‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 29 sur 36 · AU REDACTEUR E:S CHEF DU JOURNAL DES DEBATS · texte numérisé non relu

AU REDACTEUR E:S CHEF DU JOURNAL DES DEBATS

Paris , 3o jan\:icr 1828.

Monsieur ,

Da>'S les cxcellcns aiiiclcs que vous avez publies, et notamment dans ceux du i et du 27 de ce mois , vous avez présenté les jésuites comme les soutiens du despotisme et les ennemis les plus dangereux des libertés publiques. C'est une vérité qui depuis long-temps me paraît évidente : aux yeux de tout bomme qui connaît l'Iiistoire et les écrits des jésuites, il n'y a pas de doute que l'ultramontanisme, réduit à sa plus simple expression, ne soit le despotisme politique, fonde sur le despotisme religieux. Mais, permettez-moi de le «dire, vous avez oublié ou négligé d'établir une distinction bien importante dans la circonstance actuelle.

Si le but.des jésuites n'avait élé que de faire accorder aux princes un pouvoir absolu, il ne faudrait pas s'étonner de la faveur dont ils ont joui dans presque toutes les cours de l'Europe. Il est mallieureuscment trop vrai que le despotisme, si odieux aux bommcs (pii obéissent , se présente de

Li:S JÉSUITES. 34q

fort bonne grâce aux yeux de ceux qui commandent ; et ce serait peut-être assurer le crédit des je'suifees que -de les accuser d'être les salelliles des despotes et les lic'ros de la servilité. Il est donc bien utile de dévoiler leur doctrine tout entière , et de prouver que , selon le besoin de leur politique , ils sont, dans l'occasion, les flatteurs des peuples comme les flatteurs des rois, et qu'ils forment une faction aussi dangereuse pour les rois que pour les peuples. Très-certainement ils veulent qu'un roi soit despote , mais sous la condition que ce despote leur soit soumis, qu'il n'ait de volonté que la leur, qu'il ne pèse le juste et l'injuste qu'avec leur balance , qu'il ne voie le crime et la vertu qu'à travers le prisme de Loyola, qu'il jure quand ils le conseillent , qu'il se parjure quand ils l'ordonnent , qu'il soit jésuite enfm , faute de quoi ils* deviennent , à l'instant même , les plus ardcns arnis delà liberté; ils reconnaissent la souveraineté du peuple, et le droit, dans ce peuple, déjuger, de déposer et de condamner son roi. Ceci vous étonne, sans doute , monsieur, mciis la suite vous étonnera bien davantage , et il ne vous sera pas possible de douter puisque vous aurez les preuves à votre disposition.

Je dois d'abord vous faire observer <jue j'écarte avec soin des écrits des jésuites , tous les passages qui ont rapport au pape. Ainsi, je ne veux pas constater que les jésuites ont approuvé et conseillé le jugement, la déposition et le meurtre des rois,

3jo politique et histoire.

quand ces rois etak-nt condamnes par le pape , car c'est là une a orite que personne n'ignore : mais je vais faire voir qu'ils ont accordé ce di^oit de-jugement, de déposition et de condamnation au peuple même , réuni en Kiats-gcnci aux ou en république. Ainsi , ces bons amis des rois , ces sages instructeurs de la jeunesse , reconnaissent que la rrpuhlique , dans une nionarchie, peut légitimement déposer et condamner le monarque légitime. Les juges de Louis X\ I n'ont rien dit dans ce déplorable procès, ils n'ont invoqué aucun principe, proféré aucune maxime qui ne soient approuvés et proclamés, sans équivoque , dans les écrits des jésuites les plus célèbres : et pour ne laisser aucun doute sur l'unité de doctrine si impérieusement commandée à tous les écrivains de la société , ajoutons que chacun de ces ouvrages a été examiné et approuvé par quatre théologiens jésuites, et revêtu de l'approbation du provincial du lieu où il a été imprimé. Ne frémit-on pas quand on apprend que ces manuels du régicide ont circulé en France, avec la permission des censeurs royaux et le privilège du roi ?

Voyons maintenant comment ces bons pères ont mérité la protection des rois et l'amour des n)inistres ; ils vont parler eux-mêmes :

Emmanuel Sa ou Saa , dans ses Aphorlsmcs (les Confesseurs , au mot Tyrannus : « Celui qui » gouverne tyranniquement un Etat qu'il a juste- » ment acquis, ne peut en cire dépouillé que par

LUS JESUITIIS. 35 I

» un jugement public, mais dès que la sentence a » été prononcée , tout homme peut^ s'en rendre » l'exécuteur. Un tel prince peut être déposé par » le peuple quand bien même ce peuple lui aurait » juré une fidélité éternelle, lorsqu'après avoir été « averti de sa mauvaise administration , ce prince j) ne se corrige pas. — Quant à celui qui usurpe » tyrannlqueraent la puissance souveraine , tout » homme du peuple peut le tuer, s'il n'y a pas » d'autre remède, car c'est un ennemi public. »

Partout, dans les écrits des jésuites, sur cette matière, vous trouverez la distinction entre le tyran légitime et le tyran usurpateur, avec cette différence que le premier ne peut être déposé et puni que par un jugement du peuple , tandis que l'autre peut être justement tué par le premier venu.

Grégoire Valenlla , dans ses Commentaires , disp. 5 , quest. 8 , de V Homicide, point 3 ; « Est-il permis k tout citoyen de tuer un tyran ? Piéponse : Ou le tyran est tel , non pour avoir injustement usurpé la puissance , mais pour faire d'une autorité, d'ailleurs légitime , un usage pernicieux à la société ; pu bien il est tyran pour s'être arrogé un pouvoir dans lequel il ne se maintient que par la force. Dans le premier cas , il n'est permis à aucun particulier de le mettre à mort, car il n' appartient qu 'à la RÉPUBLIQUE de le repnmer, elle seule ayant le droit de V attaquer et d'appeler tous les citoyens au secours de VJùtat. Mais s'il est tyran en la seconde manière , tout homme peut le tuer, pourvu

352 POLITIQUE ET HISTOIUE.

que de ce meurtre il ne doive pas s'ensuivre un plus grand dommage pour la société. »

Mariana , dans son livre du roi et de ilnsiiluiion du roi, liv. 1" , cliap. vi, question : s'il est pei-mis de tuer nn tyran ,

