DE LA DOCTRINE DES JESUITES
Ce n'est plus comme correspondant de M. le rédacteur en chef du Journal des Débats que je parlerai de la faction jésuitique ; fatigué des reproches de mensonge et d'imposture que je reçois journellement , je rentre dans l'arène. Je reprends
'.\S'l POLITIQUE ET HISTOIRE.
cette* lettre Z, bien peu recomiiiandablc sous le rapport du talent , mais qui n'a jamais signé que ce <|ui était conforme à ma pensée el à ma conviction. Lorsque j'annonçai non-seulement la présence, mais la puissance des jésuites dans cette France d'où ils avaient été chassés pour leurs crimes, un <léluge d'injures me punit de cette révélation de l'évidence. Les plus modérés des incrédules m'écrivaient : (f Vous parlez des jésuites , nous ne les » voyons pas. » Ceux-ci étaient sincères ; ils ne voyaient pas. Semblables aux passagers qui dorment paisiblement dans un vaisseau quand il y a déjà quatre pieds d'eau dans la cale , ces bonnes uens étaient dans le filet de la congrégation , et de-
mandaient encore si l'on verrait des jésuites aux Tuileries ou à l'Opéra.
Aujourd'hui qu'il faut bien se résoudre à les voir, et que l'on commence à les sentir, on est obligé de reconnaître que ce ne sont plus des religieux du collège de Clermont, des Cordicoles , des Pacanaristes , des Pères de la Foi , mais d'épouvantables jésuites , parens de cœur et d'âme des Garnet , des Guignard , des Malagrida , des Escobar et du banqueroutier La Valette. On a commencé par en nier l'existence : puis quand on a vu que la grande nation avait une grande patience, un pieux évèque a fait Vavf^ii de la réapparition de la noire société ; je dis Yavcu, car c'est le mot propre; on énonce les bonnes actions, on avoue les mauvaises. Bientôt après, on a osé laire l'apo-
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iogie des hommes qu'on n'avait paru que tolérer, et maintenant, la tète levée , on iait impudemment leur panégyrique. Remarquez cette gradation : on les cache , on les avoue, on les disculpe , on les exalte; il ne reste plus qu'à les introniser: eh! pourquoi pas ? 11 n'y a pas de milieu : il faut qu'ils soient chassés ou.qu'ils régnent. Leur dernier général l'a dit : « Slnt ut sunt, aut non sint! » Cela signifie : « Que ]es jésuites soient tels qu'ils sont , ou qu'ils n'existent plus ! » Ce général avait raison ; il valait mieux laisser dissoudre la société que de la faire renoncer à cette mystérieuse institution qui lui avait donné l'Empire du monde. Quoi! des hommes qui régnaient sur les rois mêmes, qui s'étaient introduits dans toutes les familles , qui tenaient dans leurs mains tous les ressorts de l'administration , seraient devenus de simples moines, et auraient été réduits à prier Dieu ! quelle honte ! Non, dit le brave général • « Slnt ut sunt, aut non sint! »
C'est ce que l'on dit aujourd'hui , c'est ce que l'on imprime , c'e^t ce que l'on s'efforce de répandre dans toutes les classes de la société. Comme au beau temps de la ligue, nous avons des troupes de triacleurs, de marchands de catholicon et à'hi- ^dero d'infiemo. Un de ces boutiquiers me presse d'annoncer ces pots d'orviétans narcotiques et ses fioles (l'éiixirstupéliant.Douze numéros ont déjà été jetés dans la circulation , avec peu de succès vraisemblablement , puisqu'on s'adresse au Journal
(les Débats pour en oblcnir l'annonce ; et cependant le prix (le ce haiiine augmente chaque jour comme le crédit des jésuites , car les six premiers numéros ne contaient qu'un franc, et les six autres se sont successivement élevés jusqu'à i fr. 2f> cent. On dit enfin que le treizième numéro est encore entre les mains du manipulateur. Courez donc dans la rue de l'Ecole de Médecine, n" 4 : hâtezvous de savourer cette infusion dç doctrine jésuitique ; elle vous instruira dans l'ignorance , elle vous inspirera le courage de la servitude, et comme l'eau de Dupleix enlevait des étoffes les taches les plus rebelles , le baume jésuitique effacera les souillures de la prostitution mâle ou femelle , du vol , du parjure , de l'homicide , du régicide et d'autres peccadilles semblables.
C'est pour avoir tardé méchamment à annoncer ce précieux élixir que j'ai encouru la grande colère de M. le pharmacien, éditeur des fioles. Je me rends à mon devoir, j'obéis à l'injonction de M. l'éditeur à longue robe et ^c ses garçons apothicaires à robe courte , maiS je me résene le droit d'analyser les gouttes anodines, et de rechercher un jour si le catholicon est de bon aloi , et si yhigju'erù dlnflemo n'y entre pgs dans une trop grande proportion.
Dans ce moment , un autre devoir m'appelle , je suis accusé d'imposture, et il faut que je renonce à écrire quoi que ce soit , ou que je prouve avec évidence que le mensonge et l'imposture , de
pretnici'e (jualilé, se Irouvcnt à la mcme Loulicnic où l'on vend les fioles.
Admirez la lactique de MM. de Loyola : j'avais cité des maximes aifieuses , extraites des ouvrages de dlfferens je'sultes, tous morts depuis plus d'un siècle, lorsqu'un jésuite vivant me prend à partie, et m'accuse de mauvaise foi. Le maître Gonin n'a garde de nier formellement que tel passage se trouve dans tel livre cité , car en montrant le livre je pouvais le confondre. Il se contente donc de soutenir que je n'ai pas lu l'ouvrage. Si je prouve que j'ai lu , il attaque la traduction dont je me suis servi ; si je démontre qu'elle est exacte, il suppose qu'il n'existe qu'une seule édition du livre , que mes citations ne sont extraites que de celle-là, et que la date de cette édition est contestée. Si enfin la date est confirmée , il répondra , comme il l'a fait, (^u'il serait téméraire cV assurer que ces aphorismes ont été imprimés tels qu'ils étaient sortis de la main de l'auteur. Pour convaincre un tel adversaire il faudrait ressusciter le jésuite mort il y a plus de deux siècles , et lui demander s'il reconnaît son ouvrage. Avec une pareille argumentation aucun livre ne ferait foi ; Virgile même ne serait plus en sûreté , et un jésuite soutiendrait qu'un autre Annius de Yiterbe a composé \ Enéide.
Voyons maintenant si ma manière de procéder a été aussi tortueuse. Il existe six éditions d'Emmanuel Sa. Une seule a été pidjliée six ans avant
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la mort de l'aiitt'ur; toutes les autres sont posthumes. Ce n'est donc point parce que les ennemis des jésuites se sont servis de l'édition de i Sgo , que je l'ai pn'lérée, mais parce que , choisissant l'ouvrage imprimé du vivant de l'auteur, je me croyais plus en sûreté contre les ruses des Escobar et des Bauny. Que fait alors mon invulnérable adversaire? Il déclare cette édition suspecte; et il nous est ordonné de croire qu'une édition laite du vivant de l'auteur doit être plus incorrecte et plus altérée que celle qui est publiée trente aj§s après sa mort. Yoilà la logique de Mont-Piouge,
Cet habile homme savait bien que les inlames yiphorisrnes avaient été corrigés par les jésuites dans les deux éditions faites en France , telles que celle de Paris en 1609 , et celle de Lyon en 161 2. Tout homme de bon sens devinera le molifde ces changemens. En 1609, Henri IV vivait encore, et les jésuites qui avaient dc>jà été chassés pour attentat contre la vie de ce prince , n'avaient garde de laisser subsister des provocations au régicide dans un livre cju'ils publiaient à Paris même. Ils furent encore plus sévères pour l'édition de Lyon; car ils n'ont conservé au mot Tyrannus qu'une phrase insignifiante. Mais dans celle de Paris , soit par inadvertance , soit pour y laisser le cachet de la société , il reste encore celte phrase qui en dit plus qu'elle n'est longue , et qui contient virtuellement toute la substance du long paragraphe extrait de l'édilion de i5()o. Voici cette phrase ;
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« TyTannicè guhernans juste acquislfiim dorniniiim , non potest spollarl sine piihlico jndicio. » Ainsi , l'un de ces fidèles amis des princes , l'un de CCS soutiens de la monarchie, de'clare qu'un prince légitime , gouvernant avec tyrannie , ne peut être dépose' que par un juge ment public. Les jiiçes de Louis XVI n'en demandent pas davantage , el ils peuvent se passer de l'édition de Cologne ; celle de Paris , quoique IvQS-expurgata , suffit à leur apologie.
Mais puisque mon adversaire a voulu me faire sortir de Cologne et me conduire à Paris , j'y arrive sur ses traces, et je vais démontrer que l'honnête Emmanuel Sa, quoique bien décrassé et bien déguisé par les jésuites de Paris , est encore un monstre difforme qui n'oserait paraître aux veux des honnêtes gens ; et son livre bien corrigé et bien approuvé par Brasichcllcr, par Armand, par Pardo, par Soto et par Yassagle, ejusdem societatis ou ejusdem jarinœ , est encore si horrible, qu'un malheureux écrivain pubfiant aujourd'hui des maximes semblables , s'exposerait au danger le plus imminent, à moins qu'il ne se déclarât jésuite. Alors, je l'avoue, 1 impunité lui serait acquise , et le ministère public se contenterait de dire :
Naturam expellas furcâ , lumen usque recurret.
