OPINIONS DES MÉDECINS D EDIMBOURG
SUR LA PETITE-VÉPiOLE ET LA VACCINE;
Publiées par AmÉDÉE PiCHOT, docleur médecin.
Ce n'estpas d'aujourd'hui que la vaccine a trouvé des incrédules ; et le rapport inquiétant qui a été fait le* 20 du mois de septembre de cette année ( 1825) , a été plutôt l'occasion que la cause des discussions et des doutes qui se sont élevés sur l'efficacité de la vaccine considérée comme un préservatif certain de la contagion variolique. Il n'est peut-être aucun de mes lecteurs qui n'ait entendu citer des exemples de petite-vérole survenue plus ou moins long-temps après une vaccination méthodique. J'ai aussi entendu parler de vaccinations
CRITIQUR. T. r. 3l
qui avaient réussi sur des personnes de'jà stigmatisées par la petite-vérole naturelle. Tous ces faits ont été niés , et je crois en effet que , s'ils ne sont pas tous faux, ils ont été au moins prodigieusement exagérés.
Plusieurs voyages que je fis dans une grande partie de la France , me convainquirent que partout il existait dans le peuple un doute sur l'infaillibilité de la vaccine , et c'était à qui me citerait des exemples , quelquefois funestes , et tout-à-fait contraires aux promesses des vaccinateurs.
Un jour j'interpellai un médecin qui avait été témoin de l'un de ces faits , et qui n'avait osé contester la présence de la petite-vérole dans un enfant qui , l'année précédente , avait été vacciné avec soin. Il me fit cette réponse singulière : « Une faut » pas parler de cela. Une discussion pareille jet- » terait l'alarme dans le peuple , et les mères n'ont » déjà que trop de répugnance à faire vacciner » leurs enfans. »
Je crois, moi , qu'il fallait ^ar/^r de cela; et je suis intimement persuadé que la publicité et la discussion libre sont aussi utiles à l'art de guérir les hommes qu'à celui de les gouverner. Mais on préféra le silence à l'éclat , on aima mieux étouffer les objections que les réfuter , et l'on accueillit les contradicteurs avec une telle dureté , que l'incrédulité se tut, et attendit l'occasion de prendre sa revanche.
Vers la fin de l'année 1808 , un médecin m'en-
voya le second tome des Actes de la Société de médecine de Bruxelles ; et , parmi plusieurs obsei-\'ations intéressantes, j'en remarquai deux qui m'étonnèrent. La première , présentée à la Société par M. Férat, médecin de l'hôpital militaire de Bruxelles , constatait l'existence actuelle d'une petite-vérole conjluente , dans un sujet âgé de trenteun ans , qui portait au visage des cicatrices d'une ancienne petite -vérole de Tnême espèce , cicatrices qui étaient relatées dans son signalement. La Société ordonna qu'il fût fait un rapport sur une observation aussi importante par ses conséquences que par le mérite bien connu du médecin qui la faisait. M. Dupont, rapporteur, sans nier formellement le fait , prétendit que la varlolette ( varicelle ) peut laisser des traces comme la petite-vérole. Et , d'ailleurs , dit-il , il eût été à désirer que les deux maladies eussent été traitées par le même médecin. Sa conclusion fut « cjuil ne convitmi pas d'alarmer le public EN CONVENANT Cjue la petite-vérole, proprement dite , est susceptible de récidive. » Ces mots en convenant font assez voir que M. le rapporteur croyait à la récidive , mais qu'il ne voulait pas alarmer. Depuis cette époque , il s'est offert de nombreuses observations du même genre ; mais n'oublions pas que je parle de l'année 1 808 , temps auquel la récidive était regardée comme impossible. On ne parle pas aujourd'hui avec autant d'assurance. Or, si la petite-vérole peut attaquer deux fois la même personne , pourquoi serait-il impos-
sible qu'elle succe'dât à la vaccine , qui n'est qu'une petite-vërole imparfaite , ou peut-être un exanthème tout diffe'rent.
Ces mêmes Actes de la Société de Bruxelles me fournirent, dans le même volume, page 33 7, un exemple bien plus inquiétant pour les partisans du préservatif infaillible. Parmi les espèces d'aphorismes qui ont ctê proclames sur la vaccine , se trouve celui-ci : que la vaccination avorte et ne produit aucun effet sur les individus qui ont eu la véritable vaiiole. n jugera si le fait suivant confirme cette assertion.
