‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 6 sur 52 · DISCOURS DE M. AZAÏS SUR LE SYSTÈME UNIVERSEL · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. AZAÏS SUR LE SYSTÈME UNIVERSEL

De tout temps , les philosophes ont voulu expliquer le système du monde , et ils ont eu l'ambition de remontera la première cause. Plusieurs d'entre eux ont cru l'avoir trouve'e ; un plus grand nombre ont voulu faire croire qu'ils avaient fait cette découverte sans en être persuadés eux-mêmes, car il était impossible qu'ils ne s'aperçussent pas de l'insuffisance de leurs moyens et des nombreux défauts de l'édifice qu'ils élevaient. Plusieurs aussi ont présenté des systèmes dans le seul but de se rendre célèbres , et d'étonner les hommes par des idées nouvelles et extraordinaires. L'idée d'une cause unique et d'un seul agent est sans doute bien naturelle ; caf presque tous les auteurs de cosmogonies l'ont d'abord adoptée , et n'ont admis une seconde cause que quand il leur a été impossible d'attribuer à une seule les contradictions apparentes que l'on remarque dans le mécanisme de l'univers. Aucun de ces philosophes n'a réussi. Ils ont tous brillé plus ou moins longtemps ; quelques-uns même ont asservi l'esprit humain pendant des siècles ; mais l'observation ,

ao ATHÉNÉE DE PARIS.

cette tcrnble ennemie des systèmes , les a successivement détruits , et a placé au rang des romans ingénieux les écrits que leurs auteurs avaient appelés \ Histoire de la Natwe. Les plus vraisemblables de toutes ces conjectures avaient toujours un vice radical : c'était de vouloir tout expliquer par une première cause qui avait elle-même besoin d'explication. Je ne connais aucun philosophe qui soit parti d'un fait reconnu , indubitable et constamment reproduit dans la nature , pour lui assigner une cause non moins évidente , constamment agissante , et qui pût seule expliquer tous les faits. S'il s'était trouvé un homme qui eût rempH toutes ces conditions , le système du monde serait connu ; la première cause ne serait plus un mystère , et la science serait désormais bornée à la connaissance des faits particuliers qui se rattacheraient d'autant mieux à la première cause, qu'ils seraient plus parfaitement connus.

Ce n'est qu'après bien des naufrages que les faiseurs de systèmes ont senti qu'il leur fallait une boussole pour voguer dans l'Océan sans bornes qui nous enveloppe , et un fil sûr pour oser pénétrer dans le dédale immense et tortueux de notre planète. La plus petite molécule de matière est aussi effrayante que les plus grands corps célestes , aux yeux du philosophe qui veut tout expliquer.

Ce n'est guère que dans le dernier siècle que l'on a reconnu la sagesse de ce priucipe : que tout ce qui n'est pas fondé sur l'observation et l'expé-

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rience ne peut offiir qu'un résultat vague et incertain. On s'est donc , bien tard , décidé à observer les faits, parce qu'on a senti bien lard que, sans la connaissance des faits , on ne pouvait espérer de remonter à la cause générale.

Je ne suis point étonné que cette marche , prescrite par la sagesse , n'ait pas toujours été celle de l'esprit humain. La longueur et le nombre des sinuosités qu'il fallait parcourir pour suivre la seule route sûre , a effrayé les voyageurs ; ils ont voulu suivre la ligne droite , et se sont égarés en croyant prendre le plus court chemin. La lenteur nécessaire dans l'observation et l'expérience ; la brièveté de la vie ; la multitude de faits à observer , à constater ; la certitude que la vie la plus longue est insuffisante pour l'étude d'une seule branche de la science ; l'orgueil de l'homme, enfin, qui dédaigne une gloire partielle , et ambitionne un triomphe complet : tous ces obstacles ont glacé l'imagination des penseurs, fatigué leur patience, et les ont détournés de la seule route qui pût les rapprocher de la vérité ; et je dis rapprocher, car je ne crois pas que jamais ils y arrivent.

Sans doute il est bien plus agréable et plus court d'imaginer une cause générale, que d'interroger et comparer tous les effets ; mais le désir de tout rapporter à cette cause rend le philosophe inexact , et même injuste. Il ne peut se résoudre à renoncer à ce qu'il nomme sa découverte ; il ne se sent pas le courage de recommencer un nouveau tra-

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vail : dès-lors , il prend le parti de faire plier tous les faits pour les rattacher à la prétendue cause ; il nie ceux qui lui sont contraires , exagère ceux qui lui paraissent favorables ; il en imagine même qui n'ont jamais existé; il répète enfin, sur tous les membres de la nature , l'opération que Procuste faisait sur les malheureux qui tombaient entre ses mains. Cette méthode , qui a si longtemps entravé et déshonoré la science , est absolument décriée aujourd'hui ; nous n'admettons plus que les fruits de l'obsei^ation , les résultats de l'expérience ; et , pour me servir des expressions de M. Azaïs , l'horreur des systèmes est devenue notre système.

Malgré cette révolution dans l'opinion des hommes , il n'était pas possible que tous les savans ou tous les penseurs doues d'une imagination vive renonçassent à l'orgueilleux espoir de découvrir ce que tous avaient cherché, ce qu'aucun n'avait pu connaître ; mais , plus sages et plus instruits par les erreurs même de leurs prédécesseurs , ils ont interrogé la nature dans la seule langue qui lui convienne ; ils l'ont recherchée par la seule route où l'on puisse espérer de l'atteindre.