Pour bien apprécier le sens de ces admirables Aphorismes, rappelons-nous d'abord qu'ils doi-
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vent servir de règles aux confesseurs; supposons, ensuite que fout ce qu'il y a de vicieux, d'impur, de corrompu et d'inlanie dans Paris, est divise' par classes, et rassemble sur différentes places. Commençons par les proslituc'es , auxquelles je suis forcé de réunir les hommes du même métier. J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais c'«st un jésuite qui m'entraîne, \oyons maintenant le révérend père s'avancer vers la troupe si tristement joyeuse, et tenant à la main le joli petit livre d'Emmanuel Sa. Il l'ouvre, et il lit d'abord en latin : Potestfœrnina quœffue et mus, pro turpi corporis i/sn, preti'iini accipere et petere, et qid prondsit tenelur sohcre; c'est-à-dire ; « Toute Icmmc et tout homme peut recevoir et même demander un salaire pour la prostitution de son corps, et celui qui l'a promis est obligé de payer. » Quelles acclamations n'entendrons-nous pas sortir de cette masse de corruption! « \ivent les jésuites! ces bons pères veulent qu'on nous paie ; cela est bien juste; tout n'est pas plaisir dans notre état. » Cette belle maxime se trouve aux pages 326 et 327, et au mot Luaiiria, dans cette édition si honnête et si bien corrigée de Paris, que j'ai dans ce moment sous les yeux; et si l'on en doute, je m'engage à la mettre sous les regards des incrédules. Voilà donc déjà une belle et nombreuse clientèle acquise aux jésuites, et c'est là le secret des progrès que celle secte fait dans le sein des nations corrompues. Passons maintenant à la place oh sont
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réunis les slcalrcs, les coupe - jarrets , les braves qui promettent à Venise de jeler un homme dans les canaux, à Rome dans le Tibre, et à Paris de l'envoyer aux filets de Saint-Cloud. C'est encore un assez beau rassemblement, et l'interprète d'Emmanuel Sa va y recueillir d'honorables suffrages. Il ouvre le livre au mot Rcstitutio, et il lit : « Qui aliquid acccplt ut inaluinfacerct, si non fecii ienetur resliiuere , non autan sifecit. » Cette phrase si laconique veut dire en français : « Celui qui a reçu un salaire pour commettre une mauvaise action, est tenu de le restituer si celte mauvaise action n'a pas été commise, mais s'il l'a commise, il n'est pas tenu à restitution. » Entendez-vous cet assassin à gages qui s'écrie du milieu de la foule : « Vivent les jésuites! Si j'ai été payé pour tuer un homme , et si je ne le tue pas , je suis un fripon et je dois rendre l'argent; mais si je le tue, l'argent est bien gagné. Vivent les jésuites! » Nouvelle clientèle pénétrée d'amour et de respect pour la société , et ce n'est pas peu de chose que d'avoir pour soi tout ce qu'il y a de coquins dans une ca-^ pitale immense. La maxime bien morale que je viens de transcrire et de traduire, se trouve à la page 435, n" 18, édition de Paris. Je ne cite plus celle de Cologne qui est suspecte, selon M. l'éditeur. En vérité, on croit rêver quand on lit de pareilles choses, et je pardonne l'incrédulité des lecteurs si leur doute ne provient que de l'horreur qu'ils éprouvent. Si cependant on me demande
quel peut être le but d'une société qui approuve et publie de telles maximes, je repoudrai : Quand les rois ne sont pas dociles, la secte peut avoir besoin d'un fanatique tel que Barrière, Châtel, Baltliazar, Gérard ou Damiens. Une somme lui est livrée tant pour salaire que pour moyen d'exe'cution. Le fanatique sait que s'il échappe au supplice, il jouira de celte fortune, ou que ses parens en profiteront s'il succombe, mais qu'il faudra la restituer religieusement si la crainte ou le remords lui fait manquer son coup. Ainsi, la maxime d'Emmanuel Sa est un lien qui l'attache au crime, et lui en fait en quelque sorte un devoir. Quoi qu'il en soit , l'aphorisme existe, et celui qui soutient le contraire en a menti par la gorge, comme disaient nos anciens chevaliers.
II est temps de nous transporter vers le groupe des jureurs, des faux témoins et des faussaires. Le jésuite soulage leur conscience par la lecture de ce bel aphorisme ; <f Testls nih'd potesi nccipere pro veriiatis tcstlmonio ^ sed pro darnno quod patiiur. Quod si accipiaf profalsitnie, aut pro co ad quod non tcnetur, non tcnchilur rcsiituere. » C'est-àdire : « Un témoin ne peut rien recevoir pour dire la vente, mais seulement pour le dommage qu'une déclaration vraie peut lui occasionner. Si, au contraire, il s'est fait payerpour mentir en justice, ou pour dire ce à quoi la probité ne l'oblige pas, il n'est pas term de restituer. » Nouvelles acclamations en faveur des jésuites; un (aux témoin de
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profession s'ccrie avec une elïusion de reconnaissance : « Comme c'est bien expliquer la justice î Qu'on ne reçoive rien pour dire la vérité, cela est tout simple; il n'en coûte rien de dire que deux et deux font quatre, mais mentir en justice, faire un faux serment , c'est autre chose ; cela mérite bien qu'on le paie, et comme cet argent est bien acquis, point de restitution. » Cet aphorisme ne se trouve pas au mot Teslis, comme on pourrait le croire, mais aux mots de Testibus , page 288, édition de Paris, et à la page 220, édition de Cologne. M. l'éditeur aurait dû se douter que j'avais lu quand j'ai dit que la pagination était différente dans les différentes éditions.
Voici quelque chose de plus exécrable que tout ce qu'on vient de voir. C'est une troupe de scélérats capables de laisser planer sur un innocent le soupçon du crime qu'ils ont commis , et de voir pendre, sans dire un mot, le malheureux que, par erreur, la justice a déclaré coupable. Eh bien! de pareils monstres obtiennent l'hommage d'un aphorisme; le voici: <^< Ncc {tenetur restituera) qui videt ali(^uem puniri per errorem pro eo c/uod ipsefecit, et tacet. » Pour éviter l'amphibologie du pronom il, je transporte le précepte à la seconde personne , et je traduis ainsi : « Vous n'êtes pas tenu de restituer si , ayant reçu un salaire pour commettre un crime , vous voyez punir par erreur l'homme qui en est innocent , et si vous gardez le silence. » î^ouveaux transports : « Oh! les
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bons pcres! diront en chorus les scclcrals. Quoi! nous pourrons garder l'argent, et voir tranquillement pendre un pauvre homme pour le crime que nous aurons commis! Ce n'est plus de la justice, c'est de la munificence. »
Mais adoucissons un peu les couleurs , et présentons aux yeux du lecteur effrayé quelque ta- Lleau moins horrible. Quelle est cette foule qui remplit la vaste enceinte de la ])lus grande place de Paris? Ce sont les femmes qui volent leurs maris, les enfans qui volent leurs pères, les valets et les servantes qui volent leurs maîtres. Yoici le précepte qui s'adresse directement aux femmes et aux enfans ; je parlerai des valets et des servantes quand il sera question de la compensation occulte. « Clàrn à vira aut patrc rem non mngnam accipere non est furtum; qubd si sit notahilis , restituenda. » Cela signifie que prendre en cachette quelque petite chose à son mari ou à son père n'est point un vol , mais que , si la somme est considérable , il faut restituer. Ici, le faiseur d'aphorismes est presque uVi honncte homme ; il n'aime pas le scandale , et un vol considérable ferait de l'éclat ; mais des en- Jans élevés par les jésuites sauront se modérer, et ne dérober à leur père qu'une petite somme à la fois. Cet aphorisme paternel se lit au mol Fur/iim, page 211 de l'édition de l^aris.
On m'a écrit un grand nombre de lettres pour me démontrer que je n'avais pas lu les jésuites que je (liais. J'ai répondu : « Venez les voir vous-
mêmes , je les ai sous la main. » Ils refusent de voir, et ils continuent à crier : « \ ous n'avez pas lu! » M. le rédacteur de la Gazette de France a pris parti pour la faction jésuitique , et il s'est fait l'écho des marchands de cathollcon. Voici ma réponse à son article : « Ayez la bonté , monsieur de la Gazette, de m'indlquer le jour et l'heure où il me sera permis de vous présenter le grand Suarcs et le petit Emmanuel Sa; vous pourrez à loisir confronter mes citations avec l'original , et quand vous serez bien assuré que j'ai copié textuellement et fidèlement traduit , je n'aurai pas la cruauté d'exiger de vous une rétractation : je sens trop qu'un acte de loyauté et de franchise pourrait nuire à votre journal. «
Horace a bien raison de dire que la crainte de tomber dans une faute en fait quelquefois commettre une plus grave : cela m'est arrivé. Lorsque je citai, pour la première fols, des maximes jésuitiques, je n'osai les traduire moi-même, dans la crainte d'être accusé d'infidélité, et je me servis de la traduction où les commissaires des divers parlemens ont puisé pour composer leurs rapports. Les Escobar modernes en conclurent que je n'avais pas lu le texte , et cependant j'aurais pu les tromper à cet égard , pour peu que j'eusse été jésuite moi-même , car j'avais sous les yeux le rapport fait au parlement de Dijon , dans lequel presque toutes les citations sont en latin. Mais les originaux ne m'ont point manqué , et je crois que mes
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lecteurs ne seront pas lâches d'apprendre comment ils me sont pars cnus.