M. Josse Riemslagh, e'iève de l'Ecole de me'decine de Bruxelles , assistait à une vaccination pratiquc'e par son père , chirurgien estimé ; ce jeune homme fut curieux de connaître l'effet que produirait l'inoculation vaccinale sur les personnes qui avaient eu la petite-vérole. Or, M. J. Riemslagh était bien certainement dans ce cas ; il était reconnu par tous les membres de la Société , que ses cicatrices provenaient d'une petite - vérole confluente qu'il avait eue à l'âge de six ans , et qu'il avait contractée par contagion dans une épidémie variolique qui régnait alors. Il recueillit donc avec une lancette du vaccin des boutons que portait l'enfant sur lequel on prenait ce fluide , et il se fit, avec cette même lancette, une piqûre à la partie inférieure et interne de l'avant -bras gauche. Dès le lendemain , la piqûre offrait déjà des indices de vaccine , qui devinrent plus évidens de jour en
jour, et le deuxième , le jeune homme fut présenté aux professeurs de l'École de médecine , qui reconnurent tous les signes caractéristiques des vrais boutons vaccins. On fit plus encore : on se servit du fluide recueilli sur le bouton du jeune Riemslagh , pour vacciner plusieurs enfans ; l'opération réussit à merveille , et la vaccine y parcourut toutes ses phases avec régularité.
La Société nomma une commission pour exam^iner ces faits qui furent reconnus exacts , et l'assentiment aurait été unanime , si trois membres , qui cependant ne contestèrent rien , n'avaient hésité à prononcer, dans la crainte sans doute d'alarmer le public , en contenant d'un fait si contraire à l'opinion dominante.
En terminant mon long pi'éambule , je ferai remarquer à mon tour que les exemples précités n'ont pas été fournis par des hommes étrangers à la médecine , par des ignorans tels que moi , mais par toute une Société et des professeurs de médecine , qui ont fait ces aveux il y a déjà dix - sept ans. Ainsi , messieurs les docteurs , entre vous le débat.
Mais voici des notions bien plus récentes et plus concluantes encore , qui , en enlevant à la vaccine ce qu'elle avait de merveilleux et de romantique , constatent ses véritables avantages , et , par conséquent , la recommandent bien plus sûrement à la confiance des praticiens.
M. le docteur Amédée Pichot déclare d'abord
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que son Précis (petite brochure de 32 pages) lui a été' dicté par la séance vraiment extraordinaire , tenue à l'Académie de médecine , le 20 septembre 1825. Il s'étonne d'entendre dire au rapporteur : « Les docurnens sont si nombreux , qu 'il eût été trop long de les examiner en détail. » Et ces documens sont cependant relatifs à l'invasion variolique dont , cette année , tant d'enfans ont été victimes. M. Pichot n'est pas moins surpris de cette autre phrase du rapport : La commission a dû craindre de mettre V Académie trop en avant. Ceci ressemble beaucoup au rapport de 1808, que j'ai cité plus haut , et dans lequel on dit : « Il ne faut pas alarmer en convenant que, etc. » M. Pichot enfin , lorsque le dernier rapporteur annonce qu'il eût été trop long d'examiner les observations de 1825 , et qu'il ne s' occupera que de celles de 1824; M. Pichot, dis - je , s'écrie : « C'est presque le mot des archontes thébains : A. demain les affaires séneuses. •>■> Mais ce qu'il y a de sérieux dans cette réticence du rapporteur , c'est que le public ne verra , dans le résultat de cette séance , que des docteurs qui veulent gagner du temps , et se concerter pour décider s'ils conviendront ou ne conviendj'ont pas des laits exposés dans les observations de 1825. Yoilà certainement ce que feront soupçonner les phrases que j'ai citées plus haut , si elles sont copiées fidèlement, car j'avoue que jç n'ai point lu le rapport. Cette prudence méticuleuse d'un savant docteur fournit à M. Pichot la
réflexion suivante : « Il y a du ministërialisnie à l'Acadcmie de médecine comme à l'Académie française et dans nos deux Chambres. On veut bien ser\ir la vérité ; mais il faut d'abord savoir si on ne risque pas de contrarier les coteries en faveur. L'autorité gouverne par des demi-mesures , et nous vivons de capitulations. »
