‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 10 sur 36 · MEMOIRES DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

MEMOIRES DES CONTEMPORAINS

Manuscrit de i8i3, contenant le Précis des e'véneinens de celle année ; et 7Januscril de if^i^» contenant l'Histoire des six derniers mois du règne de Napoléon ; pour servir à l'histoire de France , et principalement à celle de la République et de l'Empire ;

Par M, le baron F'ain, secrétaire du cabinet à ces deux époques.

Je réunis ici deux ouvrages qui onf paru en difTérens temps; le Manuscrit de i8i3 est tout nouveau, mais qelui de i8i4 est a sa troisième édition , et malgré son antériorité bibliographique , je crois devoir rétablir l'ordre des temps , et commcn<cr par l'année i8i3.

MANUSCRIT I)i: l8l3. \2'.l

Si l'on pouvait douter encore des effets que produit le temps sur les opinions des hommes , il suffirait , pour en reconnaître la puissance , de comparer la manière dont on parlait de ISapolcon il y a dix ans, à celle dont on s'exprime aujourd'hui sur tout ce qui le concerne. A la chute du trône impérial , on vit la calomnie la plus abjecte succéder subitement à la plus vile adulation. Les hommes qui avaient empoisonné l'idole par le plus grossier encens furent ceux qui déployèrent le plus de rage contre la statue du dieu qui ne pouvait plus verser sur eux la corne d'abondance. Mais la bassesse est toujours maladroite : ceux qui se firent le plus remarquer par cette indigne palinodie ne sentirent pas qu'ils insultaient à toute la nation ; car quelle honte pour la France, si Napoléon eût été réellement tel qu'on le peignait alors! Ils ne sentirent pas qu'en voulant capter la bienveillance du nouveau gouvernement , ils lui faisaient au contraire le plus sanglant outrage , en le supposant capable d'agréer et de récompenser la plus dégoûtante ingratitude. Ils ne virent pas enfm qu'ils détruisaient eux-mêmes la base de leurs espérances ; car les excès de l'injustice et de la haine intéressée tournent toujours au profit de l'homme qui en est victime , quels que soient ses torts réels. Tant que dura cet orage d'injures et de déclamations furieuses , l'esprit de sédition se maintint en France; les admirateurs du grand homme voulaient opposer une réaction à l'infamie des détrac-

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leurs ingrats ; les ennemis même de Buonaparlc se turent, par la lionte de faire cause commune avec de tels auxiliaires , et les hommes indlffcrens s'e'tonnèrent d'éprouver pour l'empereur déchu et outragé un intérêt qu'ils n'avaient point ressenti quand il était au faîte des grandeurs et de la puissance. Un homme de lettres auquel on reprochait alors de ne pas écrire contre Buonaparte, répondit froidement : « Je n'en ai pas le droit , je ne l'ai jamais loué. »

A quels dangers , à quelles fureurs ne se serait point exposé le secrétaire du cabinet impérial, s'il avait fait paraître ses Mémoires à cette époque où tout le monde avait ramené le roi, où tout le monde avait été fidèle à la légitimité, où tout le monde avait hruvé h tyran jusqu'au milieu de ses baïonnettes? Aujourd'hui nous sommes plus sages : les prétendus royalistes, dont la fidélité date du 3i mars i8i4, vSe taisent, soit de lassitude, soit de dépit d'avoir été vils et ridicules gratuitement ; les hommes raisonnables ne recherchent plus que la vérité dans ce qui concerne Buonaparte ; ils le considèrent comme un résultat et non comme une cause de la révolution , ce qui est fort différent ; tout en détestant les tristes effets de son ambition , ils sentent que personne peut - être , avec le même génie et dans les mêmes circonstances, n'eût laissé échapper l'occasion de devenir

L'éternel enlrelieri des siècles avenir;

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ils se demandent si , une fois placé sur le trône , la guerre n'a pas été, pour s'y maintenir, une fatale nécessité; et, avides de connaître tous les ressorts qui ont fait mouvoir cet homme extraordinaire, ils savent gré k M. Fain de révéler des faits si nécessaires à l'histoire , et de dévoiler tout ce qui peut jeter du jour sur les grands événemens de cette époque.