Lorsque moi , pauvre petit rat, je me décidai à attacher le {grelot au cou du rominagrobis de Mont- Rouge, des personnes honnêtes, mais très-ciiconspcctes, m'oHrirenl les secours de leurs bibliothèques; croira -t-on ce fjui va suivre? Dans ce temps oi!i l'on doutait encore de là résurrection des jésuites, ils inspiraient déjà une telle terreur, que les livres m'étaient envoye's avec le mystère cl les précautions qui couvrent les conspirations les plus terribles et les plus noires. Un jour, des in-lolio m'arrivcrent, si bien enveloppes et cousus dans une toile , qu'ils ressemblaient à des ballots de marchandises. Lne autre lois, un joli petit livre, portant au dos ces mots : Affaires de r Eglise, et sur la couverture : Aj'cJiiçes du clergé , en belles lettres d'or, me fut remis, avec une moitié de lettre découpée en zig-zag, et invitation de rendre le livre au commissionnaire qui montrerait la seconde moitié de la lettre. Un seul de mes bienfaiteurs en jésuitisme se fit voir up moment, pour me prier de ne point lui renvoyer les volumes , et me dire qu'il les lerait reprendre chez moi , tant il craignait que sa demeure ne fût connue. Que celte terreur est honorable pour les révérends pères! lis étaient encore à moitié cachés dans les carrières de la barrière d'Enfer, que le bruit de leur retour agitait d('jà des hounnes de la grande nation, de la perfectibilité, du grand siècle. Jamais les vieilles femmes
LES JESUITES. SgS
(le la Basse-Bretagne n'eurent plus peur ries ârnes en peine, et des esprits qui viennent, disent-elles, les tirer par les pieds pour ieurdcnianderdesmesses.
Aujourd'hui, {grâces aueiel! j'éprouve moins de difficultés pour fouiller dans la bibliothèque de Loyola. La libe'raUtc avee laquelle on me laisse consulter ce grimoire est d'un fort bon augure. Elle me prouve que le trois pour cent de iNlont -Rouge a baissé de quelques centimes , et que les actions de la charte ont monté de quelques francs. En attendant mieux, revenons à mes jésuites, qui sont assez amusans quand ils ne font pas horreur.
11 y a tant de vilenies dans leurs ouvrages , que j'en oublie toujours quelques-unes. En donnant le signalement du petit livre d'Emmanuel Sa , j'ai négligé une pièce Cjui porte le véritable cachet de la société , et qui , par une profanation sans exemple, mcie la rehglon à ce qu'il y a de plus impin' et de plus honteux. On se rappellera peut-éîre les jolis aphorlsmes que j'ai cités plus haut , mais personne ne devinerait ce qui les précède : c'est une prière à la bienheureuse mère de Dieu {^oraiio adhealissiniam Dei malreniy Ainsi, c'est sous la protection de Ia\ierge que l'on débite des maximes dignes d'un Lupanar. Celle \ierge, conduite en si mauvais lieu , me rappelle l'excessive dévotion de quelques dames qui jouent le rôle de dévotes parce qu'on ne leur en donne plus d'autres sur la scène du monde , et qui prennent le masque et le domino quand le carnaval est fini pour elles.
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Messieurs du calholicon et monsieur de la (mzdie ne voudront peut-être pas me devoir le plaisir de connaîtie la bonne édition des Aphorismes : il faut done que j'achève de la leur indiquer de manière à ne pas s'y me'prcndre. Elle porte au has du frontispice : « Pansus, npiid Mlchaelern ISucllliim, via Jacobcâ; siih signa Trium Scculariirn. 1G09. Cum priçilegio jrgis. » C'est-à-dire : « A Paris, chez Michel jNivelle , rue Jacob , à l'enseigne (\iis, Trois Faucilles. 1609. Avec privilège du roi. » Comme M. l'éditeur est un grand latiniste, je le laisse décider si triurn seculanim signifie des trois faucilles ou des trois serpettes ; je sais seulement que ce sont des inst rumens avec lesquels MM. de Mont-Rouge veulent nous couper l'herbe sous les pieds.
Abordons le grand Suarès avec lout le respect qu'il mérite. Celui-ci n'est point obscène, du moins dans son livre ; il distille le poison d'un air grave , et presque avec dignité. Il est aussi verbeux que son confrère est laconique , et si sa Défense de la Foi a été brûlée par le bourreau , pour les maximes odieuses qu'elle renferme, je l'aurais fait brûler, moi, pour l'ennui qu'elle m'a causé. On m'aprédit que je.me repentirais d'avoir parlé contre les jésuites : hélas! je m'en repcns déjà, car pour en parler il a fallu les lire.
Les trois livres les plus remarquables de cet ouvrage sont le 3% le l^" et le ^\ Le titre du troisième fait connaître l'esprit qui a présidé à sa com-
LKS JÉSUITES. Sny
position : c'est rultramontanismc dans toute sa pureté. Parmi les jc'suitcs , je ne connais que Bellarmin qui ait attribué au pape un pouvoir aussi [mmiliant , aussi contraire à l'indépendance et à la dignité de nos rois. Ce livre est intitulé : De Sumnii Pontificls supra reges temporales excellentiâ et potestate ; c'est-à-dire « De la suprématie et du pouvoir du Souverain Pontife sur les rois temporels. « Ces row/ewi^ord^/^m'ont un peu embarrassé, car je n'en connais point d'autres ; si ce n'est peutêtre que Dalaï-Lama et le Daïii du Japon paraissaient aux yeux de Suarès , des pontifes égaux au nôtre , et non soumis à sa juiidiction. Mais la suite m'a révélé l'intention de mon jésuite , et l'on va voir que l'adjectif temporel est presque un trait d'esprit.
Ce beau livre III remplit i83 colonnes de l'infolio , et cette seule observation prouve combien il a fallu ergotter pour changer un grand monarque en un humble vassal. Suarès prouve d'abord , comme tout jésuite prouve , que le pouvoir du pape sur les rois , même au temporel , est d'institution divine. Yoilà donc un démenti formel donné à l'apôtre qui a dit : « Subditi estote principibus etiam discolis; soyez soumis à vos princes quand même ils seraient dans l'erreur, j) A la colonne 876, n" I , vous lisez que « pontijicem maximum potestate coercivâ in reges utiposse usque addepositionem; que le pouvoir coercitif du pape envers les rois peut aller jusqu'à prononcer leur déposition. »
SgB POLITIQT'E ET niSTOIRE.
Le n" 2 de la même colonne ajoute : « In siirnrno poniijicc est verè poiestas iniquos rcge.s coercendi; clans le pape, réside véritablement le pouvoir de réprimer, de châtier les mauvais rois. » Ainsi, le pape est le juge de l'équité ou de l'iniquité des rois, cl il })cut les traiter eu conséquence de ce jugement. ].a colonne 38o, n" lo, expliquera pourquoi je me sers des deux mots rrpruner, cliâlicr pour traduire le coercendi : « Posse poniijiceni frniporales reges pœnis eliam lempornllbus punire ; que le pontife peut infliger aux rois temporels des peines également temporelles. » On voit maintenant que les rois ont été nommes temporels pour pouvoir dire avec élégance qu'on peut leur faire subir des chàtimens de même nature. Or, des peines temporelles sont nécessaireinent des châlimens physiques : depuis la verge jusqu'au glaive , le pontife peut choisir. Les prédicateurs de l'ultramontanisme veulent donc nous iairc revenir, par un, chemin semé de fleurs, aux heureux temps où deux grands monarques, tous deux du nom de Henri IV, ont subi les peines temporelles dont parle Suarès. Au moins, notre immortel Béarnais n'a reçu le châtiment que sur les épaules de deux cardinaux; mais longtemps avant lui , l'empereur Henri I\ n'obtint pas la faveur de se faire remplacer, et après avoir passé , nu-tète et pieds nus , la nuit la plus froide de l'année dans la cour du pape, après avoir été fustigé, déposé, chassé de ses Etats, il fut réduit à demander, sans pouvoir l'obtenir, une placi; de
sous-chanlre dans la cathédrale de Lit'gc , où cet héritier des Césars mourut dans un tel état de misère , que le sonneur de cette église ne cessait de se féliciter de n'être point empereur.
Messieurs du catholicon ne peuvent pas nier ces faits , puisque leurs complices ne les ont pas seulement avoues , mais s'ea sont vantés. C'est ce qu'on apprendra quand j'examinerai le faux Bonarscius ou le vrai Scribani, que j'ai maintenant sous la main. On verra comment ce jésuite triomphe du châtiment infligé à notre excelienl Henri IV, auquel il daigne accorder quelques éloges , après l'avoir nommé: « Belhiarn, Galliœ quadriganum, horninurn ruciatoiiaiii carnern, stoinachum cnidltaniern de visccrihus Iberorum , occano saiiguinisinnnfatorem. Béteféroce, charretier conducteur de la France , anthropophage , estomac regorgeant des entrailles des Espagnols , nageur dans un océan de sang. » Cette belle tirade se trouve au liv. I", chap. XII, page loi , de f ouvrage intitulé ; Amphithéâtre d'Honneur, et que Pasquier et Casaubon nommaient si justement un amphithéâtre d'horreur.
Rassurons-nous cependant ; on nous annonce tout récemment que les jésuites ont beaucoup mitigé leurs opinions relativement aux rois. Non seulement ils ne disent plus qu'un mauvais roi peut être tué par le premier venu , à quocumfjue prwaio potest interfci, mais ils sont assez prude ns pour ne plus parler de déposition ni de peines temporelles. Eh! qu'importe à la France que les
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jt'sullcs soient devenus plus timides et plus liypocrites? De ce qu'ils craignent une troisième expulsion, faut-il conclure qu'ils aient changé de doctrine?Ceuxqui ont toujours une restriction mentale en réserve seront-ils crus sur parole? Et quand ils seraient sincères , miracle incspcrable ! pouriionsnous recevoir une apologie aussi humiliante pour nous? Quoi! la sûreté de nosd'ois, leur indépendance , leur suprématie dépendraient de la modération réelle ou simulée de quelques moines ! La dignité d'un roi de France ne tient pas à d'aussi misérables considérations. Que les jésuites promettent et disent tout ce qu'ils croiront utile à leur situation présente , ce n'est pas une raison pour leur rendre cette influence occulte et cette puisvsance qui les feraient bientôt changer de langage. Peuton croire que des princes catholiques aient reconnu l'ultramontanisme, et se soient humblement soumis à ses conséquences? Mais transporter la lidélité et l'obéissance de ses propres sujets à un prince étranger, n'est-ce pas abdiquer soi-même, et uu prince peut-il abdiquer en faveur de tout autre que son héritier légitime? Si, par impossible, un roi de France reconnaissait la suprématie temporelle du pape, nous ne serions plus que les sujets d'un sujet. Cela seul mérite bien qu'on y pense. Malheur aux princes le jour où leurs peuples s'écrieraient en chorus : « ISous sommes les sujets du pape. » Les rois verraient alors si leur couronne, plus l)rillante, serait })lus affermie sur leur
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télé , cl si leur trône reposerait sur une base plus solide.