Après avoir donné de grands éloges à Jacques Clément, assassin de Henri III, et avoir longuement expliqué ce qu'il entend par tyrannie dans un prince même légitime, il conclut ainsi : « Quiconque attentera à la vie d'un tel prince, jamais je ne le croirai coupable d'une action injuste; ainsi, l'on peut bien controverser la question de fait , savoir: Quel est le prince que l'on doit regarder comme un tyran? jNlais la question dedioit, savoir : s'il est permis de tuer un tyran , ne souffre aucune dilficulté. »

Cl. Bonarsclus , dans son Ai npl il thé n ire d honneur, liv. I", chap. 12, lait cette belle apostrophe à la ville de Rome : « Par que! droit as-tu détrôné Tarquin, banni son père, sa femme et ses en fans? L'insulte faite a Lucrèce t'a autonsée à faire subir ce juste châtiment à toute sa famille ; et tu n'auras pas sujet de détrôner le roi de France , un roi tyran , oppresseur de hi liberté! » Notez que ce tyran est notre Henri IV. « Et il ne se trouvera aucun soldat pour prendre les armes contre cette bête féroce! »

Erudémon Jean, Apologie d'Henri Carnet, page 274.

C'est ici que tout l'esprit jésuitique se décèle.

Pour ne pas compromettre les confesseurs qui n'oent ouvertement conseiller le rcgieîde , et pour leur laisser le moyen de l'approuver en ayant l'air de le blâmer, il fait ce raisonnement : « Tout ce que je prétends dire , c'est que si un pénitent veut suivre une opinion qui ne manque pas de probabilité, mais qui est contraire à celle que le confesseur croît être vraie, il le peut eT on doit l'absoudre, parce que le confesseur ne doit chercher qu'à empêcher l'offense de Dieu; or. Dieu n'est point offensé par celui qui fait ce qu'il croit lui être permis. » Ainsi , un confesseur impliqué dans un procès de régicide, pourra dire aux juges : « Quand le pénitent, Garnet ou autre, m'a confié son dessein, je l'ai fortement blâmé; mais j'ai été cependant forcé de l'absoudre , parce que j'ai acquis la conviction qu'il croyait fermement faire une action légitime. »

Jean de Salas , Traité des Lois , quest. q5 , disp. 7, sect. 2 , n° 17. Celui-ci est le plus franc de tous; il dépose et tue les rois sans recourir au probabilisme , et même sans invoquer l'autorité du pape. Voici son opinion claire comme le jour . « De même que vous dites que Dieu donne aux rois le pouvoir de punir de mort les malfaiteurs , je dirai aussi que Dieu, comme auteur de la nature , le donne à la république , et que c'est elle qui peut le coder aux rois; comme aussi , par l'institution de la nature elle-même , la république a le droit de déposer un tyran , et même de le tuer, si elle ne peut autrement s'en défaire. »

CRITIQUE. T. IV. a3

François Suarès, Défense de la Foi catholique , liv. YI , de* la Forme du Serment de fidélité. chap. IV, n" i4 :

<( Un roi, Icgltimcment dépose, n'est plus roi, ni prince légitime; et, s'il persiste dans son obstination , il pourra désormais être traité comme un tyran , et il sera permis à tout particulier de le tuer. » Ceci est encore plus expédltif. Suarès craint sans doute qu'un jugement n'entraîne des longueurs : il charge le premier venu de juger et d'exécuter.

Antoine Femandius, Commentaires sur les T' i~ siens de V Ancien Testament, \ is. XXI, de Daniel, chap. II , sect. viii , n" 3 :

« Il est dit, au quatorzième chapitre des Proverbes, que la multitude du peuple fait la dignité du roi , parce qu'en effet personne n'est appelé roi pour quoique chose qui se trouve réellement en lui, mais k cause de l'opinion par laquelle le peuple l'a reconnu pour roi, ce qui se doit entièrement rapporter au bon plaisir du peuple. » Les partisans de la souveraineté du peuple n'ont rien dit de mieux.

Adam Tanner , de la Justice , quest. 8, doute 3, n" 32 :

« INon- seulement les particuliers peuvent se mettre à l'abri de la violence injuste qu'on leur fait, mais les Ftats - généraux , ou l'Assemblée commune de la république , peuvent se concerter pour réprimer l'injuste oppresvsion ; et, si la ty-

LES JÉSUITtS. 35S

l'annie est si intolérable qu'on ne voie point d'autre moyen de la faire cesser qu'en de'posant le tyran de sa puissance , cela est permis , et même de le punir selon ses me'rites. » Un bon jacobin ne manquera pas de s' écrier : « La Convention nationale a-t-elle fait autre chose? »

Jean Bridgewatcr, Disp. de Icgl. cafliol. en Arbgleterre contre les cahino - papistes , fol. 348 : « Zonaras eVrit que le patriarche de Constantinople dit librement et en face de l'empereur Isaac Comnène , que comme il avait reçu l'Empire par ses mains, il le perdrait s'il ne gouvernait pas avec sagesse. C'est donc à ces seules conditions que les rois sont sacrés et couronnés. S ils rompent euxmêmes ces liens du serment, s'ils violent la promesse qu'ils ont faite à Dieu et au peuple , nonseulement le peuple peut à son tour, mais il est obligé , et son devoir exige qu'il ne garde point la fidéHté qu'il avait promise à de tels princes. »

Jacques KcUcr, Façon de penser du catholique sur le meurtre dun tyran ^ quest. 2.

A l'exemple de ses confrères , ce jésuite distingue d'abord le tyran usurpateur du tyran légitime , puis il dit de ce dernier : ^ S'il est parvenu au trône par succession , élection ou autre droit, il ne peut être tué par aucun citoyen ni par un étranger. Cependant vous me demanderez quelle peut donc être , dans ce cas , la consolation de la patrie éplorée ? Ceux qui ont pesé ces choses avec maturité répondent que si l'on ne peut traduire ce

tyran à un tribunal supéiieur , les choses , en ce cas , étant désespérées , les thomistes conseillent de le déposer. Vous demanderez ensuite si le tyran déposé peut être tué par le premier venu? Sachez que , suivant le sentinient des auteurs approuvés , sa position est précisément celle des autres criminels. »

Antoine Escobar , Théologie morale , tr. 5 , ex. 5, ch. V, n°G9 :