En abordant ensuite la question d'infaillibilité , relativement à la vaccine , l'auteur avoue qu'il avait complètement adopté cette opinion. Ayant suivi , pendant plus d'une année, le cours d'une épidémie variolique aux hôpitaux de la marine , à Toulon , il y vit plusieurs individus atteints de la contagion variolique , quoiqu'ils portassent des traces ou des certificats de vaccination ; un de ses camarades d'enfance , « vacciné en même temps que moi, ditil , et bien vacciné, eut une petite-vérole bien marquée. » Et tous ces exemples ne suffisaient pas pour ébranler sa confiance in verba magistn. Comme les autres , ajoute-t-il naïvement , « je niais ou la vaccine ou la petite-vérole. » C'est , en effet , ce que font les partisans de l'infaillibilité : la petitevérole après vaccination est-elle bien constatée ? on vous dit que la vaccine a été incomplète. La vaccine a-t-elle été pratiquée convenablement et d'une manière incontestable ? on soutient que la seconde éruption n'est pas la petite-vérole , mais une varicelle , une varioloïde , une fausse variole , etc. , etc. Avec une pareille argumentation on peut prouver tout ce que l'on veut. M. le doc-
leur Piclîot en e'toit encore là lorsqu'il fit un voyage en Ecosse , el eut l'avantage de connaître , à Edimbourg , le docteur Thomson , et d'y lire ses écrits.
I/un de ses ouvrages est intitule' : Esquisse historique des opinions entretenues par les médecins sur la variété et la contagion secondaire de la petite-vérole , acec des observations sur la nature et V étendue de la sécurité a^u offre la vaccine contre les atteintes de cette maladie. Je ne sui^rai pas le médecin français dans l'analyse qu'il trace de cet écrit si généralement estimé en Ecosse, mais j'indiquerai sommairement quelques points sur lesquels le docteur Thomson et les médecins d'Edimbourg sont généralement d'accord.
Leur opinion est que la petite-vérole vraie , la petite - vérole bâtarde, la petite- vérole volante (^chicken pox) ., ne sont que les variétés d'une seule et même maladie : que ces variétés sont produites , 1° par les différences des tempéramens indiriduels ; 2" par l'état de l'atmosphère ; 3" par la situation du malade et par le traitement ; 4° P^r la communication artificielle de la maladie ; 5° par une différence spécifique dans la nature de la contagion , de laquelle on a supposé que provenaient les affections varioleuses. Passons maintenant à la vaccine considérée comme présers-^atif.
On remarque une dégradation étonnante de confiance dans les déclarations des comités de vaccine , en Angleterre , à mesure qi>e l'on s'approche du temps présent. En i8o3 , les rapporteurs de
V Institution de r^accine avouent qu'ils ont vu la pctite-verole se déclarer, après plusieurs semaines ou plusieurs mois , sur des malades vaccines par eux-mêmes , mais ils sont convaincus que cette affection secondaire n'était que le chickenpox (petite-vérole volante ).
En 1817, les mêmes rapporteurs conviennent que la véritable petite-vérole est survenue après la vaccine , mais que certainement cette vaccine n'avait pas été la vaccine régulière , laquelle est trèsrarement inefficace.
En 1819 , le rapport , toujours moins affirmatif , cite un grand nombre {^great Jiumbei's) d'individus vaccinés qui ont été atteints d'une maladie présentant tous les symptômes essentiels de la petite-vérole , mais qui n'a été fatale que pour huit personnes. Ceci est déjà bien éloigné des assurances données en i8o3.
En 1820 enfm , la même institution laisse échapper cet aveu : « Trop d'exemples prouvent qu'on s'est trop hâté d'attribuer à la vaccine la vertu de donner une sécurité absolue contre tous les cas de petite-vérole. »
Une violente épidémie de variole ayant éclaté dans presque toute l'Ecosse , en 1818 , le docteur Thomson vit lui-même huit cent trente -six malades. De ce nombre , quatre cent quatre-vingtquatre avaient été vaccinés , et quarante-un avaient déjà eu la petite-vérole. La conclusion que le même docteur tire de tous ces faits, est qu'on ne peut
plus nier les cas de petite-vérole après vaccination parfaite ^ comme on l'a nié en France; et que les cas de récidive dans la petite-vérole naturelle ont été si nombreux sur toute la surface du globe , depuis 181 4 , qu'il n'y a plus à en discuter la possibilité.
