‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 26 sur 36 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

DES MÉMOIRES RELATIFS A L HISTOIRE DE FRANCE, DEPUIS l'année 1787 jusqu'à LA REV<,LUTI()N.

Des deux volumes dont se compose cet ouvrage, le premier porte le nom de feu M. Aîgnan , et le second celui de M. de Norvins. Ce sont, au reste, de véritables compilations, qui nous offrent en abrégé ce que nous avons lu dans les ouvrages originaux beaucoup plus e'tendus. Le premier tome contient: 1° une Introduction fort curieuse, seul morceau absolument neuf, et qui n'est point de M. Aignan ; 2" des Extraits des Mémoires de I\iot ; 3" le Journal de l'abbé Clément ; 4° une petite Histoire des jésuites, dont l'auteur anonynic pourrail bien être celui de l'introduction ; 5" la Destruction des jésuites , extraite des Mémoires de l'abbé Georgel; 6° des Appendices pour servir à l'Histoire ecclésiastique , où figure avec honneur un long fragment des Lrlii'cs pnn incialcs ; 7" enfin des anecdotes ecclésiastiques très-variées et fort piquantes.

Dans le tome II , on trouve : i" luic Préface fort bien écrite , dont plusieurs passages sont cependant fort sujets à contestation : 2" des Mc-nioircs

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de M. le duc de Choiseul , remarquables par beaucoup d'esprit el de raison; 3° des Mémoires de l'abbe Terray , ou plutôt contre l'abbé Terray ; 4" des Mémoires de l'abbé Georgcl, que je nommerais plutôt un tissu de calomnies contre les personnes les plus augustes , pour venger un prélat présomptueux et libertin , qui n'en a pas même su gré à l'auteur ; il laut avouer cependant que M. de Norvins a purgé ces Mémoires des restrictions mentales et àyiprohahilisme jésuitique dont ils sont infectés ; 5" des Mémoires de liinguet sur la Bastille ; il s'y trouve d'excellentes vi'rités, mais dont l'autorité est bien affaiblie par le nom de l'auteui* ; 6° des Mémoires de Beaumarchais , trop connus de tout le monde pour ajouter un grand prix à ce volume ; 7" enfin des anecdotes très-nombreuses et fort curieuses de la fin du règne de Louis XI Y et de tout le règne de Louis XV. L'ouvrage se termine par l'afiaire intéressante de Beaumarchais avec Clavijo ou Clavico, et par la plaisante confrontation de Beaumarchais avec madame de Goëzman, scène qui paraît être extraite de Tiircaret ou du Chevalier à la mode.

Revenons maintenant sur nos pas , et tâchons d'approfondir une matière dont nous n'avons donné qu'un aperçu. Le premier tome est entièrement consacré aux jésuites , sujet parfaitement à r ordre du jour , tant par la terreur que ces re'vérends pères inspirent à tout ce qu'il y a d'honnêle et de raisonnable en France , que par la manière

habilement maladroite dont on feint de notis rassnrer contre cette invasion , plus dc'plorable cent fois et sin'tout pins honteuse que celle des Cosaques. Ce ne sont pas des jésuites , nous dit-on ; c'est ainsi qu'yutrefois on disait à Pans : <■< Ce sont les Pères du collège de Clermont. » Oui , sans doute; mais ces Pères étaient des jésuites, et ils en ont consente le nom malgré l'arrêt du Parlement qui leur défendait de le prendre. Dans la neuvième des Provinciales , Pascal fait dire à son jésuite: « Il est permis d'user de termes ambigus » en les faisant entendre en un autre sens q^'on » ne les entend soi-même , comme dit Sanchcz ; » on peut jurer qu'on n'a pas fait une chose, quoi- » qu'on l'ait faite effectivement , en entendant en « soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour, » ou avant qu'on fût né. » Ce bel expédient esl bien connu de nos meneurs à robe courte. Ils nous jurent , en sûreté de conscience , qu'ils ne veulent pas rétablir les jésuites , parce que , selon la doctrine des restrictions d'Escobar et la théorie de l'équivoque de Sanchez, ils entendent en eux-mêmes : « Ce ne sont pas des jcsulies , pjiisqiiils n'en prennent pas encore le nom. » Et les niais vont criant : <c Ce ne sont pas des jésuites. » Ce reste de pudeur qui empêche de les nommer, cette crainte d'avouer que l'ou complote leur retour, indiquent sulfisamment le degré d'estime qu'inspire la société. Comme il est lionorable pour ces bons pères de s'entendre dire : « Gardez-vous de laisser soup-

çonner ce que vous êtes ! Vous verriez le mépris et l'horreur e'clater sur toutes les figures ; et à voire nom seul vous entendriez tous les honnêtes gens s' écrier : Domine sahurnfac regern. »

Les e'crits contre les jésuites sont nombreux, et la plupart se distinguent par beaucoup d'esprit, de la logique , et par une foule de faits irrécusables qui condamnent cette société. Cependant, m'est-il perniis de dire qu'on leur a presque toujours fait une guerre maladroite, et qu'on leur a laissé les moyens de se justifier avec une apparence de raison? Dans le livre que j'annonce, les raisonnemens sont presque uniquement dirigés contre l'institution de Tordre , et les accusations portées sur des torts ou des crimes individuels. Examinons d'abord l'institution : elle n'a rien de blâmable , si les doctrines qui en dérivent sont saines et honnêtes. Cette espèce de charte semi-monastique ne fait autre chose que régler les rapports entre les chefs et les subordonnés. On s'est effrayé de la grande puissance du général , et du dévouement sans bornes des religieux envers cet autre P^ieux de la montagne. Mais peut-on blâmer l'entière obéissance des subordonnés , si le chef ne commande rien que d'honnête et de juste ? Peut-on blâmer le dévouement de ce chef à la personne du pape, si le pape, comme on doit le supposer, n'ordonne rien de contraire à la religion , au repos des peuples et à la sûreté des rois? L'institution et les réglemens n'ont donc rien de dangereux, si les doctrines sont saines.

Les torts et les crimes imputés à la socie'té , et malheure UvSement trop vraisemblables , peuvent bien inspirer de fâcheuses pre'vcnlions et une grande défiance ; mais ces faits ne s'olhont pas avec Tévidence nécessaire dans un procès criminel ; et, fufisent-ils évidens , ils ne seraient pas concluans contre la société. D'après le texte même des accusations, il est clair que Ton a inculpé Dis jésuites , et non pas les jésuites ; et ceux-ci pourraient vous répondre ce que le P. La Chaise disait à Louis XIV, quand il conseillait à ce monarque de prendre toujours son confesseur dans la société de Jésus : « Nous sommes si nombreux , si passionnés pour la gloire du corps , qu'on ne pourrait répondre de rien dans une disgrâce , et un mauvais coup est bientôt fait. » Et , en effet, ces jésuites étaient répandus sur toute la surface du globe ; ils s'étaient associés à tous les pouvoirs, immiscés dans toutes les familles marquantes ; et qui peut répondre de tous les soldats d'une milice si nombreuse ?

J'avoue cependant qu'il est efirayant de reconnaître que depuis le règne d'Elisabeth jusque vers la fm du règne de Louis XV, les jésuites , ou plutôt des jésuites se trouvent impliqués , ou publiquement , ou tacitement, dans tons les procès de lèsemajesté. Les PP. Campian , Briand et Skcrwin , pendus comme complices d'une conspiration tendante à l'assassinat d'Elisabeth et à l'élévation de Marie Stuart au trône d'Angleterre; le P. Balard,

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Complice d'une autre conspiration ourdie par l'ambassadeur d'Espagne ; le P. Holte , impliqué dans un complot de même nature ; le P. Richard Walpole, instigateur d'un nommé Squire, qui tenta d'assassiner la même reine; les PP. Garnet, Oldecorne , Gérard et Tesmond , complices de la conspiration des poudres , et dont les deux premiers furent pendus , les deux autres ayant pris la fuite ; les PP. \arade et Guignard , condamnés comme complices des Barrière et des Châtel ; des Jésuites désignés comme instigateurs de Ravailiac; d'autres jésuites soupçonnés de participât' on au crime de Damiens; les PP. Malagrida , Mathos et Alexandre , condamnés comme complices du duc d'Aveiro, etc.. Voilà, j'en conviens, une masse dc faits bien capables d'éveillci de sinistres présomptions; mais considérons que tous ces crimes , fussent-ils bien démontrés, peuvent être regardés comme des actes individuels ; que la société comptait de vrais fanatiques parmi un grand nombre d'hommes très-éclairés , et que la religion a toujours été la cause ou le prétexte de tous ces assassinats. Or, il n'est aucune classe du peuple qui n'ait payé son tribut au démon ; les rois n'ont pas tous été des saints, les magistrats n'ont pas été tous intègres et irréprochables , les militaires , tous braves et fidèles ; dans toutes les conditions on. trouve le meilleur et le pire ; il n'est donc pas étonnant, dira-t-on , que vingt ou trente scélérats ou fanatiques se soient rencontrés dans tant de mil-

liers de religieux : encore, ajoutera-t-on, toutes ces complicite's dans les attentats contre les rois n'ont-elles pas e'té prouvées avec évidence.

Diderot, que l'on n'accusera pas de partialité pour les jésuites, dans l'article Jésuite du Dictionnaire encyclopédique , ne me paraît pas avoir été plus heureux que les autres ennemis de la société. Il fait une longue énumération de toutes les disgrâces que ces pères ont encourues , de toutes les accusations qui ont été portées contre eux , de tous les arrêts qui les ont condamnés ; mais tout cela ne porte pas la conviction dans l'esprit du lecteur, parce que Diderot présente comme preuve ce qui a besoin d'être prouvé. On sait d'ailleurs que quand une société est favorisée par l'opinion publique , tout ce qu'elle fait paraît admirable ; mais quand cette opinion s'est retirée , la calomnie remplace l'adulation. C'est ce qui est arrivé , et comme le dit Voltaire : « 11 faut être bien maladroit pour calomnier les jésuites. »

La banqueroute scandaleuse du P. la Valette, qui ruina des négocians de Lyon et de INlarseille , fut la cause dernière et déterminante , en France , de la dissolution de la société ; mais il n'est point démontré que cette faute grave et si bien punie soit celle de la société même, et quand il serait bien prouvé que le provincial de Lyon ait écrit aux victimes de cette banqueroute : « Périssez, périssez tous ; nous ne pouvons rien pour vous : » celte dureté insolente et barbare ne doit pas être

imputée à l'ordre tout entier; les je'sultes ne s'énoncent pas ordinairement avec tant de franchise.

