DÉNONCIATION AUX COURS ROYALES
Relativement au système religieux et politique sigoalé dans le Mémoire à consulter; précédée de nouvelles observations sur ce système et sur les apologies qu'on en a récemment publiées ;
Par M. le comte de Montlosier.
Quel a été le motif de M. de Montlosier en publiant son Mémoire à consulter et sa Dénonciation aux Cours royales!* Tous les hommes
LES JÉSTITKS. 3ô^
d'honneur le connaissent, et je n'ai rien à leur apprendre à cet égard. Mais les valets de la fortune , les adulateurs et calomniateurs officiels , les écrivains dont la conscience pourrait être cotée à la Bourse au-dessous du trois pour cent, ont des raisons personnelles pour ne point croire à la sincérité , à la noblesse de caractère et à une résolution généreuse. Il fallait donc supposer des motifs ignobles, et ces messieurs n'avaient pas à aller chercher bien loin. L'un attribuait cet esclandre au dépit causé par une disgrâce de cour; l'autre à une ambition déjouée ; celui-ci à la suppression d'un traitement pécuniaire ; celui-là enfin à la démence.
Je répondrai bientôt aux trois premiers soupçons : quant à la démence , il n'y a que manière de voir les choses , ef c'est ce que je vais expliquer. Je me promenais un jour au bord du Rhône ; un jeune homme qui avait voulu , par bravade , franchir un pas périlleux, tomba dans le fleuve; au même instant un homme assez âgé s'y précipite sans considérer l'escarpement de la rive, la profondeur et la rapidité du courant, et il eut le bonheur de sauver le jeune étourdi, non sans beaucoup de peines et de danger. Pendant cette lutte , l'un des spectateurs attirés par les cris, laissa naïvement échapper l'expression de ses seiitimens : « Il faut « être bien fou , dit-il , pour s'exposer ainsi dans » un fleuve si dangereux : j'aurais laissé le noyé » flotter jusqu'à Beaucaire. » Cette jolie phrase me
fit regarder celui qui la prononçait ; je pris de» infoi-mations sur ce prudent personnage , et depuis cet cvcncment j'ai reconnu que le courage et l'humanité pouvaient le'gitimcment passer pour folie, aux yeux des lâches el des égoïstes.
Mais je vais raconter une folie bien plus grande que celle de se jeter dans un fleuve , et je vais livrer l'auteur de la dénonciation aux Cours royales, aux sarcasmes de ses nobles adversaires. En i8i4, immédiatement après la restauration, M. le comte de Montlosier s'occupa de composer un livre qui , selon toute probabilité , devait paraître sous le gouvernement du roi. La fortune en décide autrement, et quand l'ouvrage va être publié, Napoléon arrive de l'île d'Elbe. Dans une pareille conjoncture, les détracteurs de M. de Montlosier auraient fait preuve d'une grande sagesse ; l'ouvrage aurait été remis dans le secrétaire , où il aurait été retravaillé et repeint jusqu'à ce qu'il eût acquis un coloris impérial. Mais M. de Montlosier éprouvait déjà sans doute un commencement d'aliénation mentale , car il livra son ouvrage au pubUc , sans y changer un seul mot , et il le fit précécéder d'un Açeriissernent dont voici quelques fragmens curieux :
« Si l'homme qui s'est remis à la tcte de nos destinées, avoit eu pour principe d'ordonner et de réparer, de conserver et d'améliorer, je pourrais dire , voilà un pas de plus vers la réhabilitation de l'ordre social, et concevoir, relativement à nos
boule versemens passés, des espérances favorables. On n'a pas eu cette pensée. Des desseins que je ne sais comment caractériser, ont porté à changer de nouveau et à bouleverser. Loin de nous donner un ordre social , on a cru devoir nous replonger dans le chaos.... Sans néces^té, comme sans motif, on appelle sur ce pays un nouveau bouleverser ment; on présente à la France, comme aliment, la révolution qu'elle a vomie; on invite à ce festin tous les souverains de l'Europe ; on prétend aussi obtenir l'amitié et la paix!
» Oui pourra jamais croire que les décrets de Lyon, les proclamations, surtout cette inconcevable déclaration du Conseil d'état, aient eu un objet pacifique? Et puis la résurrection officielle du dévergondage révolutionnaire sous le nom de Fédération , le soulèvement universel de toutes les passions , de toutes les cupidités , de toutes les vanités.... Si cela est du sublime, il est complet,
rien n'y manque Quelques personnes ont la
bonté de croire à un nouvel ordre social; je suis bien plus disposé à me croire à la fin de toutes choses »
Quand M. de Montlosier accueillait ainsi le revenant impérial , que faisaient les hommes qui le traitent aujourd'hui de séditieux et d'insensé? Les uns criaient vive l'Empereur! les autres se disaient tout bas : « Attendons ; s'il réussit , nous nous arrangerons avec lui ; s'il succombe , nous dirons que nous l'avons abattu. » Yoilk du savoir-vivre,
3l6' POLITIQUE ET HISTOIRE.
voilà de la sagesse! l^a bonne femme qui bi^ûlaij un cierge pour saint Michel et un cierge pour le diable , était un Socrate femelle ; nos Socrates sont ses enfans.
