‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 25 sur 36 · SATYRE MÉNIPPÉE · texte numérisé non relu

SATYRE MÉNIPPÉE

lans nous ont répondu : « Dieu vous le rende! » Notre Catholicon n'a pas moins d'efficacité que celui du roi Philippe II ; il produit deux effets bien extraordinaires, l'un moral, et l'autre physique. Dès que nous avons pris cette drogue , notre manière de voir les choses change avec une promplitude admirable ; notre opinion tourne comme la girouette sur son pivot; mais l'action du médicament ne se borne pas à notre cerveau ; tout notre corps y participe ; par une impulsion irrésistible , nous nous sentons forcés de nous lever quand nous voudrions rester assis , et de nous asseoir quand nous voudrions rester debout. Quant à Xhiguiero, ce végétal n'est pas encore très-commun, mais on le cultive avec succès, près des barrières méridionales de Paris ; il s'y multiplie avec une rapidité merveilleuse, et bientôt, avec un sou, nous pourrons en faire provision pour toute la semaine.

On doit à M. Charles Nodier des Observations préliminaires, et un Commentaire historique, littéraire et philologique , remarquables par le goût et l'exactitude qui distinguent cet écrivain. Ce travail était bien nécessaire pour expliquer au lecteur les nombreuses allusions à différens traits d'histoire , pour lui faire connaître les nombreux acteurs qui ont joué un rôle dans le long drame de la Ligue , et surtout pour traduire en langue intelligible aujourd'hui une foule d'expressions, de dictons populaires et de sobriquets, dont le sens»

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serait une énigme pour loulcs les personnes qui n'ont pas fouille clans nos vieilles annales.

Je n'ai qu'une observation critiqu<,' à opposer au comuicnlak'ur ; encore n'est-elle qu un doute. II parle d'une dispute de religion qui eut lieu entri* du Plessis Mornay et le cardinal du Perron , et il plate la scène à Tours. Je crois que les fameuses conTerences sur la Bible, t*ntre ces deux personsonnages, curent lieu à Fontainebleau, et que Henri IV assista au moins à une, dans laquelle il se déclara pour le cardinal, contre son ancien corelitrionnaire.

Il ne sera pas ici question des livres considères sous le rapport de la littérature, de la langue, du style et du talent des écrivains; mais de ceux qui offensent le roi, la religion, ou les mœurs, et que je nomme mauvais livres, quels que soient d'ailleurs le génie et la réputation des auteurs, quel que soit le rang qu'ils occupent tians la société.

Mais entendons-nous bien sur ces mots, Ir roi et In religion; n'imitons pas ces hommes orgueilleux qui, revêtus d'un pouvoir f|uelcon(]ue , se ••subslltuent témérairement à la personne du roi.

prétendent qu'on attaque le roi même, quand on signale leurs fautes, et quand, par amour pour le roi, on se plaint et l'on s'alHige de ce que le. roi est mal servi ; n'imitons pas le juge plein de fierté' et d'ignorance, qui, blessé dans son amour-propre, prétend qu'en sa personne on outrage la justice , quand c'est par justice que l'on s'est plaint du iuge ; soyons bien persuadés que l'on n'oflense pas Dieu quand on exècre la mémoire d'un pape tel qu'Alexandre YI , et que l'on peut être fort bon royaliste sans aimer les vertus de Louis XI ; n'oublions pas que dans le dix-septième siècle , sous le règne du grand roi, le docteur Launoy fut regardé comme l'un des hommes les plus religieux de son temps , quoiqu'il ait porté la réiorme jusque dans les canonisations, et chassé du paradis tes saints de, contrebande ^ comme il les nommait; quoiqu'il ait écrit contre le voyage de la Madeleine en Provence , contre l'apostolat de saint Denis l'aréopagite en France , et qu'il ait fait un livre contre le trop fréquent usage de la confession et de la communion ; rappelons-nous enfin que l'honnête Jean- Pierre Camus, évêque de Belley, a passé toute sa vie à écrire contre les institutions monastiques, avec plus de logique et de chaleur que de goût, car plusieurs de ses ouvrages portent le titre assez ridicule d'Antimoine; et que cependant le pape, le clergé, le ministre-cardinal de llicheiieu, et tous les hommes religieux de ce siècle, n'ont jamais cessé de considérer J. P. Camus comme un véri-

ll^O POLITIQl'E tT HISTOIRE.