Si la littérature a dégénéré , l'on ne peut nier au moins que la science n'ait fait d'immenses progrès ; et le premier de ces deux effets est peut-être une conséquence du second. Dans tous les genres , nous possédons des savans du premier ordre , et l'instruction n'a jamais été aussi générale qu'elle

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Test aujourd'hui. Tous les faits particuliers ont été observés , un grand nombre de ces faits sont bien connus , et le fil de l'analogie nous met sur le chemin de ceux qui se dérobent encore à nos recherches. La sciemc universelle semble donc attendre un homme qui réunisse tovis ses membres épars pour en composer un corps ; qui fasse disparaître les contradictions apparentes , qui fasse tout découler d'un premier principe , et qui nous montre un seul imivers, un seul système dépendant d'une seule cause. Ce que je viens de dire , un homme prétend l'avoir fait , et c'est homme est M. Azaïs. Il n'admet ni doute, ni peut-être, nx à-peu-près ; il s'annonce comme certain de convaincre ; il défie ses auditeurs de conserver le plus léger doute quand il leur aura exposé sa découverte. Bien loin de chercher à séduire les esprits et à capter leurs suffrages , il provoque hautement la contradiction et la critique : si un seul fait est contraire à son système , il consent à regarder son système connue entièrement faux ; et si l'exposition qu'il en fait laisse la moindre obscurité ; si elle n'est pas clairement comprise par tout homme raisonnable , il veut que le défaut d'être entendu soit considéré comme une réfutation.

A cette première séance , la curiosité avait attiré un si grand concours d'auditeurs, que la chaleur y était excessive, et paraissait même incommoder l'orateur. Cependant il a été écouté constamment avec plus d'attention qu'on n'en remarque ordinaire-

ment dans les grandes assemble'es. M. Azaïs a d'abord parlé des efforts que F esprit humain a faits dan s tous les temps pour pe'nctrer jusqu'au premier principe ; il a ensuite considéré tous les hommes réunis comme un seul homme qui , toujours existant , se serait toujours occupé de l'étude de la nature , en rectifiant ses premières notions , et en substituant une vérité à une erreur , ou une erreur à une autre. Apres ce préambule , il a établi en principe que l'unité de cause et d'action doit être la première loi de l'univers ; puis il a exposé comment il s'est occupé de la recherche de cette cause. Je pense , comme M. AzaYs , qu'une cause universelle et unique est ce qu'il y a de plus satisfaisant pour la raison ; je crois que les premières lois de la nature doivent être extrêmement simples, et que leur expression ne doit renfermer qu'un seul terme ; mais devons-nous juger de la simplicité de la nature par la simplicité de notre conception ; et la plus grande simplicité possible consiste-t-elle nécessairement dans l'unité ?

Quoi qu'il en soit de cette observation que je présente avec défiance , M. Azaïs nous dit qu'il a d'abord cherché cette cause universelle dans la pesanteur: mais ne pouvant considérer la pesanteur comme une propriété inhérente à la matière , il a reconnu qu'elle n'est elle-même qu'un effet , et il en a recherché la cause. Il nous a présenté ensuite le plan de son ouvrage qui repose sur ces vérités ou sur ces propositions : « Tous les mou-

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» vcmens qui s'exécutent dans l'univers peuvent rt être partage's en deux ordres : les mouvemens » de gravitation ou de rapprochement , et les mou- » vemens de séparation ou de répulsion. La » somme des mouvemens du premier ordre est » constamment égale à la somme des mouvemens >> du second. Ainsi , le principe général , sans ja- » mais cesser d'être universel , doit se partager en » deux exercices opposés , ou plutôt se balançant » l'un par l'autre. » On avait déjà reconnu ces deux exercices opposés que l'on avait nommé» principes ; mais M. Azaïs leur donne un principe unique et universel qu'il promet de nous faire connaître ; et , s'il tient parole , il fera ce que personne n'a fait avant lui. Après nous avoir révélé cette première cause , qui ne seia plus une hypothèse ou un mystère, il l'appliquera à tous les effets de la nature : il s'occupera successivement de la physique , de la chimie , de l'astronomie , de la géologie , de la physiologie ; puis il entrera dans ce vaste Labyrinthe que nous nommons métaphysique , en traitant de l'âme , de l'idéologie , de nos affections , de nos sentimens , de nos passions , entre lesquelles il établira des nuances bien fines sans doute , et peut-être arbitraires. Mais comme M. Azaïs s'est borné, dans ce discours, à faire pressentir son principe et à nous faire des promesses , il ne m'est pas permis de préjuger sur la validité de son système. Tout ce que je puis dire actuellement , c'est que son style est toujours simple ,

clair et noble , comme l'exige la majesté' du sujet. On y a surtout remarque une parfaite propnete de termes ; qualité' extraordinaire quand on embrasse toutes les sciences , et qui prouve que l'auteur a des connaissances très- étendues. Une particularité surtout le distingue de tous les hommes à systèmes : c'est qu'il exclut toute hypothèse , et qu'il n'admet pour preuve de sa théorie , que des faits certains , reconnus et avoués par tous les savans. La partie métaphysique de son discours a plu moins généralement aux auditeurs : ils n'ont pu croire qu'à l'aide de sa cause universelle il pût jamais nous expliquer l'origine , les effets , les variations, les bizarreries même de nos idées , de nos affections et de nos sensations. Je partage cette défiance ; mais il faut écouter avant de contredire.

Séances des 9 et 20 Décembre 1809.

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