Mais voici un autre champion de Mont-Piouge, bien plus digne sans doute d'être combattu ; car M. de Montlosier, qui n'a pas daigné nommer les autres, consacre à celui-ci plus de quarante pages, qui sont le trop long post-scriplum d'une courte préface. M. le vicomte de Bonald a publié un écrit intitulé : Ixéjlexions sur le Mémoire à consulter de M. le comte de Montlosier. Quoique la réponse de M. de Montlosier soit pleine de raison, étincelante d'esprit et forte de logique, j'aurais désiré que M. de Montlosier laissât à M. de Bonald la satisfaction d'avoir rempli sa lâche, sans le forcer à une réplique. Quoique ce combat en champ clos ait fini par le triomphe de M. de Montlosier, et quoiqu'il ait fort bien tué son homme avec des armes courtoises , ce qui rend le fait plus remarquable , j'ai souhaité plus d'une fois qu''il ne fût pas entré dans la lice. J'en dirai les raisons :
La première est que le public attendait avec l'impatience de l'inquiétude, la Dénonciation awr CouTi royales, acte si important et si grave que le sort de la France y est peut-être attaché ; et lorsque le lecteur veut amver promptement à cet objet de ses vœux et de sa crainte, il se trouve arrêté par une ^('lémique, une discussion qui, malgré tout |p >al« ut de l'auteur, est un objet bien minime
LES JÉSUITES. 3n
en comparaison de la grande question qui est le sujet principal, et devait être le sujet unique de l'ouvrage. Ce n'est pas, ce me semble, dans une circonstance aussi sérieuse, qu'il faut peloter avant partie.
Je crois en outre que, surtout, il ne fallait point répondre à M. de Bonald : Eh! pourquoi? parce que M. de Bonald ne peut avoir tort. Si, par exemple, en attaquant M. de Montlosier, il n'avait fait qu'accomplir un devoir, devait-on le lui reprocher? L'avocat nommé d'office est-il responsable de la perte de son procès? M. de Bonald, d'ailleurs, n'est -il pas affilié d'âme, d'esprit et d'opinion à la société qu'il défend pour l'acquit de sa conscience, et faut-il demander à Suarès ce qu'on doit penser de la doctrine de Molina? Ce qu'il y a de certain, c'est que l'on savait d'avance tout ce que dirait M. de Bonald. Il est du nombre des écrivains bien estimables sans doute , mais dont les pensées manifestes sont connues à priori; et loin de regarder les réflexions de M. de Bonald comme ime réfutation du Mémoire de M. de Montlosier, le Mémoire de M. de Montlosier m'a parU, au contraire , une réhitation anticrpée de tout ce qu'allait dire M. de Bonald. Y répondre une seconde fois était donc un oubli de l'axiome non bis in idem. Cependant, mon opinion, à cet égard, devant céder à celle de M. de Montlosier, je vais , quoiqu'à regret , suivre cette polémique.
M. de Bonald a la bonté de dire qu'il eût désiré
3l2 POLITIQUE ET HISTOIRE.
voir SCS opinions politiques et religieuses discute*es par M. de Monllosier, et il eût trouvé légitime que M. de Montlosier les eût combattues. Que M. de Bonald ait désire celte discussion, cela est, ce me semble , d'une très-petite importance pour le public; mais que M. de Montlosier, occupe d'une affaire qui intéresse toute la France , se soit aiTcté à discuter les opinions de M. de Bonald , j'avoue que je n'en vois ni la nécessite' ni même l'utilité. Mais je reproche à M. de Montlosier de n'avoir pas assez admiré la générosité d'un adversaire qui permet de combattre ses opinions. 11 fallait dire à l'Europe, au monde entier : « Nous sommes si libres en France que , non-seulement nous pouvons censurer les actes publics des ministres, mais même combattre les opinions de M. de Bonald. » A cela près, la réponse de M. de Montlosier est excellente, et je la transcris pour la satisfaction de M. de Bonald :
« 11 y a une grande partie des opinions politiques et religieuses de M. de Bonald que je ne puis combattre , car je les partage. Dès le premier montent de ma rentrée en France, j'ai eu le bonlieur de me- ti*ouver d'accord avec lui sur les grandes questions du divorce, du mariage, de la famille , sur l'institution de la noblesse , sur l'ex- ( ellence et la prééminence de la religion catholique, ainsi que du gouvernement monarchique : sous ce rapport, j'ai désiré long-temps l'occasion de me lier avec lui. Quand je me suis aperçu en-
suite qu'il était dans la coterie des prêtres (i); qu'il partageait et favorisait leur système d'envahissement; quand je me suis aperçu qu'il était Piomain presque autant que Français, que presque toute sa monarchie était dans le pape , presque tout son Evangile dans le Rituel ; quand je me suis aperçu qu'il couvait avec beaucoup d'autres l'œuf que depuis on a vu éclore , j'ai continué sans doute à voir en lui un ami de la religion et de la monarchie , mais, puisqu'il faut le dire, l'ami le plus hostile, le plus dangereux, le plus funeste. »
Rien n'est parfait en ce monde. Dans ce paragraphe,dont la douceur est relevée par une agréable acidité, il y a un mot qui choquera vivement M. de Ronald; c'est le mot presque; aussi, l'ai-je souligne pour qu'on l'imprimât en caractère ultramontain. On accuse M. de Ronald d'être Romain presque autant que Français; il a le droit de répondre qu'avec Rome il n'y a point de presque. Il faut être plus Romain que Français; disons mieux : il faut être Romain et rien autre chose. Le pape est le possesseur légitime de tous les trônes ; les rois ne sont que ses premiers sujets ; il a donc sur eux une incontestable suprématie, même au temporel; c'est donc à lui que les peuples doivent soumission et fidélité. Puisqu'on nous impose les jésuite^ il serait absurde de nous interdire leur doctrine. Il serait beau vraiment de nous dire :
(i) Elle ne lui a pas été inutile. (^Note de l'auteur.)