table prêtre chrétien, rempli de piété', de charité, comme le dic^ne ami de saint François de Sales , et comme l'homme le plus désintéressé qui existât alors, puisqu'il refusa constamment les riches évéchés qu'on lui ofhnt malgré ses déclamations antimonastiques. Cette explication suffira, je l'espère, pour qu'on ne se méprenne pas sur ce que je nomme les mauvais litres, et pour que l'on condanme ceux qui offensent réellement la religion ou le roi , sans y comprendre ceux qui, écrits avec décence et sincérité , révèlent les menées des hommes qui veulent couvrir du manteau de la religion, ou du manteau royal, leurs erreurs, leurs fautes ou leurs intrigues.

Une dame charitable et dévote, voyant Dieu dans les jésuites, et croyant sans doute que sans les jésuites il n'y aurait pas de Dieu, prit en pitié les articles que j'avais écrits , et voulant me convertir, m'envoya VJnstruction pastorale de l'un de nos respectables évêques. Je ne recule jamais devant une lecture, et je ne suis pas de ceux qui n'écoutent que les avocats d'un seul parti. J'ai donc lu avec respect d'abord , et ensuite avec beaucoup d'intérêt , cette lettre pastorale , écrite avec autant de correction et d'élégance, que de piété et de bonne foi ; et il m'a été impossible de ne point partager l'opinion du prélat sur l'indignation que doivent inspirer les mauvais livres, et sur tons les maux dont ils peuvent être la cause. Cette lecture m'a fait sentir qu'il ne suffisait paSj

DES MAUVAIS LTVllES. ^U

pour être innocent, de ne point attaquer Dieu et la religion, mais que l'on est encore très-coupable d'attaquer en masse tout le clergé et tout l'épiscopat, comme le dit le pieux évèque; ainsi , je ran»e impitoyablement parmi les mauvais livres ceux qui outragent les prêtres comme prêtres, et versent le ridicule sur leurs augustes fonctions.

Je prie donc la dame anonyme de recevoir mes remercimens bien sincères pour le cadeau qu'elle m'a fait, et de m'excuser avec l'indulgence que prescrit la .charité chrétienne , si je relève ici une seule erreur que j'ai cru apercevoir dans \Insfruc~ tion pastorale , si digne d'ailleurs de notre estime et de notre confiance. Bien certain de ni'être souvent trompé moi-même , j'ai grand'peur d'avoir tort quand je pense qu'un savant évêque s'est trompé ; ainsi , je demande à être jugé sévèrement, et j'accepte pour juge la dame même qui s'occupe de ma conversion , et qui me paraît avoir beaucoup d'esprit. Comme sans doute elle est également modeste , je la prie de considérer cju'en fait de lectures et de discussions critiques , j'ai peutêtre quelque avantage sur elle , et que , par conséquent , elle ne doit condamner mon opinion que quand elle en aura reconnu la fausseté. Voici ce que je lis dans l'instruction pastorale :

« Une secte puissante s'agite au milieu de nous. Elle veut se mesurer avec le christianisme , c'est-àdire avec la pensée et l'œuvre du Tout-Puissant, Elle hait une religion si pure et si belle , de cette

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haine incomparable qu'on ne ressent que pour la venté. La croix de Jésus-Christ était un scandale pour les Juifs, une folie aux yeux des païens; elle est, pour les hommes dont je parle , l'objet d'une rage infernale et indicible. Arriver à la destruction de la foi par la corruption des mœurs » , (on saura pourquoi je souligne) « par l'anéantissement de tous les principes, par T aboli lion violente de toutes les autorités le'gilirnes, voilà le but où elle tend avec une ardeur qui ne connaît point de repos. Jamais on ne vit une si étonnante activité , ni une si effroyable fécondité de moyens ; la propagation des écrits corrupteurs est le grand instrument de ses progrès ; la presse suffit à peine à sa fureur de prosélytisme ; et , quand on considère que, depuis huit ans, elle a répandu, d'après un calcul rigoureux , près de trois millions de volumes dépositaires de ses coupables dodrines , Uîsquclles circulent encore par d'autres canaux et par la voie des feuilles journaHères , l'ihiagination effrayée ne cherche-t-elle pas en vain, dans l'histoire entière, quelque chose qui approche d'un fanatisme si brûlant et si effréné? »