Comment donc faut-il s'y prendre pour détruire le reste de prestige qui environne encore cette société si célèbre et si dangereuse, et pour faire sentir combien son rétablissement serait impolitique , et funeste à ceux même qui l'auraient favorisé? Il faut suivre le conseil du duc de Choiseul , et n'attaquer les jésuites que sur leur doctrine. Ici , je prie le lecteur de me prêter toute son attention.

Les crimes les plus atroces et les plus avérés ne prouvent jamais rien que contre les hommes qui les commettent. Or, certainement dans les statuts de la société, il n'est point question de crimes dont le général pourrait commander l'exécution, et l'obéissance aveugle que ce général exige, peut toujours s'entendre des actes courageux et utiles qu'il peut prescrire à ses subordonnés , au profit de la religion. Mais il n'en est pas de même des écrits des jésuites , et des livres qu'ils ont répandus avec tant de profusion sur toute la surface de l'Europe. Un jésuite ne pouvant rien publier sans l'approbation de ses supérieurs , indépendamment de la censure pontificale , et un conseil de jésuites théologiens étant préposé , dans chaque province , à l'examen des ouvrages de ces religieux , il est évident que les doctrines professées dans ces livres sont celles de la société même. Cela sera plus indubitable encore si l'on observe que les préceptes attentatoires à l'autorité et même à la vie des rois, sont reproduits

dans des centaines de volumes, et presque dans les mêmes termes ; la conviction enfin sera complète quand on aura reconnu que (es maximes re'voltantes , proférées par des centaines de jésuites, n'ont été réfutées par aucun. Or, le calcul des probabilités prouve qu'une pareille coïncidence est moralement impossible , si elle n'a pas été convenue par un consentement antérieur. Ainsi , on peut regarder comme certain que si, sur un millier de personnes , une centaine affirme ime chose , qui n'est niée par aucune autre , celte chose a été nécessairement convenue entre tous, et doit être considérée comme un dogme commun. Ce sont donc les livres des jésuites, et non pas les ciimes de quelques-uns de ces pères , qui démontreront le danger de rétablir cette secte aussi contraire à la vraie religion qu'au repos et au bonheur des peuples. Examinons maintenant l'esprit de quelques-uns de ces livres.

En i588, Aquapontanus (Bridgewater) soutient que le pape peut déposer les rois , par certains motifs, qu'il ne désigne pas, pour laisser une plus gi'ande latitude à la puissance pontificale.

En iSSg, Delrio, dans ses paraphrases sur \es tragédies de Sénèque , applique aux rois condamnés parle pape, un passage de V Hercules fi/ren s, où il est dit qu'aucune victime n'est plus agréable à Jupiter que le meurtre d'un roi injuste ; et un roi pst toujours injuste quand le pape l'a déclaré tel;

€t par une conséquence forcée, on est très-agréable à Dieu quand on assassine un roi qui est injuste aux yeux du pape. Ne nous étonnons donc pas que les jésuites aient demandé la canonisation de Jacques Clément , quoiqu'il fût dominicain , et conséquemment peu agréable à la société.

En 1 593 , le jésuite Varade avoua que , consulté par P. Barrière , pour savoir si , en sûreté de conscience , on pouvait assassiner le Béarnais ( Henri I\ ) , il avait répondu : « Je ne puis vous le conseiller, parce que je suis prêtre , et j'encourrais la censure d'irrégularité. » Ainsi, il est faux que Varade ait professé la doctrine du régicide , puisqu'il regarde l'assassinat d'un roi comme un acte irrégulier pour un prêtre ; mais Barrière n'était pas prêtre , et il comprit ce que le jésuite voulait dire.

En iSqS , Grégoire de Valence , dans son Sommaire de la vraie piété , proclame le pape comme le seul possesseur légitime de toutes les couronnes, qu'il peut distribuer et reprendj-e à son gré, comme il peut destituer et condamner les rois , pour défection dans la foi, ou pour quelque autre chose; même latitude que celle donnée au pape par Bridgewater.

En 1698, Salmeron , le plus prolixe des écrivains de la société , déclara dans ses Dissertations sur les Actes des Apôtres , que Dieu a donné à saint Pierre une suprématie directe sur tous les royaumes de la terre , en vertu de laquelle il peut

les changer, les transférer, les aliéner, et déposer | les empereurs et les rois.

L'annc'e suivante, parut le livre fameux et bien oHliodooce sans doute , intitule' : I}c rege cl rcgis instilutione, dans lequel le bon Mariana dit, en parlant de Jacques Clément , que ce pieux assassin s'est acquis une grande gloire en tuant son roi (cœso rege)^ et il le nomme Téterncl honneur de la France ( œleiiiurn Galliœ dccus ).

Même année 1599, Emmanuel Sa, ou Saa, publia ses Aphorisriies , dans l'un desquels il dit que le prince qui gouverne tyranniquçment une seigneurie , quoique légitimement acquise , n'en peut être dépouillé que par jugement (voilà la Convention absoute, elle a jugé), mais qu'après le jugement , le premier i^enu peut en être exécuteur. Emmanuel Sa est encore plus expéditif que les jacobins. Dans un autre aphorisme , il déclare que la révolte d'un clerc n'est point un crime de lèsemajesté , parce qu 'un clerc n 'est pas sujet du roi. Ce dogme est répété dans plusieurs écrits jésuitiques, ce qui prouve qu'il est fondamental. Nous verrons si le roi sera charmé d'accueillir dans ses Etats des associations d'hommes qui ne seront pas ses sujets.

C'est encore dans la même année que le célèbre Bellanmin, jésuite et cardinal, a publié son traite de V exemption et de Vimmuidtc des ecclésinstiqucs, où il soutient que les clercs ne sont si jets à aucune loi de V Ktat. ÎNous verrons encore si nos

procureurs-généraux obéiront à Rellarmin quand un clerc commettra quelque irrégularité à la façon du P. Yarade. Le même cardinal dit dans son livre De rornano poniifice^ que le pape est le maître absolu de toute la terre, qu'il a directement la puissance temporelle , et que les souverains ne régnent que par une concession révocable du pontife.

En 1602, Molina, dans son livre De justltiâ et jure, attribue au pape la même puissance ; il dit même tout franchement que les rois de la terre sont des sujets du pape. Comment, d'après cela, les rois ne seraient-ils point molinistes ? Comment les peuples ne seraient -ils pas fiers d'être les sujets d'un sujet?

En i6o5, Scribani répète, dans son yimphiihéâtre d'honneur, tous les raisonnemens de Bellarmin.

En 1606, le P. Richeaume, provincial de Lyon, approuva et loua les Instiiictions morales du père Jean Azor, qui accorde aussi au pape la domination directe et temporelle sur tous les trônes.

Le même Richeaume , dans un pamphlet dirigé contre l'auteur de l'Anti-Cotton , enseigne l'art de transformer un roi légitime en tyran , pour avoir ensuite le droit de lui ôter le trône et la vie. Ce livre infâme a paru avec l'approbation des théologiens de l'ordre. Ce Richeaume est celui qui avait obtenu de Henri IV le rétablissement des jésuites. Hâtez-vous donc de rappeler ces bonnes gens ?

En 1609 , Lessius, qui a aussi fait un traité de

jusiiiiâ et jure ^ va plus loin que tous les autres : selon lui , le pape peut mettre des impots sur toutes les nations , puisqu'il a pleine puissance sur toutes les choses temporelles ; il peut aussi concéder à une ville , à une province , le droit de se gouverner en re'publique , au préjudice de son ci-devant roi. Et cela est juste : car si le pape a le droit de priver un roi de son royaume , il peut , à Jortloriy lui enlever une ville ou une province.

Heirsius , Serrarius , Cretzer et le P. Cotton , adoptent les principes de Mariana et de Bellannin ; Cotton ajoute qu'assassiner tous les rois de la terre serait un moindre péché que de révéler une confession. Il avait ses raisons pour soutenir cette thèse : il ne voulait pas que l'on fût forcé de révéler les confessions des Barrière , des Châtel et des Piavaillac.

En 1 6 1 2 , Bécanus renchérit sur la doctrine rneurtneredes rois; le parlement de Paris informe ; le pape censure aussi le livre , ce qui arrête la procédure; Bécanus fait une seconde édition de ses Traites de controverse , n'y change rien, et Paul V en accepte la dédicace.

En i6i4 . Suarès publie sa Défense de la foi, livre écrit dans les principes de Bécanus, et justement brûlé à Paris par la main du bourreau.

Dans les années suivantes, les jésuites Fernand, Gilles Konink et Jean Lorrin écrivirent dans le même sens , et le dernier des trois affirme que la puissance temporelle des papes commenc^a U' jour

OÙ saint Pierre coupa une oreille à Malchus. On a ri de la sottise , mais le dogme du temporel ne s'est pas moins propagé.

En 162G, le parlement de Paris fit brûler les ouvrages des jésuites Eudémon Jean , Jacques Keller et autres, comme attentatoires à la majesté et à la sûreté des rois.

Ajoutons à cette triste liste les PP. Santarel , Tanner , Estrix , Tirin , Bauny, Iléreau , Yasquès, Valentia, Jouvency, Pirot et Tolet , et le lecteur aura sous les yeux le quart à peu près de^ noms qui devraient être en horreur à tous les royalistes.