3l4 POLITIQUE ET IIlSTOIBE.
Recevez les jésuites , mais ne les écoutez pas ! 11 n'y a donc point de presque dans M. de Bonald; ce mot est injurieux , et c'est bien dommage , car toute cette page est bien jolie.
Un peu plus loin, M. de Bonald veut enseigner à M. de Montlosier ce que c'est qu'une conspiration , et il en donne cette définition remarquable : « Les conspirations ne sont pas de simples théories, mais des intentions criminelles mises en action. » Je pourrais d'abord faire obserser que la définition est fausse : un projet criminel formé par plusieurs personnes , est bien certainement une conspiration , quand même il n'y aurait point d'action commencée ; on n'agit pas aussitôt que l'on conspire , mais on conspire pour agir. Passons néanmoins sur cette inexactitude , et voyons ce que dit M. de Bonald quand il a besoin de qualifier les conspirations d'une autre manière : « Des conspirations ! s'écrie-t-il , il s'en est tant fait pour le crime et vous les craignez pour la vertu!... Vous voulez que les honnêtes gens restent isolés. Plût à Dieu qu'ils sussent conspirer pour maintenir tout ce qu'on veut renverser! » Cet aveu donne à M. de Montlosier l'occasion de démontrer qu'il n'a pas rêvé une conspiration , puisqu'on est plus disposé à s'en glorifier qu'à la nier. Mais ces deux phrases de M. de Jionald sont bien fécorj^les , et font naître une foule de réflexions que M. de Montlosier a sans doute cru devoir négliger.
.1 y vois d'abord que les conspirations sont fies
LES JÉSUITES. 3l5
intentions crmùnelles, et la définition citée plus haut ne distingue et n'excepte rien. Je vois ensuite qu'il peut y avoir des conspirations pour la veHu, et, selon la définition, cela signifie des intentions criminelles favorables à la vertu. Ces deux oroposilions sont-elles bien concordantes? On ne cesse de répéter que M. de Bonald est un écrivain obscur ; ce n'est pas moi qui lui ferai ce reproche , car sa contradiction est d'une clarté parfaite.
Je vois encore que les honnêtes gens peuvent et doivent conspirer, c'est-à-dire, selon la définition , que les honnêtes gêna doivent mettre en action des intentions ciiminellcs , pour maintenir ce qu'on veut renverser. Mais que veut M. de Montlosier, que veulent tous ceux qui l'approuvent? Maintenir l©s lois qui ont chassé les jésuites, maintenir la déclaration de 1682 qui pose des limites entre le sacerdoce et l'Empire. Maintenir et renverser sont-ils devenus synonymes dans la logique de M. de Bonald ? Mais retournons sa phrase , et nous la trouverons d'une justesse admirable : « Plût à Dieu que les honnêtes gens sussent cons- » pirer pour maintenir les lois que les ultramon- » tains veulent renverser ! » Ici les mots sont à leur place , et ils expriment une vérité. Il faut espérer que M. de Bonald adoptci'a cette variante ; sans cela , sa phrase n'aurait point de sens , car comment voudrions -nous renverser ce qui n'est pas encore rétabli , ce que vous n'osez encore n'tablir, et que vous introduisez furtivement, comme
3l6 POLITIQUE ET HISTOIRE.
on lâche des espions dans le camp de l'ennemi i* Autant vaudrait dire que je \\o\e aujourd'hui la loi que l'on fera l'anne'e prochaine.
Mais M. de Donald qui veut donner aux honnêtes gens la permission de conspirer, aurait bien dû nous apprendre comment lesgouvememens distingueront les conspirations pour le crime ou pour la vertu. Toutes s'annoncent de la même manière, toutes cachent le véritable but , toutes prennent pour prétexte le bonheur du peuple ou la gloire de Dieu. Dans quel paquet sera la bonne drogue quand l'étiquette est pareille ? Je ne vois qu'un moyen de nous tirer de cette difficulté , c'est de déclarer que toute conspiration dont sera M. de Bonald , doit être considérée comme vertueuse, mais toutes les autres sont criminelles.
