COURS DE LITTÉRATURE, PAR M. LEMERCIER
Quand M. Lemercier se prescrira des bonnes dans ses discours , quand il s'occupera d'un objet unique , ou tout au plus de quelques objets analogues entre eux , et renferme's dans un même cercle , je pourrai rendre compte de ses leçons avec quelque méthode ; mais quand il passera d'un sujet à un autre , sans ménagement , et souvent sans transition ; quand il présentera une série de considérations , qui , quoique dépendantes d'un même titre , n'en forment pas moins autant de discours particuliers ; quand il déroulera la longue nomenclature de tous les rhéteurs , depuis Aristote jusqu'à M. Chénier ; quand il consacrera ses nombreuses périodes à l'éloge ou à la critique des divers professeurs de belles-lettres , au lieu d'appliquer leurs préceptes à tel ou tel principe de littérature , alors , je l'avoue , je n'aurai ni la force ni le désir de le sui\Te dans un si long voyage , et ma mémoire , quoique assez bonne , ne pourra me retracer qu'une faible partie des innombrables objets que l'orateur aura fait passer devant mes yeux. Ici, je m'aperçois d'un autre inconvénient; je n'ai jamais écrit des phrases si longues que depuis que j'entends des discours d'Athénée : il y a des exemples contagieux.
CRITIQUE. X. r. S
Le préambule de M. Lemercier m'a paru neuf et piquant : l'orateur y établit , comme dans son prem.ier discours , que nous devons suivre dans l'e'tude des belles-lettres , la méthode et la marche prescrites pour les sciences. Il n'a donné aucun développement à cette opinion , il ne l'a fortifiée d'aucune preuve ; mais , regardant apparemment comme axiome tout ce qui s'accorde avec ses idées particulières , il est parti du principe qu'il lui a plu de poser , comme s'il était impossible d'en contester la justesse. Il a félicité ses contemporains d'être nés à une époque où la chimie , l'astronomie et la physique ont fait des progrès si admirables ; et il en conclut que la littérature atteindra au même degré de perfection quand elle prendra pour base Y analyse et Vexpéiience.
Cette idée , je le répète , est piquante et neuve ; il ne reste plus qu'à prouver qu'elle est juste : c'est ce que M. Lemercier n'a pas pris la peine de faire. S'il suffisait d'affirmer pour convaincre , je me contenterais de dire que cette idée est fausse ; mais je n'ai pas le droit d'exiger qu'on me croie sur parole ; je vais donc exposer mes doutes sur cette analogie entre l'étude des sciences et celle de la littérature.
Yoici d'abord mes objections de droit : l'analyse , dans les sciences , est , si je ne me trompe , la résolution d'un corps dans ses principes , et le but de l'opération est de connaître toutes les parties dont ce corps est composé ; mais en littérature
il ne s'agit pas seulement de savoir ce qui constitue un ouvrage , mais de connaître ce dont il doit être constitue ; en outre , la science juge sur des faits , la litle'rature sur des opinions ; le savant enfm qui a constate un fait , le constate pour tous les savans de l'univers ; le litte'ratcur qui pose un principe , ne peut le faire adopter que par ceux qui parlent la même langue , qui ont les mêmes usages et le même goût. On va me repondre sans doute que tout le monde est d'accord sur la littérature grecque et latine , et alors je demanderai comment les cre'ateurs des divers genres de poésie ont pu se ser^^r de l'analyse , et comment ils ont pu re'soudre en leurs principes des corps qui n'existaient pas ?
Passons à l'objection de fait : ces Grecs , ces Latins nous ont laissé les modèles les plus parfaits ; et cependant quand Homère composait l'Iliade , quand Sophocle charmait les Athéniens assemblés au théâtre , la physique était dans l'enfance , l'astronomie n'était fondée que sur des fables , et la chimie n'existait point. Je suis convaincu que Corneille , Racine et Molière n'ont jamais songé à l'analysé scientifique quand ils ont écrit leurs chefs-d'œuvre.