Maintenant que nous avons une idée assez claire de la doctrine des jésuites , figurons-nous des rois assemblés en congrès , conspirant pour se donner un maître , et se déclarant vassaux , même au temporel , d'un prince qui réside en Italie. Cela est absurde, dira-t-on; eh!* oui, sans doute; cela n'est cependant qu'une conséquence de la doctrine et du rappel des révérends pères.

Laissons maintenant les enfans de Loyola , et occupons-nous des fragmens recueillis par M. de Norvins. Mais , que dis-je ? les jésuites sont inévitables, et j'en retrouve un des plus noirs dans le tome qu'il me reste à examiner. L'abbé Georgel se présente à mes yeux avec son libelle si habilement enluminé de dévotion , de modération et de douceur. Ce méchant prêtre me commande de lui consacrer une grande partie de cet article , et de choisir la scandaleuse affaire du collier comme son

268 POMTÎQI'E ET HISTOIRE.

plus beau tifre à l'immortalité. L'immoiialitc ! il a raison, il a le droit d'y prétendre ; mais, comme l'a dit un homme d'esprit, les uns y vont dans un char de tiiomphe, et les autres en charrette : plaçons donc le jésuite dans ce dernier équipage, et tâchons de le faire avancer.

Quoique aujourd'hui l'on soit certain de se faire lire au moins avec curiosité' quand on parle des jésuites, j'aurais détourné mes regards de cet abbe' Goorgel , dont je n'ai que trop parle' quand ses Mémoires ont paru ; mais puisqu'on reproduit la partie la plus odieuse de son livre , puisqu'un homme plein d'esprit et d'instruction, M. de Norvins , regarde le procès du collier comme une machination inexplicable^ je sens que je n'ai pas eu le bonheur de convaincre tous mes lecteurs quand j'ai traité celte question. Peut-être ai-je été trop diffus ; essayons si j'atteindrai mieux le but en suivant la ligne la plus courte , et en employant de nouveaux moyens.

Des joailliers avaient présenté à la reine Marie- Antoinette un magnifique collier du prix de seize cent mille francs. Un pareil ornement devait tenter une princesse brillante de beauté, de grâce et d'élégance ; mais le roi avait défendu les profusions, et le collier fut repoussé.

Une société de fripons spécula sur cet événement si simple , convoita le superbe joyau et eut l'art de se l'appropier.

Quels étaient ces fripons? Des intrigans , des

escrocs, des faussaires, endoctrines par le charlatan Cagliostro, et présidés par madame de la Motte , intendante des gros et menus plaisirs du cardinal de llohan.

Cette comtesse de la Motte, qui se prétendait issue de la branche royale des Valois , était née dans l'indigence ; mais elle avait intéressé la bonté de la reine, qui l'avait tirée de la misère, bienfaisance payée par la plus atroce ingratitude !

Le cardinal avait, dans son ambassade à Tienne, provoqué et mérité l'aversion de l'impératrice Marie-Thérèse , et conséquemment celle de l'archiduchesse Marie-Antoinette , dont la piété filiale lui faisait épouser toutes les affections de sa mère. Cette haine était bien légitime. Une lettre du prélat ambassadeur, dans laquelle la majesté impériale était outragée , et même persiflée , avait été divulguée et traînée jusqu'au banquet de madame Dubarry , dont les honnêtes commensaux s'étaient égayés aux dépens de l'auguste Marie -Thérèse. L'archiduchesse, devenue reine de France, ne put jamais voir le cardinal sans une espèce d'horreur, et quelles que fussent les courbettes du prélat, il n'obtenait jamais qu'un regard où le mépris se mêlait à l'indignation. Il en fut désespéré , et il confia ses chagrins à la sensible comtesse de la Motte qui en fit son profit.

Après avoir exposé son projet à ses dignes associés les faussaires et les escrocs , elle promit de faire sa paix avec la reine, sur l'esprit de laquelle

cette intrigante prétendait avoir beaucoup d'empire. Elle conseilla donc au pre'lat d'acheter le fameux collier et de l'envoyer à la reine , en laissant à sa majesté la faculté de le payer en petites sommes, à diiférens termes, de manière que la dépense devînt presque insensible.

Le cardinal embrasse avidement cet impudent espoir, mais il veut être autorisé par la reine avant de traiter avec les joailliers. La comtesse se charge de tout ; elle fait fabriquer un billet signé Marie- AntolncUe , et qui autorise le cardinal à faire l'achat du collier. Le marché est conclu, on prend des atermoiemens , et le prélat commet l'imprudence de déclarer aux joailliers qu'il achète ce collier pour la reine.

A peine en était-il possesseur, qu'il se croit au comble de la faveur et de la félicité. Un homme couvert de la livrée de la reine se présente ; on lui remet le collier, qui passe dans les mains des escrocs , est dépecé par eux , et , transporté par fragmens en Angleterre , y est vendu au plus offrant. La comtesse ne manque pas de f\ire au cardinal im récit très-animé de la grande joie de la reine à la réception du collier; elle va jusqu'à dire* que sa majesté doit le porter le jour de la Purification ; la traîtresse pousse l'impudence jusqu'à faire entendre que la reine n'a témoigné de la froideur au cardinal que pour déguiser des senlimens très-différens ; et monseigneur se croit appelé aux plus grandes aventures.

LES JÉSriTES. 271

Cependant le premier terme du paiement est échu , et l'argent ne vient pas. Yîte une autre lettre de la reine excuse ce retard ; les jours s'écoulent, les joailliers menacent, et les lettres se succèdent ; mais ce ne sont pas des lettres de change ; et le cardinal qui n'a jamais d'argent , commence à s'inquiéter. Pour dissiper ses soupçons, on fait jouer, dans le parc de Versailles, une farce nocturne, oii le prélat, plus aveuglé que jamais, croit entendre une voix, auguste lui permettre le plus doux espoir. Notez qu'alors co prêtre était âgé de cinquante ans.

Mais les joailliers perdent patience, et s'adressent à la reine elle-même ; et sa majesté, n'écoutant que son indignation , demande vengeance au roi, qui, par un sentiment d'honneur plus que par un conseil de la prudence , fait arrêter le cardinal au moment même où il allait officier pontificalement. On connaît assez le reste de cette histoire, et le procès qui l'a terminée.

Je ne conçois pas ce qu'on peut trouver à'inexplicable dans ce récit exact et si rigoureusement vrai qu'il est avoué par l'ahbé Georgel lui-même, et confirmé par les débats judiciaires. M. de Norvins a sans doute cru voir une contradiction choquante entre l'arrêt du parlement qui acquitte le cardinal, et l'ordre du roi qui l'exile. Mais cette contradiction n'est qu'apparente; La conduite du prélat prouve un déplorable aveuglement , une crédulité sans bornes, j'en conviens ; ce sera de la

sottise , si loti v«'ut , mais le code pénal ne punit pas la sottise. Coupable aux yeux de tous les honnêtes gens, le cardinal n'avait cependant commis aucun acte contre lequel la justice pût se'\ir. Et , en effet , quel est son crime "^ Celui d'avoir cru vraies à^s lettres qui étaient fausses ; tout le reste est l'ou^Tagc de la comtesse et de ses complices : le parlement a donc bien jugé.

Mais , de son côté , le roi avait toute raison d'expulser de» la cour un homme, un prêtre, un prince de l'Eglise, qui venait d'y causer^ un si grand scandale. Sa majesté, si j'ose le dire, eut tort d'avoir donné de la publicité à cette misérable intrigue ; mais, l'affaire une fois divulguée , le roi pouvait-il s'empêcher de témoigner son horreur pour un homme qui , par un aveuglement et une présomption coupables, avait fait mêler un nom auguste à tant de noms infâmes? Ainsi, tout s'explique naturellement : l'ordre du roi ne fut pas trop sévère , et l'arrêt du parlement ne pouvait pas l'être davantage.

Prévenons maintenant à notre jésuite , qui était le grand-vicaire et Xe Jactoturn du cardinal. 11 voulut venger son patron ; mais fidèle à la doctrine des sous -entendus et des restrictions mentales, il commence par protester de son proioud respect pour le roi, ^our la reine, pour toute l'auguste lamille , puis , pai' des réliccnces , par des phrases interrompues, par des exclamations sans motif apparent , il fait naître les plus odieux soupçons.

11 n'articule fonncllcmcnt rien d'injurieux , mais il laisse tout croire, et il force même le lecteur à supposer ce qu'il y a de pire. L'éditeur de ses Mémoires , M. Georgel, neveu de l'abbé, a bien connu les louables intentions du jésuite, puisqu'il nous dit dans une Notice, que « son oncle na pas tout -à -fait déchiré le voile., mais au il l'a soulevé. » Eh bien! moi, je le déchire, et je vais démontrer qu'il ne cache rien autre chose que la perfidie de l'abbé Georgel.

Lorsque le cardinal fut arrêté dans V œil-debœuf , à Versailles , il feignit de vouloir rattacher sa jarretière, et il traça au f rayon , sur un morceau de papier, cette courte phrase : « Saucez le portefeuille rouge. » Ce papier, qu'il put glisser dans la- main d'un affidé, lut remis à l'abbé Georgel , qui sauva le portefeuille rouge. C'ej^t sur ce portefeuille que l'abbé a fondé son système de calomnie, avec assez d'adresse pour que l'intention ne fût "pas évidente, il ne dit pas , en effet , que le portefeuille rouge •renfermât de véritables lettres de la reine, mais il témoigne, disons mieux, il feiift la plus grande (rayeur dans la recherche du portefeuille ; puis, quand il l'a trouvé , il se félicite du bonheur d'avoir pu le soustraire; plus loin il se retrace avec efirol les malheurs qu'aurait causés la saisie du portefeuille rouge; et même après le jugement , il s'applaudit encore du grand service qu'il a rendu au cardinal en sauvant le portefeuille rouge.