M. de Bonald invoque en faveur des jésuites les philosophes du dix -huitième siècle. M. de Montlosier répond : « Je ne récuse pas pour ma cause leurs dépositions ; le témoignage de tels hommes en faveur des jésuites , fait partie de mes pièces de con^^ction. » Avouons cependant que M. de Ronald a raison ; d'Alembert écrivait : « Ils nous auraient aidés à écraser V infâme. » Diderot parle ainsi de la célèbre société : « A peine fut-elle formée qu'on la vit riche , nombreuse et puissante. En un moment elle exista en Espagne , en Portugal, en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, au Nord, au Midi, en Afrique, en Amérique , à la Chine , aux Indes , au Japon , par-
LES JÉSUITES. 3l7
tout également ambitieuse , redoutable et turbulente ; partout s' al franchissant des lois , portant son caractère d'inde'pendance et le conservant , marchant comme si elle se sentait destinée à commander à l'univers. Depuis sa fondation , il ne s'est presque e'coulé aucune anne'e sans qu'elle se soit signale'e par quelque action d'e'clat. «Diderot nous explique ensuite quelles 'sont ces actions d'éclat; ce sont des je'suites chassés de toutes les contrées de l'Europe, des jésuites assassins, des jésuites pendus, etc.... D'Holbach, sans les aimer, souriait au but de domination qu'ils se proposaient : « Au moins , disait -il , ils nous auraient délivrés de l'amour et de la crainte de Dieu, ces deux grandes sources de superstition. » Les jésuites ayant été ac- . cusés d'un crime invraisemblable. Voltaire s'écria : * « Il faut être bien maladroit pour calomnier les jésuites! » Je ne finirais pas si je voulais épuiser la masse de preuves qui constatent l'observation de M. de Bonald ; mais que faut-il en conclure ? Nos saints personnages , nos dévots patentés , ne cessent de nous dire que les philosophes sont les ennemis de Dieu et du roi : si cela est vrai , est-il étonnant qu'ils aient fait cause commune avec les jésuites? et n'est-il pas plaisant que l'on croie jus-' tifier les jésuites en leur donnant de pareils apologistes? C'est absolument comme si un dévot, voulant louer un confrère , avait la naïveté de dire : « La preuve qu'il est bien pieux*, c'est que le diable a des bontés pour lui. »
3l8 POLITIQUE ET HISTOIRE.
A la page 26 de ses Reflexions , M. de Bonald a dit : « L'Europe avait autreiois assez de milices religieuses. Ce qui lui manquait, et que les jésuites lui ont donnr, était une milice politique et religieuse tout h la fois. » Cet aveu est bien précieux pour M. de Montlosier; car le fait avoué est précisément la base de la Dénonciation aux Cours royales. Comment un esprit, ordinairement juste, a-t-il pu s'égarer au point de présenter , comme justification des jésuites, ce qui est un juste motif d'accusation? Une milice politique ! Eh! dans quel Etat bien gouverné souffrirait- on une milice dont le chef est hors de l'Etat? Quel souverain en Europe , hors ceux qui ont jugé à propos d'envoyer ^eur sceptre à Rome ; quel souverain , pénétré du sentiment de sa dignité et soigneux de sa sûreté , pourrait permettre dans son royaume l'établissement d'une milice politique qui ferait serment à un souverain étraixger? Autant vaudrait lever en France des régimens qui prêteraient serment d'obéissance à l'empereur d'Autriche , ou au roi de Prusse.
Et remarquez surtout combien ce mot milice est équivoque , et digne des hommes que défend M. de Bonald ! Appliqué à la religion , il est purement métaphorique; car certainement on ne veut pas dire que les prêtres et les moines s'exerceront à la marche militaire, au maniement des armes , et qu'ils apprcndront'à tuer des hommes, pour mieux servir un Dieu de paix. Mais le nu)t milice , uni à
V i\à]echi politif^ue , reprend son acception propre , et indique une force physique. Ainsi , le roi pourrait licencier son armée : la congre'gation lui suffirait ; et , comme cette congrégation , qui se grossirait d'une manière effrayante , obéirait , avant tout, au souverain qui a la suprématie spirituelle et te/nporelle, selon les jésuites , le sort de la France ne dépendrait plus du roi, mais de la congrégation, mais de cette énorme ligue dont la sœur aînée a proscrit le roi légitime dans le seizième siècle , et a voulu faire asseoir un étranger sur le trône de France.
« C'est une chimère , va crier la troupe soldée de la littérature ; jamais les papes ne se brouilleront avec nos rois. » Non , sans doute , quand nos rois consentiront k n'être plus rois. Mais lisez notre histoire , comptez combien de rois de France ont été eîfcommuniés , combien de fois le royaume a été mis en interdit , combien de ligues les papes ont formées contre la France , combien de guerres ils y ont excitées ; puis souvenez-vous.de l'axiome de logique ab actu ad posse valet consecutio. D'ailleurs , messieurs , vous qui voulez nous repousser jusqu'au moyen âge , vous ne devez pas mépriser les leçons de ce bon temps.
« Tout le monde sait que l'expulsion des jésuites fut l'œuvre des passions et le triomphe des fausses doctrines, » Et c'est M. de Bonald qui écrit cela , comme s'il ne devait avoir pour lecteurs que des sots ou des ignorans. Avant que M. de Mont-
losicr prouvât que l'expulsion des jésuites a été si uniccrselle qu'on pourrait la nommer catholique, j'avais déjà lepoussé cette étrange assertion. Pour en finir plus tôt , accordons à M. de Bonald que le parlement de 1 762 n'était composé que de jansénistes ou de partisans de Voltaire et de Diderot, et qu'il a été très-injuste envers ces bons jésuites; mais le parlement de 1393, qui les a condamnés et chassés pour les mêmes raisons , plus d'un siècle avant qu'il n'y eût ni jansénistes ni philosophes ; mais les souverains qui les chassèrent de la Bohême, de la Moravie, de MaHe , de la Hollande, de Venise , avant le dix-huitième siècle ; mais les Anglais qui, dans ce temps, en ont fait pendre une demi-douzaine, avaient-ils lu Voltaire et Diderot , qui n'étaient pas nés? et si le parlement de 1762 a rendu contre les jésuites le même arrêt qui avait été prononcé deux siècles auparavant, cet accord parfait d'intention et de motifs ne prouvet-il pas clairement que les derniers juges ont eu raison ?