Et, en effet , quel danger peut -on craindre d'une pareille publication ? Quelques éloges que l'on eût donnés à Buonaparte , ne restait-il pas toujours au fond du panégyrique , cette masse de calamités qui ont désolé l'Europe et surtout la France, cette effrayante consommation d'hommes, et cette invasion qui nous a prouvé combien il y a de vanité dans la gloire même ? Avec un peu de logique et de bonne foi , ne se sent-on pas conduit à comparer les brillantes qualités du héros avec le triste résultat de ses actes ? IS'est-on pas forcé de se dire : Si avec un pareil génie , si avec toutes les vertus qu'on attribue au grand homme, il a cependant été la cause ou au moins l'instrunient de tant de malheurs, que serait-ce donc si, dans de nouveaux troubles , la France allait confier ses destins à quelque ambitieux qui n'imiterait Buonaparte que dans son audace et dans son despotisme ? La nature ne fait pas les Napoléon par douzaines , et une nouvelle révolution nous livrerait à des hommes qui nous prépareraient des malheurs sans compensation et une servitude sans

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repos. N'oublions pas surtout combien nous avons payé cette gloire qui a tant flatté notre orgueil national , et combien notre ardent amour pour la liberté a été humilié par l'objet même de notre admiration.

Si ces réflexions ont quelque justesse, les apologies, les panégyriques même de Buonapaiic, ne font qu'affermir ce principe de légitimité qui est une sauve-garde pour les peuples comme pour les bmilles régnantes ; et plus on élève Napoléon audessus de tous les grands hommes dont l'histoire vante le génie et les exploits, plus on me force à conclure que le plus grand , le plus illustre , le plus vertueux même des conquérans , serait encore un fléau pour l'espèce humaine.

M. le baron Fain a senti qu'il ne s'agissait plus de louer ou blâmer Napoléon , mais d'exposer avec sincérité les faits sur lesquels la postérité pourra juger cet homme , dont il ne nous est pas encore donné de parler avec une justice rigoureuse. Il raconte ce qui a été fait , il révèle ce qu'on a voulu faire, ce qu'on a médité, ce qu'on a projeté ; et, dans cet exposé , il s'interdit également la critique et les éloges. « Nous rétablirons les faits dans leur ordre et dans leurs justes proportions, dit-il dans la pnTace du Manuscrit de i8iii; des documens précieux ont déjà paru; mais , pubUés après coup et par pièces détachées , ils ont à peine été remarqués : remettons-les à leur place , et qu'ils reflètent sur les pages envi-

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ronnaiitcs toute la clarté qu'ils en recevront

Nous n'aurons que trop de batailles à raconter; préservons nos récits du jargon stratégique : le public en est las. Trop de gens ont abusé de cette langue métaphysique de la guerre pour tranclier du général en chef, juger d'après l'événement, et mettre d'heureux hasards au rang des combinaisons du génie Tel est le plan, ajoute-t-il, que

l'auteur s'est tracé : on voit le but qu'il va s'efforcer d'atteindre. C'est un secrétaire qui se présente comme témoin au tribunal de r histoire; il n'a pas la prétention d'être historien , etc. »

Je lis ensuite dans la préface du Manuscrit . de 1 8 1 4 , que ce secrétaire était auprès de Napoléon; que le souvenir très-récent (i) de ce qu'il a vu , de ce qu'il a entendu , de ce qu'il a senti , a été son guide ; qu'il a suivi les marches du quartier-général ; qu'il a été témoin des événemens principaux, et que sa position lui a permis de voir, du point le plus élevé , l'ensemble des affaires , et de les juger dans le rapport qu'elles avaient entre elles.