274 POLITIQIE ET HISTOIRE.

Onc signifient ces exclamations , ces frayeurs simulées et cette joie factice? L'abbé veut-il nous faire croire que ce portefeuille contenait de véritables lettres de la reine ? Elfectivement , tout ce bruit , tout cet éclat ne peut avoir un autre but. Mais une de ces lettres avait été produite en justice; elle avait été reconnue fausse, elle n'avait même rien qui ressemblât à l'écriture de la reine ; le faussaire Villette avait été saisi à Genève : il avait d'abord voulu nier, mais il fut confondu quand on lui montra de sa propre écriture, qui était identique avec celle de la prétendue reine. L'abbé Georgel savait tout cela. Or, si l'une de ces lettres était fausse , toutes les autres l'étaient nécessairement aussi ; car madame de la Motte n'était pas assez maladroite pour présenter au cardinal des lettres d'écriture différente comme étant de la même personne , et, de son côté, le cardinal, tout aveugle qu'il était, n'aurait pas été dupe d'une friponnerie aussi grossière. L'abbé Georgel savait tout cela ; il savait de plus que la prétendue reine avait cessé d'écrire quand \illette était en Angleterre pour y vendre les diamans , et que la correspondance recommença quand le faussaire lut de retour. M. l'abbé savait tout cela, et cependant il pousse des exclamations, quoiqu'il fut évident à ses yeux que le fameux portefeuille rouge ne couten;iit que des lettres fausses. S'il eût été un honnête homme , bien loin de sauver le précieux portefeuille , il l'aurait produit en justice ; il aurait par

LES JÉSUlTtS. 2 7!î

là servi la cause de son cher cardinal; car on aurait vu combien de macliinations on avait employe'es pour tromper son éminence. Mais, non; il sait que toutes les lettres sont fausses , il se garde bien de le dire , et il persiste à leur supposer une grande importance pour faire naître dans l'esprit de ses lecteurs les soupçons les plus odieux.

Ce n'est pas tout • dans sa retraite à Fribourg en Brisgaw, il s'occupe de la rédaction de son libelle, et il y attache un préambule où il dit : «Mon intention n'est pas de faire paraître ces Mémoires de mon vivant : le rôle que de grands personnages doivent y jouer, quoique retracé diaprés leurs caractères connus et d'après des faits bien avérés , pourrait r-éveiller des passions assoupies et en déchaîner l'activité. » Il ajoute plus loin qiïil ne veut pas troubler les derniers momcns de sa vie ; et ici au moins il est sincère. N'est-ce pas comme s'il disait :« Quand je n'y serai plus, que la réputation des grands personnages soit outragée, avilie, peu m'importe : après moi le déluge !

jk 0 Ajoutons encore un petit coup de pinceau pour achever le portrait de cet honnête homme. Après avoir bien mis en ordre ses précieux Mémoires , et les avoir légués à la postérité, il eut l'audace d'aller à Mittau , se présenter au roi Louis XVIIl , et ce qui est plus impudent encore , à Madame , duchesse d'Angoulême. Oh ! si en ce moment une puissance surnaturelle l'eût contraint à dévoiler toute son âme , il eût dit à la princesse : Madame ,

276 POLlTIOliE ET HISTOIRE.

j'offre anjourd'hui à votre altesse royale mon respectueux homniai>e et mon entier dévouement; mais iai, dans mon secrétaire, un petit livre de ma composition où votre auguste mère est |)assablement outrai,^ee.

Qui le croirait:' on a prétendu justifier ce doucereux imposteur. On m'écrivit que j'avais commis une grande faute en accusant ce jésuite : l'abbé Georgel, disait-cm, prenait des notes à mesure que les événemens se succédaient ; il était trompé comme le cardinal , et il croyait que les lettres du portefeuille rouge étaient réellement celles de la reine ; ainsi, ce que je regardais comme une infâme calomnie n'était qu'une errein' excusable.

Oui , l'excuse serait admissible si l'abbé Georgel était mort avant le jugement du procès ; mais après ce jugement, l'abbé ne pouvait plus persister dans son errein- ; et comme il a encore vécu vingt-nmf ans <\v^n\s cciXe époque, et comme, dans son préambule , il ne se montre nullement disposé à rendre justice aux grands personnages qu'il avait calomniés, rien ne peut l'absoudie, JiL diminuer l'indignation cju'inspirent ses Mémoire™ si perfidenicnl rédigés, si long-temps médités, et si lâcliement destinés à vôu' le jour dans un temps où l'auteur ne risquerait plus rien. Observons d'ailleurs que cet homme si pieux et si royaliste n'est pas plus l'ami du roi que celui de la reine: et quand on aura lu te qu'il dit de la cour de Coblentz, des profusions et de la conduite des princes,

LKS JESUITLS. 277

il sera bien dciiiontré que ce saint homme couvait une haine jésuitique contre toute la famille des Bourbons. En voiià bien assez sur les écrits de l'abbé Georgel ; Dieu veuille qu'on ne me fon e plus à y revenir!

Parmi les Iragmens curieux que M. de INorvins a recueillis, on distingue les Mémoires de M. le duc de Ghoiseul. L'ex-uiinistre y rend sommairement compte de sou a^hniriistration ; il s'exprime sur la cour et contre les favorites avec une grande liberté ; le dépit perce quelquefois à travers le calme qu'il affecte , mais on ne peut lui refuser un esprit supérieur , une raison proionde , et i'art d'exposer les choses les plus difficiles avec une admirable clarté. J'ai cependant cru remarquer un défaut de raisonnement dans son écrit sur l'exportation des grains. Il veut prouver que c'est une question oiseuse, parce qu'on ne doit jamais craindre qu'on exporte une quantité de grains trop considérable, et il dit ; « Dans les bonnes années , le blé ne sort pas, parce qu'il n'y a pas d'acheteurs au-dehors ; et dans les mauvaises, il trouve sort prix chez lui. » Ce dilemme pèche par la base, en ce que ses deux termes contradictoires ne sont ni généralement vrais, ni généralement faux.

Une année peutsêtre bonne pour un pays et mauvaise pour un autre ; cela peut même quelquefois se remarquer de province à province. Il y a vingt-sept ans que nous eûmes un hiver très-rigoureux, tandis que dans le Nord on jouissait d'une

278 POLlTlnllE KT IIISTOIBK.

température très-iiiodérec ; et en 181 6, quand des pluies continuelles altéraient nos moiSvSons , Marseille éprouvait une telle sécheresse, qu'un verre d'eau y devenait un objet précieux. Pour que le duc de Choiseul eût raison , il Jaudrait que l'abondance des récoltes ou les calamités se fissent sentir partout en même temps , cl l'expérience a prouvé le contraire.

Je me contenterai d'indiquer les Mémoires sur l'abbé Terray , ce grand financier, inventeur du système par lequel on fait le bonheur des hommes en leur enlevant une partie de leur revenu. La preuve que cet abbé était un excellent ministre, c'est que sa doctrine lui a survécu et brille encore de tout son éclat.

J'ai déjà parlé de Linguet et de Beaumarchais ; mais je recommande à la cm'iosité du lecteur la partie du livre (et qui en emplit presque la moitié) intitulée : Anecdotes tirées de divers Mémoires. Il en est plusieurs de fort piquantes ; les jeunes gens liront surtout avec plaisir tout ce qui est relatif au régiment delà calotte.il v^\ une satire générale des vices, des ridicules et des mœurs du temps; elle s'étend sur tout ce qui se fait remarquer , sur tout (C qui a quelque consistance dans la société, depuis le roi jusqu'au dernier artiste , depuis le pape jusqu'au dernier prêtre. Quiconque commettait une faute ou une sottise, obtenait un grade dans le régiment de la calotte. Louis XIV s'en amusait beaucoup. 11 dit un jour à M. Aimon qui en était

LES JÉSl ITtS. 279

le fondateur: « M'avez -vous mis dans votre régiment? » Aimon répondit: << Faites des actions , Sire , et soyez porsuadé qu'on ne fait pas d'injustice dans noire régiment. » Les grands hommes entendent la raillerie ; les petits esprits sont assez naïfs pour s'offenser des petites malices.

DU JESUITISME ANCIEN Eï MODERNE;

Par M. i)B Pradt , «inrien arc tievèque He Malines, av(;c celle épi£;raplie :

<' Xjo ^eiirc* iiuniaiu est eu marche , et le )L-suitisine ne le fera pas rétrograder. »

Les jésuites sont à l'ordre du jour; les écrits se multiplient sur un sujet si plein de charmes. Le jésuitisme et le trois pour cent se disputent la prééminence parmi les perspectives agréables ; mais la résurrection de la fameuse société excite un tout autre intérêt que la ruine de quelques dupes et le gain Parlons donc des jésuites.

Je ne sais si cette abondance d'écrits contre le jésuitisme est un bon moyen pour écarter ce fléau ; si j'ai quelque idée juste sur l'esprit jésuitique , ce torrent d'invectives ne doit pas lui déplaire. Ils savent qu'on s'effraie moins des calamités auxquelles on est préparé depuis long- temps, que

28o l'OLITK^UK ET IIISTUIRE.

quand on est surpris par une apparition impre'vue. Quand un gouvernement nu-dite une ii;uerre qui n'a pas l'assentiment de l'opinion publique, il fait d'abord répandre des bruits lio.sfiles , ])nis il les dément, puis il les reproduit, les dément encore, et enfin les avoue ; et le bon peuple , qui s'est amuse à discuter le oui et le non , et à parier pour ou contre , n'est plus étonne quand la çjuerre survient; il se contente de dire : « On devait s'y attendre , il y a si long-temps qu'on en parle. » Nous en dirons autant du spectre qui nous occupe, quand il sortira tout -à-coup des ténèbres dont il s'enveloppe; et, malgré nos déclamations, nous subirons la société comme nous souffrons une guerre, une inondation , une épidt*mie. Un malin lancera une bonne e'pigramme sur les revenans , et sera satisfait ; vin plus fin enverra son adbésion , et déclarera qu'il a toujours désiré le rétablissement de cet ordre si utile : un plus sage prendra la poste , et ira chercher un pays où la longue épée , dont la poignée est à Rome, ne puisse jamais l'atteindre. Vous quittez votre patrie , lui dira-t-on ? Non ! n-pondra-t-jl, je quitte le Paraguay. Mais les sages sont toujours en petit nombre.