Mais laissons M. de Bonald , et occuponsnous spécialement de la Dénonciation aux (^ours royales.
Un homme plein de respect pour la religion, plein d'amour pour son roi , un homme courageux, éclairé, et qui n'a jamais trempé sa plume dans une encre sale, livre son honorable vieillesse à toutes les tracassenes , à toutes les haines, à tous les dangers patens ou occultes qui menacent tou-
joui'S les hommes d'honneur chez les nations corrompues ; il brave tout pour nous avertir des malheurs qui se préparent, et pour en pre'server ceux mêmes qui, croyant les diriger, finiraient par en être les victimes ; et à peine cet homme qu^on accuse de démence , parce qu'on ne peut rien lui reprocher , a-t-il cleve' la voix pour nous sauver du pre'cipice, toutes les passions de commande, toutes les vues sordides s'élèvent à la fois ; et les hypocrites politiques, et les hypocrites de religion, et toute la bande noire, obscœnlque canes, importunœque volucres, crient, aboient ou croassent., autour de lui pour obtenir les récompenses , la proie , la curée qu'on leur a promises.
Ecoutons-le lui-même; il s'énonce avec bien plus de modération et de dignité que mon indignation ne me permet de le faire : « Je corrige des \ices, disait saint Jérôme, on m'appelle faussaire ; j'extirpe des erreurs , on m'accuse de les semer. » « Je puis dire de même : J'écris pour ma religion , on m'accuse de l'ébranler; pour mon prince, on m'accuse de l'offenser; pour ma patrie, on m'accuse de la troubler. Je conviens que , sous un rapport, tout n'a pas été aimable dans ma conduite. J'ai mis en évidence des turpitudes qu'on se dissimulait peut-être, et qu'au moins, p.our le public, on aurait voulu tenir cachées. J'ai déjoué des trames qu'on ourdissait dans l'obscurité, et qu'on aurait voulu laisser ignorées. Mon grand tort a été aussi de montrer une religion d'amour à des hommes
qui prêchent une religion de crainte ; de montrer une religion douce à des hommes qui veulent une religion terrible ; enfin , il a été de parler le langage de la charité à des hommes qui n'aftéctionnent que cehii de la domination. »
Ce n'est pas d'aujourd'hui que des prêtres ont voulu substituer la terreur à l'amour dans les croyances religieuses. La douzième épîtrc de Boileau nous prouve que cette question était ^dvement agitée de son temps. <f II est inutile d'aimer Dieu, disait- on : il suffit de le craindre pour être sauvé. » Et Boileau répondait :
Cessez de m'opposer vos discours imposteurs ,
Confesseurs insensés , ignorans séducteurs ,
(^i, pleins de vains propos que Terreur vous débite ,
Vous figurez qu'en vous un pouvoir sans limite
Justifie à coup sûr le pécheur alarmé ,
El que sans aimer Dieu Ton peut en élre aimé.
On sent qu'une religion de terreur est bien plus favorable à l'ambition sacerdotale , et surtout plus lucrative ; la crainte du diable fait ouvrir la bourse du pécheur plus largement que ne ferait l'amour de Dieu. Aussi , chez les docteurs dont parle Boileau, l'Évangile avait peu de crédit; et l'on sait que le jésuite Tourneminc, préchant à Caen en 1 73o, eut l'impudente audace de dire : « 11 n'est "pas bien certain que l'Évangile soit Éciiture-Sainte. » C'est dans une égUse qu'a été proféré ce blasphème jésuitique!
LES JÉSUITFS. 323
M. de Montlosier n'est pas moins odieux à la congrégation pour avoir indiqué l'humilité chrétienne comme le caractère du véritable prêtre. L'humilité ! répond l'ultramontain , l'humilité , à moi dont la puissance est celle de Dieu même! à moi qui commande aux nations et aux monarques! Mais le plus grand motif de haine, la première cause cle l'horreur que le Mémoire à consulter et les Dénonciations aux Cours royales inspirent à toute la faction ultramontaine , est d'avoir osé dire que le prêtre doit entièrement se consacrer à la religion ; qu'il ne doit point profaner son caractère dans les affaires mondaines ; qu'il doit attendre les chrétiens au temple , et ne pas les exposer au sacrilège en les y entraînant avec violence ; qu'il ne doit pas s'introduire d'autorité dans les familles, pour y faire naître la mésintelligence , pour y établir une recherche inquisitoriale , armer la femme contre le mari , et les enfans contre le père. Il y a bien de l'audace , je l'avoue , à vouloir défendre à ces hommes si saints de venir parader dans nos fêtes, et à prétendre infliger une vie toute spirituelle à des hommes qui chérissent le temporel avec tant de dévotion. Aussi ne suis-je point étonné du beau discours qui a été prononcé , le dimanche 9 avril de cette année ( 182G), dans la cathédrale de Clermont , discours ou sermon dans lequel l'orateur a clairement désigné V huXqut au Mémoire à consulter, en le plaçant au milieu des officines d' impiété et des laboratoires d^ anarchie. N'ai-je
pas eu raison de dire que le jésuitisme triompherait ? Puisqu'il a pu faire de M. de Montlosier un athée et un jacobin , osez dire que quelque chose
lui est impossible Mais je me trompe : oui, une
chose , une seule chose lui est impossible , c'est de se faire aimer des hoinictes gens.