Je n'ai présenté ici que les corollaires de la dissertation de Suarès : tout lecteur judicieux devinera de quelle nature peuvent être les raisonnemens qui conduisent à de pareilles conséquences.
Passons au quatrième livre. J'y lis ce titre suffisamment explicatif des opinions de l'auteur : « T)e immunitate ecclesiasticâ , seii exemptione clen'corum à junsdictione temporaUum principurn : De l'immunité ecclésiastique, ou de l'exemption des clercs (prêtres et moines) de la juridiction des princes temporels. » Cette longue dissertation commence à la colonne 421. Tous les jésuites sont unanimes sur ce point. La seule différence que j'aie remarquée entre les divers auteurs de la secte , consiste en ce que les uns se contentent d'établir l'immunité des biens, tandis que d'autres déclarent également l'immunité des personnes. Quelquesuns mêmes réclament le privilège du crime., comme on le verra plus bas. Il en est qui regardent comme un sacrilège Taudace de livrer au juge séculier le prêtre qui aurait commis un attentat; enfin Emmanuel Sa avait dit : « La révolte d'un clerc contre le roi n'est pas un crime» de lèse-majesté , parce que le clerc n'est pas sujet du roi. » Mais les jésuites , qui avaient reçu une leçon en 1 594 » modifièrent cet aphorisme dans l'édition de Paris, et dirent au mot Crimen , page 92 : (f Crlmen lœsœ majestatis non incunit qui non estprincipi subdi*;, carri<iUE.T, iVi 26
4o2 POLITIQUE ET HISTOIRE.
tus : celui qui n'esl point sujet du prince ne peut être accusé cJu crime de lèse-majesté. » La pense'e est voilée dans cette version, mais on voit toujours passer l'oreille du jésuite , car il n'y a que les clercs qui puissent prétendre à n'être pas les sujets du roi : il n'est donc question que des clercs dans le nouvel aphorisme.
Voici les décisions de Suarès sur les différens points des immunités : Dans les colonnes de 4^8 à 44'' ^^^ prêtres et moines jouissent de l'immunité et de l'exemption au spirituel et au temporel : In causis spintiuilibits et in causis teniporaUbiis. Aux colonnes 4^9 - 4?^ • L'exemption des clercs est fondée sur le droit divin et sur le droit humain : In (livino et huniano jure fundarl. A la colonne 5o4 , les clercs ne sont pas soumis , au civil, aux jugemens des tribunaux séculiers : Clerici in causis civilibus à judicio seculari exenipti sunt. Dans les colonnes 5ii-5i9 : Exemption des clercs dans les causes criminelles : Eccemptio clenconim in causis crirninalibus. A la colonne 52 1 , il traite de l'exemption des clercs relativement aux charges de l'Etat ; De ecclesiœ à seculaiibus onenbus exemptione. A la colonne 026 , le croirait-on ? les biens ecclésiastiques ne sont soumis ni aux lois civiles , ni aux jugemens des tribunaux séculiers : Bojia ecclesiastica etiam à irgibus cin'b'bus sunt exempta , et bona ecclesiastica exempta sunt à judiciis seculanbus. Allez donc, d'après cela, vous aviser de plaider contre un clerc! Les colonnes
LES JÉSUITES. 4o3
558-575 présentent enfin cette solution de toutes les difficultés : Ornnia clericonim bona exemptione gaudent : tous les biens des clercs jouissent de l'exemption. » Et , comme si cette phrase n'était pas assez lucide, il ajoute : « Bona clericorum à tribuils , ab oneribus , et à communibus expensis exempta siint : Les biens des clercs sont exempts de tout tribut, de toutes charges, de toutes dépenses communales. » Exemption des personnes , même au criminel ; exemption des biens , au civil ; affranchissement de tout tribunal civil ou criminel ; faculté de toujours acquérir, sans jamais rien payer : on voit que l'état de clerc serait assez doux , et que notre clergé pourrait devenir un peu plus riche que les apôtres. Aussi les jésuites ont-ils une grande tendresse pour le généreux Suarès, et ils soutiendront toujours que je ne l'ai pas lu.
Ils ne doivent pas moins de reconnaissance à l'aimable Emmanuel. Nous allons voir des immunités d'un autre genre : elles font peur.
« Clericus, ob faîsum testimonium coramjudice scculan nonpotestper eum puîiiri : Un clerc qui a fait un faux témoignage devant un juge sé- -culier, ne peut être puni par lui. » Yoilà donc la justice fcîrcée de respecter le parjure ; car n'oublions pas que le témoin jure qu'il dira la vérité , et que conséquemment un faux témoignage est un parjure. Cet aphorisme se trouve au mot ClericuSf
page 5o de l'édition de Paris. Quand Emmanuel
4o4 POLITIQUE ET HISTOIRE.
Sa écrivait cette honnête maxime , il savait bien qu'elle pourrait être utile à ses confrères.
Au même mot , et à la même page : « Clericus, post dclictum sine fraude est exernptus à potes^ tate seculari; quod si cum fraude , potest quidem in rébus puniri^ non. in corpore. •» Après un délit sans fraude , un clerc est exempt de la puissance séculière ; s'il y a fraude , il peut à la vérité être puni dans sa fortune , mais non corporellement.» Ainsi, la fraude, dans un prêtre, est moins punissable que dans un laïque. Celui qui a fait celte distinction ménageait le péché habituel de la sainte société.
La page 48, au même mot, surpasse tout cela; c'est, comme je l'ai dit, le privilège du crime. Le paragraphe est trop long pour être cité ; mais je garantis qu'en voici la substance : « Un clerc qui , même après avoir quitté son costume ecclésiastique , commet un crime énorme , enonrùter se geiit, ne peut être appréhendé au corps qu'après un mandat de l'évêque , et après que le coupable a été abandonné à la puissance séculière. » Supposons donc qu'un autre abbé Bardi assassine son irère , le coupe en morceaux , qu'il enferme dans une malle ses membres palpitans, il faudra respecter ce monstre , et le laisser fuir, en attendant le mandat de l'évêque , et la permission de livrer le coupable aux bras séculiers !
Hâtez-vous donc d'accueillir ces bons amis des rois , ces honnêtes instructeurs de la jeunesse. Et
lES JÉSUITES. 4o5
l'on dit qu'ils ont renoncé à la doctrine qui a fait leur puissance! Fiez -vous -y. J'estime cent fois mieux leur ancien géne'ral : Sint ut sunt, aut non sint, qu'ils soient tels qu'ils sont, ou qu'ils périssent! Cela est fier, au moins, et cepouveau Gatilina
Meurt encore en Romain , quoique indigne de l'être.
Voici venir le grand Suarès de Grenade , le faux Bonarscius de Bruxelles et le brave Keller de Seckingen ; soyez le bien venu , fier Espagnol : vous êtes du pays du Gatholicon, vous devez passer le premier ; d'ailleurs, je vous ai commencé , il faut que je vous achève. Votre beau livre a été brûlé par le bourreau, et loué par M. l'éditeur; ce sont deux titres de gloire qui méritent tout mon respect^
Un grave reproche m'a été fait relativement à cet Espagnol : j 'ai si peu entendu son latin , que j'ai pris une objection pour la réfutation de cette objection. S'il est vrai que j'aie commis cette erreur, les évêques , les facultés de théologie qui ont condamné , et le parlement qui a livré cet ouvrage aux flammes, le parlement qui a forcé quatre jésuites à être témoins de l'exécution , n'ont pas été meilleurs latinistes que moi. G'est ce dont le lecteur va juger.
Suarès , comme ses confrères, distingue deux espèces de tyrans , c'est-à-dire le prince légitime qui gouverne tyranniquement , et l'usurpateur qu'il nomme tyrannus in titulo, tyran en titre. Mais selon lui , le tyran , même légitime , devient tyran
4o6 POLITIQUE ET HISTOIRE.
en titre lorsque , après sa déposition prononce'e par la république, il s'obstine à consci-ver la puissan< e. A la colonne 81 5, livre YI, chap. lY, n" 7, il dit, et il répète même dans une note marginale, que le tyran en titre peut être tué justement , tyrannus in titulo licite occidilur. Quant au tyran légitime, et non déposé, Suarès cite le décret du concile de Constance, qui a condamné la doctrine de Jean Petit. Ce Jean Petit affirmait que tout particulier pouvait , devait même tuer un tyran , potest et débet licite et rrœritonè , sans égard pour le se:*ment qu'il lui aurait prêté ; et , notez bien ceci : « Sans attendre le jugement ni le mandat d'un juge quelconque , non spectatâ sententiâ vel matidato jiidicis cujuscurnque. » Suarès approuve le concile qui a eu horreur d'une pareille proposition ; et quand il examine ensuite la question « si uTi roi peut être justement tué pour cela seul qu'il gouverne avec tyrannie , an rex potest occidi propter solam tyrannicam giibemationem, » mon jésuite, animé par les meilleurs sentimens , refuse ce dvoit à tout particulier, quand même il s'agirait de défendre ses biens et toute sa fortune.
Yoilà donc Suarès bien disculpé d'avoir approuvé le régicide, me voilà calomniateur, et les évêques , les théologiens , les magistrats , qui ont condamné ce bon jésuite , expient sans doute leur coiip.'vble erreur en enfer, où je dois bientôt les rejoindre. C'est du moins ce que penseront tous ces bons chrétiens qui , comme M. l'éditeur, s'ar-
rêteront à ce paragraphe, parce qu'ils se diront suffisamment convaincus de mon imposture. Mais lisons un peu ce qui suit, et voyons comment un jésuite sait retourner une question qu'il paraît avoir décidée : jamais soldat français, ou prussien, ou russe, n'a su faire le demi -tour à droite avec plus de prestesse et d'élégance.