En attendant, lisons M. de Pradt , et voyons s'il nous dira quelque chose de nouveau sur les jésuites. Je crois qu'il entre un peu tard dans la lice , et que les plus beaux coups ont été portc's avant lui. Il paraît en concevoir quelque dépit , et il semble nous reprocher tle ne l'avoir pas attendu

LES JÉSriTES. 281

pour commencer le combat. Aussi parle-t-il ave< une espèce de dcdain de tout ce qui a été dit avant qu'il fît entendre sa grande voix. « On a assez rappelé à la charge dos jésuites, dlt-i!, la mort de Henri //^^, les arrêis du parliirncnt , Pascal et Escobar; il est temps de sortir de ce cercle e'troit et épuisé. » M. de Pradt a tort ici pour l'exprefsion et pour le sens : d'abord on n épuise pas un cercle , et ensuite , c'est une grande maladresse que de sortir d'un cercle dans lequel l'ennemi est renfermé et vaincu ; Popilius n'a pas fait cette faute et il a réussi. M. de Pradt ajoute : « A quoi bon parler de régicide? Est-ce donc que le jésuitisme moderne tuera les rois ? » Et plus loin : « Laissons donc cc^s graves liens reposer dans la poussière des bibliothèques; celles de notre temps n'admettent plus ces inutilités. » On est donc bien certain que M. de Pradt se taira sur les régicides imputés aux jésuites, et qu'il ne reproduira pas ces inutilités, après tant d'écrivains pour qui la poussière des bibliothèques a tout l'effet du Léthé. Mais M. de Pradt est un peu sujet à oublier ce qu'il a écrit, et à la page 1 70 je trouve des déclamations tant soit peu contradictoires avec la déclaration précédente : " Quels ordres religieux, s'écrie l'homme qui défend de parler du régicide , quels ordres religieux ont subi i\QS arrêts tels que celui que les jésuites ont

lu écrit sur la pyramide de Jean Châtel ? quels

ordres religieux se sont trouvés impliqués dans autant d'affaires détestables, atteignant la personne

282 POLITIQl E tl HISTOIRE.

des rois, dans autant de tragédies scellées de ce sang auguste, depuis Barrière, Icui- élève, jusqu'au P. Malagrida? » Ce n'est donc pas sérieusement que M. de Pradt a promis de Idisser ces grcnes riens; il a voulu dii"e seulement qu'un raisonnement n'est bon que quand il découle de sa plume.

Encore s'est -il étrangement mépris sur l'intention des écrivains qui ont reproché aux jésuites ce qu'on nommait la doctrine meurtrière des rois : aucun d'eux n'a eu la sottise de prétendre qu'un jésuite a naturellement du plaisir à tuer un roi , comme un chasseur a de la prédilection pour le faisan ou pour la gelinotte ; on avoue même assez généralement que les jésuites aimaient beaucoup les rois qui se laissaient diriger par eux. Je suis moi-même très-persuadé qu'ils n'auraient jamais attenté à la vied'unPliilippe II, oud'unCharieslX: mais je n'en dirais pas autant de Henri I\ , qu'à | mes risques et périls je préfère à Charles IX. Ce n'est point dans les crimes de quelques individus, mais dans les principes de la société , qu'on a cherché et trouvé l'apologie du régicide. Pour ne plus revenir sur ce sujet , les voici , ces principes , tels qu'ils sont proclamés par les Mariana , les Aquapontanus, les Delrlo, les Sahneron , les Emmanuel Sa , les Molina , les licllarmin , les Suarès , les Bécanus, et cent autres jésuites, tels qu'ils ont été approuvés par les chefs de l'ordre , et tels qu'on les reproduira sans doute , quand l'ultramoula-

LES JLSIUTES. 28.)

nisme aura recrute assez de tarlules et de fanatiques pour devenir le plus respectable de nos dogmes; oyez donc, oyez tous: «Jésus-Christ n délégué à sainf Pierre et à ses sncresseurs un. einpire indirect sur tous les royaumes de In teire: les autres souverains ne régnent que par une concession du pape ; les 7vis ne sont que ses premiers sujets : il peut les blâmer, leur infliger des châtirnens , les déposer, et transporter les couronnes. Quand un roi est condanmé par le pape , tout homme peut être V exécuteur de ce jugement. » Avouons cependant que quelques jc'suites, timorés et peu fermes dans la foi , ont regardé le meurtre d'un roi condamné par le pape comme un péché véniel; et, selon le P. Yarade , le prêtre qui le conseille commet une irrégularité. II résulte de tout ceci que nous avons parlé de la doctrine du régicide, et que M. de Pradt en parle aussi, quoiqu'il dise qu'il n'en parlera pas; que nous avons cité les maximes pernicieuses des jésuites , et que M. de Pradt les cite comme nous ; ainsi , toute la différence consiste en ce que M. de Pradt écrit ave( infiniment plus d'esprit , de verve , de chaleur et de fierté ; cela est très-bien ; mais il serait encore mieux de ne pas dédaigner les écrivains dont on répète les raisonnemens , et de ne pas blâmer dans les autres ce que l'on fait soi-même.

J'ai beaucoup regretté aussi que dans un ouvrage si plein de choses et de bonnes choses , M. de Pradt n'ait pas imposé un frein à l'impétuosité de sa verve ,

284 POLillOl E F.T HIS'fOlllE.

et oppose une digne à la surabondance de ses idées. Dès qu'il me'dite un sujet , son esprit pénétrant voit d'un coup d'œil tout ce qui peut y avoir rapport, soit de près, soit de loin, et comme il ne veut rien perdre de ce qu'il a conçu, il entoure son idée première de tout le corlége des idées accessoires , de sorte que le lecteur , toujours occupe du titre de l'ouvrage , est obligé de tourner bien des feuillets avant de rencontrer une page qui réponde à son impatience: Quand on ouvre un livre intitulé: Du Jésuitisme, et quand on le lit dans les circonstances actuelles , que veut-on savoir , que désire-t-on apprendre? C'est sans doute si l'on doit souhaiter ou craindre le rétablissement de la société. On prévoit même déjà qu'il y aura plus à craindre, car la désinence du vao\ jésuitisme n'est pas d'un fort bon augure : la curiosité est donc vivement excitée, et si l'auteur commence par des digressions , si , en annonçant le siège de Troie , il débute par l'œuf de Léda, quelque belles que soient ses périodes, quelque érudition qu'il étale, quelque brillant que soit son style, le lecteur préoccupé, et conséqucmment inattentif, reçoit avec indilférence et quelquefois avec humeur, tous ces détails qu'il admirerait peut-être dans une autre circonstance , mais qu'il rejette ici parce qu'ils l'éloignentde l'objet désiré.

Ce n'est qu'au treizième chapitre du livre qu'il <st question (\v> jésuites: aussi combien de lois n'al-je pas été tenté de sauter par-dessus les préli-

LES'JESMTKS. 285

minaires ! combien de fois n'ai-je pas appelé les jésuilcs, moi qui voudrais n'en voir jamais!

Hâtons-nous d'ajouter que ces choses mêmes dont j'aurais désiré la suppression sont cependant excellentes en soi, comm(?, par exemple, le chapitre où l'auteur s'occupe de l'influence de la religion sur la civilisation, et de la rc^action de la civilisation sur la religion; cette partie du livre mériterait de former un livre à part , mais elle a bien peu de rapport avec le jésuitisme, car cette influence réciproque a lieu indépendamment de la présence ou de l'absence des jésuites. C'est par le même motif que je n'ai point approuvé , dans un ouvrage sur le jésuitisme , de longues considérations sur la religion, sur le danger des occupations religieuses trop continues et trop exclusives, sur la nature du christianisme , sur le mariage des prêtres, etc.... M. de Pradt sait mieux que personne que religion et Jésuitisme sont deux choses fort différentes ; il l'a même suffisamment démontré, et quoiqu'il ne parle du christianisme qu'avec un profond respect, il me semble qu'il ne devait pas en parler là. La religion , comme le nom du roi , ne me paraît pas convenablement placée dans un écrit où l'on blâme ; on a bien assez à faire en s' occupant de leurs ministres ; cela est bien plus dangereux sans doute , mais je crois que cela est plus réguHer et plus irréprochable. D'ailleurs, ces observations pleines de justesse sur le danger de l'idéologie religieuse, seraient encore un sujet digne

286 POLITIQUE KT HlSlUlllE.

d'être traité spécialement, et sans le mauvais voisinage du jésuitisme. M. de Pradl me fournit luimême cette expression , puisque , vers la fm de son livre , en exposant les iunestcs conséquences du rappel des jésuites, il yVomprend celle-ci : « Religion , clergé , royauté , tout sera compris dans les effets de ce fatal voisinage. » Cette phrase conlenait un excellent conseil sur les dangers de certains rapprochemcns.

Maintenant, débarrassé de ce que ma tâche a de désagréable , je puis me livrer au plaisir de louer sans restriction tout ce qu'il y a de remarquable , <le juste , de bien pensé et de bien exprimé dans cet ouvrage. Jamais les jésuites n'ont été mieux connus , ni jugés avec plus de sagacité , plus de logique et plus d'impartialité. L'auteur n'est point avare d'éloges partout où il voit du bien , mais il tue quand il condamne, car il prouve. Tout ce qui n'est point prouvé est rejeté par lui , tout ce qui est excusable est apprécié comme tel ; tout ce qui tient à la difficulté des positions cesse d'être compté parmi les torts : ainsi , le livre de M. de Pradt n'est point une diatribe , mais un jugement.