Depuis iong-temps on parle de la doctrine ultramontaine , et bien des gens ne s'en font p5s clairement une idée. Ils comprennent seulement qu'elle vient d'au-delà des monts, c'est-à-dire de l'Italie, et ils ne conçoivent pas que des principes professés à Rome , ville sainte par excellence , aient pu être repoussés par des monarques très-reUgieux , tels , par exemple , qu'était Louis XIY. Qu'ils apprennent donc , une fois pour toutes , si ce dogme purement politique peut être admis dans une monarchie sagement gouvernée ; citons d'abord un passage du livre de M. de Montlosier : « Si on veut en croire le cardinal Pallavicini , L'unique règle du gouvernement poliii que de V église est sa félicité selon la chair eu ce monde et en Vautre, sous l'autorité toute puissante d\ui roi, seul monarque de r univers, qui est le pape {signordel mondo), dont tous les rois et les chrétiens sont les tributaires et les sujets , dont le patrimoine est composé des richesses de toutes les nations. »
Mais c'est peu d'avoir cité le cardinal Pallavicini; on ne manquerait pas de répondre que l'opinion exagérée d'un prince de l'église ne prouve rien contre la doctrine italienne ; il fallait donc , ce me
LES JESl ITES. 32f)
semble , ajouter que ce dogme est gênerai au-delà des monts, et qu'il nous menace de devenir général en France, malgré la déclaration de 1682, et malgré les libertés de l'église gallicane , libertés qui s'en iront avec toutes les autres. Ce dogme est spécialement celui des jésuites ; il se trouve explicitement dans tous leurs ^crits ; on lit même dans plusieurs que non- seulement les rois sont sujets du pape, mais que les religieux, les clercs ne sont pas sujets du roi, parce qu'obéissant au pape, ils ne peuvent pas avoir deux maîtres; ils en concluent que la révolte d'un clerc contre le roi n'est pas un crime de lèse-majesté. Ce n'est pas tout encore : non-seulement les jésuites professent celte doctrine , mais ils y sont obligés , puisqu'elle est la condition sine quâ non de leur institution. ( Écoutez! écoutez!) Il avait été résolu à Rome, au milieu du seizième siècle , de ne plus permettre d'établissement d'ordres nouveaux, parce que les anciens étaient déjà trop nombreux ; aussi la proposition d'Ignace de Loyola fut-elle accueillie très-froidement; mais quand il offrit de s'engager, lui et les siens, par un vœu spécial , à obéir en toutes choses au pape seul , comme au supérieur et maître de toute autre puissance ^ le pape ne crut pas pouvoir refuser son consentement à une proposition si favorable à la tiare. Ne blâmons donc pas les jésuites de chérir et d'enseigner des principes sans lesquels ils n'eussent point existé , et sans lesquels ils cesseraient d'être jésuites ; mais plaignons les souverains
qui casernenl chez eux et soudoient une pareille milice , et accusons les valets qui veulent avoir deux maîtres afin de pouvoir choisir selon les circonstances , et de pouvoir s'autoriser de l'un pour intimider l'autre , et en ohtenir tout ce qu'ils voudront. Voilà l'ultramontanisme ; faut-il s'elonner que tant de bons français soutiennent une si belle thèse ?
Quiconque a quelques notions du passé et quelque théorie du calcul des probabilités pour l'avenir, ne pourra lire sans effroi les deux chapitres qui traitent des dangers de la royauté. Les royalistes les plus confians dans la stabilité des bonnes choses , et les moins habiles à conjecturer sur les chances futures, auront peut-être le tort de considérer comme une menace coupable ce qui n'est qu'un avertissement salutaire ; mais qu'ils lisent , qu'ils réfléchissent , et le bon sens leur fera sentir qu'un ennemi de la monarchie légitime se serait bien gardé de donner un pareil avis , et surtout de présenter le remède.