Il a condamné le particulier qui, pour son intérêt privé, attente à la vie de son roi. « Mais si le particulier, ajoute-t-il, défend la république, a-t-il le droit de tuer 1 oppresseur? Par exemple, si le tyran attaque la ville , s'il l'opprime injustement , s'il fait périr les citoyens , ou s'il fait quelque chose de semblable, vcl quid simile. » Dans ce cas , voici ce que prononce le grand Suarès , et je donne ici le texte même : « Tune certè ^ dit le jésuite , licebit principi resislere , etiain occidendo illurn , si aliter fieri nonpossit defensio. Tum quia si pro vitâ propriâ hoc licet , inidto magis pro commurd bono , tum ctjam quia civitas ipsa tune habat justum bellum defensivum contra injustum inçasoreruy etiam si proprius rex sit. » Mots que je souligne à dessein : « JErgo quilibet civis ut membrum reipublicœ et ab eâ vel expresse vel tacite motus potest rempublicam defendere in eo conjïictu, eo modo quo poterit. » Cela signifie, je crois : « Dans ce cas , il sera permis de résister au prince, même en le tuant, si l'on ne peut le faire autrement, d'abord, parce que si cela est permis quand on défend sa propre vie , cela est peripis à
4o8 POLITIQUE ET HISTOIRE.
plus forte raison pour le bien ge'ncral : ensuite ^ parce qu'alors la ville elle-même fait vme juste guerre de'fensive à un injuste envahisseur, quand même il serait son propre roi : donc tout citoyen, comme membre de la republique , et autorisc\par elle, soit expressément, soit tacitement, a droit, dans ce conflit , de la défendre de toute manlèrç qu'il le pourra. » Cette traduction ne me vaudra pas le prix de l'élégance, mais mon professeur jésuite ne pourra m'accuser d'inexactitude.
Le paragraphe que je viens de citer prouve trois choses : i" Que j'ai eu raison de dire : « Les jésuites reconnaissent une république dans une monarchie; » 2° que j'ai eu raison d'ajouter : « Ils donnent à cette république le droit de juger et de condamner les rois ; » 3" enfin , qu'il ne s'agit pas ict d'un agresseur étranger, mais du roi même de cette république , etiani si proptius rex sit.
Maintenant amusons-nous à voir comment le confrère d'Escobar sait revenir sur le concile de Constance pour en éluder le décret. A ce n" 1 4 , que j'ai si mal lu , selon mes honnêtes adversaires, Suarcs fait observer que le concile n'a condamné que r homme qui de son autorité privée tuerait urt méchant prince y sans attendre la sentence ou le mandat d'un juge quelconque ; mais « si un juge légitime , quel qu'il soit ou quel qu'il puisse être , a prononce une sentence juste, par laquelle il a déposé le prince , alors la définition du concile n'est plus applicable. » Voici le texte : « Sijudea;
LES JÉSITITES. 4^9
Icgiilmus talis régis, quicuinque ille sit, vel esse possit^ confia illinn justani scntentiam tulit quâ cum à regno deposidt,jàm non procedet concilii dejiniiio: Le premier raisonnement n'a plus de force, et la première assertion, quoique jaste et légitime , n'a plus lieu dans cette circonstance ; cessât ctiam ratio facta , et ità non habebit locum prima assertio ut proposita estjuxta et légitima; et ce n'est pas de son autorite' prive'e qu'agit l'agresseur dont je viens de parler, mais c'est en vertu d'une sentence , et comme instrument de l'autorité publique , et sic non procedit aggressor aucforitate priçatâ, sed in virtute sententiœ, et consequenier ut insfrumentum auctoritatis publicœ. » Voilà le décret du concile tout-à-fait retourné, et nous trouverons dans Keller une escobarderie du même genre.
Le long et ennuyeux paragraphe de Suarès se termine par la phrase que j'ai déjà citée, et finit par décider que le prince d'abord légitime, commence à devenir tyran en titre , incipit esse tyrannus in titulo; et s'il s'obstine à conserver la puissance , à quocumque privato poterit interjici, il pourra être tué par le premier venu^ malgré M. l'éditeur, qui ne veut pas que ces mots : un particulier quelconque, ou le premier venu , soient des expressions équivalentes.
Je n'ai pas cité la centième partie des subtilités qui sont amoncelées par Suarès pour arriver à la belle conséquence qu'on vient de lire. Cette ver-
4lO POLITIOl E KT HISTOIRK.
beuse et déplorable dialectique fera naître plus d'une réflexion dans l'espnt de mes lecteurs. On se dira sans tloute que la politique des jésuites avait grand besoin de tenir l'épée de Damorlès toujours suspendue sur la tète des rois, puisqu'ils ont écrit tant de volumes, entassé tant de raisonnemens, construit tant de syllogismes captieux et de sorties perfides , pour arriver à la doctrine en vertu de laquelle on peut, Ucilc et meritoriè, juger, condamner et même assassiner les rois. C'est par cette terreur et par la crainte du diable qu'ils espéraient asservir l'esprit des princes faibles et crédules, comme c'est par une indulgence intéressée pour les vices et les crimes qu'ils se font tant de prosélytes et tant de séides dans les classes les plus corrompues de la population. Et cependant, on a eu l'impudence de m' écrire que Suarès avait posé des conséquences et des maximes toutes contraires à celles que je rapporte. Mais à quel esprit stupide et grossier persuadera-t-on que la première cour de justice d'un royaume aurait condamné au feu le livre dans lequel l'auteur aurait commandé le respect pour les droits et pour la personne du monarque ?
Le faux Bonarscius ne m'occupera pas longtemps. Ses expressions sont si basses , ses images si dégoûtantes, qu'il faut être aguerri pour soutenir avec lui une lecture d'un quart-d'beure. Je ne le fais paraître ici que pour affirmer que le passage exécrable dont j'ai donné la traduction le 3i jan-
LES JÉSUITES. 4ll
vier, se trouve dans le livi'e I", cbap. Xlï , pages I OC) et I o I de \ Amphithéâtre d 'honneur. J'affirme que les noms de charretier, d'anthropophage et de bêle féroce y sont donnes à notre bon Henri , au seul roi dont le pauvre ait garde la mémoire. J'affirme enfin que ce Bonarscius , ou plutôt Charles Scribani , mérite de figurer avec ces bons jésuites que l'on nous présente aujourd'hui comme les plus fidèles sujets et les plus fermes soutiens du trône. Ce n'est point par une tortueuse dialectique, comme l'a fait Suarès , mais par l'invective et la fureur, qu'il prêche le régicide. C'est après un déluge d'injures atroces contre notre Henri lY, qu'il s'écrie : Et nullus in hanc belluain miles m/.^Dans son délire , il en fait tantôt un Tarquin , tantôt an Arius , tantôt un Mahomet , tantôt une bète. Dans les questions étrangères au régicide il est aussi dégoûtant qu'il est odieux , quand il lève la hache sur la tête de nos rois. \ oici un échantillon de la prose qu'il adresse à l'un de ses adversaires; il se trouve au livre lY, chap.Yni, page 385; je le donne sans traduction : w Perge, Burdi, non degener caninœ stirpis , hirrire, adlatrare , mordere, missilia spargere Cloacinœ manibus rnacerata. »
Ce volume in-4''' édition de 1606, renferme des milliers de vers. En voici quelques-uns :
Inde sedei tibi brennus in ore in pertore bremius , Inde asini stercus , stercus cacodœmonis indè est^ Stercoris aggerics, dilulum stercorc cœnum, Stercureus cento , vel si quid pejus olerel,
4l2 POLITIQl^E ET HISTOIRE.
Et matuïiX, et scUœ /abcs ipsissima nasonim ;
Hœc oi'o , Jiœ suut tactucœ , hœc sunt embammata cœnis
Digna, molosse, tuis , etc.
Quand on a lu Bonarscius, Garasse paraît un jésuite de bon ton. Car sot à double semelle et sot en cramoisi sont des expressions joviales, en comparaison du stercuSy du cœnum et des matulœ du R. P. Scribani. Il faut avouer que voilà d'excel- Icns instructeurs pour la jeunesse. Entre leurs mains, un écolier possédera bientôt tout le vocabulaire de Cloacine. Mon noble adversaire pourra désormais puiser à cette source ; j'espère qu'il ne s'offensera pas de mon conseil : je l'envoie chez ses amis.
Passons au Tyrannicidium de Jacques Keller, auteur des Mysten'a politica, livre condamné par la Sorbonne , et brûlé par sentence du Châtelet. Si le Tyramiicidlinn n'a pas eu le même sort , c'est une nouvelle preuve du habent suafata libelli , car il y a de l'injustice à lui refuser cet honneur. Le titre seul promet assez , et le H^tc ne dément point cette unité de doctrine si justement attribuée aux jésuites, et si pauvrement contestée.