« Qu'est-ce qu'une sédition? La dissension des citoyens ; c'est un crime spécial contre la charité. Que si elle se fait pour soustraire une ville à l'autorité du prince , c'est un crime de lèse-majesté. Si elle n'a pour but que de déposer des magistrats, c'est une sédition ; mais quand elle est contre un tyran , ce n'est ni un péché ni une sédition, parce que le gouvernement tyrannique n'est pas dirigé au bien commun. »

Paul (Jlomitolus , Décisions morales , livr. IV , quest. lo, n" i5:

« L'innocence étant toujours plus utile à la société que l'injustice , un prince qui maltraite les citoyens est une bète féroce, cruelle , pernicieuse, et doit être traité comme telle. »

BcUarmin , jésuite et cardinal, Controverses, liv. Y, chap. Vl :

« Si les chrétiens n'ont pas autrefois déposé Néron , Dioclétien , Julien l'Apostat, Valens et tant d'autres , c'est qu'ils n'étaient pas assez puissans ; car il est évident qu'ils avaient le droit de le laire. »

Je vous épargne, monsieur, d'autres citations qui deviendraient innombrables , si j'y joignais celles où les auteurs font intei*venir le pape, comme souverain de toute la terre, et ayant le droit de juger les rois , de les déposer et de les punir ; mais pour conserver l'heureuse conformité' qui existe entre les je'suites et nos jacobins , j'ai transcrit de pre'fe'rence les passages ou les re'vérends pères proclament la souveraineté' du peuple , et reconnaissent dans ce peuple le droit de juger, de déposer et de tuer les rois. A la vérité, ils n'accordent ce droit que contre les tyrans ; mais souvenons-nous que Henri IV a été tyran à leur manière, et qu'un roi ne pourra jamais être sûr d'échapper à ce titre qu'en devenant réellement tyran selon leurs vœux.

Vous voyez maintenant que M. de Montl osier n'avait pas tant de torts quand il a montré les jésuites comme très-indifférens entre saint Pierre et Confucius , et très-disposés à faire servir soit la monarchie , soit la république , à la plus grande gloire de leur société.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Un de vos lecteurs.

P. S. J'oubliais une remarque essentielle. On demandera sans doute pourquoi cette partie de la doctrine jésuitique n'est pas aussi bien connue que les autres. Voici ma réponse : Dans ces derniers temps , on n'a guère attaqué les jésuites que d'après les rapports des commissaires nommés par les

divers parleincns du royaume, pour faire des recherches dans les écrits des révérends pères. Or, ces commissaires, et notamment M. Bureau de Saint-Pierre , à Dijon , ont faiblement inculpe, ou totalement ne'gligé les passages dans lesquels le jugement des rois est attribué au peuple , tandis qu'ils ont tonné contre tous ceux dans lesquels le pape est dévsigné comme le juge des rois. Est-ce par hasard ou par quelque motif politique qu'ils ont écarté ou ménagé les premiers ? Il y a beaucoup à penser sur celte différence. Quoi qu'il en soit , les jésuites ont la gloire d'avoir proclamé les premiers la souveraineté du peuple , et cela suffit bien pour leur faire mériter toute la faveur des rois.

II février 1828.

Monsieur ,

Le style épistolaire n'exigeant pas les formes oratoires , convient parfaitement à ma faiblesse, et d'ailleurs il n'exclut pas la raison : je m'en servirai donc, si vous voulez bien le permettre , pour répondre à un apologiste des jésuites qui vient de m'honorer de ses pieuses injures. Jamais circonstance ne fut plus favorable à une pareille discussion, car aujourd'hui il ne s'agit point seulement de savoir si l'on tolérera des corporations d'hommes en frocs blancs , noirs ou bruns , mais si l'on fera

subir à la France le joug d'une faction qui veut faire descendre le roi au rang de vassal , qui enrégimente les prolétaires pour s'en faire une armée, et qui sachant combien les hommes vicieux tiennent de place dans une vieille civilisation , se croient bien certains d'y obtenir une imposante majorité en prêchant une morale indulgente à tous les vices. Voici d'abord l'épître de mon adversaire ; elle est adressée à MM. les rédacteurs du Journal des Débats.

« Messieurs,

» J'ai lu ce matin (3i janvier), dans votre » journal , une lettre signée un de vos lecteurs j, » dans laquelle les jésuites sont accusés d'être les » auteurs et les fauteurs de la doctrine du régicide.

» S'il vous plaît d'admettre également, dans » votre journal, la réponse que je suis prêt à faire à » cette lettre, je m'offre de démontrer que M. votre » lecteur, malgré cet appareil d'érudition qu'il étale » si complaisamment , en citant des auteurs quil )) n'a jamais lus , de môme que Pascal n'avait pas » ouvert un seul des livres dont il indiquait si » effrontément les titres, les pages et les nombres ; » je m'offre , dis- je , de démontrer que votre lec- » teur est un parfait ignorant, ou un homme de » la plus insigne mauvaise foi.

» Acceptez ma proposition , messieurs , ou je » vous répéterai ici ce que j'ai eu l'honneur de vous

36o POLITIQUE ET HISTOIRE.

» dire dans ma première lettre , à laquelle vous >y n'avez pas repondu : « Cessez de parler de liber- » tes publiques et légales , d'équité , de bonne foi, » d'impartialité. »

» J'ai l'honneur, etc

» L'un (les éditeurs des Documens historiques ^ » critiques , upuhgéliques , concernant la » Compagnie de Jésus. »

Je néglige un post-scripium qui m'est tout-à-fait étranger, et dans lequel Pascal est traité àlgnorant , de menteur et calomniateur. Laissons en paix l'illustre auteur des Provinciales ; il ne m'appartient pas de protéger si haute renommée ; mais examinons avec soin la lettre de M, l'éditeur, et ne perdons rien des beautés qu'elle renfermcJe vois d'abord que mon noble adversaire prend la peine de s'annoncer comme apologiste des jésuites. Eh! bon Dieu! a-t-il cru que je ne l'eusse pas deviné? Son style , son ton despotique et tranchant , sa haine contre Pascal, sont plus caractéristiques que sa longue soutane et les cornes de son bonnet. Sa lettre, d'ailleurs, papier, encre, caractères, tout exhalait une vapeur jésuitique , trop connue des hommes assez vieux pour avoir vu ces révérends pères dans le temps où ils péchaient en eau trouble.