Ces déclarations dont on ne peut pas contester la vérité , car que peut-on cacher à un secrétaire intime ? ces déclarations , dis-je , nous prouvent que M. le baron Fain a été bien instruit , et qu'il peut nous instruire complètement nous-mêmes,

(1) J'ajoute très-récent , parce que ce manuscrit était terminé au ronimenccment de i8i3.

s'il a cru pouvoir être sincère. Pour résoudre cette dernière question , si importante aux yeux du lecteur, il faut recourir au raisonnement. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Fain, et je lui demande la permission d'en agir envers lui comme je le ferais s'il s'agissait d'un e'crit anonyme. Dans cette fluctuation d'opinions, de passions et de sentimens nobles ou ignobles , qui se fait sentir longtemps encore après les grandes re'volutions politiques , l'honnête homme ne peut pas , ne doit peut-être pas toujours dire tout ce qu'il sait ni tout ce qu'il pense ; et l'honneur ne lui impose .que l'obligation de ne rien dire de contraire à la vérité. On sent d'ailleurs que si le témoin de tant d'événemens importans s'est trouvé dans la meilleure position pour tout connaître , cette situation même a pu lui faire éprouver des impressions et des allections qui auront influé sur son jugement.

Ces réflexions m' ayant armé de toutes les défiances , je n'ai trouvé qu'un moyen d'arriver, sinon à une certitude complète , au moins à la plus grande probabilité possible. J'ai fait deux parts distinctes des choses que nous raconte le secrétaire du cabinet impérial , et de celles qu'il nous révèle. Dans la première partie , il faut placer les actes militaires et diplomatiques sur lesquels il est impossible d'élever le moindre doute, non-seulement parce que M. Fain les a mieux connus que personne, mais parce qu'un narrateur moins scrupu- \ci}\ que lui, n'aurait pu les altérer quand menu-

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ii en aurait eu le désir. Trop de dôcumens existent, trop de personnages inte'resscs vivent encore y pour que des erreurs ou des inexactitudes volontaires ne fussent pas dénicnlies aussilôl que publiées. L'autre partie , que l'on pourrait nommer secrète , se compose des faits peu connus , diis conférences ou conversations particulières , des intentions, des projets, des conjectures, des oscillations de crainte et d'espérance , et de toutes ces intrigues dont les camps ne sont pas plus exempts que les salons des. ministres. Sur tous ces points il est impossible d'espérer un assentiment unanime : quelle que soit l'impartialité de M. Fain, ces révélations seront long-temps encore un sujet de discussions et de réclamations plus ou moins sincères, et trop d'amours-propre en seront blessés pour que tous les acteurs de ce grand drame conviennent de leur exactitude.

Si mon opinion particulière était de quelque poids, je la dissimulerais peut-être , mais je l'expose librement par cela même qu'elle n'est d'aucune importance. Je crois donc, je suis intimement persuadé que M. Fain a été sincère dans tout ce qu'il a écrit sur les événemens de i8i3 etde i8i4; je le crois parce qu'on ne peut lui supposer aucun intérêt personnel dans ses révélations ; parce que tous les faits qu'il expose s'accordent parfaitement avec ceux qui ont précédé ou suivi , et s'accordent encore mieux avec le caractère des personnages qu'il met en évidence. Je n'en reconnais pas moins

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que les Manuscrits de 1810 et de 181 4 sont une apologie de Napoléon , quoique l'auteur n'expnme aucun éloge , bien convaincu sans doute que l'éloge se trouve implicitement compris dans l'exposilion des faits. Je ne lui reprocherai certainement pas le courage qu'il a de publier ce qu'il croit être la vérité ; je sens combien il a dû être indigné de la bassesse de quelques narrateurs qui ont spéculé sur la calomnie , et je lui sais gré de la modération qu'il a su conserver en s'acquittant d'une tâche où il était si difficile de se contraindre.

