‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 7 sur 52 · M. LENOIR ET M. LEMERCIER · texte numérisé non relu

M. LENOIR ET M. LEMERCIER

L'ouvERTUBE de cette académie secondaire , annoncée pour le mois de novembre , prorogée ensuite jusqu'au i" décembre , a eu lieu enfin le 9 de ce mois. On aurait bien tort de se plaindre de ce retard ; il ne peut être imputé à la négligence des administrateurs , puisque tous les cours étaient en actirité ^^ngt jours après l'époque promise ; si ce n'est cependant que sur douze , il

SÉANCE d'ouverture. Sy

y en avait encore neuf retardés , et que ciix jours après l'ouverture , les mathématiques , la langue anglaise , la botanique et la physique végétale s'y faisaient encore espe'rcr.

Cette sage lenteur e'tait d'un bon augure : on ne l'attiibuait qu'au de'sir de satisfaire le public ; et les abonne's s'attendaient à une ouverture bien brillante, puisqu'on s'y e'tait si longuement prépare'. Je n'avais pas, je l'avoue, la même confiance : j'avais souvent remarqué que les pièces de théâtre dont les titres sont long-temps sur l'affiche , sont précisément celles qui y restent le moins api'ès la représentation ; et presque toujours ces longs délais trompent l'espoir qu'ils ont fait naître. A cet égaixl , l'ouverture de l'Athénée a été une véritable comédie. La salle était tellement remplie , que l'antichambre était obstruée , et le vaste manteau de la cheminée chimique servait d'asile et de dais à un groupe d'admirateurs. Je ne retrancherai rien à cette expression , admirateurs est le mot propre ; on ne va pas à l'Athénée pour s'instruire , encore moins pour juger , pas même pour applaudir tel ou tel discours ; on y va tout simplement pour applaudir l'Athénée.

A Dieu ne plaise que je veuille parler ici de ces applaudisseurs à gages , de ces blonds , de ces bruns, et autres chefs de cabale , qui font la honte de nos théâtres ! On ne trafique point des billets de l'Athénée comme des billets de comédie : j'ignore du moins si l'on en vend ; mais je

suis sûr qu'on n'en achète pas. Ge n'est donc point par cabale , mais par pure bienveillance que l'on applaudit tout à l'Athénée : aussi les auteurs V sont-ils fort nombreux. Cette bienveillance y est tellement obligée , tellement inhérente à l'institution, que moi-même, malheureux critique, moi qui ne cherchais que plaies et bosses, je me suis senti attendri en entrant dans celte enceinte. Subjugué par je ne sais quel charme , j'ai tout écouté sans froncer le sourcil , et je n'ai jamais supporté l'absence du plaisir avec autant de résignation.

Il ne tenait cependant qu'à moi de m'ennuyer, pour peu que j'y eusse consenti : jamais académie ne m'avait fait si beau jeu. Le discours d'ouverture semblait fait tout exprès pour exorciser le démon qui charme les auditeurs , et c'est vraiment un phénomène qu'il n'y ait pas réussi.

Je me garderais bien de nommer M. Lenoir, si je n'étais sûr qu'il n'a composé son discours sur \ Histoire des Arts , que pour éprouver le maximum de notre bienveillance : ce n'était donc en quelque sorte qu'une gageure ; et maintenant qu'il l'a gagnée , j'espère qu'il n'y reviendra plus. Il n'a cependant rien négligé pour la perdre , et il a combattu en brave homme ; car, après nous avoir attaqué par de longues et froides dissertations, par les tournures de phrases les plus étranges , par des suppositions historiques , par une \ieille et fausse érudition , voyant que nous tenions au feu comme des grenadiers français , il nous a lâché

SÉAXCK DOtYERTURK. 5()

une bordée de fautes de langue qui n'a pas eu plus de succès : nous e'tions inébranlables.