Keller n'est point diffus comme Suarès ; il n'est pas grossier comme Bonarscius , mais il est plus retors et plus dangereux* en ce qu'il pince sans rire et sans se fâcher. Son livre du Tyrannicide a été approuvé par les théologiens de la société , par le provincial Théodore Rusée , à Ingolstadt , et im-
LES JÉSUITES. 4l3
primé à Munich, en 1611. C'est un in- 4° de 102 pages seulement, diN-isc non point par chapitres, mais par questions qui se trouvent réunies au nombre de neuf, aux pages 10 et 11, et qui sont ensuite examinées successivement par l'auteur. La question 2 est la plus remarquable ; en voici le titre in extenso : Quld catholiconun tlieologi de tyrannoriim cœde senserint; et nîim dociier'mt honnni privato Ucere necem rnolirl? Atque hïc tànijesuitariini qjiàm aliorum hâc de re sententiœ eam oh causant examinantur , ut orh'i pateat unwerso , jesuitas novi nil docuisse , nihil typis^iJulgasse^ imb in miliorem semper hujus controversiœ sententiani ivisse. » L'ouvrage entier paraît avoir été composé pour disculper les jésuites d'avoir favorisé le régicide , et le résumé du long titre que je viens de transcrire est que « les jésuites n'ont rien enseigné, rien imprimé de nouveau sur le tyrannicide , et qu'ils ont au contraire toujours suivi l'opinion la plus modérée dans cette discussion. »
Quoi ! tant de jésuites auront écrit tant d'ouvrages pour ne rien dire de nouveau, et pour répéter modestement ce qu'on avait dit avant eux! Allons! efforçons-nous de le croire ; mais aujourd'hui qu'on est si ingénieusement sévère dans l'examen des ouvrages, aujourd'hui que la tendance interroge notre intention lors même qu'elle n'a point été exprimée , comment recevrait-on l'auteur qui croirait faire son apologie en disant : « Je n'ai rien pensé, rien écrit que ce qu'ont écrit et pensé
4l4 POLITIQUE KT HISTOIRE.
avant moi les Spinosa , les Hobbes , les d'Holbach, les Diderot, etc.. » Cette justification serait peutêtre admise à l'ëgard d'un jésuite, mais quel sort serait réserve à tout autre? c'est cependant ainsi que les docujnens prétendent disculper les jésuites : ces bons pères n^ ont fait que répéter ce qu'on disait partout. Et je suis certain que telle puissance à robe courte trouve cette apologie excellente , tandis qu'elle m'inscrit sur son nigruni , parce que j'ose m'élcver contre les tueurs de rois et les corrupteurs des peuples.
Mais voyonii si le souabc Keller a suivi lui-même l'opinion la plus modérée dans cette discussion.
A. l'exemple de ses confrères , il distingue le tyran , prince légitime, du tyran usurpateur, centième preuve de l'unité de doctrine et de la solidarité de la société pour toutes les publications qu'elle permet , qu'elle approuve , qu'elle loue. Keller den)ande ensuite ce que c'est qu'un tyran, et il fait obserser, page 2o,<i^uest .2 , que cette mauvaise qualité peut s'attribuer à un roi , à un comte , à un baron , et même à loi , dit-il à son adversaire , dans ta hutte , in tuo niapali. Puis il fait ce raisonnement : « Quod ciirn ità sit, eodeni jure potuissespro rege sutorern norninare, atque ejusniodi thcsiéiponere : anprirato licituni sit sutorern occidere; aut buhulcwn qucilis ante regnurn fuit magnus Tarnerlan.; cela étant, vous auriez pu tout aussi bien substituer un cordonnier au roi, et poser ainsi votre thèse : Est-il permis à un particulier
LES JÉSIilTES. /jl5
de tuer un cordonnier ou un bouvier, tel que fût le grand Tamcrlan avant son avènement au trône ?» On voit par là qu'il refuse à un particulier le droit de tuer un roi , mais il le refuse par cette seule considération qu'il n'est pas permis de tuer même un cordoiniier.
Il semble cependant se reprocher son équité , car il cite un grand nombre de jésuites, tels que
Grégoire de Valence, Lessius , etc , qui ont
regardé le meurtre comme très-permis. Parmi toutes les autorités qu'il allègue , l'opinion de Caïetan est la plus originale. Je crois que ce Caïetan n'est point jésuite , mais il mente de l'être, comme on va voir. Il semble dire aux révérends pères : « Vous êtes bien fous de tant disputer pour savoir si le droit de tuer un méchant prince appartient à tout homme privé ou seulement à la république : Observandum est tyrannum peremptiim non censeri privatâ manu cecidisse , sed pub lie â; nam publicus minister est qui pro publico ingens hoc factumpatrat. Observez bien qu'un tyran tué n'est point censé avoir été frappé par une main privée , mais par la main publique ; car on doit regarder comme ministre public celui qui , pour le bien public, fait un si bel exploit, ingens factum patrat. »
Malgré cet admirable raisonnement , l'honnête Keller doute encore qu'un pareil meurtre soit permis à un particulier, mais il ne lâche pas sa proie, et il prend un long délour, comme Suarès l'a fait pour battre en brèche le décret d'un concile. J'ar-
4l6 POLITIQIJE ET HISTOIRE.
rive ici au passage que j'ai cité dans ma lettre diJ 3i janvier, passage qui a tant ému la bile de M. l'éditeur, précisément parce qu'il était traduit avec une fidi-lité parlaite. Je n'en donnerai aujourd'hui que la substance; on pourra lire le texte à la page 3 1 .
Si l'on ne peut tuer le tyran, demande Keller, quelle sera la consolation de la patrie , quel sera le remède à tant de maux ? Le voici : Si le tyran a un supérieur, c'est à ce supérieur qu'il faut demander justice ; si le tyran n'a rien au-dessus de lui , les thomistes conseillent de prononcer sa déposition. Mais vous allez encore me demander si le tyran déposé peut être mis à mort , et je vous répondrai qu'alors sa condition est celle de tout autre coupable : eurn ejusdern esse sortis citjiis siint rei cœferi.
J'avais terminé là ma citation ; mais, puisqu'on m'a chicané , j'y vais ajouter quelque chose. « ISe croyez pas cependant, dit Keller, qu'après une telle sentence, il soit permis à tout homme de tuer le tyran : cet office n'appartient qu'à celui qui a mandat ou pouvoir do la république : JScqiie tainen, etiarn dicta sententiâ, quiçis rnaniis injerrepotest, scd is duntaœat cui vel rnaudatjim à coiMiTio , vel potesfas data?'. » Voyez-vous ce coniilliun, celle autorité publique , jugeant et faisant exécuter le tyran. Toujours même doctrine.
J'avais fait des citations courtes ; on m'a grondé; j'en donne aujourd'hui plus que M. l'éditeur n'en
demande ; et , puisque je ne suis qu'un pauvre auteur d'opéras comiques , je fmis en chantant avec Colombine :
Qui veut tout voir Et tout savoir Trouve souvent plus qu'il ne pense.
La question que je traite est immense , elle est vitale ; je veux dire que de sa solution dépend le destin heureux ou malheureux de notre vie politique. Les arme'es étrangères dont la présence au milieu de la capitale humiliait votre orgueil, et vous donnait une sévère leçon sur l'instabilité des prospérités huinaines, ces Autnchiens, ces Prussiens , ces Russes, ces Anglais surtout, anciens rivaux dont l'aspect blessait»plus sensiblement votre fierté nationale , ne sont point venus pour vous imposer des lois, pour corrompre votre morale ou votre religion ; ils n'ont pas eu la prétention de vous livrer à un souverain étranger; ils ne se sont point emparés de vos enfans pour dénaturer leur caractère , et pour en faire les délateurs de leurs propres familles ; si leurs yeux lascifs ont convoité vos filles et vos femmes , ils ne les ont pas autorisées à voler, à trahir leurs pères ou leurs époux; les baïonnettes étrangères n'ont point été pour vous les fourches caudines ; du milieu de leurs faisceaux est sorti cet acte de paix et de liberté présenté par un roi de vôtre nation ; acte qui, à notre honte , n'a trouvé de^ ennemis que paraii nous.
CRITIQUE. T. lY. a 7
4l8 POLITIQUK ET HISTOIRE.
Vous ii\f7. murmuré cependant! et aujourd'hui, sans vous émouvoir , sans vous alarmer , vous vayt'Z d'ignobles ennemis qui triomphent sans combat, qui onl envahi vos villes sans avoir osé s'y montrera découvert, ni articuler leurs noms; qui vous apportent le despotisme sans gloire ; qui viennent couvrir votre renommée d'un voile monacal: qui corrompent la morale pour se faire autant de souteneurs qu'il y a d'hommes vicieux; qui se vantent hautement de transporter les lois du Tibre mu' les bords de la Seine; qui transforment vos femmes et vos enfans en espions de toutes vos démarches; qui enrôlent des régimens parmi lesquels vous devez compter vos domestiques , et les tiennent en réserve pour le moment où sonnera l'heure de votre servitude; qui prêchent le régicide pour s'oifrir ensuite comme protecteurs des rois obéissans; qui, à l'exemple de l'ancienne Venise , vous permettraient les jouissances de tous les \ices pour compensation à la perte de votre honneur et de votre liberté. On offre de vous fournir les preuves de cette conspiration toujours imminente, dans la doctrine uniforme et immuable de vos ennemis , et vous écoulez ces avis avec distraction, vous souiiez comme si l'on vous parlait de farfadets et de revenans : et vous ne daignerez y réfléchir que quand on viendra vous demander des billets de confession , et quand le gouflre du déficit, vrai patrimoine de la hoi'de , menacera d engloutir votre fortune.
LES JÉSUITES. /^IQ
Malgré les olfres que j'ai lallos de montrer les preuves originales et irréfragables , il est resté quelques cloutes dans l'esprit des personnes mêmes qui n'avaient pas pris d'avance le parti de se refuser à loute conviction. Je ne m'en étonne point : on conçoit difficilement un aussi vaste plan de corruplion , et tant de préceptes infâmes , produits au grand jour par un aussi grand nombre d'hommes qui se disent religieux : ceux même qui ont ces îivres dans leur bibliothèque n'ont peut-être pas quitte leur fauteuil pour chercher les infamies que j'ai signalées dans les 888 colonnes in-folio de Suarès, ou dans les 38o4 colonnes, de même format, de Sanchez , son digne compatriote. J'ai tout fait cependant pour abréger les recherches ; j'^ montrerai les livres, les pages, les lignes, et les incrédules paresseux n'auront que la peine de lire et de comparer. Je n'ai point fixé de terme à l'accomplissement de ma promesse : on peut tous les jours me la rappeler, et j'attends avec impatience celte épreuve qui , selon les vils échos de Mont-Rouge , devait me couvrir de confusion. Que puis-je faire de plus? On m'attaque, je me présente, et mon fantôme hargneux s'évanouit dans l'ombre. Faut-il qu'à l'exemple de Laocoon , je lance une javeline contre le cheval de bois ? Faut-il que j'aille crier au milieu de la congrégation , au risque d'être mordu par les serpens de la barrière d'Enfer?