L'urbanité de M. l'éditeur était un autre indice ; je me souvenais que le P. du Cerceau, jésuite qui a fait des comédies, conseillait les injures comme

-des armes excellentes dans la discussion : « Les anciens, dlsail-il , ont donné l'exemple de la chaleur et de la colère dans la dispute : Cicéron , en plein se'nat, traitait de stupide , de bête brute et d'insensé', Pison , homme consulaire et distingué par une naissance illustre. » Le révérend père en concluait que les écrivains modernes , étant en commerce habituel avec les anciens , devaient naturellement les imiter sous tous les rapports. Le père Garasse ne s'en est pas tenu à la théorie. Ses apostrophes les plus modérées étaient celles-ci : « Sot par nature , sot par bécarre , sot par bémol , sot à la plus haute gamme , sot à double semelle , sot à double teinture, sot en cramoisi. » Quand il s'animait , les expressions devenaient plus énergiques ; c'était : « homme sans humanité , chrétien sans religion , avocat sans conscience , monophile sans cervelle, capital ennemi du saint-siége, etc. » Dieu soit loué! les jésuites se civilisent : celui-ci ne me reproche que de l'ignorance et de la mauvaise foi , il n'en dit guère plus de Pascal ; dans un homme de cette robe c'est presque de la politesse, et il m'est impossible de nier la perfectibilité, même dans les jésuites.

Mais qu'est-ce que Pascal vient faire ici? Qu'a-t-il de commun avec ma lettre? Cela vs'explique cependant : l'orgueil d'un jésuite le place dans une sphère si élevée, que, de ce point sublime , tous les objets paraissent également petits à ses yeux ; l'aigle et le moucheron , l'éléphant et

362 POLITIQl'K ET HISTOIRE.

la iiiusaraigTie , Pascal et moi , nous sommes desctres trop peu importans pour qu'il daigne s'occuper des diffc-rcnces qui nous distinguent. Pascal a dit : « L'infini est un globe dont le centre est partout, et la circonfe'rence nulle part. » Ce centre, c'est le jésuite : il est partout; nous ne le savons que trop ; la probité , la bonne foi , les vertus re'ellcs, sont sur la circonférence, et y resteront tant que le jésuite sera au centre. Ce commentaire d'une grande pensée adoucira, j'espère, la colère de M. l'éditeur.

Il m'accuse de citer des auteurs que je n'ai point lus : s'il les avait lus lui-même, il aurait indiqué celles de mes citations qu'il aurait reconnues fausses; il m'aurait dit ; « Voici Emmanuel Sa, voici Eudémon Jean, Comitolus, Mariana, Jean de Salas et Grégoire de Valence. » Il en aurait au moins nommé un seul , et m'aurait défié de lui montrer les phrases que j'ai citées comme en ayant été extraites. Mais, que dis-je?il n'a pas même lu ma lettre, quoiqu'il prétende y répondre. J'y accuse, dit-il, les jésuites d'être les auteurs et les jauteurs de la doctrine du régicide; je n'ai point dit cette bêtise , car si les jésuites en sont les auteursy il serait trop niais de dire qu'ils en sont les fauteurs; et s'ils n'ont fait que la lavoriser, ils n'en sont point les auteurs. L'honneur de cette doctrine appartient au docteur Jean Petit , que l'honnête Charlier, plus connu sous le nom de Gerson, fit condamner, en vl^vS^ par le concile de (^ons-

tance. Les Mariana et consorts n'ont e'té que les plagiaires de Jean Petit. Mais je n'ai pas dit un mot de tout cela dans ma lettre ; je n'ai point parle du régicide comme assassinat, ce que l'on pourrait croire d'après la phrase de M. l'éditeur; je n'ai cite' ni les braves jcsaitcs Campian, Skcrwin et Briant, si méchamment mis à mort pour conspiration contre la reine Elisabeth ; ni le célèbre Varade , confesseur du régicide Barrière ; ni le bon P. Guignard, apologiste de Jean Châtcl, ni les ingénieux inventeurs de la conspiration des poudres, ni les très-révérends pères Malagrida, Mathos et Alexandre, dont l'histoire est connue de tout le monde : aucun jésuite pendu ne figure dans ma lettre ; je n'ai pas même nommé ceux que la justice a déclarés pendables.

Au reste, monsieur le rédacteur, vous savez très-bien , vous qui lisez tout ce que vous admettez dans votre feuille; vous savez, dis-je, que je me suis renfermé dans un seul point : c'était de démontrer que les jésuites cités par moi, ont reconnu dans le peuple le droit de juger, de déposer, de condamner son roi , et de le tuer si l'on ne peut s'en défaire autrement. J'ai dit expressément, et plusieurs fois, qu'ils n'accordent ce droit à aucun particulier, à moins que le prince n'ait été déjà condamné par le peuple, réuni en états-généraux ou en république. Voilà tout ce que j'ai dit, et je reste dans le cercle que je me suis tracé : c'est là seulement que mon adversaire doit me combattre ;

je ne me laisserai entraîner ni dans les sentiers tortueux de Saint-Acheul , ni dans les souterrains de Mont-Roue:c.

M. l'éditeur promet de nous envoyer les preuves de mon ignorance ou de ma mauvaise foi. Je les attends avec résignation , et je les ferai connaître pourvu cju'il désigne clairement celles de mes citations qui sont inexactes, mensongères ou altérées. A cette condition , je promets à mon tour de mettre en évidence ces preuves de mon erreur coupable, et de les éclairer d'une lumière plus vive que celle du gaz hydrogène.

Je pne mon savant et honnête adversaire de croire que j'écris sans haine personnelle et sans humeur chagrine. Je ne suis pas étonné qu'il se trouve des hommes capables de se faire apologistes des jésuites : eh! pourquoi pas? N'ai- je pas lu un bel éloge de la lolie, un éloge de la fièvre? Nous connaissons une apologie de la Saint- Barthélemi, et Linguet a fait le panégyrique de Tibère. Pourquoi donc ne louerait- on pas ces bons jésuites, dont la grande machine est une excellente échelle pour atteindre à certaines éminences où l'on croit trouver le bonheur!

Je suis si peu effrayé des preuves dont on me menace, que je vais aider M. l'éditeur dans ses recherches. J'ai d'abord cité les Aphon stucs des confesseurs d'Emmanuel Sa : mon adversaire aurait bien du malheur s'il ne pouvait pas se procurer ce bel ouvrage, car il en existe une édition de

Barcelone , une de Paris , une de Lyon , une d'Anvers, une de Cologne et une de Douai. C'est d'ailleurs un joli petit volume qui ne fatiguera pas la main de M. l'éditeur; je l'invite donc à y chercher les mots Clericus çX^XyTanniis ^ car la pagination e§t différente dans les différentes éditions.

