultat de la fièvre jaune ; et que serait-ce si , en copiant les auteurs

qui ont décrit cette affreuse épide'mie , j'en parcourais toutes les phases !

Les curieux vont me demander ce que c'est que la fièvre jaune : Dieu veuille qu'ils n'en acquièrent jamais la connaissance pratique ! Malheureusement cela n'est pas impossible , et rendons grâces au docteur qui nous inspire cette terreur salutaire , elle nous forcera peut-être à prendre quelques précautions pour e'carter cette peste qui est à nos portes , et qui a déjà fait sur notre sol une sinistre apparition. Attendrons-nous que cent mille âmes aient payé le tribut , pour aviser aux m.oyens de nous y soustraire ? L'Espagne vient de nous donner ce triste exemple ; si nous imitons son imprévoyance, nous nous exposons aux mêmes calamités. Vainement nous fondons notre sécurité sur la salubrité de notre climat ; les considérations suivantes prouveront combien nous connaissons mal la nature de la fièvre jaune et les conditions favorables à son développement.

On a cru faussement que les exlialaisons des eaux stagnantes , des matières animales en putréfaction , étaient la cause de cette épidémie ; elle peut se communiquer aux peuples qui. vivent sous le plus beau ciel et respirent l'air le plus pur. M. de Humboldt nous a dit que le ruisseau de la Guayra, aux débordemens duquel on avait attribué la fièvre jaune dans la Nouvelle-Andalousie , n'offrait que des substances minérales , insolubles , et aucune matière capable de devenir un foyer d'infection.

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M. Pariset cite un fait encore plus concluant : « Un re'giment espagnol, campé dans l'île de Léon , et entouré d'eaux stagnantes et marécageuses , ne fut pas atteint par la contagion , parce qu'il avait pris la sage précaution de s'isoler entièrement, et tandis que la population des villes en\ironnantes était cruellement décimée par l'épidémie, ce régimen n'en éprouva pas le plus léger symptôme. »

Une autre erreur s'est accréditée : on a dit qu'une température très- élevée pouvait seule favoriser la propagation de ce fléau : le contraire n'a été que t rop démontré ; la fièvre jaune a désolé les Etats- Unis , et a poussé ses ravages jusqu'aux bords du fleuve Saint-Laurent, contrée dont la température est bien plus basse que la nôtre. Mais pourquoi chercher si loin des exemples ? Ne sommes-nous pas suffisamment avertis par ceux qui ont paru à Baïonne , à Bordeaux , à Rochefort et à Brest ? Voici un avis plus effrayant encore , et auquel il n'est plus permis à l'autorité de rester indifférente : « ISous étions , dit M. Pariset , le 7 novembre à Bordeaux ; M. le préfet nous combla de politesses. Malgré la mesure qu'il avait prise contre l'introduction des. maladies contagieuses , il était convaincu que ces mesures étaient insuffisantes , et qu'avec un service sanitaire tel qu'il se fait encore aujourd'hui , on ne pouvait avoir à cet égard aucune sécurité. M. le consul d'Espagne était dans les mêmes sentimens. »

A Baïonne , M. Pariset ne fut pas plus rassuré:

« Cette année , dit-il , un vaisseau parti de Cadix avant que la fièvre jaune y eût été' reconnue , entra dans la rivière d' Adour sans avoir été examiné ; il avait perdu deux hommes dans la traversée ; on ajoutait que des hommes atteints de cette fièvre étaient venus mourir à terre. » Au reste , si l'on voulait disputer sur la nature de la fièvre qui s'est montrée à Bordeaux et même à Brest , il n'y a pas de doute au moins sur celle qui a sévi à Livourne, en i8o4; et Livourne, placée sous le parallèle de la Provence, est plus septentrionale que Marseille et Toulon. Les moyens préservatifs dépendent donc uniquement de notre surveillance , sans nous confier à notre position géographique, à notre température , àla pureté de notre atmosphère.