Si je n'avais pas su d'ailleurs que M. Lenoir est un homme fort instruit , et plein d'esprit et de raison , j'aurais été pris pour dupe , et j'aurais eu la simplicité de critiquer sérieusement son discours. J'aurais même été fort excusable, comme on le verra par ce court exposé. L'orateur malin, feignant de remonter jusqu'au berceau des arts , s'est enfoncé , dès son exorde , dans les épaisses ténèbres qui couvrent l'histoire de la Gaule antique , avant que les Romains en eussent connaissance. Le voyant partir à ballon perdu , et se cacher dans les nuages , j'ai cru qu'il allait nous parler de cet Ambigat , roi de Bourges , et contemporain de Tarquin ; je m'attendais à le voir guider vers l'Italie les Turones, les Senones et les Biturges qui franchirent les Alpes et fondèrent de vastes cités jusque sur les bords de l'Adriatique ; mais M. Lenoir ne s'arrête pas à un voyage de deux cents lieues, et à une antiquité de \ingtcinq siècles : c'est à Memphis qu'il va chercher les arts de la Gaule, et c'est en deux sauts qu*il les fait arriver jusqu'à nous ; de l'Egypte en Galatie , dans l'Asie mineure , et de la Galatie sur les bords de la Seine. Des monumens , des statues exhumées , et qui ont le caractère égyptien, sont les preuves sur lesquelles il se fonde. Vainement on lui dirait que les Romains ont régné long-temps sur les Gaules ; que le cuhe d'Isis et

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de Se'rapis s'était introduit chez ces maîtres du monde ; qu'ils avaient pu onier leurs maisons gauloises de ces objets de leur vénération ; non, c'est par la Galatie que le bon goût nous est venu , et a produit dans la Gaule cette heureuse révolution dont nous jouissons des fruits ; tournure de phrase galate qui se répète souvent- dans le discours de M. Lenoir.

Après avoir parlé du roi Chilpéric , l'orateur a quitté brusquement son Histoire des Arts pour nous entretenir des crimes de Frédégonde ; et, par une transition qui ^^ent sûrement aussi du lac Moeiis ou du Labyrinthe , il s'écrie : L'amour a bien de l'empire sur le cœur d'une femme ! C'est lui qui inspirait Anacréon , et lui dictait

ses vers charmans , etc Enfin , après avoir

passé en revue les rois des trois dynasties , il s'arrête à Louis xiv , qu'il nous présente noblement à la tête de son royaume. Ce discours , qui a duré cinquante-cinq cnoraies minutes , a été applaudi par quatre personnes , peut-être même par six ; ce qui a fait dire à un mauvais plaisant que M. Leblond (i) était venu au secours de M. Lenoir.

La séance du 20 a été un peu différente. M. Lemercier, qui n'est pas à la tête d'un royaume , mais qui sera vraisemblablement à la tête de la littérature athcnéenne , a lu un discours sur la

(i) Applaudbseur en chef, très-connu dans les parlerte*.

SÉANCE d'ouverture. Gi

littérature générale. Comme il n'avait point fait de gageure , il n'a pas cru devoir se permettre des fautes de langage, mais au contraire beaucoup de traits d'esprit, quelques ide'es peu communes et bien exprime'es , des distinctions fines , des périodes nombreuses , et même quelques épigrammes , dont une surtout a été fort bien sentie..

Quoique M. Lemercier se soit fort éloigné de la méthode de M. Lenoir, il semble cependant l'avoir imité dans deux points seulement. D'abord , il remonte comme lui aussi haut qu'il peut aller; et en second lieu, sans avoir couru jusqu'en Egypte , il a cependant un peu trop voyagé. Au lieu d'un discours qu'il a cru lire , il nous en a réellement débité cinq ou six. Cette pluralité d'objets , auxquels il s'attache tour-à-tour, s'est d'autant mieux fait sentir , qu'il a donné une plus grande étendue au sujet qu'il a traité. Il a considéré la littérature dans l'acception la plus générale de ce mot , commençant son histoire aux premiers traits qui ont été tracés par la main d'un amant éloigné de sa maîtresse , et la suivant dans ses ramifications les plus éloignées : comme, par exemple , dans les livres de science exacte , dans le style des géomètres et des physiciens. N'est-ce pas un peu abuser de l'expression , que de comprendre V écriture dans la littérature ? Quoique dans l'un de ces mots on trouve l'étymologie de l'autre , il est des cas où ils ne sont point synonymes : c'est avec des lettres qu'on

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a peint la pensée , mais c'est quand la pensée et les lettres ont été soumises à une méthode et à un goût quelconque , qu'elles sont devenues une littérature,