ISon : je poursuivrai ma tâche ; et , puisqu'il faut laire entrer le coin par le gros bout, je frapperai si
/y^O POLITIQUE ET HISTOIRE.
juste et si long-temps, qu'il pénc'trera dans les crânes les plus durs et les plus insensibles.
Le régicide excusé , conseille , enseigne par des moines que l'on veut faire passer pour les plus fermes soutiens des trônes , est le point sur lequel i'ai d'abord inspiré le moins de ccmfiance. On voulait bien convenir du crime individuel de quelques misérables jésuites : mais qu'un ordre religieux tout entier, qui se dit la Société de Jésus, constamment protégé et ennchi par nos monarques , ait publié , approuvé, loué une pareille doctrine, c'était une supposition qui paraissait blesser le sens commun. Cette vérité , cependant , deviendra si évidente , que pour la méconnaître il n'y aura plus d'excuse que cet esprit de vertige et d'erreur dont parle Racine dans Atbalie.
Je n'ai d'abord cité que quatorze coupables, quoique j'en Connusse un bien plus grand nombre. Mais il ne suifit pas d'être convaincu soi-même , il faut encore être sûr de convaincre les autres, et je ne pouvais alors fournir des preuves que pour ie nombre que je viens de désigner. Depuis ce temps , les spectres de la cohorte assassine se sont impudemment ofïcrts à mes yeux, tenant en m;>in leurs livres tout dégoûtans du sang royal , et revêtus du privilège du roi. On saura quel est leur nombre : il fera peur; et, contrairement à la croyance commune , d'indignes Français fraterniseront pour le crime avec les Espagnols, les Flamands et les Italiens. Je révélerai leurs titres
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de gloire, cl je les ferai tous défiler sous les yeux du lecteur, jusqu'à ce que le seul nom de jésuite excite des nause'es.
J'espère que tous mes lecteurs auront fait une remarque bien essentielle dans cette discussioA : c'est que je n'ai appelé à mon secours aucun des philosophes du siècle dernier, aucun écrivain soupçonné d'irréligion , aucun ennemi des jésuites ; je n'ai pas cité les paroles des magistrats qui ont condamné la société ; je n'ai pas emprunté les phrases des Chauvelin , des La Chalotais , des Montclar, des Cambon- la- Bastide , des Vatimont et autres commissaires nommés par les divers parloniens. Les jésuites avaient dit: « Si vous voulez connaître notre doctrine , lisez nos ouvrages. » J'ai obéi religieusement au commandement de ces bons pères ; je les ai lus et je les lis en c'a re tous les jours. Jusqu'ici je les ai fait comparaître l'un après l'autre : ayant acquis, depuis qu'ils sont morts, la bonne foi qui leur a manqué pendant toute leur vie , ils sont venus déposer en ma faveur, et prouver que je les avais lus , compris , expliqués avec une attention 'et une exactitude parfaites. Maintenant je vais faire encore mieux : ce ne sont plus dix ou douze jésuites , mais plus de mille à la fois qui vont attester ma véracité , et accuser d'imposture tous mes adversaires. J'ai évoqué les ombres de tous les jésuites qui existaient en France à l'époque de leur dernier procès , et cette noire phalange m'a fourni un document qui ne sort pas de
la boutique où l'on vend les fioles de Catholicon. 11 est assez curieux pour me donner le droit de réclamer toute l'attention du lecteur.
En 1 762 , les jésuites qui exploitaient la France, el qui jusque alors avaient été si fiers de leur pouvoir, virent se former un orage qui les menaçait d'une destruction prochaine ; la peur produisit un tel effet sur leur caractère d'airain , que leur orgueil s'humilia , leur morgue s'assouplit , et les cornes de leur bonnet en furent raccourcies de moitié. Dans cette crise , ils ne demandaient plus de lettres de cachet contre les jansénistes ; ils n'auraient pas détruit Port-Pioyal , ils n'auraient conseillé ni la révocation de l'édit de INantes, ni les conversions acerbes des Gévennes. Dans ce danger commun, réunis d'esprit et d'âme , ils composèrent leur apologie qui", pour la première fois , hl remarquer de la modestie , de la clarté et de la modération dans un ouvrage de jésuite.
Cette apologie est un Mémoire de 4^4 pages in-8", dont voici le titre : « Mémoire concernant V institut , la doctrine et V établis sèment des Jésuites en France. A Rennes , chez ISico'las-Paul Vatar ; 1 762. » L'exemplaire que j'ai sous les yeux s'annonce comme une « nouvelle édition , plus ample , plus fidèle et plus correcte. » On voit par là que l'ouvrage eut du succès, et cela devait être ; des jésuites humbles étaient une rareté, et ils auraient fait fortune s'ils s'étaient montrés à la loirc Saint-Germain. Ce Mémoire fut présenté au roi ,
aux ministres, aux évèqucs et à plusieurs membres des parlcmens de France ; je dis à plusieurs, car il ne le fut pas à tous. Il est divisé en trois parties, dont deux, quoique curieuses à lire, sont étrangères à mon sujet. Je ne m'arrêterai qu'à la doctrine , c'est l'arsenal où j'ai pris mes meilleures armes ; j'y ai trouvé une Durandal , une Fresberte , une Balisarde et même un Gourtin.
Si un millier de jésuites viennent en corps avouer et condamner les maximes fausses , pernicieuses , scandaleuses et détestables de leurs chers confrères ; s'ils portent cet aveu au pied du trône et devant les parlemens , que direz -vous, messieurs à robe courte? Si, parmi les coupables , ils nomment ceux que j'ai accusés moi-même , et que vous avez voulu défendre , direz-vons encore que j'ai calomnié la vertu, l'innocence et la piété? Voyons donc par quelles circonlocutions ces honnêtes gens arrivent péniblement à une confession arrachée par la peur.
Les pages de 278 à 296 sont employées, i" à prouver que long- temps avant l'institution des jésuistes , des maximes hardies et répréhcnsibles avaient été publiées dans un grand nombre d'écrits; 2" à décrire les troubles, les révoltes, les désordres qui ont agité la Francc^pendant le seizième siècle. Après ces précautions oratoires, les jésuites disent, page 29G ; « Telles furent les malheureuses circonstances qui engagèrent tant de GasuJstes italiens, allemands, espagnols et flamands.
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à débiter ces peraicieuses maximes sur les droits des souverains, qu'ils savaient avoir e'tc soutenues avant eux. » Pernicieuses! Qu'il en a coûté pour articuler ce mot! Voyons la page 297 : « La plupart des casuistes de la société ont vécu dans ces temps de trouble et de confusion. » La plupart! Ils étaient donc plusieurs. « Est-il étonnant qu'ils se soient laissés entraîner comme tant d'autres par le torrent dos opinions qu'ils voyaient accréditées et appuyées par le concours d'un si grand nombre de suffrages? » Que cela soit étonnant ou non , ils l'ont fait, et Von a eu l'impudence de me soutenir le contraire. Lisons à la page 298 : «■ Au reste, les circonstances dont on vient de parler ne justifient pas sans doute les casuistes qui ont avancé sur ce sujet des propositions fausses et insoutenables. » Ne justijîent pas : oh! je le crois, car un voleur n'échapperait pas à la Cour d'assises en disant qu'on a volé dans tous les temps et chez tous les peuples. On lui répondrait : « Cela est vrai ; mais dans tous les temps les voleurs ont été pendables. » Si on leur objecte que leur général a gardé le silence sur ces livres condamnables , voici comment les révérends pères rétorquent cet argument, page 323 : « Quand on voit que les livres d'Emmanuel Sa, de Martin Delrio, de Robert Person, d'Aquapontanus, de Louis Molina , d'Alphonse Salmeron, de Grégoire \'alentia , de Charles Scribani, de Jean Azor, de Jacques Grelzcr, de Jacques Keller, de Léonard Lessius , de François
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Tolet, d'Adam Tanner, d'Antoine Escobar, de Jacques Tirin, n'ont e'té condamnés en France pour la première fois qu'en 1761, quoique les livres de ces auteurs soient imprimés depuis plus d'un siècle. » Avez-vous vu reparaître ici les jésuites sur lesquels on prétend que j'ai menti? Mais suivons : « Il est vrai que, dès l'an 16 14, M. Servin , avocat-général , avait dénoncé au parlement de Paris les livres de Bellarmin , Bécan , Bonarscius, Richeaume, Yasquez... » J'abrège la kyrielle. « Mais la condamnation ne porta que sur le livre de Suarès, et les autres ne furent pas même désignés ; ce qui prouve bien clairement que l'on peut garder le silence sur le livre d'un auteur même dénoncé, sans que ce silence puisse être regardé comme une approbation même tacite de sa doctrine, j) Savourons un peu cette période jésuitique. Elle veut insinuer que le général et les provinciaux sans doute désapprouvaient in petto les ouvrages de tous ces jésuites, quoiqu'ils gardassent le silence sur les dénonciations qui en étaient faites. Mais qu'importe votre désapprobation secrète , si vous laissez imprimer, publier et réimprimer ces livres jusqu'à cinq ou six éditions? et comment supposer la désapprobation secrète, quand on voit que tous ces livres portent l'approbation patente du général , des provinciaux et des théologiens de la société ?
