‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 24 sur 36 · SATYRE MENIPPÉE · texte numérisé non relu

SATYRE MENIPPÉE

rangent avec f)ei'sonne ; et après de longues années de souffrances et d'horreurs, les peuples obtiennent pour toute consolation , la permission de lécher leurs plaies et de réparer des ruines.

Bien des gens regardent la Satyre Ménippée comme une plaisanterie , et y attachent , par cela même , peu d'importance ; oui , sans doute , c'est une plaisanterie, car le ridicule n'a pas plus manqué à la ligue qu'à n, tre révolution, mais cette plaisanterie est bien sérieuse par les réflexions qu'elle fait faire , et bien cfirayante quand on a vu les mêmes désastres se renouveler par d'autres motifs, et quand on pense qu'ils peuvent se reproduire encore ; car, j'en demande bien pardon aux historiens de tous les siècles , je suis convaincu , par l'histoire même , que toutes les leçons de l'histoire n'ont jamais empêché un crime ou une sottise.

Il suffit d'avoir lu la Henriade pour connaître l'assemblée des Etats pendant la ligue, et pour savoir que les rebelles étaient protégés par le pape, soudoyés par le roi d'Espagne et encouragés par presque tout le clergé. Il s'agissait de proscrire le roi légitime (et quel roi! c'était Henri IV), de faire passer la couronne de France dans la maison de Lorraine , ou de la poser sur la tête d'un homme qui épouserait une fille de Philippe II , et lui serait entièrement dévoué. « L'ambition , l'envie , l'avarice , l'amour, la haine et la vengeance sont fes sources ordinaires des ligues ; la religion et le

'2.)0 POLITIQT F r;r îi(STOIRJ£.

soulagement du public en sont les'prétextes , les princes et les peuples en sont les victimes. » Cette phrase, qui n'a vieilli ni par l'expression ni parla tournure, est exti-aite de la première pièce de la Satire , ou Satyre Mniippc'e , comme on l'écrivait alors.

Les discours répandus dans cette satire , et qui en sont la partie la plus considérable , ne sont certainement pas ceux qui ont été prononcés aux Etats , mais il§ n'en sont que plus sincères et plus rigoureusement vrais. Supposons qu'au moment où chacun des factieux montait à la tribune, une puissance surnaturelle les eût forcés à trahir leur secret, et à laisser apercevoir leur intention réelle, nous connaîtrions l'esprit dans lequel ces harangues ont été écrites par les auteurs de la satire. \ oyons , par exemple, celle de Monsieur le Liejitenant, c'cst-à-dirc de Mayenne : ce chef de la ligue avait toujours protesté qu'il ne s'armait que pour la cause de Dieu, qu'il désirait la paix, et qu'il se serait soumis au prince légitime , si ce prince était catholique*: voilà sans doule ce qu'il veut répéter aux Etats; mais l'auteur de la harangue le force à substituer ce qu'il pense réellement à ce qu'il feint de penser, et il s'exprime ainsi : « Vous prévoytz bien les dangers et inconvénients de la paix qui met ordre à tout, et rend le droict à qui il appartient. C'est pourquoy il vaut ( luore mieux l'empescher que d'y penser : et quant à mo) j<> vous jure par la (hère teste de mon

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fils aisné, qiic je ri'ay veine qui y tende, et en suis aussi esloigné que la terre l'est du ciel. Car encor que j'aye fait semblant par ma deniière déclaration, de désirer la conversion du roy de Navarre, je vous prie de croire que je ne désire rien moins, et aymeroy mieux veoir ma femme, mon nepveu et tous mes cousins et parens morls que veoir le liiarnois à la messe.» Et plus loin :«Tous ces escrits que monsieur de Lyon a faicts et fera cy-après sur ce sujet, ne sont qu à intention de retenir le peuple, en attendant quelque bonne aventure (vous m'entendez) que les pères jésuites nous procureront pour faire un second sainct miartyr. » Allusion à Jacques Clément qui avait été déclaré martyr, et placé dans un ciel plus élevé que celui des apôtres.