Une question se présente : La fièvre jaune estelle contagieuse ? Si elle pouvait être résolue négativement , les précautions seraient inutiles , car cette maladie pouvant naître spontanément au milieu de nous , l'isolement ne serait plus un préservatif; mais il y a trop de preuves de la nature contagieuse de ce typhus pour que l'opinion contraire puisse faire excuser notre négligence. Quoique la fièvre jaune d'Amérique ait une grande analogie avec celle d'Espagne , ces deux affections sont loin d'être identiques. M. de Humboldt a déjà remarqué que la fièvre jaune d'Amérique , contagieuse dans certains cas , ne l'était pas dans d'autres. M. Parisetdit aussi que , dans l'autre hémisphère, des malades placés dans des lits où venaient de

mourir des hommes atteints de la fièvre jaune , ne l'avaient cependant pas contractée. Mais il s'en faut bien que la fièvre d'Espagne se concentre exclusivement dans les sujets qu'elle a choisis pour victimes ; les preuves de la contagion sont en quelque, sorte surabondantes , et la plus décisive de toutes est qu'un isolement absolu a toujours été un préservatif dans les lieux même où la maladie sé\issait avec le plus de fureur. Une autre observation établit une notable différence entre le vomito pneto d'Amérique et la jiehre amarilla d'Andalousie. La première de ces maladies peut r.itaquer plusieurs fois les mêmes personnes , tandis que la seconde respecte pour toujours les sujets qui n'ont pas succombé à ses efforts. On dit aussi que l'on ne risque plus de contracter la fièvre américaine quand on a éprouvé celle d'Espagne , mais un Américain échappé à la fièvre de son pays, n'est point exempt de la lièvre européenne.

Une autre observation, assez peu rassurante pour nous, a beaucoup exercé la logique de M. Pariset. Il a su que la fièvre jaune ne se manifestait en Espagne qu'après le solstice d'été , qu'elle disparaissait dans les jours Irais de l'automne , et qu'elle s'était remontrée l'année suivante , sans que de nouveaux ge nues de contagion aient été apportés du dehors. Ainsi , le monstre ne serait qu'assoupi pendant l'hiver et le printemps , et il: se réveillerait sous le signe du lion , sans avoir be-

soin de nouveaux alimcns pour reprendre ses forces ; il paraîtrait même que les germes délétères peuvent se conserver pendant un temps indéfini , jusqu'à ce que des circonstances favorables à leur développement les remettent en acti\itc. Ainsi la fièvre jaune deviendrait endémique en Espagne , et malheur à nous si elle franchissait les Pyrénées! L'idée d'une maladie qui reste inactive pendant des années , qui ne trouble en rien l'économie animale dans laquelle elle se conserve , puis se ranime tout à coup et frappe avant de menacer , paraîtra singulière aux yeux des lecteurs étrangers aux sciences médicales ; mais la manière dont M. Parisetla présente et la confirme , lui donne plus que de la probabilité.

S'il m'était permis de disputer contre un tel savant , je lui objecterais que la nature endémique d'une maladie , et sa réapparition à de longs intervalles , ne prouvent pas la conservation du levain morbifique pendant la durée de l'intermittence. Les mêmes circonstances pouvant produire les mêmes affections , il ne me semble pas nécessaire d'admettre la conservation des germes. D'un autre côté, si cette conservation est bien constatée , si un homme peut garder pendant six ou huit mois le principe de la fièvre jaune sans que rien le manifeste , à quoi sei-vent les quarantaines , les lazarets , et toutes les précautions prises contre la contagion? Un savant médecin du dix-septième siècle admettait aussi la conservation du levain de la peste, sans

aucune apparence extérieure , et c'e'tait pour cela que l'usage de la quarantaine lui paraissait une précaution fort inutile : « Quelques personnes, disait-il , ont prétendu que la durée de la peste étant au plus de quarante jours , cet intervalle de temps suffisait pour détruire le levain de la maladie , en supposant qu'il existât ; mais, ajoute-t-il, on ne peut comparer une maladie qui suit son. cours dans un sujet actuellement affecté , avec la semence de cette maladie encore cachée qu'apporte avec lui un sujet qui n'est pas actuellement malade. » Ce raisonnement que faisait le médecin du Pape Innocent X , est sans doute aussi celui de M. Pariset ; mais alors que devient la surveillance à laquelle il voudrait assujétir les étrangers , et conunent jNI. Pariset luilaême découvrirait-il dans un homme bien portant le germe contagieux qui ne doit se développer que dans six mois , et qui peut nous donner la fièvre jaune? Je ne doute point que le savant docteur ne puisse facilement résoudre cette difficulté ; mais je ne devine pas comment.