Les Controverses de Bellarmin n'ont pas été moins répandues ; mais comme telle édition est en deux, et telle autre en quatre volumes in-folio, M. l'éditeur voudra bien y chercher le chap. vu, liv. V ; il pourra même s'amuser à lire le chap. vi, qui n'est pas moins curieux. Mais qu'il n'aille pas se tromper; car, si au lieu des Controverses il s'avisait de lire le livre sur les Obligations des éçéqiies, du même auteur, il y verrait que presque tous les évêques sont damnés, et je serais lâché qu'il éprouvât ce désagrément.

Mariana est trop illustre pour que j'aie nen à indiquer sur le plus bel ouvrage de ce grand jésuite. Celui qui a dit que Jacques Clément s'était couvert de gloire en tuant son roi {cœsorege)^ doit être cher à toute la société , et son livre , brûlé par le bourreau , doit avoir une bien belle place dans la bibliothèque des révérends pères.

Eudémon Jean, apologiste de Garnet, n'est pas à beaucoup près aussi célèbre que les précédens ; mais je vais rapporter une anecdote qui le fera connaître, et, si jusqu'ici j'ai un peu ennuyé le lecteur, je suis certain qu'il va m'écouter avec plus d'intérêt ; Cet André Jean , qui s'est donné le nonv

d'Endcmon, et qui aurait dû prendre celui de Cacode'mon ., est auteur d'un livre intitulé : Admonltio ad regcm Ludooicurn XIII ; ce libelle tomba entre les mains du respectable Léonor d'Estampes, alors évèquf: de Chartres, et depuis archevêque de Paris. Ce digne prélat dressa hi censure du livre où les droits du roi étaient violemment attaqués. L'assemblée du clergé, en ib2G, adopta unanimement celte censure; mais bientôt après, un grand nombre d'évéqucs se retraçlèn nt et refusèrent de signer. Et pourquoi relusèrent-ils? C'est parce que douze ans auparavant , aux étatsgénéraux de i6i4, le tiers-état avait fait de grands et inutiles efforts pour faire déclarer que : « An- » cune puissance temporelle ni spintuelle na » droit de disposer du royaume, ni de délier les » sujets de leur serment de f délité. » Mais les deux premiers ordres rejetèrent cette doctrine, et la déclaration ne fut pas faite. Ainsi, ce tiers-état, cette classe moyenne, car on n'envoyait pas la lie da peuple aux états - généraux , était alors ce qu'elle est encore aujourd'hui , et ce qu'elle sera toujours, le plus ferme appui du trône contre l'ambition des grands, et les intrigues des ultramontains.

En voilà bien assez, ce me semble, pour aider M. l'éditeur à prouver que je n'ai rien lu , pas même l'anecdote que je viens de rapporter: qu'il prouve donc, mais non pas à la jésuite, en d('inontrant ce qu'on ne conteste pas, et en taisant te que l'on attaque. Je l'invite surtout à ne p.is

faire de me'prise sur les noms des auteurs que j'ai cite's, car souvent un je'suite a bien des noms, sans compter ceux qu'il mc'rite. A cette occasion , je crois devoir faire une remarque assez plaisante.

On a vu plus haut que mon adversaire se désigne comme éditeur des Docuinens historiques , critiques, apologétiques , concernant la Compagnie de Jésus; je ne sais comment, moi qui ne lis rien , j'ai cependant jeté les yeux sur une note (i) que voici : « T^icole se cachait sous le nom de Wendrok ; Pascal, sous celui de Montalte." Les jansénistes avaient un goût tout particulier pour publier ainsi leurs ouvrages sous des noms supposés. » Comme M. l'édifeur a toute la bonne foi qu'il me refuse , il approuvera sans doute ce que je vais ajouter à cette note. Je dirai donc que les jésuites n'étaient pas hommes à se laisser vaincre en déguisement par les jansénistes, mais qu'ils leur en ont souvent donné l'exemple, en traduisant, en altérant ou en changeant totalement leurs véritables noms. Bridgewater a traduit le sien par Aquapontanus ; La Pierre , par Cornélius à lapide; Robert Person s'est nommé Andréas Philopater; Charles Scribani s'est appelé Clams Bo~ narscius ; et l'horrible Mathieu de Moya s'est prudemment caché sous les noms à'Amadeus Guimenœus.

Je dois justifier l'épithète que j'attache au nom

(l) Numéro 1 1 des Docuinens , page 10.

de Moya : ce jésuite est auteur d'un petit e'crit intitulé : Opiisculttin^ et traitant de la morale; je n'en ai aucune connaissance, mais la Sorbonne l'a trouvé si iniàmc, qu'en le condamnant, elle n'a osé citer que les premiers mots des passages improuvés , «craignant, a-t-elle dit, d'offenser la modestie et la pudeur des oreilles chastes , en copiant des propositions honteuses , scandaleuses , impudentes , détestables , qui doivent être abolies entièrement de l'Eglise et de la mémoire des hommes. ^> M. l'éditeur répondra peut-être que la Sorbonne était janséniste , et que le livre de Mova contient de fort jolies choses, desquelles on peut dire : legi^ perlegi maxirnâ cum voluptate: cela peut être ; les jésuites ont l'art de faire de l'or avec tout; mais il sera toujours certain que M. l'éditeur a eu grand tort d'attribuer aux jansénistes un goût tout pariicuUer ^owY le déguisement, car le Guimenaeus et le Bonarscius valent bien le Montalte et le YVendrok.

J'allais oublier une chose essentielle : M. l'éditeur se plaint de ce qu'on ne lui a pas encore répondu; mais que pourrait -on lui dire;* Il parle d'une réponse (\\x il est prêt à faire ; un journaliste n'entretient le public que des choses faites, et non pas de celles qu'on est prêt à faire. J'étais trèsdispense moi-nu*mc de répondre à la seconde lettre de M. l'éditeur: car, si je sais très-bien qu'il n'a encore rien dit, j'ignore absolument ce qu'il dira. Je me suis détermine cependant à jiistifior

LES JÉSUITES. 36a

ma lettre du 3i janvier, parce qu'étant vieux, je me hâte de mettre à profit le présent, s^ns compter sur l'avenir; je ne compte pas même sur (jue bonne réponse de la part de M. l'éditeur. Quoi qu'il en puisse être , je le prie d'agréer un dernier conseil : c'est celui de lire, non- seulement les ouvrages qu'il veut citer, mais ceux qu'il publie lui-même ; avec sa permission , je pourrais bien extraire de ses Documens apologe'Uqiœs certains passages qu'un homme de sens n'aurait point publiés, s'il les avait lus. S'il méprisait cet avis salutaire , il pourrait bien arriver qu'il me demandât, un jour : « Avez-vous lu ma réponse ? » et que je lui répondisse , comme Piron ; « Oui ; et vous , monseigneur? »

J'ai l'honneur d'être, etc.