Par respect pour le pieux évèque ," et pour n'être point accusé d'avoir dénaturé sa pensée en la morcelant , j'ai copié le paragraphe tout entier. Voyons maintenant ce qu'il ( outicnt : Des faits annoncés comme certains, et c'est tout ; car, s'il s'était agi du dogme, d'une question de théologie, je ne me serais pas permis de l'examiner. Mais des faits sont

bus MAUVAIS LIVRES. il^'S

vrais ou faux; et, avec la meilleure intention, l'honirne le plus éclairé peut les croire vrais quand ils sont faux , ou faux quand ils sont vrais. Heureusement pour cette discussion, les laits dénoncés par le respectable prélat sont de nature à pouvoir être vérifiés ou démentis complètement.

Le premier est qu'il existe une secte puissante qui veut détruire la religion et toutes les autorités légitimes , en corrompant les mœurs , et en répandant, depuis huit ans seulement , près de trois millions de volumes, sans compter les feuilles journalières.

Une secte puissante s'agite au milieu de nous : une secte ! comme un évêque sait mieux que personne ce que c'est qu'une secte , il ne peut y avoir d'équivoque sur ce mot , et je crois qu'il n'est pas juste. Oh! sans doute il y a dans une nation de trente millions d'âmes beaucoup d'incrédules et beaucoup de libertins ; il y en a même dans des classes où l'on ne s'attendrait pas à en trouver ; après une révolution comme la nôtre il y a nécessairement aussi beaucoup d'ambitieux , de mécontens , d'hommes imbus des principes révolutionnaires ; mais tout cela lorme-t-il une secte ? Tous les libertins de France correspondent-ils entre eux, et conspirent-ils pour établir un nouveau régime fondé sur la corruption des mœurs? Tous les mécontens ont-ils la même opinion politique ? Tous les incrédules sont-ils d'accord entre eux pour établir une nouvelle religion ou l'athéisme? Voilà ce-

pendant ce qu'il fauchait pour constituer une secte. Mais de quelle terreiu* ne serait-on pas frappé si l'assertion du pieux évêquc était aussi certaine qu'il l'a crue véritable? Quoi! dirait- on, l'autel, le trône et les mœurs sont menacés par une secte si puissante et si nombreuse qu'elle a pu» en huit ans» lancer sur le peuple trois millions de volumes, sans compter les innombrables feuilles journalières? Et cependant, nous ne voyons que de. "temps à autre quelques petits procès de tendance , et de iaibles châtimens infligés aux coupables. Que font donc les procureurs -généraux , que fait la magistrature ? I.a police est-elle complice de cette secte qu'elle laisse grossir et se fortifier? Les ministres attendentils un règne où ils auront plus de pouvoir et de richesses? A combien de questions l'existence d'une pareille secte ne donnerait -elle pas lieu? Mais, rassurons-nous ; si les ministres, si la police, si les magistrats voulaient y répondre , ils diraient : « Il y a, depuis huit ans comme depuis quinze , beaucoup de fous, beaucoup de mauvaises télés, beaucoup de libertins et d'incrédules, mais il n'y a pas de sectes, ou, s'il en existe une , elle est si petite que notre microscope n'a pu n^us la faire apercevoir. » Ne pouvant supposer que toutes les autorités légitimes ignorent ou négligent un danger aussi évident, ou favorisent les conspirateurs, je suis forcé de déclarer que cette secte n'existe pas. Que dirai- je maintenant des trois millions de volumes impies, obscènes ou séditieux? Quelle

monstrueuse bibliothèque ! Je n'ose croire que l'auteur de l'instruction pastorale ait compris dans ce nombre les reimpressions des ouvrages anciens, qui , à la vérité , ont fourni bien des volumes. La seule prudence devrait empêcher de parler de ces livres qui ont près d'un siècle de date. Le nombre, l'impie'te', l'obscénité de ces écrits, prouveraient contre l'assertion du respectable cvêque , que ce n'est pas depuis huit ans que l'irréligion et la corruption se sont montrées avec le plus d'audace. Monseigneur n'a sûrement pas voulu dire que dans le temps où le clergé était riche , puivssant et considéré , il n'a pu s'opposer au désordre , ou qu'il a tranquillement laissé circuler des écrits qui attaquaient si violemment la monarchie , la religion et Dieu même ; monseigneur n'a pas voulu faire entendre que les plus furieux et les plus célèbres de ces écrits se sont répandus en France et en Europe , dans le temps où la société religieuse que l'on rappelle aujourd'hui pour corriger les mœurs et détruire l'impiété , jouissait de la plénitude de sa puissance , et aurait dû exercer sa vertu préservative dans une pareille circonstance. Non , sans doute ; car on répondrait : « Comment cette société renaissante et faible sera-t-elle assez forte aujourd'hui contre une secte armée de trois millions de volumes , si dans toute sa gloire et toute sa puissance elle n'a pu réprimer le désordre que les premiers volumes ont produit? Avec moins de moyens, fera-t-elle contre une corruption parve-