Après avoir tracé rapidement et vivement l'histoire du jésuitisme, et payé un large tiibut d'éloges au i^énic de saint Ignace , l'auteur ne cherche point à dissimuler les services que cet ordre a rendus au christianisme dans les premiers temps de l'institution. Mais tandis que les autres établisse mens ne se dctéiiorent qu'à la longue , celui des jésuites

s'est corrompu avec une effrayante rapidité , do sorte que depuis l'an i555 jusqu'à la chute de la société, elle avait déjà subi trente-sept expulsions de différentes contrées de l'Europe et de l'Asie , et ces condamnations étaient motivées sur la morale pernicieuse de ces pères , sur le mélange du sacré ot du profane , sur la confusion du temporel et du spirituel , sur leurs attentats en gouvernement, en morale , en droits de propriété , sur les tracasseries qu'ils excitaient dans les cours et dans le sein des familles , sur leur audace à braver Rome même, à s'assujétir le clergé, à transgresser les contrats, à changer le fait en droit, et à vouloir étendre leur despotisme sur les princes , les prêtres, les universités et les cours de justice. A toutes ces condamnations ajoutons ce que le cardinal de Bernis écrivit au roi de France en 1 774 ; il dit dans sa lettre : « Le pape ne serait que trop justifié d'avoir supprimé les jésuites , s'il laissai! publier les pièces de leur procès; mais son amour pour la douceur et pour la paix l'en ont empêché jusqu'ici. » Faut-il supposer que les princes, les gouvernemens, les magistrats , se sont trompés trente-sept fois sur les jésuites ,"en France , en Espagne , en Portugal , en Angleterre , à Naples , à Venise , .en Russie , à la Chine , au Japon et dans vingt-lmit autres pays, et que le pape lui-même a été injuste envers des religieux innocens , honnêtes, sans ambition et sans artifice? L'abbé Georgel l'a prétendu, mais l'abbé Georgel était jésuite.

C'est dans les missions rtrangèrcs que M. de Pradl voit la verilabk- i>loire des jésuites : et quoiqu'iri les travaux des individus n'aient éle pour la soeiete qu'un moyen d'elendre sa domination, le zèle , le courage , la constance et l'habilele des missionnaires n'en sont pa§ moins admirables.

On a beaucoup vanté l'enseignement et l'édu- ( ation diriges par les jésuites ; mais M. de Pradt a grande raison de iaire observer que l'on doit distinguer dans le mot ('dncaiion , celle qui concerne la culture de l'esprit, et celle qui donne les règles des mœurs. T.e vulgaire n'est pas habile en distinctions : et , de ce que les jésuites passaient justement pour de très-bons régens de collège, on a conclu que l'éducation jésuitique était la meilleure. On a eu la maladresse de citer Voltaire comme preuve de leur habileté à développer les talens; ' oh! certes, j'admets cette preuve , mais alors il faut convenir que leur éducation n'était pas propre à faire des élèves orthodoxes, et s'il n'était sorti que des Yoltaire des écoles de la sociélt' , on n'oserait pas aujourd'hui nous parlerdecouvensetde jésuites.

Quant à l'éducation qui concerne le.s înœurs, le jésuitisme, dit M. de Pradt , n'a rien de mieux à faire que d'ar»acherde son histoire les pages relatives à cette plPtie si essentielle de l'enseignement. IS'est-il pas effrayant d'apprendre que trois cent vingt-six écrivains jésuites ont publié, sur le péché philosophique, sur la simonie, l'iuipudicité, l'irréligion, le vol, l'homicide, le régicide, etc....,

des maximes qui seraient aujourd'hui , non-seulement condamne'es par tous les tribunaux, mais dont un grand nombre conduiraient les auteurs aux galères, si on leur faisait grâce de l'e'chafaud? M. de Pradt prc'sente la répartition de ces trois cent vingt- six e'cri vains pour'chacun des crimes ; il n'en compte que soixante-huit pour l'apologie du régicide : je m'engage à augmenter ce nombre , si on l'exige de moi. Je sais que l'on va se récrier; mais je répondrai aux incrédules : « Commencez par lire les livres des jésuites que je vous indiquerai, et alors seulement vous serez admissibles dans une pareille discussion. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui donnent un démenti avant de prendre la peine de s'instruire. »

Apres avoir soigneusement exposé tous les services que les jésuites ont rendus , et tout le mal qu'ils ont fait, M. de Pradt prouve avec une logique serrée et fort claire que, dans l'état actuel de la civilisation, ces religieux ne pourraient plus faire le même bien , et aggraveraient considérablement le mal. Je ne puis le suivre dans ces détails pleins d'intérêt ; j'en recommande la lecture à toutes les personnes qui n'ont pas pris le parti de se mentir à elles-mêmes, ou l'engagement de mentir aux autres. M. de Pradt n'a rien écrit de plus convaincant et de plus lumineux. Bien entendu que j'excepte toujours les chapitres dont je désire la suppression.

J'ai réservé le peu. d'espace qui me reste pour

2f)0 POLITIQUE ET HISTOIRE.

deux passages de ce livre qui produiront une grande sensation sin- l'esprit du lecteur. 11 n'y a plus moyen de disputer encore sur le re'tablissement des jésuites; il n'y a plus moyen de se demander si les hommes qui n'osent encore se montrer à la lumière , et qui», à la manière des taupes, se pratiquent des communications souterraines, sont réellement les enfans de Loyola. M. de Pradt produit une lettre du général actuel des jésuites; elle est datée du 27 mai i823; et l'on y trouve ce fragment : « L'état actuel de notre compagnie, en » France^ ne permet pas d'en distraire un seul des » individus qui y sont employés, puisqu'ils sulfi- » sent à grand'peine aux ctahUsscmens que nous )> y açons déjà, et beaucoup moins à ceux qu'o« )) nous y offre de toutes parts, etc. »

J'ai souvent été en état d'hostilité avec M. de Pradt, parce que son amour excessif pour les idées libérales, et sa grande admiration pour l'Assemblée constituante , source de tous nos maux, dépassaient de beaucoup ma tolérance en fait d'opposition ; mais ni moi , ni personne ,.je l'espère , ne le supposerons capable de produire une lettre fausse, et de déclarer faussement que cette lettre est signée Fovtis , aujourd'hui général de la société. Nous avons donc les jésuites : ainsi , demandons des passeports pour la Turquie , ou soumettons-nous.

Je passe maintenant à un raisonnement si clair, si effrayant de vérité, qu'il faudra être jésuite et infecté de probahilisme pour même y die relier

LES JÉSUITES. 2ni

une réponse ; il est en même temps si simple et si naturel , que les lecteurs de M. de Pradt s'étonneront de ne l'avoir pas fait depuis long-temps. Parmi les motifs que l'on allègue pour justifier le rc'tablissemcnt des jesuiles, on place au premier rang cette croyance, devenue vulgaire, que sî les Jésuites n avaient pas clé supprimés, nous n aurions pas eu de reXolulion. Mais par qui la révolution a-t-elle été faite? N'est-ce pas par des hommes en âge viril, de trente-six à cjuarantc-cinq ans, ou plus? Ils étaient donc nés de 1706 à 174^, ils avaient donc de dix-sept à vingt-six ans quand les jésuites ont été supprimés, en 1762; ils avaient donc fini leurs études à celle dernière époque ; ils avaient donc été élèves des jésuites, ou du moins ils avaient reçu l'enseignement dans le temps où les jésuites jouissaient de toute leur puissance. Mais allons- plus loin ; quand les encyclopédistes, les philosophes audacieux, les écrivains séditieux et obscènes du dix-huitième siècles, ont-ils fait leurs études? N'est-ce pas évidemment dans le temps des jésuites? Ces religieux n'ont donc pas opposé une digue au désordre ; il n'ont pu empêcher la philosophie de naître, de croître et de s'étendre? comment donc aujourd'hui , faibles , et reparaissant sous les tristes auspices de la haine publique , opéreraient-ils un prodige qu'ils n'ont pu faire quand ils étaient tout-puissans et respectés ? Fiéfutera qui pourra de pareils argumetis; je ne m'en sens pas la force.

'2t)1 POLITIOX'K ET HISTOIRE.

Le dirai-jc cependant? ^lalgre cette logique victorieuse, maigre ces raisonnemens si evidens qu'ils sont presque palpables, je doute que le livre de M. de Pradt produise le moindre effet sur l'esprit desimprudens qiii de.sircnt les jésuites, et qui seront dans la tombe avant que ces jésuites puissent leur rendre quelques services , mais non pas peutêtre avant qu'ils ne puissent leur occasionner des malheurs. Supposons M. de Pradt au milieu de ces robes courtes qui se tournent toujours du côté de l'Italie , comme les Musulmans du côté de la Mecque. Il me semble entendre ce dialogue : « Les jésuites sont la gendarmerie d'élite du despotisme. — Tant mieux ! C'est ce que nous demandons. — On les voit toujours au milieu des bagages des armées qui vont rétablir le pouvoir absolu. — Tant mieux! C'est ce qu'il nous faut. — Les jésuites arrêteront les progrès de la civilisation ; ils la feront reculer. — Oh! tani mieux! Vive le moyen âge! c était là le bon temps. — Ils sont incompatibles avec la Charte ; ils la détruiront. — Dieu vous entende et nous exauce! — Ils aboliront la liberté de la presse. : — Qu'ils paraissent donc vite. — Ils ruineront le commerce et l'industrie par d'innombrables prohibitions ; ils précipiteront le peuple dans la misère. — Bravo! Les peuples pauvres sont dociles ; les riches seuls sont insolens ; nous le savons bien. » Ainsi M. de Pradt éprouvera peut-être le désagrément de recevoir des félicitations pour avoir corroboré les motifs qui font rappeler les jésuites.

LES JESUITES. 2qJ

MEMOIPtE A CONSULTER

SUR UÎ4 SYSTÈME RELIGIEUX ET POLITIQUE TENDANT \ RENVERSER LA RELIGION, LA SOCIETE ET LE TRONE;

Par M. le comte DE MontloSŒB.