Un de vos lecteurs.

27 février 1828.

Ne vous effrayez pas , monsieur, de me voir reparaître avec tout mon attirail jésuitique : nous sommes obsédés du malin esprit de Mont-Rouge, et il est bien temps de savoir si nous en serons enfm possédés. L'année 1828 ne doit pas s'écouler sans qu'il soit décidé si les lois du royaume resteront impuissantes, si le roi de France sera soumis, même au temporel , à un souverain étranger, et

si la religion d'Escobar sera substituée à celle de l'Évangile. La charte et les jésuites ne peuvent pas vivre ensemble, il faut opter. On n'a que trop ne'gligé le précepte principiis obsia. Pour peu que nous tardions, la contagion sera générale, et nous serons réduits à dire tristement : Sera inedicina rxirolur. Telle est l'espérance de nos ennemis; ils comptent sur notre dégoût des choses sérieuses , et sur une inconstance de caractère qui nous empêche de nous occuper long-temps du même objet. Ils croient retrouver aujourd hui les Français du rè^jc de Louis X\ ; tout ce qui s'est passe depuis l'expulsion des jésuites est nul pour eux ; tout le temps que la sninfe société (c'est ainsi qu'ils la nomment) a été dissoute, la terre n'a pas tourné sur son axe , les planètes n'ont pas circulé dans leurs orbites, et la France n'a été peuplée que d'automates qui marchaient , chantaient ou pleuraient , et ne vivaient pas. La révolution, qui semblait les venger, a réjoui les enfans de Loyola , d'abord , parce qu'elle a ét(' commencée par des hommes qui sorlaient de leurs écoles, mais surfout parce que le règne de la terreur nous ayant habitués anx calamités, ils ont pensé que nous serions moins épouvantés de la réapparition d'un jésuite. Ils (.nt encore quelque modération , quelquefois nieme de la douceur : ils prennent le masque de l'iuiioccnce persécutée, et seuiblables à ces pauvres captils récemment échappés aux bagnes i\vii barbaresques, l'œil morne et la tête baissée, ils

LES JESUITES. ^-j i

se borneni: à demander un pieux asile et le bonheur de prier pour nous. Mais laissez-les faire , et bientôt vous pourrez dire :

Agnonim siib pelle lupi tuti Umiiia langunl;

quand les congrégations seront assez nombreuses et assez corrompues, ces hommes humbles lèveront la tête ; ils jetteront leur grand filet sur la France; leur pouvoir, long- temps occulte, se manifestera, et un nouveau Le Tellier se fera tracer le plan d'une nouvelle Bastille.

Grâces à Dieu, ces bons pères n'en sont encore qu'à leur apologie , et c'est de cela , monsieur le rédacteur, que je veux aujourd'hui vous entretenir.

J'ai reçu une nouvelle lettre de M. l'éditeur des Documens historiques, critiques, apologétiques , concernant la Compagnie de Jésus. Ce savant homme me répète dans les mêmes termes que je suis un parfait ignorant : c'est une grande vérité , qui malheureusement est bien isolée dans sa lettre; il ajoute que je montre l'assurance de ces poltrons qui chantent parce qu'ils ont peur; il y a bien encore ici quelque chose de vrai ; mais sans être poltron, on peut bien avoir peur d'un jésuite. M. l'éditeur paraît, regretter de ne pouvoir faire passer dans votre journal ses Documens apologétiques, et , en effet, ce serait un assez bon moyen pour leur procurer des lecteurs. Eh! que sait-on,

272 POLITIQIK ET HISTOIRE.

monsiniir? ce serait peul-êfre pour vous une bonne spéculation ; l'éloge des jésuites aurait sans doute une tout autre importance que les se'ances de la Chambre des de'putés. Vous pourriez y perdre la charte , mais vous gagneriez le ciel ; je ne crois pas qu'il y ait à hésiter. M. l'éditeur se console enfin en disant qu'il a déjà repondu dans ses Dociimcns apologétiques , à toutes ces accusations odieuses et mensongères.

Je ne puis donc rien faire de mieux pour mon instruction et celle de tous vos lecteurs , que de puiser dans ses documens et d'en tirer quelquesunes de ces vérite's édifiantes qui s'y trouvent entassées en pin-e perte pour notre salut. Mais avant d'aborder ces archives i\u jésuitisme, je dois m'accuser d'une grande faute que j'ai commise dans ma dernière lettre. En parlant de Jean Châtel, j'ai nommé le P. Guignard , tandis que je devais dire le P. Guéret; M. l'éditeur ne me reproche pas cette bévue ; mais elle ne lui a sûrement pas échappé. J'ignore encore comment j'ai pu confondre ces deux illustres jésuites : les enlans même savent que le révérend P. Guignnrd a été pendu , tandis que le révérend P. Guéret n'a été que chassé; c'est une grande différence, j'en conviens, et j'en fais ici ma coulpe avec la plus sincère contrition. Maintenant que ma conscience est plus légère , feuilletons les Documens.