Je viens de nommer la peste , et bien des gens sont persuadés que la fièvTe jaune n'est pas autre chose. J'avais cru aussi reconnaître une grande analogie entre le romifo piieto, et la fameuse peste noire qui fit tant de ravage en Europe dans le quatoraième siècle. J'avais lu qu'en Toscane l'invasion de la maladie était brusque , que des frissons alternaient avec une chaleur excessive , et qu'un saignement de nez était le présage assuré de la mort qui

arrivait ordinairement le troisième jour. La mortalité y était telle, qu'il mourait trois personnes sur cinq. Dans une vieille histoire de Venise, la même maladie de i347 est décrite à peu près de même; on y ajoute seulement une douleur et une pesanteur de tête qui faisaient perdre le souvenir de toutes choses , et le terme fatal y est également fixé au troisième jour L'Histoire de Russie désigne cette contagion sous le nom de mort noire, et indique un crachement de sang noir comme signe caractéristique, l^cs malades , dit M. Karamsin , succombaient le deuxième ou le troisième jour. L'invasion brusque , le saignement de nez , le crachement ou vomissement de sang , et la mort prompte sont aussi des caractères de la fièvre jaune , et cependant ces deux contagions sont très-différentes. M Pariset ne les confond point , et M. de Humboldt avait déjà c<jnsidéré la fièvre jaune comme une maladie sui generls. Mais qu'importe cette différence s'il y en a peu dans le résultat? La peste a fait quelquefois moins de victimes que la fièvre d'Andalousie , et M. Pariset cite une ville où la mort a frappé les deux tiers des malades. Bordeu disait qu'un médecin qui annoncerait la peste serait regardé comme un perturbateur du repos public : on annonce cependant aujourd'hui la fièvre jaune, qui est souvent plus meurtrière , et comme.les noms font toujours plus de peur que les choses , nous nous vanterons peutêtre un jour d'aVoir la peste pour nous dissimuler que nous avons la fièvre jaune.

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Je me suis bien garde' de copier la description de cette vilaine maladie ; j'en ai bien assez dit pour l'amusement du lecteur. Si cependant , sans entrer dans les détails pathologiques, il voulait se faire une image de cette affreuse contagion , je rin\ite à contempler les cinq planches enluminées qui sont placées à la fin de l'ouvrage : elles représentent un jeune Espagnol qui a été victime de la fièvre jaune. Dans la première , on le voit plein de santé et de fraîcheur , et de la figure la plus intéressante ; la seconde offre l'invasion de la maladie ; la troisième, le second degré ; la quatrième est effrayante , et je conseille aux personnes déhcates de ne pas regarder la cinquième. Indépendamment du texte , ces gravures lorment un drame tout entier.

Quoique consacré spécialement à la fièvre jaune, cet ouvrage contient aussi le voyage de Paris à Cadix , et de Cadix à Barcelone : il est écrit avec beaucoup d'esprit , et semé d'observations aussi fines que justes. Comme je n'ai pas peur des li^Tes de médecine , je l'ai trouvé fort agi'éable : ce mot fera sourire le lecteur, mais ceux qui connaissent M. Pariset ne s'en étonneront point. Espérons cependant que ce docteur se sera complètement trompé dans ses conjectures sur les dangers dont nous menace le rornito prieto , ou le vomitonegro, ou la fic.hre amaiiUa , ou la fièvre matelote , ou le typhus icterodrs , car tout cela veut dire la fiè\Te jaune : elle a \isité les habitans d*e Boston et de >«ew-Yorck , qui sont des enfans de la révolution;

elle a comblé de ses faveurs les re'volulionnaires de Bolivar ; elle est venue en Espagne parce qu'elle y prévoyait une belle révolution , mais nous sommes trop sages, elle nous dédaignera. Si pourtant il est écrit dans le ciel qu'elle doive un jour franchir les Pyrénées et passer la Loire , nous la léguerons à nos neveux avec notre dette publique et notre philosophie ; et si alors ils ne sont pas complètement régénérés , c'est qu'ils seront incorrigibles.

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