Quant au chapitre qui concerne les dangers à V égard de la religion et des prêtres, il ne fera aucune impression sur les hommes qu'il devrait intéresser le plus : les bons prêtres, c'est-à-dire ceux qui ne pensent pas que la qualité de prêtre les dispensent d'aimer lein* patrie et d'obéir à leur roi , espéreront toujours que Dieu , dont cependant ils ignorent les desseins , ne voudra pas frapper deux fois la France d'une plaie aussi alireuse qu'une rc-
volation. Les autres , je veux dire ceux qui ne voient dans la religion qu'une métairie productive et un moyen d'asservir les hommes , sont trop confians dans leur propre habileté pour redouter les pronostics importuns de M. de Montlosier. D'ailleurs , les uns et les autres partagent l'erreur qui pèse sur tous les hommes , erreur qui consiste à regarder comme immuable l'état dans lequel nous nous trouvons i)ien , tandis qu'au moindre mécontentement nous ne cessons de dire : « Cela ne durera pas. » Voilà pourquoi les uns voient une révolution imminente , lorsque d'autres la regardent comme impossible. On ne peut trop admirer la justesse d'esprit et l'impartialité avec lesquelles M. de Montlosier a fait la part des chances probables , et l'on ne peut trop s'effrayer des résultats de ce calcul. Cet effroi ne diminue pas quand on lit le paragraphe suivant : « Au sujet des nobles , malgré quelques préventions subsistantes, on commence à se rassurer. Il est reconnu que la prétendue résurrection des dîmes et des droits féodaux est une chimère. D'un autre côté , peu à peu les positions respectives se sont faites ; les intérêts se sont rassurés ; aujourd'hui , on peut dire qu'il n'y a plus de danger sur ce point. Du côté des prêtres, il n'en est pas de même. A cet égard , l'irritation est outre mesure ; elle est telle que , si ce n'était le respect particulier qu'on porte au monarque ainsi qu'à toute la maison régnante, Je n'ose dire ce qu il arriver ait. » Doutez-vous de cette irritation.^
Doutez-vous qu'elle soit aussi généralement re'pandue en France? Recueillez les voles à sciiitin secret Avant quinze jours Mont-Pxouge et Saint-
Acheul seront des maisons à louer ; les prêtres reconnaîtront , de meilleure grâce , la suprématie temporelle du roi ; M. de Yillèle avouera que les jésuites n'ont pas rempli ses coffres et consolide son trois pour cent; M. de Corbière nous apprendra tardivement qu'il connaissaitd'avanc£ l'opinion de la France sur la congrégation ;-M. le ministre de la guerre trouvera très-jusfe que son budget ne soit pas rogné au profit de la milice politique et religieuse, et M, de Bonald taillera sa bonne plume d'une manière moins oblique.
M. de Montlosier n'a plus besoin d'éloges, mais peut-être encore d'apologie; il n'est pas inutile, pour le succès de son entreprise, de détruire la prévention qui poursuit tous les hommes courageux quand ils expriment des plaintes et quand ils signalent des dangers. On croit difficilement-, que leur censure se dirige uniquement sur les choses, et l'on suppose presque toujours que leur véritable intention est d'attaquer les personnes. Si le caractère de M. de Montlosier ne suffit pas pour écarter im pareil soupçon , j'invite les incrédules à lire les quatre premières pages du chapitre III , intitulé : Dangers du Goiwemement. Non-seulement l'auteur n'y attaque point les ministres , comme on le dit souvent fort injustement des hommes éclairés qui se plaignent de la direction générale et vicieuse
des affaires; mais M. de Montlosier loue dans chacun de nos ministres les qualités estimables ou brillantes qui le distinguent, et l'on reconnaît facilement que ces e'iogos ne sont point une prc'caution oratoire, car alors il aurait fait des concessions beaucoup plus larges. Puis à cet examen du personnel , il ajoute ces lignes :
« Eh bien! augmentez ces qualite's , si cela est possible , exage'rez tant que vous voudrez ce que nos ministres ont de vertus et de talens : quelques personnes en font de grands hommes ; si ce n'est pas assez , qu'elles en fassent des anges ; ces anges, s'ils veulent se tenir dans la ligne qui est tracée aujourd'hui, ne gouverneront pas mieux que nos ministres. »
Il ne s'agit donc point ici d'évoquer l'ombre de Sully, ou celle de Colbert, ou même celle du grand ministre sous lequel régna Louis XIII, pour l'appeler à notre secours ; il ne s'agit point de demander un changement de ministre dans l'intention de se mettre à sa place ; M. de Montlosier se plaint uniquement de la ligne qui est tracée, de la direction qui est commandée , du principe vicieux qui donne l'impulsion générale.
Réussira-t-il dans un projet si noble et si courageux que la bassesse et la sottise y ont vu de la démence ? Hélas ! j'en doute , ou plutôt je ne doute point , car je suis persuadé que M, de Montlosier ne recueillera de cette grande entreprise d'autre fruit que l'honneur de l'avoir tentée. J'ai déjà dit
33o POLITIQIE ET HISTOIRE.