Suivons cependant une confession qui me justifie et donne un si beau démenti à mes nobles
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adversaires. Aux pages 336 et suivantes , dans des paragraphes trop longs pour être transcrits^ mes jésuites repentans, affirment qu'ils ont souscrit, en tout et partout (ce sont eux qui soulignent), à la censure faite du livre intitulé : yidrnonitio ad Regem, mais ils n'en nomment pas l'auteur, qui est Eudémon Jean, l'une de mes connaissances, mais non pas un de mes amis. Ils déclarent ensuite qu'ils improuvent, rejettent et condamnent le livre de Santarel, contenant « quantité de choses scandaleuses , séditieuses , qui tendent au renversement des Etats, à retirer les sujets de l'obéissance due aux rois, aux princes et aux souverains; qui troublent leurs Etats, et qui mettent même leurs personnes en grand danger et péril. » Cette dernière phrase est copiée textuellement. Ils citent ensuite le désaveu qu'ils ont fait du livré du père Jouvency, et enfin ils s'écrient « qu'ils n'ont jamais professé, ni adopté, ni ne professeront, ni n'adopteront des maximes aussi fausses et aussi détestables que celles qui se trouvent répandues dans le livre de Busembaum cl le commentaire de la Croix. » Certes, je n'en ai pas dit si long quand j'ai été traité de calomniateur. Quant à ce bon Suarès , que j'ai si injustement accusé, voici son an*ct prononcé par ses confrères , à la page 345 : « Malgré les modifications qu'il avait imaginées pour s'('loigner du système de Mariana , son livre {Dr'frnsr d<i la Foi) subit en Frauce Idjlrlrissure (fuil nirritait. » Cela est court, mais cela est bon.
Voilà donc la déclaration de tous les jésuites cxistans en France, en 1762; et encore quelle bévue ai-je faite ? J'ai dit qu'ils étaient un millier, et dans leur Mémoire apoloi;;étique, ils se disent trois mille. Je ne croyais pas avoir tant d'auxiliaires; et que diront mes adversaires, quand ces trois mille revenans apparaîtront dans une nuit d'orage, et leur reprocheront d'avoir si mal défendu leur cause en niant ce qu'ils avaient avoué ? Celui qui m'accusait de n'avoir pas lu, a-t-il mieux lu que moi?
Il résulte de cette déclaration que les jésuites de 1762 rejetèrent tout l'odieux de leur doctrine sur les jésuites du seizième siècle ; cela est tout simple : les morts doivent avoir tort. Mais , après avoir fait ce dur sacrifice à la peur, ils affirment que , depuis ces temps de trouble et de désordre , aucun jésuite ne s'est rendu coupable ; que tous leurs écrits sont irréprochables , comme leur doctrine ; qu'ils ont été les plus fidèles sujets du roi, les religieux les plus soumis aux évêques , et qu'ils n'ont jamais donné aucun sujet de plainte aux autorités religieuses ou civiles. AujourcThui , des brochures qui traversent les rues de Paris sous un modeste incognito , répètent ces assertions ; et des hommes qui ne doutent de rien, parce qu'ils n'examinent rien, vous disent avec assurance que, passé le temps déplorable de la ligue, les jésuites ont été des anges de paix , cl ont formé une sainte société.
Jamais plus inipudent mensonge n'a été articulé. Les raisonnemens tenant trop de place , je vais
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me borner aux faits dont j'ai les preuves sous la main. D'abord, outre les jésuites qui ont c'ié accusés et qui ont vécu dans le dix-septième et même dans le dix-huitièmesiècle,les bons pèresont fait réimprimer des ouvrages coupables, dans le temps même où l'on prétend qu'ils étaient devenus si sages et si vertueux. On n'en doutera plus quand j'ofirirai de prouver que les livres dont j'ai parlé, et ceux dont je dois parler encore , portent tous, à l'exception d'un seul, des dates du dix-septième siècle; non que leurs auteurs aient tous vécu dans cette péliode de temps , mais parce que les révérends pères en firent de nouvelles éditions, nouvellement approuvées par des provinciaux et des théologiens qui étaient alors, dit-on, de sincères anusde l'ordre, et lesplus fidèles sujetsdu roi. Ayrault, au collège de Clermont, en i644; Bauny, dans sa Somme des péchés ^ en i653; Longuet, au collège d'Amiens, en i6v^5; Lessau, au même collège d'Amiens, en i656; Charly, au collège de Rodez, en i 722; Lemoyne, au collège d'Auxerre, en 1 726 , dictèrent des propositions qui furent sévèrement censurées par les évèqucs, et qui excitèrent l'indignation de presque tous les curés de France; et en l'j^)']-, ÎMontauzan fit réimprimer, avec commentaire, la théologie morale de Busembaumque, ' '^mme on l'a vu plus haut, les jésuites, même en 1762, ont déclarée drfestnhle.
One nouvelle série de laits va démontrer l'heureuse métamorphose q«ii s'était çpérée dans les jésuites quand les fureurs de la ligue n'ont pUiît
nlléré leur candeur naturelle. En i655, plaintes «les cure's de France contre la luorale des jésuites ; on i656, avis donné par les curés de Paris et par la voie de l'impression , à tous les curés de France, sur la doctrine pernicieuse des jésuites. Cet avis est signé Hoçsse, curé de Saint-Roch , et Dupçys, curé des Saints-Innoccns.
L'année suivante , requête contre les jésuites , signée par trente- un curés de Paris ; autre requête signée par vingt-six curés de Rouen , et cinq autres écrits sur le même sujet, publiés et signés par les curés de Paris ; factum de huit curés d'Amiens , lettre signée des treize curés de Sens; puis requête de dix curés de la ville et banlieue de Lisieux; dans cette année et dans les trois suivantes , censures prononcées contre ces nouveaux casuistes , par les archevêques, les évêques, la Sorbonne et les grandsvicaires. Puis trois autres factum s des curés de Paris contre les enfans de Loyola. On voit combien les révérends pères sont propres à maintenir la paix et l'union dans le clergé , et c'est sans doute pour cela que des évêques les appellent àJeur aide, et se déclarent dans l'impuissance d'envoyer nos âmes au ciel sans le secours des jésuites.
Cet amour de plusieurs évêques pour les intrus de Mont-Rouge provient certainement du respect que les jésuites ont toujours eu pour les évêques, et de la docilité avec laquelle ils se conformaient à leurs instructions pastorales. Nous allons voir quelle a été leur obéissance.
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En 1620, ils ont eu querelle ouverte avec M^de la Roche-Posay, cvèque de Poitiers; en 1622, avec M. de la Rochefoucauld, évêque d'Angoulême ; en 1626 , avec M. le Prêtre , évêque de Cornouailles; en 1604, avec l'evèque de Gap, qui fut oblige d'invoquer l'autorité du parlement de Grenoble contre l'insolence des jésuites; en i643, avec l'archevêque de Paris , auquel le P. Nouet fut condamné à demander pardon à genoux; en i644' ^^'^^ ^- ^^ Caumarlin, évêque d'Amiens; en 1649, avec M. deGondrin, archevêque de Sens; en 1689, avec M. de Lévi de Vantadour, archevêque de Bourges ; la même année , avec M. Arnault, évêque d'Angers; en 1667, avec M. de Caulet, évêque de Pamiers ; en 1 669, avec M. Joly, évêque d'Agen ; en 1697, avec M. Le Tellier, archevêque de Reims; en 1716, avec M. le cardinal de Noailles, archevêque de Paris; en 1728, avec M. de Caylus, évêque d'Auxerre. Dans le reste du dix-huitième siècle , leurs débats ne furent ni moins vifs , ni moins scandaleux avec M. Colbert , archevêque de Rouen ; avec M. de Lorraine, évêque de Baycux ; M. de Thourouvre , évêque de Rodez; M. de Rastignac , archevêque de Tours; M. de Yertamont , évêque de Luçon , et M. de Bossuet, évêque de Troyes, qui eut recours au parlement de Paris pour réprimer la rébellion de ces moines , et venger la mémoire du grand Bossuet , son oncle , qu'ils avaient indignement calomnié.
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Hâtez- VOUS donc, messieurs les curés de Paris; accueillez avec empressement ces bons missionnaires qui édifient vos paroissiens en leur faisant chanter les louanges de Jésus- Christ et de la Vierge sur l'air de la Marchande de goujons; cédez votre presbytère à ces hommes si religieux, si vous les trouvez plus dignes que vous d'enseigner nos saints mystères , et humiliez-vous bien vite devant ces saints de contrebande, conti^e lesquels vos prédécesseurs ont écrit ncui factums tout remplis de dures Vérités.
Hâtez-vous surtout , messeigneurs , qui vous croyez inhabiles ou insuffisans pt)ur gouverner vos diocèses ; faites supposer que vous n'avez pas assez de foi, puisque vous appelez les Pères de la Foi à votre secours ; vantez bien leurs vertus et surtout leur doctrine ; forcez la France à leur restituer le sceptre de l'enseignement religieux , et rendez-les^ assez puissans pour qu'ils puissent bientôt se moquer de vous, comme ils l'ont fait' de vos prédécesseurs !
Note de l'éditeur. — Cet article est le dernier que M. Hoffman ait écrit ; il n'a même paru que plusieurs jours après sa mort. Nous l'avons inséré ici pour ne pas intervertir l'ordre des matières. En le publiant , le rédacteur en chef du Journal des De'bats crut devoir le faire précéder de la note suivante :
« L'article qu'on va lire renouvellera dans l'âme
(le nos lecteurs , comme il icveille dans la nôtre , le souvenir de la perte récente d'un de nos plus savans et plus ingénieux collaborateurs. Plusieurs jours avant sa mort, M. Hoffman nous avait transmis ce dernier monument de son opposition au rétablissement d'un ordre qu'il avait toujours considéré comme le fléau du trône et de la patrie. On y retrouvera cette force de dialectique qu'il savait assaisonner, avec tant de goût, du sel de la plaisanterie, et embellir des charmes d'un style clair, élégant , naturel. C'est le dernier écrit d'un homme qui portait jusqu'à l'abnégation de ses plus chers intérêts le besoin de l'indépendance personnelle. »