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nue à son comble , ce qu'avec tous ses moyens elle n'a pas fait contre une corniplion commençante? »

Le simple bon sens me lorce à croire que monseigneur n'a point compris les livres anciens clans les trois millions de volumes , car il fournirait par là de terribles argumens sur l'impuissance et l'inutilité de ces jésuites dont il fait l'apologie dans son Instruction pastorale. Quel serait d'ailleurs le pouvoir du clergé français s'il se déclarait impuissant et inhabile au point d'être obligé d'appeler de pareils auxiliaires ?

Je suis vraiment effrayé de l'énorme différence qui existe entre mon opinion et celle du vertueux prélat que je voudrais cependant prendre pour guide et pour maître. Bien loin de penser que les huit dernières années aient fourni un plus grand nombre de livres impies ou obscènes qu'aucune époque de la monarchie , je crois fermement , je suis certain qu'il n'a jamais été composé moins de livres obscènes ou impies , depuis un siècle , que pendant les vingt-cinq ans qui se sont c'coulés depuis l'année 1 800. Distinguons bien les livres composés des livres réimprimés : avant la restauration , les impiétés de Diderot et de Voltaire mc'me étaient peu lues; c'est la proscription violente prononcée contre nos plus grands écrivains qui a donné à l'esprit de réaction le désir de connaître tous les ouvrages condamnés ; c'est la menace de nous imposer une vie monacale qui nous a fait rechercher tout ce qui a été écrit c outre les moines ; c'est le

rclour des jésuites qui nous a fait fouiller dans les annales de la Société. Ainsi, les hommes qui se plaignent si ani('rfment de ces re'impressions compactes ou diffuses, en grand ou en petit iormat, sont pre'cisc'ment ceux qui les ont indiscrètement provoque'es , en comprenant dans leur anathême les écrivains qui ont tant contribue- à notre gloire litto'raire , et en voulant étendre im voile de tristesse et d'ignorance sur la nation la plus gaie et la plus spirituelle.

Dans les quinze années qui ont précédé la restauration , le ton de la société avait totalement changé. Le dégoût et le mépris que nous inspiraient les saturnales révolutionnaires, nous avaient donné de l'aversion pour les propos libertins et les sarcasmes contre la religion ; les portes des salons auraient été fermées à l'homme grossier qui aurait parlé la langue de 1 798. Notre délicatesse à cet égard a été jusqu'à la pruderie : au théâtre , on sifflait la moindre équivoque, et Molière a quelquefois été accueilli avec des cris de fureur; dans la société, un silence dédaigneux succédait à une plaisanterie contre la religion ou contre les prêtres. Il n'est donc nullement probable que les mauvais livres aient été fort communs dans ce temps de résipiscence. Les auteurs ne consacrent pas leurs veilles et leur talent à des livres qui seraient repoussés par l'esprit public. Si , dans les huit années signalées par le prélat , la presse malfaisante a déployé une grande activité , j'en ai dit la raison , et

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je ne crains pas (l'alfiriner que les reimpressions ont loiTiié plus des quatre cinquièmes de ce qu'on appelle les mauvais livres.

Cela ne sviUil point encore pour nous faire arriver à Tepouvantable masse de Irois millions de volumes , sans compter les ouvrages périodiques ; car enfm ce Voltaire, si miilliplic depuis ]>eu, a écrit autre chose que des gravciuies et desimpiete's.