Je suis cependant bien loin de regarder les Mémoires de M. Fain comme une apologie complète de la conduite de Napoléon dans les temps qui ont précédé sa chute ; et dans plusieurs passages des Manuscrits, j'ai cru voir que si l'auteui' n'a pas exprimé le blâme , ce n'a été que par un sentiment de pudeur, ou par la crainte de donner cette satisfaction à quelques écrivains qui ne se compromettront jamais par trop de fidélité au malheur, ou par des déclarations courageuses. C'est sans doute pour obtenir cet avantage que M. Fain s'est borné à la simple exposition des faits , car en s'interdivSant toute expression admirative , il s'était acquis le droit de garder le silence sur les cho.scs qu'il n'approuvait pas.

Quoi qu'il en soit, ces Mémoires sont empreints d'un si puissant intérêt , les faits mémorables de deux années désastreuses y sont exposés avec tant

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de clarté, de rapidité et de précision, qu'ils seront lus avidement par les personnes mêmes qui croient les connaître dans leurs moindres détails. La révélation de ce qui s'est passé dans le secret du cabinet, jette un nouveau jour sur les événemens extérieurs, et donne la solution de plusieurs difficultés qui paraissaient inexplicables. La diplomatie qui , aux yeux de la plupart des lecteurs , est la partie ennuyeuse de l'histoire , est ici d'une telle importance , elle a tellement influé sur les événemens , quoique toutes les négociations aient été infructueuses, qu'elle doit être sérieusement méditée par tous ceux qui se proposent de décrire cette période tumultueuse de nos annales. Quoique le secrétaire ait évité ce qu'il nomme le jargon stratégique, je n'ai jamais mieux compris les grandes affaires de Dresde, de Leipsik, et l'étonnante campagne de i8i4'. que dans la relation de M. Fain. Jamais histoire n'a offert des contrastes si frappans de succès et de revers, ni des passages plus rapides d'une profonde terreur à une brillante et trompeuse espérance. Ce n'est point un colosse qui , miné par le temps , cède à une dégradation successive , et couvre enfm la terre de ses débris ; c'est un lion énorme qui, attaqué de toutes parts, tombe vingt fois, vingt fois se relève, et près de succomber, force encore les assaillans à se tenir à distance respectueuse.

Il serait difficile d'établir une discussion sur ces Mémoires, puisque l'auteur raconte et ne pro-

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nonce aucun jugement ; mais si la plupart des passages qu'on y remarque , portent la conviction dans l'esprit du lecteur, quelques-uns cependant conduisent à des conséquences qui ne seront point admises par tout le monde. On ne se persuadera point, par exemple , que Napoléon n'ait jamais pu faire la paix , soit en Saxe , soit même en Champagne, après les succès inespérés qu'il y a obtenus, au grand ctonnement de ses nombreux ennemis. Quelques raisonnemens qu'il allègue pour justifier sa conduite , on voit trop son horreur pour toute paix qui lui aurait fait perdre sa suprématie. Ses plaintes sur les défections qu'il a éprouvées, et contre les princes. qui se sont détaches de son alliance , n'étaient vraisemblablement pas sincères, car avec cette profonde connaissance des honmies qu'on lui suppose, il devait s'attendre à tout; il devait savoir mieux que personne que l'obéissance forcée et toute liaison formée par la crainte se changeraient en haine , dès qu'il aurait perdu ce prestige d'infaillibilité qui semblait s'attacher à toutes ses entreprises. Vainement dira-t-on que les traités effacent tous les anciens griejs ; cette phrase peut figurer en diplomatie, où l'on ne se pique jamais de dire ce qu'on pense : mais il est certain que tout traité imposé , et celui même où le vainqueur se montre libéral , est un germe de guerre qui doit éclore à la première occasion. La sagesse italienne a rencontré plus juste quand elle a dit : u £gli s 'ingantia clii crcde cli ' // numo be-

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neficio cancilU V anlica ingiiiria^ » et Buonaparte tlevait connaître ce proverbe.