Vous savez, monsieur, avec quelles expressions M. l'éditeur a voulu disculper ses chers jésuites

d'avoir clé les auteurs et les j auteurs de la doctrine du re'gicide ; vous savez coirimont il a promis de faire e'clater ma mauvaise foi ; mais , ce que vous êtes loin de savoir et de soupçonner, c'est que , plusieurs mois avant ma première attaque , M. l'éditeur avait fait un aveu qui confirme pleinement ma lettre du 3 1 janvier. Il y a ici quelque chose de si extraordinaire que vous refuserez de m'en croire si vous ne prenez pas la peine de vérifier l'observation que je vais faire ; et mon adversaire lui-même ne poiuTa s'empêcher de rire de la singulière be'vue qui lui est échappée. Ouvrez, je vous prie, le troisième numéro des Do~ cumeiis recueillis par M. l'éditeur, à la p;ige 34 ; vous y verrez l'aveu que quelques jésuites ont en effet favorisé V opinion affreuse du tyrannicide. Mais l'auteur se récrie beaucoup sur le nombre de soixante-dix-neuf auquel on a porté la phalange des coupables. Toute la page est employée à éliminer, tantôt six noms , tantôt huit , puis d'autres encore ; mais après avoir tiré des griffés du diable, d'abord Garnet , puis Parsons , puis Eudemon Jean, puis Malagrida, puis soixante autres victimes innocentes , un reste de conscience lui arrache violemment cette déclaration , page 35 , lignes de 4 à 7 : « Mais si je me borne à la question du tyrannicide , dont on fait le chef ])nncipal d'accusation, à quoi se réduira cette multitude d'auteurs? au nombre de quatorze. » Il y a donc au moins quatorze jésuites condamnables, même aux

3 74 POLITIQrK F.T IIISTOIRi:.

yeux de M. l'eiliteur. (Quelle sera maintenant votre siu'prisc , lorsqu'en reprenant ma lettre du '^l janvier, vous y verrez que les jésuites cilc's par moi sont justement au nombre de quatorze, ni plus ni moins! J'ai donc été' parfaitement d'accord avec M. l'éditeur, sur le nombre des coupables, et cependant je suis menteur , calomniateur, ignorant , poltron, etc.... C'était bien la peine de faire tant de bruit, et de me prodiguer tant de jolies épithètes que je suis obligé de restituera M. l'éditeur! Je m'acquitte de cette dette légitime , et j'espère que mon honnête adversaire m'en donnera quittance.

On a fait depuis long-temps, à MM. les jésuites» une immense concession sur ce nombre qiiato?'ze, auquel je me suis borné , parce que je suis poltron. On a feint d'y croire; mais on a persisté à dire que cette opinion sur le régicide était celle de la société, puisque les ouvrages des quatorze coupables étaient approuvés par le général , par le provincial du lieu de l'impression , et par trois oti quatre théologiens de l'ordre. M. l'éditein- prétend que les examinateurs ne sont qu'au nombre de trois ; je soutiens , moi , que le même ouvrage a toujours eu au moins quatre approbateurs, souvent cinq et six, quelquelois dix, douze, et davantage. Prenez \(i^ Dispiilaiiours de Jean de Salas, vous verrez, dans le titre même , le nom du général Aqï\avi\a, et ces mots clairs comme le jour ; « Posl Trcognitiorn'in et (ipprohationcrn OT attor

LtS JESl ITKS. 375

cjusdeiii sociciaiis thcologorum. » La Thcologla Tiioralis de Paul Layman , imprimée à Paris en 1627, porte, dans son tilre , la permission de Gualtier-Mundhrol, autorisé par le général Vitelleschi , et ces mots : « Posl appvobaiioneui QUATUOR theologonun ejusdern socivtatis ad id depulatorwn. » Une autre Théologie morale, compilation ornée du beau nom d'Escobar, s'annonce pour avoir eu trentc-sepl éditions en Espagne, trois à Lyon , et une à Bruxelles. Que d'approbateurs pour tout cela ! Honoré Fabre , auteur d'une Apologie de la morale des jésuites, nomme, dans le litre, ses neuf approbateurs, dont huit sonf Français. Thomas Tamburini , dans le titre de ses Trois Opuscules, les présente comme revêtus d'une muliiplici approbatione ; et, en effet, il y a tant de noms, que je n'ai pas la patience de les transcrire. Terme moyen , on peut affirmer que chaque ouvrage des quatorze jésuites a eu pour le moins six approbateurs , en comptant les provinciaux ; ainsi , voilà bien quatre-vingt-dix-huit révérends pères qui ont écrit ou approuvé , sur la question du régicide , une opinion que M. l'éditeur nomme affreuse. A qui persuadera- t-on que de pareilles maximes eussent obtenu tant d'approbations , si elles avaient été contraires à la doctrine de la société i* Mais puisque les Campian , les Garnet , les^ arade , les Guéret, les Malagrida et leurs ayanscause étaient innocens comme le poupon qui vient de naître , il faut bien reconnaître qu'un jésuiie

076 POLITIQUE Kl' HISTOIRE.

n'a jamais tort, et les ivverends pères ont cru pouvoir justifier les approbateurs des ouvrages coupables. Lisez la page 27 du numéro 11, vous y verrez que le général des jésuites ne peut pas lire; que les provinciaux ne lisent pas davantage, et qu'ils abandonnent l'examen des livres à trois personnes qui ont pour règle principale de leur jugement, non pas leurs propres idées , mais les sentimens communément reçus dans les wiiversités et dans les écoles catholiques. Ainsi , de tant de jésuites qui approuvent les mauvais livres , les uns ne les lisent pas, cl les autres ne les jugent pas d'après les idées des jésuites , mais d'après des idées étrangères à la société. Quand on voudrait recevoir une aussi misérable excuse , quand on pourrait se persuader que ce sont les écoles catholiques et les universités qui ont enseigné aux jésuites une doctrine aussi déplorable , • n fait malgré soi une réflexion qui réduirait au silence le plus effronté disputeur. Eh bien ! leur dirait-on , nous voulons supposer ou que vous n'avez pas lu , ou que vous n'avez pas aperçu le poison caché dans les livres soumis à votre examen. Mais quand plusieurs de ces livres ont été condamnés et brûlés par la main du bourreau , vous avez dû y faire attention ; et si , au contraire , vous avez résisté aux jugcmens des Cours souveraines , il a bien fallu reconnaître que vous aviez un parti pris et une doctrine arrclée.

Au bas de la page 28 du même numéro, je trouve cet autre argument , digne de celui que je viens de

rapporter : « Plaisant raisonnement! s'écrie le logicien des Dociunens. Le provincial d'une province d'Espagne approuve un livre sur les suffrages de trois Espagnols de la société' ; donc ce livre , en tant qu'approuvé par ce supérieur, contient l'esprit de toute la société! » Non, M. l'éditeur ; si ce livre reste en Espagne , je n'en accuserai pas les jésuites de Paris ou de Vienne ; mais si , comme les Aphorismes d'Emmanuel Sa, et tant d'autres livres, il est réimprimé à Lyon, à Paris, àBruxelles, à Douai età Anvers, et s'il est approuvé dans toutes ces villes par les bons examinateurs, voudrez-vous me persuader que l'esprit de ce livre reste concentré en Espagne ? En vérité , les jésuites ont bien dégénéré! Comment des hommes qui doivent avoir lu Escobar et Suarès, se délendent-ils d'une manière aussi niaise ? Quoi ! les théologiens examinateurs des livres composés par les jésuites, sont de bonnes gens , bien simples et bien humbles , qui n'ont point d'idées propres, qui ne suivent point la doctrine admise dans la société, et qui se soumettent aux décisions des écoles catholiques et des universités? Quelle modestie ! et quand ils trouvent des maximes favorables au régicide , ils les laissent publier par respect pour les écoles! Et ce beau raisonnement prouve avec évidence que la société est innocente de tout ce qu'approuve la société! Sans être janséniste , on est forcé de reconnaître que la logique de Port-Royal vaut mieux que celle de M. l'éditeur.

