TRAITES DE PAIX. I (^C
la naïveté de nous fournir des preuves de leur ignorance , lorsque j'ai reçu les Œiiçres de M. Andri.eux , membre de l'Académie Française ; il y a loin sans doute d'un recueil dé comédies agréables et d'élégantes poésies à une Histoire des Traités de paix , et cependant , j'ai trouvé dans une de ces poésies fugitives des vers où M. Andrieux exprime avec beaucoup de naturel et de concision , ce que je viens de délayer dans plusieurs pages de trop humble prose. Les voici :
Pourquoi donc j)arIez-vous sur toutes les matières? Je suis un honnne simple , et j'ai peu de lumières, Mais retenez de moi ce salutaire avis :
POUR SAVOIR QUELQUE CÏK SE IL FAUT l'aVOIR APPRJS.
De régir les Etats la profonde science Vient-elle sans étude et sans expérience? Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard; On se croit orateur, on n'est que babillard.
Si le quatrième de ces vers était inscrit en grosses lettres sur les lambris de nos salons , nos jolies femmes seraient condamnées à redevenir aimables, nos élégans finiraient par comprendre qu'il vaut mieux plaire que discuter ; nos cercles reprendraient ce folâtre enjouement , celte grâce , cette aménité qui faisaient le charme des conversations françaises , et la politique serait reléguée dans le cabinet des hommes qui n'ont rien de mieux à faire qu'à s'instruire, dans les grandes salles oli l'on est obligé de réfléchir avant de parler.
2UO POLITinrE ET HISTOIRE.
Si cependant la pollliquc a jeté de si profondes racines dans nos cerveaux qu'elle soit devenue une vésariie incurable, à défaut de remèdes, j'offrirai des palliatifs: je présenterai , avec le secours de M. Schœll , un aperçu des connaissances qu'il iaut tâcher d'acquérir, avant de prétendre régler les destinées des peuples et des rois.
Puisqu'une éj.idéuiie politique s'est répandue sur cette France aiilreiols renommée pour l'esprit et les grâces de ses habitans , puisque la fureur de discuter a succédé au désir de plaire, puisque la politique envahit tous les lieux de réunion , les loyers des spectacles , les salons et même les chambres à coucher, puisqu'enfm il est décidé qvie des citoyens, d'ailleurs honnêtes et paisibles , doivent disputer, se quereller, s'injurier, se haïr pour désintérêts qu'ils ne comprennent point , pour des questions qu'ils n'enteruient pas, il Iaut laisser au temps, qui détruit tout, le soin de calmer cette fièvre , et de substituer à cette sombre manie une folie plus agréable. Pour guérir nos jolies femmes, il suffira peut-être de leur exposer trois vérités effrayantes, savoir: i". que la politique est l'occupation des femmes qui ont quarante ans révolus , et qui , par-là môme , en font l'aveu ; 2". que cette mode est déjà vieille ; 3". que toute fennne qui se fâche s'agrandit la bouche , se ride et s'enlaidit. Je serai bien étonné si ces observations n'ont pas quelque influence.
Je serai moins sévère encore envers les pam-
TRAITÉS DE PAIX. 20 r
phk'Iaircs, les pclils brocluiriers et les fabricatcurs de nouvelles. Ce sont de bonnes gens que l'on condamnerait au silence si l'on avait la cruauté d'exiger que chacune de leurs phrases renfermât une pensée , que chacune de leurs conjectures lût fondée sur une rv-iison. C'est par ton seulement qu'ils veulent élre malins; mais leur bon nalurcl se découvre naïvement, même au milieu des guerres qu'ils nous annoncent d'un air mystérieux, et des catastrophes qu'ils viennent nous chuchoter à l'oreille. Ils ignorent qu'il laut avoir beaucoup d'esprit et d'instruction pour composer une fausse nouvelle qui ait de la vraisemblance ; n'exigeons donc pas l'impossible, ne leur envions pas leurs petits succès , et laissons-les donner tous les jours , avec une aimable ingénuité, la mesure de leurs connaissances et de leur pénétration.