Il était annoncé cet ouvraffe comme devant produire la plus vive sensation, et, contre l'ordinaire , l'ellct a de beaucoup surpassé notre attente. Si M. de Montlosier a voulu porter la terreur dans l'âme des honnêtes gens, il n'y a que trop réussi : puisse celte terreur être salutaire ! mais je suis loin de l'espérer. L'auteur lui-même paraît fort peu compter sur le triomphe de la raison et de la justice : il indique bien quelques moyens de combattre le monstre qui nous menace , qui frappe à notre porte , qui étend déjà la main pour nous saisir ; mais toute sa confiance n'est qu'un laible rayon d'espoir, et son découragement se trahit dans les efforts mêmes qu'il fait pour nous rassurer. Et que pourrait-il nous promettre ? Quand on voit d'un côté la ruse et l'audace , et de l'autre la corruption, l'insouciance et la lâcheté, le résultat de la lutte n'est pluspro-

blematique. Quelle espérance nous resle-t-il quand nous trouvons un obstacle dans la force qui devait être notre appui , cjuand nous reconnaissons des complices de nos ennemis dans les hommes que nous avons appelés comme auxiliaires?

11 serait en effet bien extraordinaire que M. de Montlosier se promît quelque succès des moyens qu'il propose, lorsqu'il nous révc'le et nous prouve les faits les plus sinistres et les plus honteux pour nous; quand il nous montre le je'suitisme se faire un impudent honneur d'avoir été ilc^tri par la magistrature , chassci par les rois chrétiens et condamné par le souverain pontife , et se disposer à ressaisir sa domination sur les rois et sur les peuples ; quand il nous le fait voir escorté de trois autres corporations, distinctes en apparence, mais prêles à se réunir à lui dans tout ce qui pourra nous humilier, nous asservir, nous réduire au dernier degré d'abjection.

M. de Montlosier nous apprend que la congrégation n'est pas, à proprement parler, le jésuitisme ; mais le paragraphe suivant nous découvre l'heureuse affinité qui existe entre ces dcu\ classes respectables. « Ce sera, quand il le faudra, de simples réunions pieuses : vous aurez là des anges. Ce sera aussi, quand on voudra, un sénat, une assemblée délibérante ; vous aurez là des sages ; enfin ce sera , quand les circonstances le demanderont, un bon foyer d'inirigucs, d'espionnage et de délation; vous aurez là des démons. » ^ oilà

donc une immense corporation qui est au jésuitisme ce que les pionniers sont à une armée : elle prépare les voies.

Vient à sa suite l'ultramontanisme qui détruit la légitimité , puisque la dignité royale devient amovible , et qui délie les sujets du serment de fidélité , puisque dorénavant ils devront cette fidélité à un prince étranger. On sent combien ce dogme proclamé jadis par tous les jésuites , et aujourd'hui par de très-respectables évcques et de très-honorables écrivains qui sont jésuites de corps et d'âme; on sent, dis-je , combien cette doctrine , toute céleste , doit relever les espérances de la dynastie napoléonienne ; car pourquoi un pape ne jfourrait-il pas donner le trône de France au fds Ae Buonaparte , quand un pape est venu solennellement consacrer la légitimité du père? Oa n'a peut-être pas pensé à cela ; et je suis étonné que M. de Montlosier ne l'ait pas dit. Cette supposition résulte si naturellement de l'ultramontanisme , que tous les royalistes doivent en être épouvantés.

Yient enfin > avec ou sans les jésuites, la faction de ces prêtres pour qui Dieu n'est autre chose que l'Eglise , l'Eglise rien autre chose que le sacerdoce , et le sacerdoce rien autre chose que la domination et les richesses , acquises bien légitimement, disent-ils, au nom de Jésus-Christ. Ces prêtres , indignes d'un nom qui devrait toujours inspirer le respect et la confiance , ont d'au-

2t)6 POLrnQT;E et histoire.

tant plus d'audace qu'ils se croient bien assures de n'avoir rien à craindre : s'ils réussissent , tout leur sera soumis sans excepter le monarque , et ils ex^ ploiteront largement la mine féconde de la faiblesse et de la superstition ; si la résistance qu'on leur opposera va jusqu'à une révolution , ils en seront quittes pour imiter le digne évèque et les bons curés qui ont demandé joardon à la Convention nationale d'avoir enseigné une religion à laquelle ils ne croyaient pas.

Mais le peuple, dira-t-on , n'est ni congréganiste, ni jésuite, ni ultramontain. Les révélations de M. de Montlosicr vont nous apprendre ce qui nous reste du peuple, sur les dispositions duquel de jeunes présomptueux fondent leur espoir.

Il y avait déjà plus de deux ans que la congrégation avait jeté son vaste fdet sur la France, et enlacé tous les pouvoirs , quand les oisifs de la capitale se demandaient en ricanant si nous aulions les jésuites. Le roi Louis XMII en connaissait-il l'existence? « Je puis répondre affirmativement , dit M. de IMontlosier. » Depuis la mort de ce monarque, ajoutc-t-il , on a hnfigi'nr clcjaire entrer tout à la fois le rninistcrc dans la congrégation et la congrégation dans le ministère. « Déjà les postes, la police de Paris , la direction générale avaient été données aux affiliés. » Après s'être emparée des deux polices et avoir soumis le ministère, la conofréffation s'étendit sur toute la France. »( L'espionnage était autrefois un métier que lar-

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gent commandait à la bassesse ; il. fut commande à la probile ; par les devoirs que la congre'gation impose, on assure qu'il est devenu comme de conscience ; on est prêt à lui donner des lettres de noblesse. » Un peu de patience, lecteur, nous arrivons au peuple : « Au moyen d'une association dite de Saint-Joseph, tous les oiu' îiers soni aujourd'hui enrégimentes et discipline's ; il y a dans chaque quartier une espèce de centenier qui est un bourgeois considère dans l'arrondissement. Le général en chef est Tabbé L..., jésuite secret. Sous les auspices d'un grand personnage, il vient de se faire livrer le grand-coranum de Versailles. Là il se propose de réunir, comme dans un quartiergénéral, huit ou dix mille ouvi^ers des départemens. » Voyez que de choses on peut faire avec un budget cjuand il n'y a pas de spécialité.

Dirai -je maintenant, d'apivs mon auteur, cpie des marchands de vins sont désignés pour donner leurs boissons à bas prix, afin de faire servir l'ivresse au triomphe de la religion? Faut-il ajouter que des femmes de chambre et des laquais se disent approuvés par la congrégation? Si ces misérables, moyens font sourire de pitié , voici d'autres détails qui ramèneront le sérieux : Les villages sont travaillés comme les villes, et il est inutile de demander quel est l'esprit des officiers de la cour sous ce rapport; mais que la garde royale n'ait pu échapper à la- congrégation , et que la Chambre des députés compte plus de cent membres affiliés

2^8 POLITinl E ET IIISTOIEE.

à coite mcmc congrc'galion, c'est une tiiste dccouvcrlc que m'a fait laire M. de Montlosier, et que je voudrais pouvoir contester si le noble caractère, la rcli^çion et le royalisme de cet écrivain me permcllaicnt le moindre doute.

Ici se présente une question : M. de Montlosier affumc tenir d'un député, membre de la congrégation, cjue cette fattion, car ce n'est pas autre chose , puisque aucune loi ne l'autorise , compte cent cinq membres dans la Chambre. Ces députés seront offensés de la révélation, puisqu'ils n'osent avouer leur afjiliation. Appelleront-ils à la barre l'auteur indiscret, qui , paruii les hommes chargés de faire les lois, en compte cent cinq agrégés secrètement à un^ corporation qu'aucune loi n'a permise ? S'ils se taisent , nous saurons clairement cjuclle influence la congrégation aura sur la législation future. S-'ils s'ofiensent et parlent de punir, quelle honte pour la congrégation de voir tant d'honorables membres désavouer avec indignation les rapports qu'on leur suppose avec elle! La difficulté est embarrassante ; il iaul être jésuite pour s'en tirer.

Maintenant, messieurs du grand siècle, hommes de la grande nation , vantez bien le progrès des lumières, placez-vous modesleme'nt au-dessus de tous les peuples, et calculez jusqu'à quelle épo(jue du moyen âge la perfectibilité indéfinie vous a conduits en si peu d'années. Le genre humain est en marche , dit toujours M. de Pradt ; cela est

LES JESl ITES. 299

vrai , car il ne peut rester immobile ; mais il tourne sans cesse , et il croit aller en avant. Pour juger des succès de sa marche , voyez où il est arrive.

Et vous , messieurs les libéraux, vous avez tenu quelquefois un langage bien hautain , vous avez proclamé vos principes éternels , indestructibles ;

vous aviez pour vous l'ont le peLiple français

Comptez maintenant ce qui vous reste , quand vous aurez fait la part des jésuites, des ultramontains et de la congrégation. En attendant, écoutez ce que vous dit M. de Monllosier qui, relativement à la crise actuelle, ne doit plus vous paraître un adversaire : « Aussitôt que la gent libérale , trèscontente d'avoir retrouvé, dans la prépondérance de la petite propriété, quelque chose de l'ancienne souveraineté du peuple , a vu , au moyen de la nouvelle loi électorale , cette prépondérance lui échapper, elle s'est mise à crier que l'ancien régime allait revenir, qu'il était revenu. A sa voix , qui a retenti dans toute la France , on a regardé de tous côtés. Quelle surprise! au lieu de la Bastille on a aperçu Mont-Rouge ; au lieu de la chevalerie, on a trouvé des moines; au lieu de la noblesse , fa congrégation : tout cela nous est advenu comme une fantasmagorie. Il a fallu plus de deux ans pour y croire. Les jésuites remplissaient la France ; on ne les y savait pas. Les congréganistes occupaient 'toutes les posiiions, on ne les voyait pas. Aujourd'hui encore une partie de la France est en doute. »

3oo POLITIQXE 1.T HISTOIRE.