les raisons qui me font croire au triomphe temporaire, et peut-être long, des hommes que le génie du mal a revomis sur notre sol ; ces raisons subsistent plus que jamais : quand le malade s'obstine à prendre le poison pour le remède , il n'y a plus espoir de gue'rison. M. de Montlosier luf-méme ne paraît pas avoir une grande confiance dans le succès de sa démarche ; il laisse apercevoir son inquiétude dans le passage où il compare le temps présent à celui où l'antique autorité du parlement pouvait conjurer les orages politiques et prévenir les coups d'Etat ; mais la crainte d'échouer n'affaiblit point en lui le sentiment du devoir, et, ce qui est le propre des âmes fortes, il persévère avec courage , par cela même que le succès lui paraît plus douteux. Mais quels présages sinistres se répandent dans le public? Pourquoi M. de Montlosier écrit-il ces lignes effrayantes : « Un sentiment général , mêlé d'irritation et d'impatience, fait craindre partout des violences, et prochainement peut-être des catastrophes? » Pourquoi tant d'écrivains rappellentils le souvenir d'une exécrable journée qui a couvert la France de sang et d'opprobre ? Est-ce parce que nous sommes au mois d'août , çt que le 24 approche? Quel homme féroce , quel monstre a dit en riant : « Il ne faudra qu'une nuit pour fmir tout cela? » Et en effet, des voix uaguères sonores et audacieuses, n'articulent plus que des sons équivoques ; des écrivains, si courageux quand le danger se voyait en perspective , alignent aujourd'hui
leurs phi-ases avec une circonspection qui est quelque chose de plus que de la prudence Bientôt M. de Montlosier sera le seul homme debout quand tous les autres seront courbés ; il me rappelle ce juif intre'pide qui, voyant périr son temple et sa patrie, ne cesse de crier : « Malheur à Jérusalem! » et qui, frappé d'un trait mortel, tombe en disant : « Malheur à Jérusalem et malheur à moi! »
Je voudrais moi-même cesser d'écrire sur un aussi triste sujet, mais ma lassitude ne provient que du sentiment de ma faiblesse et de mon impuissance. Rien ne m'arrêterait si j'avais l'espoir d'être utile. Pour la première fois , je me félicite d'être vieux , ye n'ai plus à perdre que des infirmités et des ennuis. Je n'ai pas eu trop peur en 1 793, ce n'est plus la peine d'avoir peur aujourd'hui. Terminons donc par une considération que je crois nouvelle , et que , par cela même , je présente avec beaucoup de défiance.
Chaque fois que nos publicistes ont agité la question qui m'occupe aujourd'hui, ils ne l'ont considérée que sous le rapport des conséquences qu'elle peut avoir dans l'intérieur de la France , mais aucun, que je sache, n'a pensé à l'effet qu'elle peut produire sur les puissances étrangères. L'Europe est encore armée comme si elle avait un autre Napoléon à combattre ; malgré la paix profonde qui règne depuis douze ans , le nombre dû ses soldats n'a presque pas diminué ; il ne faut pas se dissimuler que la France est pour beaucoup
dans les motifs de cette attitude guerrière. L'Europe veut se prccautionner contre les nouveaux troubles qui pourraient s'e'lever au sein d'une nation si populeuse et si entreprenante. Notre calme et notre inaction est tout ce qu'elle désire. De quel œil doit -elle voir le brandon de discorde qu'on a lancé au milieu de nous? Que doit -elle penser des hommes qui nous agitent et nous exaspèrent, lorsque, devenus plus sages et fiçitigués de troubles, nous ne demandons qu'à suivre la ligne tracée par le roi restaurateur, et à maintenir les lois que son successeur à sanctionnées par un serment solennel ? Si notre destinée est d'éprouver un nouveau bouleversement, contre qui sa vengeance sera-t-clle dirigée? Viendra -t- elle punir ceux qui veulent le maintien des lois et l'indépendance du monarque ? Yiendra-t-elle protéger ceux qui, au mépris des lois, introduisent furtivement dans le royaume des artisans d'intrigues et de dissensions , ceux qui cultivent sur notre sol ces germes d'une révolution si redoutée de l'Europe? Je veux croire qu'elle a souri à la vue des moyens que l'on emploie pour nous asservir et nous retenir dans un calme stupide ; mais si le narcotique nous rend furieux au lieu de nous endormir, approuvera-t-ellc les médecins qui nous l'auront administré? Quelle que soit la cause d'une nouvelle révolution, elle doit lui être également odieuse, et les auteurs, quels qu'ils soient, lui paraîtront également coupables.
Dira-t-on cette fois que c'est le peuple, quand depuis long-temps on l'irrite par une manœuvre clandestine, et l'on paraît s'impatienter de sa ten- <lance au repos? La première coalition fut légitime , forme'e contre un peuple qui renversait violemment son gouvernement et ses lois : celle que l'on formerait contre le peuple qui veut conserver l'honneur du trône et l'inte'grité des lois, serditelle juste, serait -elle honorable? Supposons cependant que notre malheur arrive jusque-là , quel spectacle pour le monde, quelle matière pour l'histoire! Il me semble entendre I'Autriche nous dire : « Pourquoi ne voulez-vous pas ces jésuites que je ne veux pas moi - même ? » La Pii^ssiE : <c Pourquoi refusez-vous de recevoir ces révérends pères que j'ai chassés de mon territoire ? » La Prusse : « Pourquoi n'adoptez- vous pas la doctrine de ces bons religieux qui veulent exterminer tout ce qui n'est point catholique , sans excepter mon peuple et mon roi? » L'Angleterre enfin : « C'est moi qui soudoie une nouvelle coalition contre vous, parce que vous repoussez ces respectables jésuites que j'ai fait pendre autrefois , mais qu'aujourd'hui j'enverrais à Botany-Bay, s'ils mettaient le pied sur mon domaine »
Je livre ces idées aux réflexions des hommes clairvoyans, peut-être les mépriseront-ils aujourd'hui ; et , en effet , elles so^çt» bien chimériques , diront nos sages. Puisse l'avenir ne pas leur donner un poids effrayant et une importance funeste î