Les graves auteurs qui font la leçon aux puissances de l'Europe, qui présentent doctoralement une nouvelle circonscription des Etats, qui, depuis trois ans , prédisent , pour trois mois et à jour fixe , une nouvelle régénération des peuples , qui font mouvoir d'innombrables armées, sans argent et sans bagages , qui vendent d'avance à leur libraire les victoires et les conquêtes futures, méritent beaucoup plus de considération que les babillards politiques. Je dois sans doute un grand respect à des hommes qui régentent les rois , qui partagent les Empires , qui tuent les plus habiles généraux, et triomphent de la légitimité même et
de la jusli( e. Avec quel superbe dédain ne recevraient-ils pas mes conseils ! Mais je leur demanderai la permission de leur proposer un doute. Avant de laire , en pleine paix, de beaux plans de campagne, ne faut -il pas un peu connaître le terrain que doit parcourir l'arme'e conquérante ? Ne laul-il pas s'informer des motifs , des moyens, de rintcrét qu'une puissance aurait à faire la guerre ou à resler en paix? savoir quelle est sa population, quelles sont ses finances , dans quel état est son commerce , quel serait le résultat du succès ou de la défaite? Ne faut-il pas surtout connaître les rapports qui existent eiitre tous les Etats, leurs alliances actuelles ou probables , les traités qui les lient, la conduite que leur conseille leur position géographique, Icvu' force, l'industrie, le génie de leurs peuples; quelle est leur puissance réelle et leur puissance relative ? Ces messieurs savent sans doute que la puissance relative est un élément trèsvariable , lors même que la puissance réelle reste fixe. Le Piémont , par exemple , a pour la politique une importance qu'il ne doit ni à son étendue ni à sa richesse ; et la petite \ alteline , dont on ne parle presque plus au"jourd'hui , fit grand bruit dans la guerre de Trente- Ans. Pourquoi donc nos politiques { ommencent-ils par prédire avant d'examiner ce qui est possible ? Pourquoi , dans leurs pages si orgueilleusement véhémentes, ai-je le chagrin de reconnaître une ignorance absolue du droit public, des iniérètn des princes, de la diplo-
TRAITÉS DK P\IX. 203
matie , de la géographie et même de l'histoire ? Certes, je n'exige point que , pour agiter une simple question, on sache par cœur le traité in-folio de Jure belll et pacîs . les sept volumes de L'iniroduction à l' Histoire des principaux Etats de r Europe, ni les trois volumes in-4''. du Droit des Gens ; je sens que les noms de Grotius et de Puffendorf paraîtraient fort ridicules à nos lecteurs de salons ; mais avant de bouleverser l'Europe pour la régénérer, ne faudrait-il pas qu'ils sussent un peu ce qui s'y esi passé depuis le traité de\^^estphalie qui a été le code de politique générale pendant cent cinquante aiis?
M. Schœll est un génie tutélaire qui vient à leur secours ; en huit volumes il a eu le secret de rassembler tous les événemens , toutes les négociations , toutes les opérations militaires , tous les traités. Sachant très-bien que les longs ouvrages nous font peur , il n'a donné de ces Traités que les clauses essentielles, influentes, ou sujettes à controverse ; il a décrit les guerres avec une grande rapidité , et il ne s'est étendu que sur les négociations qui sont en effet la partie la plus curieuse et la moins connue de son ouvrage. Je le répète ici , tel brochurier qui se croit bien savant sur l'histoire de notre révolution, et qui, sur ce patron, en taille de nouvelles ,** trouvera dans cette Histoire des Traités de paix ^ des détails qui l' étonneront, et l'engageront à réfléchir avant de prophétiser. Il y verra les ressorts des grandes machines dont on
2o4 POTJTIQTTE ET HISTOIRE.
ne nous a montre que le jeu ; il y apprendra comment les alliances les plus secrètes , les intrigues les mieux ourdies et les plans les plus sages peuvent manquer par l'endroit que l'on soupçonnait le moins, et il connaîtra tout ce que la fortune peut revendiquer dans les cvénemens que nous admirons le plus.