Sa Hniriadc, son Siècle de Louis XIT-^, elc

seront-ils condamnes au ieu parce qu'ils sont sortis du cerveau de Voltaire? Dira-t-(,n que le roi très- chrétien a lait enfermer un mauvais livre dans le ventre du cheval de bronze qui porte Henri IV? Faut-il mettre au pilon lesPoe'sies sacrées de Rousseau, parce qu'il a fait des épigrammes où les moines et les ahîics figurent d'une manière fort indrcente? En exceptant tout ce qu'il y a de bon dans les mauvais livres, nous ferons une terrible brèche aux trois millions de volumes, Jl faut donc , pour remplir ce nombre, compter parmi les mauvais livres tous ceux qui sont écrits constitutioniiellcmcnt et dans le sens de la Charte ; je n'en serais pas étonné, quoique cette Charte ait été jurée à la face des autels par le plus religieux des rois : si on l'entend ainsi , les trois millions de volumes me paraissent vraisemblables.

Interrogez les hommes qui ont le triste avantage de se souvenir de loin; demandez-leur si les mauvais livres étaient rares dans leur jeunesse : ils vous répondront que les ouvrages impies , les romans

libertins et les livres infâmes e'iaient fort communs, et circulaient si librement, que tous les écoliers pouvaient se les procurer. Je propose une épreuve qui ne laissera point de doute : qu'on me cite tous les livres composés depuis vingt ans , dans lesquels la religion et les mœurs sont outragées, et je m'engage à leur opposer une liste décuple de livres pareils, publiés pendant les vingt années qui ont précédé l'expulsion des jésuites. Dans quel temps les jeunes gens rechercbaient-ils avec avidité de honteuses productions, telles qu'une 2'héj'èse philosophe, un Portier des Chartreux, une Académie des Dames , un Aréiin moderne, les poésies cyniques du chanoine Grécourt, et une foule de romans où le libertinage, l'impiété et l'esprit de désordre étaient poriés au dernier point de scandale? Dans quel temps Diderot tenait-il école d'athéisme ? Quand le baron d'Holbach a-t-il publié vingt-cinq ou trente ouvrages dont on ne se rappelle que le Système de la JS attire F Quand nous a-t-on donné de longs extraits du lourd in-folio de Spinosa , et des affligeantes rêveries de Hobbes ? Quand V Homme plante et V Homme machine ont-ils paru sur l'horizon ? Dans quel t*mps les petits philosophes imberbes dissertaient-ils sur les Lettres jjdves et cahalistiqu.es, sur le Chnstiaidsme de'ioilé , sur le Dictionnaire philosophique F A quelle époque nos élégans et nos jolies femmes se formîiient- ils en petits comités pour savourer les délices du poëme de la Pucelle?

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On m'accordera facilement que le temps de la régence n'a été ni plus reli^eiix ni plus chaste; il faut donc me réfugier dons le siècle de Louis XIV. Mais qu'ai-je dit? Dans ce temps qu'on voudrait faire passer pour l'âge d'or de la religion , parce qu'on avait chassé des proteslans , et persécuté de pauvres fous dans les Cévennes , il y avait beaucoup de disputes théologiques et fort peu de pi(*té, une hypocrisie de décence et les mœurs les plus n lâchées. De l'hôtel même d'une princesse sortaient des poésies que je n'oserais citer. Dans ce temps si religieux, on recevait à l'Académie des inscriptions et belles- lettres Boindin (r), qui faisait profession publique d'athéisme, l ne anecdote bien connue donne une idée de la dévotion qui régnait dans les dernières années de Louis XIY. Un ami de Boindin avait été enfermé à la Bastille : quand il en fut sorti , il rencontra Boindin et lui dit : « IS'est-il pas bien cruel pour moi d'avoir été emprisonné , quand on vous laisse libre , vous qui prêchez l'athéisme dans les rues? Cela est tout simple , lui répondit Bjoindin : vous êtes athée janséniste , mais je suis ath('e moliniste ; cela estfeicn différent. » Et , en effet , les révérends pères qui défendaient si bien la religion contre les jansénistes, ne s'occupaient point des athées. IMais veut-on une preuve plus Imposante de l'irréligion qui dominait en France dans le beau tem[)s même

(i) Il V fui reçu pn 1706, neuf »n» avaiil la mort de l.ims XIN.

