‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 9 sur 36 · LA RÉVOLUTION TERMINÉE. II · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION TERMINÉE. II

logiques n'ont plus qu'une influence bien faible et nullciuent comparable à celle qu'exerce l'opiniondes savans; or, nous serons gouvernés par des industriels, et il est e'vident qu'un agriculteur, un marchand ou un fabricant comprendra bien mieux la chimie de Fourcroy ou la physiologie de Haller, que les exhortations de M. le cure'. Tout consiste donc à chasser les anciens et les nouveaux nobles , deux classes de frelons qui vivent à nos dépens ; à faire taire les avocats el les gens de lettres; à donner des sabres de bois aux militaires ; à condamner les prêtres à une heureuse nullité, et à confier Ja puissance aux industriels et aux savans : aussi , voyez que M. Saint-Simon , assez libéral pour nous accorder un ministère de la marine , ne nous donne ni ministre de la guerre , ni ministre de la justice. Et à quoi bon? Quand le roi aura trois chimistes à sa droite et trois physiologistes à sa gauche, qui pourra lui résister ?

L'embarras dans lequel je me suis trouvé en lisant celte brochure , et dont j'ai fait l'aveu au commencement de cet article , n'était-il pas bien naturel? Le ton de confiance, l'air de gravité avec lesquels l'auteur apostrophe le monarque et les industriels m'en ont d'abord imposé ; ses deux fabricans et ses quatre banquiers placés au timon des affaires, m'ont fait soupçonner l'ironie, et cependant je doutais encore ; mais je n'ai pu tenir contre les trois physiologistes; et l'ouvrage, qui jusqu'alors n'était à mes yeux qu'une déclamation fastidieuse,

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considère sous un autre aspect , me parut la plaisanterie la plus ingénieuse et la plus fine. Plus j'y réfléchis, plus je m'arrête à cette supposition. Non, M. Saint-Simon n'est point un libéral , comme j'avais eu la simplicité de le croire; il n'est point un de ces audacieux pamphlélaires qui prétendent endoctriner les rois et régenter les peuples : c'est un royaliste, un des plus purs: que sais-je ^ c'est peut-être un iiltrà qui , indigne- de l'impertinence de nos publicistes , a voulu les mystifier par l'exagération même de leurs principes, leur faire adopter les conceptions les plus folles , et les livrer ensuite à la risée publique. Que d'esprit , que de traits fins et délicats, que de railleries piquantes ne trouvet-on pas dans cette brochure , quand on l'examine sous ce nouveau point de vue! Je ne puis résister au désir de développer cette idée.

Un homme plein d'esprit , de raison et de droiture , voit le fanativSme révolutionnaire s'étendre autour de lui , et faire chaque jour des progrès alarmans : il lit avec aiitant d»^ surpnse que d'indignation ces écrits isicendiaires où l'audace tient lieu de logique , et dans lesquels la violation de tous les devoirs se présente comme l'essor d'une âme vraiment libérale: il voit avec autant de pitié que d'elfroi des publicistes imberbes se déclarer les arbitres des destinées des peuples , tourner en ridi- ( Mlle les institutions les plus salutaires, ef se proclam«'r les plus éclairés des hommes. Quelle digue opposera-t-il à ce torrent :* parlera-t-il de la reli-

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gion à (les gens qui se sont arrangés pour ne rien croire , ou pour nier même ce qu'ils < roient ? combattra-t-il les passions avec les faibles armes de la logique? raisonnera-t-il avec les fous? Non, il lui vient l'heureuse idée de guérir le mal par son excès même , et de confondre ses adversaires après le^ avoir fait tomber dans le piège le plus grossier. Tout le monde se permet de donner au roi les conseils les plus imperlinens et les plus absurdes? je vais parler à sa majesté d'une manière si étrange , que dans le désespoir de me surpasser , on laissera le prince en repos. On ose écrire au roi que son trône va s'écrouler? je le crierai si fort, que les révolutionnaires croiront n'avoir plus besoin de conspirer pour obtenir ce beau résultat. Chacun veuf organiser l'Etat à sa manière , et présente sa constitution comme la condition sine quâ non de notre existence politique? je vais faire aussi m» constitution, et je la ferai si baroque, si épouvantablement libérale , que les plus fous de mes rivaux seront forcés de s'avouer vaincus , et se condamneront au silence. IN'en doutons pas : voilà le calcul qu'a fait M. Saint-Simon , et je rougis de ne l'avoir pas deviné quand j'ai vu qu'il signait votre très- fidèle sujet y la lettre qu'il adresse au monarque.