Quant à \ expérience recommandée par l'orateur , je devine encore moins comment elle peut s'assimiler à celle dont les savans font usage. L'expérience , en littérature , ne peut se faire que sur ceux qui lisent ou ceux qui écoulent : c'est de leur
opinion , de leur goût que de'pend le re'sultal ; mais il faut que ce goût même soit éprouvé pour que son jugement ait quelque poids : il ) a donc aussi expérience du goût des juges sur le goût des écrivains , tandis que ceux-ci font expérience de leur propre goût sur celui de leurs juges. Or , je demande quel rapport peut avoir cette modification de l'esprit que nous nommons goût , et qu'on ne peut définir , avec le jugement certain et constant qui résulte de l'expérience didactique? D'après le principe de M. Lemercier , les Anglais , les Allemands , les Chinois même , ne pourrontils pas nous donner leur goût pour règle invariable , puisqu'ils peuvent analyser, comme nous, ce qu'ils nomment leurs chefs-d'œuvre , et qu'ils ont pour eux \ expérience des siècles ? Pour en ■ finir sur ce point , je dirai qu'il serait plus facile de démontrer que l'étude des sciences a nui à la littérature , que de persuader qu'elle lui a été utile.
M. Lemercier a pesé successivement dans sa balance le mérite respectif de tous les rhéteurs anciens et modernes : il a donné de justes éloges au précepteur d'Alexandre ; de là , il s'est étendu sur sa poétique , et a répété ce qu' on a dit depuis deux siècles et demi sur la tragédie , que le nouvel orateur, à l'exemple d'Aristote , place sans hésiter au-dessus du poëme épique. Je lui conseille néanmoins de ne pas s'engager dans cette discussion ; rien n'est plus inutile au progrès de l'art que de
rechercher s'il y a plus de talent dans l'Œdipe roi que dans l'Iliade , dans Athalic que dans Tartufe , parce que la inanie des parallèles pourrait renaître , et nous aurions bientôt une foule de dissertations qui examineraient s'il vaut mieux être historien qu'auteur dramatique , prosateur que poète , et philosophe que litte'rateur. Que chacun fasse le mieux possible dans le genre qui lui est propre , \oilk tout ce que le public éclairé lui demande.
Dans la liste de M. Lemercier , car son discours n'a été qu'une liste avec notices , Longin a succédé à Aristote ; le rhéteur de Palmyre a reçu de l'orateur un encens mérité ; les divers genres de sublime ont été examinés succinctement ; des exemples ont été cités , et dans ce nombre , on a remarqué le prétendu mot de Diogène à Alexandre : Retire-toi de mon soleil. J'ai le mallieur de regarder comme une fable très -grecque , cette anecdote où Alexandre joue un sot rôle devant le tonneau du cynique , et où les historiens lui font faire une sotte réponse. Au surplus , je n'empêche point qu'on la trouve sublime, s'il est vrai qu'en tout genre les extrémités se touchent.
L'admiration de M. Lemercier pour Longin ne l'a point empêché de plaisanter agréablement sur l'éloge que fait ce rhéteur de la description du corps humain par Platon. Selon le disciple de Socrate , notre tête est une citadelle , notre cou un isthme, notre rate une cuisine, nos pores des rues
('troitcs, etc Ici, les dames ont ri, parce que
ce passage leur a paru plus intelligible que le reste. Cependant l'orateur aurait pu faire observer que , selon Dacier , la description de Platon n'est point aussi ridicule qu'elle le paraît , et que le texte grec a été corrompu. J'ajouterai moi-même une remarque assez curieuse , quoiqu'un peu étrangère au sujet. Dans cette bizarre description du corps humain , l'on trouve deux phrases qui paraissent désigner clairement la circulation du sang, méconnue, dit -on, des savans de l'antiquité : « Le cœur est la source des veines , la fon- » taine du sang , qui de là se porte avec rapidité » dans toutes les autres parties. » Et plus bas : w Les dieux y ont creusé ( dans notre corps ) , )) comme dans un jardin , plusieurs canaux , afin )) que les ruisseaux des veines , sortant du cœur , » puissent couler àiiws ces étroits conduits du corps » humain. » Sarpi ou Harvée , entre qui l'on balance la gloire d'avoir trouvé la circulation du sang , auraient-ils parlé plus clairement que Platon? L'expression du philosophe devient encore plus précise , quand on sait que les anciens confondaient sous la même dénomination les veines et les artères. Revenons à M. Lemercier, chez qui le sang circule très -bien, si l'on en juge par a chaleur qu'il met dans son débit.
Je m'étendrai moins sur Quintilien, sur Roilin , sur Dumarsais, sur Dubos, et autres, qui ont été assez bien appréciés par l'orateur; je lui
sais gre sur-tout d'avoir relevé la gloire de Pvollin , qui , par ses vertus et son mérite réel , méritait plus de reconnaissance et de respect qu'on ne lui en a témoigné dans le dix-huitième siècle.