La harangue de M. de Lyon est bien plus curieuse encore ; en voici un fragment cjue nous croirions écrit depuis peu, si nous n'avions la preuve de son ancienneté : « N'est-ce point une chose bien étrange, messieurs les zélateurs, de veoir notre union maintenant si saincte et si dévole , avoir esté presque en toutes ses parties composée de gtns qjii, auparavant les sainctes barricades , estoyent tous tarez et entachez de quelque note mal solfiée , et mal accordante avec la justice ? et. par une miraculeuse métamorphose , veoir tout- à -coup l'athéisme converty en ardeur de dévotion, l'ignorance en science de toutes nouveautez, la concussion en piété et en jcusnc , la

volerie en générosité et ^Mil lance ; bref, le vice et le crime transmués en gloire et honneur... IS'est-ce pas, dy-je , grand cas que vous estiez tous nagueres en Flandres, portant les armes contre les archicatholiques espagnols en faveur des hérétiques des Pays-Bas, et que vous vous soyez si catlioliquement rangez tout à coup au giron de la saincte ligue romaine ? et que tant de bons matois , banqueroutiers , saffraniers , desespérez , haut-gourdiers et sorgeurs , tous gens de sac et de corde, se soycnt jettez si courageusement en ce sainct party, pour faire leurs affaires , et soyent devenus catholiques à double rebras ? »

Comme il était impossible que les chefs de la ligue estimassent les gens de sac et de corde dont ils se servaient , les phrases que je viens de citer expriment la véritable pensée de ceux auxquels la satire les attribue : ainsi, tous ces discours, bien que matériellement faux , sont bien plus vrais que ceux qui ont été prononcés aux Etats. Si un homme d'esprit s'avisait de traduire ainsi les discours de nos consiîtuans et de nos conventionnels , combien cette lecture ne serait-elle pas amusante ! Mais ce travail n'est point nécessaire , et la satire Ménippée nous éclaire assez sur le véritable esprit de toute espèce de ligues et de congrégations.

Les pièces qui composent ce livre curieux sont si nombreuses , que je me contenterai d'en extraire quelques passages qui sont encore bons à méditer aujourd'hui.

S\TYRi: MENIPPÉE. 2.33

On sait que le pape avait excommunié le roi de Navarre et le prince de Condé , et les avait déclare's incapables de succéder à la couronne de France. Le parlement de Paris, cédant à l'indignalion que lui inspirait un pareil acte, voulait d'abord faire brûler la bulle , et punir ceux qui l'avaient publiée en France ; mais « ceste compagnie suyvit des sentimens plus modérez : elle se contenta de remontrer vivement au roy que le style de ceste bulle estoit si extraordinaire qu'on n'y recognoissoit point la voix d'un successeur des apostres ; que les princes de la maison de France n'avoyent Jamais esté suhject's à la justice des papes, et qu'avant de délibérer sur ceste bulle , il fallait que le pape feit apparoir du droict qu'il prétendoit en la translation des royaumes establis et ordonnez de Dieu avant que le nom de pape fust cogneu au monde. »

Telle est cependant la question sur laquelle on dispute encore aujourd'hui : tant il est vrai que les leçons de l'histoire sont aussi stériles pour les gouvernemens que pour les peuples. Malgré le désaveu de nos prélats les plus illustres , la congrégation n'en démord pas ; et si un pape , par une inspiration qui serait toujours divine , s'avisait de vouloir placer sur le tronc de France le fils de l'homme qui fut consacré par un pape , Saint- Acheul ou Mont - Rouge deviendrait le noyau d'une sainte ligue qui prononcerait la fin du règne des Bourbons ; comme une sainte ligue a voulu

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autrefois en empêcher le commencemenl. Je me fais quelquefois cette question : Comment un jésuite peut-il parler au roi de France ? S'il est fidèle à ses prirHi|)es , il doit dire au monarque : << C'est gnmd dommage, siie, que vous soyez sur le trône ; car, si les liourbons loccupcnt depuis ])lus de deux cents ans , ce n'est sûrement pas la faute de notre société. La conversion même de voire aïeul n'a point changé notre opinion à cet égard : car, même après que le Béarnais se fut fait catholique, nos Pères ont fait ce qu'ils ont pu pour l'exclu re du trône, et n»ème du monde, » Mais que vicns-je dédire? Un jésuilc dit-il jamais ce qu'il pense? Il protestera de sa fidélité , avec une resîriction mentale.