Il ne me paraît pas avoir plus de franchise quand il ic'moignc de l'étonnemeut sur la lassitude de ses anciens compagnons d'armes , et sur la froideur avec laquelle ses ge'neraux accueillaient de nouveaux projets de guerre interminable. Les honneurs et les biens dont il les avait comble's ne sont ici d'aucune importance : que sont les biens de ce monde, s'.il n'est pas permis d'en jouir? Que sont les honneurs, s'il faut être soldat jusqu'à la mort, et si quelques années de repos ne s'offrent pas en perspective après tant de travaux et de dangers? Il y a un terme à tout : le plus grand courage a ses hmites ; et ce roi d'Epire, le plus fou des ambitieux , se proposait cependant de s'amuser après toutes ses conquêtes.

J'ai parlé de l'effrayante consommation d'hommes dont l'ambition de Buonaparte a été la cause. On a prétendu la nier en faisant considérer la grande population de la France à l'époque de la restauration. Mais ce raisonnement n'est que de la subtilité. Oui , sans doute , la guerre a fait contracter d'innombrables mariages, formés a la hâte pour échapper à la guerre ; mais l'effet de toutes ces unions a été de substituer une population d'enfans à une population d'hommes ; la jeunesse n'en a pas moins été cruellement décimée ; et , selon l'expression de Périclès , l'année avait perdu son printemps. Je ne prétends pas cependant en faire

un reproche à iiuonaparte , or il le partagerait avec les plus illuslres des princes et des capitaines que nous nommons héros; et, pour un général, la première obligation est de vaincre, à quel prix que ce soit. D'ailleurs , ces lamontjitions sur le nombre des morts ne sont souvent qu'une hypocrisie; car les hommes, en général, se consolent très-facilement de toute mortalité à laquelle ils survivent.

Je ne puis trop répéter que mes observations critiques ne s'adressent point à M. le baron Fain, puisqu'il n'est que narrateur et interprète de sentimens qu'il n'avoue pas être les siens ; mais c'est bien à lui que je dois des éloges pour avoir su mettre tant d'ordre et de clarté dans des scènes de confusion et de désordre, pour toutes les erreurs qu'il a rectifiées, pour les vérités qu'il révèle et pour les pensées généreuses qui lui échappent malgré les efforts qu'il fait pour s'oubher luimême.

Dans cette foule d'anecdotes pleines d'intérêt, qui jettent tant de variété dans la relation de M. Fain, j'en citerai deux, dont l'une est fort importante , et l'autre fort curieuse. On a répandu, on a même Imprimé que dans une conférence avec le pape, à Fontainebleau, Napoléon s'était emporté au point de frapper le pontife et de le traîner par ses cheveux blancs. ()w ne peut trop admirer le calme plein de noblesse avec lequel M, Fain dément cette indigne calomnie. Après

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avoir retrace tous les détails de cette vScenc qui fut au contraire très-paisible et même affectueuse, pour prouver qu'il est bien instruit, le secre'taire ajoute en note : « Celui qui e'crit ces lignes n'écrit que ce qu'il a vu et entendu ; il était là. »

L'aulre anecdote sera peut-être reprochée à M. Faln, comme une indiscrétion, par les enthousiastes qui veulent faire de jSapoléon le plus grand des philosophes, comme le plus grand des capitaines. Quoi qu'il en soit, la voici : Tout le monde connaît l'accident funeste qui survint au bal donné par M. de Schvvartzenberg , à Paris, le i" juillet 1810. Dans le mois d'août i8i3 , le général Moreau ayant été frappé d'un boulet de canon , à l'attaque de Dresde , quelques détails donnés par un paysan , firent croire que le général qui était tombé près de l'empereur Alexandre , était le prince de Schwartzenberg : « C'étaii un brave homme , dit Napoléon; je le regrette. » Puis il ajouta : C'est donc lui qui purge la fatalité! J'ai toujours eu sur le cœur V événement du bal comme un présage sinistre. Il est bien évident maintenant que c 'est à lui que le présage s 'adressait. Quoi! dira-t-on, Napoléon croyait aux présages! un tel homme était superstitieux! Eh! oui , messieurs, et cette soif inextinguible de gloire n'était-elle pas déjà une superstition?