Ainsi , vous avez été pris pour dupes , et tandis que vous faisiez des discours bien foris, tandis que vous écriviez des articles bien piquans, les enfans de Loyola , sans écrire et sans discourir, ourdissaient tranquillement leur traîne , et ils vous cernaient de toutes parts , quand de toutes parts vous attendiez vainement de puissans auxiliaires.. Croyezmoi : ne luttez jamais de finesse avec les jésuites; leurs armes sont fabriquées par la ruse, aux d('pcns de la crédulité , de la superstition et de la sottise qui ne se lassent jamais de payer. Vous avez plus de brillant, plus d'é'nquence, plus de logique , mais ils ont trois qualités qui vous manquent , et qui finissent toujours par triompher : ce sont la souplesse, la patience et la discrétion. • Soumettez-vous donc et soumettons-nous. Les jésuites domineront, et je n'ose dire ici tout ce qui fonde ma conviction à cet égard. Les révérenrls pères sont bicii'SÛrs de leur iait , et ils ne sont venus qu'à bon escient. On criera pehdanl quelque temps: les jésuites garderont le silence, et se nommeront quand nous scions las de crier. La .çoaV'/^'' triomphera sans avoir combattu; elle obtiendra tout sans avoir rien demande; elle aura raison sans avoir parlé : et entrée sans permission, elle sera installée légitimement sans qu'on sache comment , ni pourquoi. La cour y verra de la religion et la laissera faire ; la n'oblesse s'arrangera avec cette nouvelle puissance; les Chambres seront sanctifiées comme y)ar enchantement; les minis-

LES JÉSIITES. 3oi

très trouveront tout simple que la robe courte obéisse à la longue ; nous verrons des he'ros, tout couverts de lauriers , baiser la robe d'un je'suite ; les vieux jacobins riront et diront tout bas : «Voilà nos vengeurs! » les libéraux se lasseront d'une opposition stérile; les poètes, louangeurs de tous, les régimes , feront de jolis petits vers sur l'ombre salutaire de l'éteignoir ; et cette partie du clergé qui a chanté Domine , sahumfac rempuhlicam , sahura fac consulas, salvurn fac impcratorein , chantera plus gaiement encore sakiimfac regem, formule qui sera modifiée par l(;s ultramontains. Je n'ai touché ici qu'une laiblc partie du livre que j'annonce ; je me suis borné aux faits , et je n'ai pas voulu désespérer mes lecteurs en leur mettant" sous* lc# yeux les développemens qui les confirment , les raisonncmens qui -en font sentir la gravité. Les personnes qui ne trouvent jamais les émotions assez fortes , peuvent consulter l'ouvrage même, elles seront satisfaites jusqu'à la crispation. Je ne puis pa^ m'indigner long-temps , et je veux épargner à ceux qui me lisent la plus grande partie des angoisses que cette lecture m'a causées. Ce n'est pas que M. de Montlosier n'ait mis dans son écrit toute la modération humainement possible , mais le sujet est plus fort que sa modératiori. J'admire oonuncnt un homme de beaucoup d'esprit, très-sensible, et conséquemment irritable , a pu se contenir assez pour employer les simples armes de la logique , ornées des

3o2 POLITIQUE ET inST(;lRE.

fleurs de la polllessc, conire des adversaires avec lesquels on ne peut discuter sans prostituer le talent.

Ce qui me désole le plus, c'est la conviction où je suis que ce livre, si fort de choses et de raisons, ^i rempli de vérités si épouvantablement évidentes, ne sera que le teliirn imbelle sine iciu^ qui rebondira vainement sur l'épaisse cuirasse ne nos théocrates. liélas! malgré les lueurs d'espoir que me laisse ce pu])licisfe , nous serons sous le joug : on asservira les maris par les femmes, les pères par les enfans, les maîtres par les valets, tout le peuple par des autorités complices. On va me dire que je vois tout- en noir, et que ma prédiction est insensée ; mais quand elle sera accomplie ,• chacuTi se vantera de Tavoir faite comme nïl)i. Oh! messieurs les incrédules , faites en sorte que je me sois I rompe, et donnez un démenti, de fait, à ma ])ré\ision. Avec plaisir alors j'avouerai ma sottise; et quel baume le bonheur d'échapper au jésuitisme ne versera-t-il pas suç les blessures démon amour- propre!

Mais quand le fanlome sortira-t-il de ses ténèbres, quand osera-t-il se nommer? il paraît que cela ne tardera pas : « On avSsure, dit M. de Montlosier, que le plan est fait, et qu'il y a sur ce j^oint deux avis dans le gouverMcnumt. Une partie qui , suivant la direction de M. de La INlennais, veut absolument se précipiterdans le bien, viendra un jour se présenter à la Chambre des députés, déclarer

LES JÉSUITES. 3o3

l'existence ignorée de quarante collèges et de vingt mille e'icvcs, et affirmer que le cri de la France entière est pour le rétablissement des jésuites. On assure qu'alors la partie du gouvernement qui, selon la direction de M. d'ïlermopolis , ne veut aller au bien qu'à pas comptés, demandera par amendement la conservation- seulement de quelques maisons d'éducation , avec la clause expresse de leur subordination à l'Université , et de leur soumission auxévêques. On espère alors que toute la partie de la Chambre qui est opposée aux jésuites , saisie dans le piège , et croyant avoir remporté une victoire , acceptera le retour des jésuites avec les modifications. »

La réflexion que cette comédie politique inspire à l'auteur , est beaucoup trop vraie pour que j'ose la transcrire ; c'est à M. de Montlosier seul C[u'il appartient de nous montrer où nous conduirait une ruse aussi grossière. Je crois cependant, contre son opinion , qu'une pareille farce pourrait avoir du succès ; je n'y mets qu'une condition : c'est qu'elle sera précédée d'un règlement ou d'une ordonnance qui défende aux députés d'éclater de lire quand on leur dira que la France entière redemande les jésuites; et de renouveler ce mouvement d'hilarité quand on assurera que ces bons pères se borneront à quehfues maisons d'éducation, et qu'ils sei'ont sincèrement subordonnés et soumis. J'espère au surplus qu'on imaginera quelque chose de plus spirituel : le Parisien veut

3o4 POLITIQUE i:t tiistoike.

bien être dupe , pourvu qu'on l'attrape avec un peu de finesse et de grâce ; nous ne sidlons que la gaucherie.

Le seul reproche que je me pemiellrai de faire à l'auteur, serait un éloge dans toute autre circonstance : c'est celui d'avoir employé cjuelquelois des raisonnemens trop profonds et des distinctions trop hues er trop délicates dans une discussion où il était surtout nécessaire de frapper vivement l'esprit de tous les lecteurs , cjuel que fût le degré de leur intelligence. Les jésuites ne feront point cette faute , parce qu'ils veulent remuer les masses ^ et qu'ils ne dédaignent, comme on l'a vu plus haut, ni les ouvi'iers , ni les marchands de vips , ni les laquais , ni les femmes de chambre. Les hommes de beaucoup d'esprit , au contraire , n'adressent leurs pensées qu'aux hommes. d'esprit , et ils manquent leur eUet sur la multitude, La ilistinclion , par exemple, que M. de Monllosier établit entre la vie religieuse et la vie dévote , est bien réelle ; car un scélérat qui prend le masque de la piété ne se contente pas de paraître religieux , il veut passer pour dévot ; mais en appliquant cette distinction à l'inlluencc qu'elle peut avoir sur la société , l'auteur a souvent couru le risque de n'être pas entendu de tout le monde ; et ce serait grand dommage , car les conséquences qu'il en tire sout d'une grande importance , quoique souvent im peu subtiles.

,T'ai vu avec peine aussi qu'il ail poussé la poli-

iesse jusqu'à trouver ingénieuses les raisons employées par les jésuites pour justifier leur doctrine. Les argumens qu'il leur oppose font trop d'honneur à une apologie aussi grossièrement fausse et à d'aussi misérables sophismes. Je crois qu'il faut combattre ses adversaires avec les armes qu'ils méritent. De quoi s'agit-il en effet ? On dit d'abord qu'il est injuste de tant rechercher les crimes de quelques jésuites , tandis que l'on ne déclame pas avec la même violence contre tant d'autres crimes qui leur sont étrangers. Puis on demande si ce sont les jésuites qui ont assassiné Louis XVI , Marie-Antoinette , madame de Lamballe et le duc de Berry. On remonte enfin jusqu'aux temps oh il n'était pas question de jésuites, pour rappeler le massacre des Albigeois et d'autres horreurs du moyen âge. On fait d'ailleurs observer qu'il ne faut point imputer à une société nombreuse les crimes de quelques indi\idus.

Oh ! certainement , une pareille défense ne méritait pas une dissertation méthodique et spirituelle. Ne suffisait-il pas de répondre , si toutefois on daignait répondre , qu'on impute aux jacobins les crimes des jacobins , et aux jésuites ceux des jésuites ; que jamais un assassin n'a été justifié par les assassinats auxquels il n'a point pris part, mais qu'il a été justement condamné pour ceux qu'il a commis. Quant à la distinction des individus et de la société , on y a déjà répondu vingt fois. On n'accuse pas la société d'avoir commis un régicide,

CRITIQUE. T. 1V< ao

3o6 POLITIQUE ET HISTOIRE.

mais d'avoir approuvé et enseigné cette doctrine abominable. Cela est prouvé par cent ouvrages écrits par des jésuites, et approuvés par des 'censeurs pris dans leur société. Tous les ouvrages des jésuites , qui ont été brûlés à Paris par la main du bourreau , étaient revêtus de l'approbation de la Société dite de Jésus.

Mais faut-il rappeler une discussion tant de fois rebattue ? Qu'importent d'ailleurs les crimes de cette secte , si le jésuitisme est nécessaire à la prospérité , et surtout à la gloire de la France. On ose nous le dire ; plus tard on osera davantage. Mais quelque moyen que l'on prenne pour nous laire subir cette humiliation, quelque apologie que l'on fasse de cette société , je dirai toujours :

, . . . Hœc in nostivs fabricata est machina murus , ïnspectura domos , venturaque desuper urbi.

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