(du grand roi. La voici : Le célèbre Nicole , l'ami du grand Arnaud , l'auteur de la Perpétuité de la Foi , des Essais de Morale , et de dix-huit autres ouvrages, marques au coin de la piété la plus éclairée et la plus sincère , Nicole qui est mort vingt ans avant Louis XIV, et qui a vu conséquemment la plus belle partie du grand règne , écrivait dans sa quarante- cinquième lettre : « La » grande hérésie du monde n'est plus le calvinisme, » ni le luthéranisme, c^est F athéisme; il j a de » toutes sortes d'athées , de bonne foi , de mau- » vaise foi , de déterminés , de vacillans et de ten- » tés ; les raisons ne peuvent rien sur l'esprit de » ces gens-là. » D'après toutes ces preuves et beaucoup d'autres que je pourrais y joindre s'il m'était permis de m'étendre ad libitum^ je me crois autorisé à dire que le pieux auteur de l'Instruction pastorale a été trompé par son zèle , quand il a pensé qu'on n'avait jamais tant outragé la religion et les pnœurs que pendant les huit années qui viennent de s'écouler.

Il n'est pas possible de parler des mauvais livres sans dire quelques mots des petits formats contre lesquels on s'élève avec une véhémence qui tient de la fureur. Les in-Zi de M. Touquet seront sans doute comptés dans les trois millions de volumes qu'il faut livrer au bûcher ou au pilon. En ma qualité de journaliste , j'ai reçu celte bibliothèque lilliputienne , et je me suis hâté d'y chercher le poison qui doit achever de corrompre nos mœurs , si tant

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est qu'elles puissent encore se corrompre. Qu'y ai-je trouvé? Une Histoire de Henri IV, une Histoire de Pierrc-le-Grand , un Évangile , le Jubilé avec la bulle du Saint-Père et l'ordonnance du Roi , les Devoirs des Grands, par Armand de lîourbon, prince de Conti , et vingt autres ouvrages également irréprochables. Mais voici le crime de M. Touquet : parmi ces livres estimables ou édifians , il se trouve V Ombre d' Escobar, la Dévotion aisée du P. Lemoine, et V Onguent pour la brûlure, poème de Barbier d'Aucourt : or, il ne sera pas difficile de prouver qu'un libraire assez audacieux pour railler les jésuites , est nécessairement ennemi du roi, de la religion et des mœurs ; je le livre donc à la vengeance de Mont-Rouge, dont je suis, comme on sait, le plus ardent apologiste. La question des petits formats est d'une telle simplicité qu'un enfant la jugerait. Il n'y a point de privilège pour les livres en miniature ; la Cour royale ne fera pas plus grâce au petit-texte et à la nompareille qu'au cicéro et au saint-augustin , si ces carattcres composent des phrases coupables : adressez- vous donc aux tribunaux. Les dévots de fraîche date savent tout cela aussi bien que moi, et cependant ils s'indignent de ce que le peuple peut s'instruire pour dix sous et même pour cinq. C'est une affaire toute scnïblable à celle de l'enseignement mutuel : on voudrait qu'ici , conmie .î la Chine, il fallut cinquante ans pour apprendre à lire. On crcVit que l'ignorance (\i'S peuples est une

garantie de se'curité pour les hommes qui gouvernent ; c'est une grande erreur. A la vente , la bcte de somme rend quelquefois de grands services, et souffre long-temps les injures du fouet et de l'éperon; mais quelquefois aussi elle se mutine, elle rue, renverse le cavalier et lui marche sur le corps. Plus instruits tous deux, le cavalier sentirait qu'il doit me'nager sa monture, et celle-ci serait docile dans la crainte de trouver un plus mauvais maître. L'ignorance n'est bonne à rien : ouvrez les pages de l'histoire , vous y verrez que l'ignorance des peuples a causé encore plus de maux aux peuples et mènie aux souverains , que la corruption des mœurs et les crimes de l'ambition.

Quant à ces biographies d'hommes vivans où l'on fouille dans la vie privée des citoyens, je ne puis les attribuer qu'à des ennemis de la liberté de la presse , et je hâte de tous mes vœux la répression d'un abus aussi déplorable. Je n'admettrais pas mêlne pour excuse la vérité des faits , quand même elle serait constatée ; je pense , comme les Anglais , que plus le libelle est vrai^ plus il est coupable. Mais le format du livre n'a ici aucune importance ; et de pareils ouvrages méritent une condamnation sévère , fussent-ils revêtus de l'infolio.

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