36 POLITIQÏE ET HISTOIRE.

UlSTOIPvE DE NAPOLÉON BUONAPARTE,

OFFRANT LE TABLEAU COMPLET DE SES OPÉRATIONS MILITAIRES, POLITIQUES ET CIVILES;

Par P.-F. H.

A peine a-t-on lu le titre que je viens de transcrire , qu'il s'élève une foule de questions dont quelques - unes sont débattues depuis bien longtenryps sans être décidées, et d'autres sont fondées sur des raisonnemens spécieux ou sur des préventions plus ou moins fausses.

La première est celle-ci : Pourquoi, dans ce moment, écrit- on l'iiistoire de TSapoléon? L'auteur prétend-il nous apprendre quelque chose ? Tous les actes de cet homme n'ont-ils pas été présentés sous toutes les faces, et jugés de cent manières différentes? Les faits n'ont-ils pas été retracés et commentés cent fois?

On répond que chacun de ces faits, chacun de ces évéï^mens, considéré en lui-même, est , à la vérité, si biencomju, que la plupart d'entre eux

HISTOIRE DE NAPOLEON. l'i'J

sont, pour ainsi dire, d'une notoriété vulgaire, mais que des milliers de faits isolés ne composent pas plus ces histoires, que des milliers de pierres taillées et disséminées dans une plaine, ne forment un édifice. Il fallait donc réunir tous ces faits, rétablir la liaison qui a existé entre eux , et en faire connaître renchaînement, toutes choses qu'aucune mémoire ne pourrait conserver dans l'ordre naturel au bout d'un certain nombre d'années. C'est cependant cet assemblage exact et méthodique qui peut seul faire juger Napoléon , et ses projets qui se sont agrandis avec sa fortune , et la rapidité de ses conquêtes, dans un temps où l'art de la guerre approchait partout de la perfection , et sa domination sur tant de peuples industrieux et vaillans, et sa chute qui a été encore un de ses actes, puisqu'il l'a due à cette même ambition qui l'avait porté au faîte de la puissance. Prenons pour exemple la bataille d'Austerlitz : c'est un fait sur lequel tout le monde est d'accord , mais qui ne nous apprend rien s'il n'est pas rattaché aux circonstances qui l'ont précédé, s'il n'est pas considéré comme le dénouement de la troisième coalition et comme la suite d'une menace d'invasion en Angleterre , si l'on ne se représente pas en même temps l'inaction de la Prusse et l'éloignemenl d'une grande partie des forces de l'Autriche, si l'on ne connaît pas les incidens, les fautes et les accidens qui roippirent la trame si ingénieusement tissue par M. Pitt. îl en est de même de tous*les autres faits; le lecteur

pourrait se les rappeler tous isolement , et cependant ignorer la véritable histoire de Napoléon , et celle de l'Europe dans le cours de cette grande révolution politique.

Seconde question : N'a-t-on pas toujours conçu de la défiance contre les histoires contemporaines et contre celles qui traitent de faits récens, dont les témoins vivent encore? Pourquoi donc composer laborieusement un ouvrage dont la conception même est entachée d'un vice radical , et dont fauteur doit s'excuser de l'avoir entrepris avant de justifier la manière dont il l'a exécuté?

Je répondrai par une autre question , et je demanderai s'il existe véritablement une prévention contre les histoires contemporaines. Si elle était réelle et générale, il faudrait condamner ce que nous avons de plus remarquable dans le genre historique. Xénophon a décrit ce qu'il a fait lui-même, et Thucydide ce qu'il a vu faire ; Salluste , contemporain de Catilina , en a tracé' la conjuration, et César a été son propre historien. A hi vérité, Tacite, dans ses Annales, semble s'excuser d'avoir décrit des faits récens , lorsqu'il dit que l'histoire de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron a été écrite par la flatterie pendant la vie de ces princes, et par la haine après leur mort; mais, écrivant lui-même cinquante ans après la mort du deiTiier, il ajoute qu'il n'a aucune raison de haïr ou d'aimer ces empereurs. Dans ses Histoires, il reproduit la inûènie idée, et, de plus,»il axouc qu il doll toute

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