Eh ! vraiment, comment ai-jepu m'y méprendre ? Que de pardons n'ai-je pas à demander à l'auteur! Un homme doué du simple bon sens conseillerat-il au roi de chasser ses amis les plus fidèles pour se faire des amis , de manquer à sa parole pour

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inspirer pins de confiance dans ses promesses, d'humilier la gloire militaire pour confier la garde de son trône à des fabricans et à des physiologistes? Imaginons , si nous le pouvons, un roi qui , assemblant son antique noblesse, lui dirait : « Messieurs, puisque vous avez été assez sots pour me suivre dans l'exil et pour vous associer à mes malheurs, puisque vous avez renoncé à vos châteaux et à vos richesses pour partager mes dangers, vous n'êtes pas dignes de vivre dans un siècle de lumières , et je vous dépouille de vos titres , la seule chose qui vous reste après les sacrifices que vous avez faits pour moi. La vraie noblesse est celle de l'esprit ; or, vous avez manqué d'esprit quand vous avez cru à la légitimité , et quand vous avez préféré les épines du devoir aux roses de la fortune. Parlez donc, je n'ai plus besoin de vous , et je vais confier ma personne aux gens d'esprit qui n'ont rien quitté pour me suivre , et qui me quitteraient pour un autre s'ils croyaient gagner au change. » Ce discours serait fort ridicule sans doute, et cependant il serait la conséquence nécessaire des conseils que M. Saint- Simon feint de donner à sa majesté. Mais ce n'est pas tout : il faudrait encore que le roi dît aux nouveaux nobles: « Vous, Messieurs, qui avez si bravement combattu contre mes droits, j'admire votre génie et votre bravoure ,• mais vous n'êtes plus bons à rien; l'opinion du monde a changé: l'industrie est tout dans un Empire , et avec sept agriculteurs, trois fabricans, quatre banquiers, trois

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chimistes et trois physiologistes , je puis défier les ennemis du dedans et du dehors. Parlez donc aussi ; allez servir Bolivar ou Artigas; je lirai vos hauts faits dans les gazettes. Je manque à ma parole, direz-vous; eh ! sans doute ; cela vous prouve que je m'p'claire , et que j'ai ma part dans la rége'nération. •> Pour compléter ce tahleau, chef-d'œuvre d'extravagance , il faudrait que le prince , conseillé par M. Saint-Simon , dît aussi quelques mots aux prêtres , nobles ou roturiers , et voici les seules paroles qu'il pourrait leur adresser : « La philosophie , Messieurs , vous a damé le pion ; vous ne pouvez plus conter vos sornettes qu'aux deiTiières classes de la société ; mais je suis de la première classe , et je ne me doimerai pas le ridicule de vous garder près de moi. On m'a prouvé que les athées étaient les sujets les plus fidèles , et qu'un trône est inébranlable cjuand le prince ne croit à rien. Je vais donc changer ma chapelle en amphithéâtre,, et , au lieu de messes , on y fera des expériences de physique. Les savans sont les véritables prêtres de la raison. Allez, Messieurs, prêchez les dernières classes de mon peuple, tant qu'on voudra vous souffrir, et je vous ferai une petite pension alimentaire , si mon ministre des finances me le permet, » Je le répète ; ces étranges foHes ne sont point explicitement" exprimées dans la brochure de M. Saint-Simon; mais elles en sont l'inévitable conséquence. Or , comme il est impossible qu'un honnête homme , plein d'esprit et d'instruction ,

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conseille sérieusement au roi de punir la fidélité , de manquer à sa parole , de se faire re'volutionnaire pour arrêter la révolution , de chasser ses amis pour grossir le nombre de ses amis, et de se dépouiller de toute sa force pour rendre son trône plus solide, il est donc évident que cette brochure est une véritable satire contre le libéralisme , une raillerie sanglante de tous nos pamphlets révolutionnaires , un ouvrage enfui où l'ironie la plus spirituelle tourne en ridicule les opinions les plus absurdes. C'est sous ce rapport que j'en recommande la lecture à tous les royalistes, et je rirai bien si les libéraux en font l'éloge.

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