J'ai été obligé de m'éter.dre beaucoup sur les observations précédentes , parce qu'il est toujours difficile de faire adopter des vérités nouvelles , surtout quand elles sont désagréables. Il me faudra bien moins d'espace et d'efforts pour rendre à la vaccine ses véritables avantages , et dissiper presque toutes les craintes que le lecteur a pu concevoir.
Les mêmes médecins qui ont toujours refusé ou enfin cessé de considérer la vaccine comme un préservatif constant et certain de la petite-vérole , ont reconnu avec la même évidence , et après des épreuves aussi multipliées , que cette pratique rendait très-bénigne toute petite-vérole qui sursenait après la vaccination , et la dépouillait de presque tous ses dangers. Ce ne sont point les bienfaits de la vaccine , mais l'exagération de ces bienfaits qu'on lui conteste. Obsenons bien surtout que les éloges donnés à la vaccine par ceux qui ont nié son infaillibilité préservatrice , sont beaucoup plus précieux et surtout plus concluans que les louanges emphatiques des enthousiastes : or, voici l'heureux correctif apporté par les savans même qui ont enlevé à la vaccine sa meneilleuse auréole.
Oui , rindi\idu bien vacciné peut être atteint
d'une véritable petite-vérole , mais cela n'arrive qu'à un individu sur cent, dans les épidémies les plus violentes , et à un sur des millions , dans les cas ordinaires.
Oui , il est bien constaté que dans l'épidémie de 18 18, en Ecosse, quatre cent quatre-vingt-quatre individus bien vaccinés contractèrent cependant la variole ; mais sur ces quatre cent quatre-vingtquatre , UN SEUL MOURUT, tandis qu'il mourut un individu sur quatre , parmi ceux qui n'avaient pas -subi la vaccine. Ainsi, le danger de la variole après vaccination est av danger de la petite-vérole naturelle , comme i est à 121, et encore est-il question ici de l'une des épidémies les plus furieuses.
Il est reconnu enfm que, par la vaccine, nous devenons bien moins susceptibles de contracter la variole ; que cette affection , si elle survient , est infmiment plus bénigne , et que le danger y est presque nul.
Contentons-nous de ces avantages , et ne nous obstinons pas dans les espérances que les faits démentent tous les jours , et qui finiraient par devenir ridicules. L'assentiment du grand nombre n'est pas toujours une garantie de la certitude d'une opinion. En médecine surtout combien de vérités , autrefois incontestables , sont aujourd'hui reléguées parmi les erreurs! combien de remèdes infaillibles ont perdu leur crédit depuis les fragmens précieux jusqu'au macaroni et au mochlique des religieux de la Charité ! Il y a dans la nature si peu de règles
sans exceptions, si peu de ve'rite's qui n'aient pas un plus ou un moins , qu'il faut refle'chir et obsei^ver bien long-temps avant de proclamer des infaillibilités.
Il y a vingt ans que Ton saurait à quoi s'en tenir sur la vaccine , si Ton avait favorisé la publicité des débats , et provoqué la contradiction , au lieu de la repousser. Nous ne gagnons rien à vouloir étouffer les opinions qui nous déplaisent : si elles ne peuvent se produire avec liberté, elles circulent sourdement , et sont alors d'autant plus dangereuses , que le mensonge s'y mêle à la vérité. On est plus audacieux et moins délicat sous le voile de l'anonyme que quand on peut discuter à découvert. En ôtant la parole à ses adversaires , on croit se mettre à l'abri de la médisance , mais on n'échappe pas à la calomnie.
D'après ces considérations, je ne puis que louer les médecins qui ont le courage d'exposer sans détour ce qu'ils croient être la vérité ; et , sous ce rapport , je recommande la brochure très-légère , mais très-importante, du docteur Amedée Pichot.
LE CROXJP. 49^