Dans la pièce intitulée : Abrège des Estais de la Ligne, je trouve un passage qui ferîi sans doute désirer le prompt rétablissement de la Sorbonne : « Après la mort du cardinal de Bourbon, ils (les Seize) ne cessoyent de jour à autre de faire des requestes pour assembler les Estais, afin d'eslire un lioy hgueur, et pour exterminer le lloy de

Navarre et les vsicns Surtout ils eurent recours

au Pape, lequel par plusieurs lois ils avertirent de Testât de leurs affaires par l'entremise des Sorbonnistcs, lems conducteurs, et qui , i\bf^ le commencement, dédarercni (\iien bonne conscience, le penple ponvait prendre les armes contre son Hoy. »

L'un i\v^ morceaux les plus piquans «le (elle ample collée lion est iutitub' : Ln l' ertn du Cn-

SATYUE MÉNIPPltE. 2?)^

tholicon, mots qui ont quelquefois servi de titre à- la satire tout entière. Ce Catholicon , si efficace pour inspirer un zèle religieux jusqu'au fanatisme, n'est autre chose que l'or re'pandu en France par sa majesté catholique , pour y opérer un changement de dynastie. Les auteurs de la satire adjoignent au Catholicon une autre drogue qu'ils nomment higiiiero d'injierno , figuier d'enfer. C'est dans le livre même qu'il faut apprendre pourquoi le figuier a cte' choisi de pre'fèrence à tout autre végétal. Quoi qu'il en soit , Vhigidero d'inferno est un emblème assez obscur de l'esprit qui animait les ligueurs, et les deux drogues sont distribuées par deux charlatans, l'un espagnol, l'autre lorrain , qui sont le cardinal de Plaisance et le cardinal de Pelvé. Dans le jargon de la hgue, Catholicon et doublons d'Espagne , sont des mots synonymes. Yoici quelques-uns des effets prodigieux de cet ingrédient :

<•< Qu'un lieutenant ait du Catholicon en ses enseignes et cornettes , il entrera sans coup férir dans un royaume ennemi , et luy yra Ion au devant avec croix et bannières , légats et primats : et bien qu'il ruyne , ravage, massacre et saccage tout, le peuple du pays dira : ce sont de nos gens, ce sont de bons catholiques, ils le font pour la paix et pour notre mère saincte Église. Qu'un roy casanier s'amuse à affiner cette drogue en son Escuria! , qu'il écrive un mot en Flandres, au p. Ignace , cachette de Catholicon , il lui trouvera

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un homrne, lequel {sahâ conscientiâ) assassinera son ennemy qu'il n'avait pu vaincre par les armes. » J'avertis le lecteur que j'abrège un peu les paragraphes. « Si ce l\oy se propose d'envahir le royaume d'autrui à petits fraiz, qu'il en escrive un mot à Mendoze , son ambassadeur, ou au P. Commolet (jésuite), et qu'au bas de sa lettre il escrive avec de Xhiguiero d'injierno, yo cl rey, ils lui fourniront un religieux apostat qui s'en yra soubs un beau semblant , comme un Judas , assassiner de sang-froid un grand roy de France... Soyez vilain , renégat ou perfide , n'obéissez ni à Ptoy ni à loy, ayez là-dessus en main un petit (un peu) de Calholicon , et le faicles prescher en votre

canton , vous serez grand et calholique homme

Soyez aussi criminel que la Mothe-Serrant, soyez convaincu de faulse monnoye , comme Mandre-

ville scélérat comme Bussy-le-Clerc, lavez-vous

d'eau de higuiero^ vous voilà agneau immaculé et

pilier de la foy «Voilà bien des miracles, et

cependant je n'en ai pas tracé la dixième partie ; mais gardons-nous d'en rire, quoique nous soyons hommes du grand siècle. INous avons aussi notre Catholicon et notre higuiero. Le premier ne nous vient pas d'Espagne; ce pays n'en fournit plus: aussi voyez comme la foi y est tiède ; la philosophie y germe, car rien ne sympathise mieux que la philosophie et la pauvreté ; mais pour y réchauller le zèle, nous y avons porté de ce Catholicon que l'Espagne nous prodiguait autrefois, et les habi-

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