M. Lemercicr s'est complaisamment arrêté sur Louis Racine , dont le mérite , comme celui de Rollin , est beaucoup trop méconnu ; mais je crains bien que l'orateur n'abuse un jour, dans ses préceptes ou dans ses exemples , du passage qu'il a cité. Ce passage tend à prouver que ïe génie doit s'affranchir des règles ; conseil dangereux, auquel la médiocrité n'obéit que trop , même sans le connaître. Non-seulement , d'après ce principe , les hommes de génie s'affranchiront des règles , mais ceux qui mépriseront les règles , se croiront hommes de génie. L'orateur est cependant parti de là pour reprocher aux faux critiques d'exiger sans cesse une propriété de termes, tandis que la poésie prend souvent les teirnes au figuré. J'en demande bien pardon à l'Athénée , mais cette distinction de l'orateur n'est qu'un véritable calembourg. Confondre la propriété des termes avec les termes pris dans le sens propre , c'e8t un peu se moquer du discernement de ses auditeurs.
Marmontel est venu à tour de rôle , et je dirais que l'auteur des Contes moraux a reçu un bon coup de patte, si cette expression n'était pas de mauvais ton. Je n'essaierai pas de le défendre ; on n'en peut trop dire contre l'homme de lettres qui a osé
éciire ces lignes coupables : « En gëne'ral , les de'- » faut s dominans des Epîtres de Boileau sont la « sécheresse et la stérilité, des plaisanteries para- » sites , des vues courtes et de petits desseins. » Si M. Lemereier avait cité cette phrase, tout le monde aurait applaudi à la critique qu'il a faite de Marmontel.
J'arrive enfin à La Harpe , après avoir sans doute oublié quelque professeur ; car dans ce discours ils sont une compagnie. Rien ne peut égaler l'étonnement dont j'ai été frappé , quand j'ai entendu un jeune orateur , un jeune auteur dramatique , un professeur plus jeune encore , déclamer sans égards , sans décence , sans mesure même , contre La Harpe , dont la cendre est encore chaude ; contre La Harpe , qui , malgré ses nombreux défauts , est si supérieur à ses ennemis et même à ses amis , et qui serait encore aujourd'hui notre premier littérateur , je ne dis pas notre premier poète ; contre La Harpe enfin , le fondateur de cet Athénée où l'on ose l'insulter, et qui lui a donné une célébrité bien déchue depuis sa mort. L'orateur répondra sans doute que les journalistes eux-mêmes ont durement critiqué La Harpe , et que ces messieurs veulent avoir le droit exclusif de dire du mal de tout le monde ; voilà du moins le reproche banal que l'on nous fait. J'y répondrai, sans m'émouvoir , que quand le jeune professeur de la vieille littérature exposera ses nouveaux préceptes , il pourra critiquer sévèrement La Harpe , partout
OÙ celui-ci sera tombé dans une hérésie littéraire , partout où la passion lui aura dicté un jugement faux et partial ; mais en lui succédant à la chaire de professeur , mais dans l'enceinte qui retentit encore de ses brillantes leçons , attaquer durement sa personne et ses écrits considérés en masse , sans critiquer tel ouvrage indépendamment de la personne , c'est Je laisse dire à mes lecteurs ce que
c'est , car la plaie est trop récente , et je me plaindrais trop vivement. Je ne citerai qu'une phrase de cette diatribe , fort peu atténuée par quelques éloges. L'orateur, après avoir parlé de l'enthousiasme de La Harpe pour Yoltaire , et de sa désertion du parti voltairien , a promené ses regards dans la salle de l'Athénée , et s'est écrié : « Il était » le patron du lieu , et il s'est converti en saint M homme. » Comme cette phrase figure bien dans un cours de littérature !
J'ai dit que M. Lemercier avait montré beaucoup d'esprit , et un sincère attachement aux bons principes; je ne me rétracte point encore, car il n'a point encore manqué formellement à ses promesses. Dans ce second discours même , fort inférieur au premier, on a justement applaudi à des rapprochemens heureux , à des passages brillans et pleins de justesse , à une admiration vive pour les véritables chefsd'œuvi-e ; qu'il n'aille cependant pas faire comme ces chefs de parti , comme ces rebelles qui , en s'armant contre leur souverain , protestent toujours de leur fidélité au roi et aux lois de l'Etat:
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la critique aurait alors le droit de parler de lui comme il a fait de La Harpe , et ce serait encore assez honorable.
Séance du 10 Janvier 18 10.