Parmi les politiques dont tant de gens d'esprit veulent bien être les dupes , ceux qui pre'disent avec le plus d'assurance , et jugent avec le plus de k'gèreté tous les gouVernemens de l'Eur»pe , souriront de pitié , et demanderont pourquoi j'attache tant d'importance à la Icdure des Traités de paix ; ils ne se doutent pas du talent, du soin , de la finesse, de la prévoyance qu'exige un pareil acte, et de la réunion de connaissances que suppose sa perfection. Le concours des hommes les plus éclairés ne suffit pas toujours pour prévenir les contestations ultérieures , et conséquemment des gueiTes et des calamités. îl semble que la clarté du style soit la qualité la plus rare et la plus difficile à acquéiir, puisque dans des écrits où l'on renonce à toute élégance pour s'en tenir à ce qu'il y a de plus clair, de plus précis et de plus obligatoire, il est presque impoSvsible , lors même qu'on est de bonne foi, de ne pas laisser matière à ("quivoque,*!! discussion et à chicane. Je ne nierai que deux laits dont l'un est choisi dans une époque antérieure à celles que M. Schœll a ])arcourues, et l'aulreest pris dans le traité même de Munster. Ils lenuil voir
TRAITÉS DE PAIX. 2o5
quelle influence une phrase, un mot, peuvent avoir sur les destinées des hommes et la stabilité des Empires.
En 1608, après quarante ans d'une guerre à laquelle presque toute l'Europe avait pris part, l'Espagne, épuisée d'hommes et d'argent, sentit la nécessité du repos, et consentit à traiter avec les Hollandais qu'elle considérait toujours comme des rebelles. Mais comment traiter? L'orgueil espagnol refusait obstinément de reconnaître l'indépendance des Provinces - Unies , et celles-ci ne répondaient que par cette condition sine quâ non :
POTNT DE LIBERTÉ , POINT DK TRAITE. La paix
devenant impossible , on voulut au moins convenir d'une trêve , et respirer quelque temps avant de s'égorger de nouveau. Mais la même difficulté s'opposait à la trêve; comment désigner les Provinces-Unies ? Les nommer c'était les reconnaître, et les nouveaux républicains auraient rejeté toute expression qui rappelât l'ancienne dépendance. Les conférences entre les plus habiles négociateurs n'eurent aucun succès , et le feu de la guerre allait se ranimer quand l'un des plénipotentiaires s'avisa d'un expédient qui satisfit les deux partis, et leur plut par cela même que la mauvaise foi y était visible. Ce négociateur auquel on dut douze années de relâche était-il un ministre , un général , un homme d'Etat? Non, c'était un cordelier, le P. de Neyen, dont le nom mérite d'être conservé dans les fastes de la diplomatie. Pour démonirer
2()6 POl.ITIQlt F.T HISTOIRE.
qu'on agissait avec franchise , et que Ton voulait être clair, on refusa de traiter en langue espagnole , et l'on convint que l'acte serait écrit en français. Ce point accorde , le cordclier propose à l'Espagne de traiter avec les etats-géncraux des Provinces-Unies, COMME les tenant pour pays et Etats libres et inde'pendans. Admirez tout ce que renferme ce comme, et jugez à quoi tiennent le repos et le bonheur des nations! Le bon père fit observer aux Hollandais que ce comme était une reconnaissance formelle , puisqu'on ne pouvait pas faire plus que de traiter avec eux comme des Etats indépendans, et il fit sentir à l'Espagne qu'elle traitait avec les Hollandais co/nrne s'ils étaient indépendans , quoiqu'ils ne le fussent pas en effet. Heureux génie qui a trouvé douze ans de paix dans un adverbe!
Voici maintenant un autre exemple où l'obscurité ne provient pas de l'intention des négociateurs, mais où elle résulte des précautions mêmes que l'on a prises pour être clair et précis.
La paix de Westphalic est la réunion d'une multitude de traités que l'on a taché de (aire concorder avec le traité général. Si je ne suis pas assuré de la bonne foi de tous les négociateurs, je ne puis au moins douter du soin qu'ils ont'appoiiéà la perfection de l'œuvre, puisqu'il s'est passé près de six ans entre les préliminaires et la conclusion. Deux de ces traités ont pour but la cession de l'Alsace à la France. Dans l'un , l'Empire cède à