.')78 POLITIQIE ET HISTOIRE.

Soyons jusk-s cependant , et remercions les jésuites du grand service qu'ils nous rendent en ce moment : l'horreur qu'ils inspirent à tout ce qui a de l'honneur et un sens droit , la crainte de retomber sous un joug aussi honteux , et les efforts qu'ils font pour ressaisir la puissance , ont stimule les Français les plus paresseux , et les forcent à s'occuper des affaires publiques. Plus ils publieront d'apologies, plus ils verront se grossir le nombre de leurs ennemis, et ils peuvent se vanter que l'opposition politique leur doit une grande partie de sa force.

Je dois moi-même des actions de grâces à M. l'éditeur : les documens qu'il publie me fourniiont les meilleures armes pour le combattre : je vais terminer cette lettre par un raisonnement qui lui appartient tout entier, puisqu'il est annoncé comme \xn AtcTtissemnit de V éditeur. Quoique les jésuites se vantent de répondre à tout, je les tiens pour sorciers s'ils répondent à ce qui va suivre.

Yoici quelques-unes des réflexions que M. l'éditeur fait sur Arnaud, Pascal et Nicole, dans les pages i3 et i4 du nunu-ro i i. << La proposition de M. Arnaud , après plusieurs délibérations faites en Sorbonne , avait été condamnc'c et d('( larée téméraire , impie, blasphématoire, (l(*jà fojidroyée d'anathème et hérétique; il avait lui-même été honteusement chassé de Sorbonne lamais j^arti

n'avait été plus mal merH- et |)liis accablé par les puissances ecclésiastiques < I par les puissances se-

LKS JESIITKS. 079

culières M. Arnaud vit bien que tontes lesapo-

loiçies sérieuses qu'il faisait pour Jansénius et pour iui-mcme , ne manqueraient pas d'être toujours sérieusement examinées. Il reconnut qu'ayant à dos le pape , le roi , le chancelier de France , toutes ks universités, toutes les communautés (car le jansénisme fut anathématisé partout), il ne pourrait pas long-temps tenir la partie. Il est difficile d'avoir tant d'accusateurs, de récuser tant de juges, de perdre sa cause à tant de tribunaux , et de persuader long-temps avec tout cela qu'on est innocent. »

M. 'l'éditeur a-t-il remarqué l'admirable conformité avec laquelle ce passage s'applique à ses chers jésuites? Je vais suivre fidèlement son argumentation , et en tirer la même conséquence. Je dirai donc : Quand on a été condamné tant de fois en justice , quand on a eu tant d'écrits brûlés par la main du bourreau , quand on a été impliqué dans tant de procès de régicide , quand on a été chassé de France à deux époques différentes , chassé du collège de Fsreda , chassé de Venise , chassé de Bohème , chassé de Moravie, chassé de la Chine et du Japon , chassé de Malte , chassé du Portugal , de l'Espagne , de Naples et de Parme , quand on a été condamné par presque tous les souverains de l'Europe, et presque tous lesparlemensde France, quand on a été déclaré banqueroutier à Séville , en i<)46 , et à Paris , en 1 760 , quand on a été jugé complice d'attentat contre la vie d'une reine et de

38o POLTftQUE KT HISTOIRE.

deux rois, et enfin quand on a en tant de pendus daiTS sa famille, il est dillicile, comme le dit trèsbien M. l'editeiu', d'avoir tant d'accusateurs, de re'cuser tant de juges , de perdre sa cause à tant de tribunaux , et de persuader avec tout cela qu'on est innocent. Remarquez que cette conclusion est textuellement la même que celle de M. l'éditeur.

Et c'est à de tels hommes qu'on a voulu livrer la jeimesse! et l'éducation serait confiée aux confrères âe^ Mariana , des Escobar et des Varade ! On ne peut rien iaire de mieux si l'on pense qu'il n'hait pas assez d'hypocrites en ï Vance. Leur doctrine n'a pas chan.oé ; faibles encore , ils la désavouent ; laissez-les se rétablir, ils en feront l'apologie, elle sera la loi de l'Etat. Avec les grands, leur morale sera sévère eu apparence pour capter la considération , mais V'msià'icux probafjtJ/srne , que M. lédilcur défend encore dans ses Documens, leur iournira le moyen d'excuser et même de conseiller les crimes utiles. Avec le peuple , levu' doctrine sera d'une souplesse admirable ; le vol modéré et bien secret, la compensation occulte, l'irrélig'on modifiée , l'impudicité avec un avSsaisonneiuent jévSuitique , le parjure, le faux téuioignage , l'homicide, le régicide, ne seront que des péchés véniels qui, passés au tamis de T^oyola , deviendront une poudre im])alpahle. Tout ce qu'il y a d'iujpur et de vicieux chantera les louanges des bous pères, comme les soldats indisciplinés vantent le gém'ral qui permet le viol et le pillage, et le nombre dci»

LES .TÉSUITES. 38 f

partisans paraîtra une preuve de mérite quaftd il ne prouvera réellement que le dernier degré de la corruption et de la bassesse. La France subira-t-elle cette ignominie? Le grand siècle et le grand peuple sont-ils condamnés à tant d'opprobre? Est-ce au iriomphe du jésuitisme que la perfectibilité doit nous conduire? La France enfin sera-t-elle une autre Espagne?

J'ai l'honneur, etc.

Un de vos lecteurs.

P. S. Je reçois à l'instant une nouvelle lettre de M. l'éditeur; mais elle remplit six pages et demie in-folio. Il me faut le temps de la lire et de l'étudier. Si elle contient quelque chose de plus important pour le public, que mon ignorance et ma poltronnerie , j'aurai l'honneur de vous en faire part.

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