M. Lemercier a fait un bel éloge de l'art d'écrire , et il s'est élevé avec autant de raison que d'éloquence contre les dépréciateurs des travaux littéraires. Il a essayé de prouver ensuite que cet art l'emporte sur tous les autres , puisque c'est lui qui en développe les principes , qui en fait briller les beautés , et qui leur assure une célébrité durable. Pour mieux faire sentir sa pensée , il a comparé la gloire des lettres à tous les autres genres de gloire , et il a fort bien plaidé une fort bonne cause. Cette partie de son discours est cependant un discours particulier et un peu étranger à son sujet ; car on peut trèsbien donner d'excellentes leçons de littérature sans rechercher s'il est plus glorieux d'être poète qu'astronome, ou orateur que physicien.

Un autre discours bien distinct succède à celui-ci. L'orateur se demande si les principes en littérature ne sont point arbitraires , comme bien des gens le supposent , en se fondant sur cette observation , que ce qui plaît à un peuple peut très-bien déplaire à un autre.

Ici , je le dis avec honte , j'avais conçu quelque défiance des principes littéraires de M. Lemercier. Mes soupçons étaient bien injustes , et c'est en forme de réparation que j'en fais l'aveu.

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Bien loin de vouloir donner une fausse direction au goût de ses auditeurs , il leur a fait la profession de foi la plus franche et la plus orthodoxe. Selon lui , il n'y a qu'un bon goût ; il a des principes et des règles fixes : on peut , à des signes certains , reconnaître le bon et le maiwais. Celte connaissance n'est ni vague , ni arbitraire ; les chefs-d'œuvre des anciens , ceux des Racine, des Bossuet , des Boileau , des Molière , seront toujours les modèles qu'il faudra tâcher d'imiter, et peut-être les limites où il soit permis à l'homme d'atteindre. Mais , pour sentir les beautés dont ces chefs - d'œuvre fourmillent , pour savoir les discerner des beaute's fausses , du faux goût , du faux brillant , il faut étudier les principes littéraires avec l'ordre méthodique en usage dans l'étude des sciences. Le défaut d'espace m'empêche de suivre l'orateur dans l'examen qu'il fait des genres et des espèces ; mais je rapporterai une observation qui a paru plaire généralement. La prose , a-t-il dit , a tous ses genres, correspondans aux genres de la poésie ; et de- là , il a comparé le panégyrique de l'oraison funèbre à l'ode pinda-

rique , l'histoire au poëme , etc En second

lieu , tous les genres sérieux ont leurs analogues dans le comique et le plaisant , comme la tragédie dans la comédie , le poëme épique dans le poëme héroï-comique , l'héroïde dans l'épître , le madrigal dans l'épigramme , etc Ces comparaisons

ont donné lieu à des observations fines , et à des

réflexions justes sur l'admiration et le ridicule , qui sont les deux mobiles de presque toutes les compositions littéraires. J'ai surtout remarqué cette assertion si vraie , que l'esprit de société' rapetisse le génie. Elle ne laisse plus douter que M. Lemercicr ne soit dans les bons principes ^ et il nous le prouvera sans doute par quelque heureux exemple. En effet , ce n'est pas le tout de bien dire , si l'on ne cherche point à bien faire ; ce n'est pas le tout de montrer le bon chemin , si, aux yeux de ses élèves , on s'égare dans le mauvais. Que dirait-on d'un professeur qui , après avoir proclamé Racine et Molière les modèles du vrai beau , les oracles dubon goût, mettrait à contribution dans SQS drames , Caldéron , Shakespeare et M. Kotzebue? Que penserait-on d'un littérateur qui , après avoir déclaré que le goût a des règles et des principes, s'affranchirait des règles, mépriserait les principes , et ne prendrait pour guide qu'une imagination déréglée ? Mais nous n'avons pas à craindre que M. Lemercier trahisse le sei*ment qu'il vient de faire en plein Athénée ; il se souviendra qu'Eschyle lui a fait une réputation assez belle , et il sentira que cent mélodrames, dussent-ils tou» réussir , ne lui en feraient qu'une fort mauvaise-

Séance du lo Jançier 1 8 1 o.

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