‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 3 sur 36 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

ont connu de l'esprit et de la grâce , et ils attendent que l'époque chagrine soit totalement passée ; alors la muse irlandaise reprendra sa harpe mélancolique, elle saura qu'il faut lire l'histoire avant d'en parler, et observer les choses avant de les décrire ; résignée au repos , elle détestera les révolutions , et deviendra , je le parie , une fort aimable vieille femme. Sir "W^illiam Playfair s'est donc trop pressé de répondre à des méchancetés qui ne sont que des malices , et son ouvrage , estimable sous tant de rapports, gagnerait en mérite tout ce que l'auteur en retrancherait de relatif à lady Morgan. J'attends une seconde édition où nous aurons du Playfair tout pur.

Le désir de réparer des torts l'a lait tomber dans quelques erreurs, fort peu importantes à la vérité , mais assez remarquables pour prouver que le voyageur le plus impartial et le plus sensé est toujours porté à conclure du particulier au général, ce qui est l'opposé de la bonne logique. Lady Morgan , qui ne cesse de vanter l'heureuse influence de la révolution sur le sol de la France , ne voit dans nos paysans que des Crésus , de gros joufflus bien réjouis , mangeant le beurre et le miel sur la terre promise. Sir William se moque avec raijSon de ces tableaux enluminés, mais il en oppose d'autres qui ne sont pas plus exacts. Par quelle fascination de l'organe visuel , ces paysans si rebondis aux yeux de l'Irlandaise , sont-ils si blêmes, si maigres, si exténués aux regards de

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l'Anglais? Les deux observateurs ont cependant vu les mêmes visages. M. Playfair n'imagine pas • qu'il y ait des hommes plus misérables qu'en France, vsi ce n'est peut-être en Irlande, et encore il n'en est pas sûr. Est-ce parce que lady Morgan n'a vu que des spectres ambulans dans sa patrie , qu'elle a été e'tonnc'e de la pléthore de nos paysans? Paris nK*me offre d'cl ranges visions à notre philosophe. Où sont donc ces décrotteurs portant un chapeau à gances d'argent avec une cocarde d'un pied de hauteur! S'il existe un artiste de ce genre, je ne l'ai point encore rencontré. Nos garçons boulangers et nos cochers de hacre ont surtout ému la sensibilité de l'honorable gentleman. « Ils font peine à voir, dit sir WilHam ; à leur air chétif et misérable , on dirait qu'ils sont épuisés de fatigue, et qu'ils sont mal nourris. » Qu'il se rassure : nos boulangers sont bien sots s'ils se laissent mouiir de faim , et nos cochers de fiacre nous prouvent trop souvent qu'ils ne sont pas à jeun. Mais laissons là les vétilles ; faisons nos adieux à lady Morgan , et occupons-nous sérieusement du livre de M. Playfair.

Si des Anglais ont cru donner une grande preuve de patriotisme en peignant la France comme le plus misérable pays habité par le peuple, le plus vain cl le plus ridicule, sir William Playfair nous accorde au contraire tant d'avantages, tant <\i' qualités et tant de vertus, que notre présomption même doit être ini peu embarrassée de ses élogesv

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On volt qu'il n'a pas spéculé sur la cmiullté de John Bull , et qu'il n'a pas voulu lui vendre des luensonges'toujours avidement reçus, pourvuqu'lls tombent sur des Français. Je ne transcrirai pas ce pane'gyrique de la France , car ce livre en est un ; mais j'inviterai nos dames à le lire ; elles verront que sir William a bien su les apprécier : son admiration pour elles égale leurs prétentions, et après avoir rendu un juste hommage à leur amabilité , à leur esprit, l\ leurs grâces, il ne craint pas d'ajouter que l'air d'aisance et de famiharité qu'elles apportent dans leur commerce avec les hommes , n'est pas un moindre garant de leur vertu , que la réserve et la pruderie des dames anglaises. On ne doutera pas que cet observateur ne se soit dépouillé de tous les préjugés britanniques , en lisant ce qu'il dit de nos théâtres et des règles que nous y observons. Ces règles sont à ses yeux une preuve de notre goût exquis; la tragédie seule lui a déplu par un certain air guindé ^^w capable d'émouvoir. N'est-ce pas à la déclamation que s'adresse ce reproche ? J'en suis persuadé ; car si M. Playfair lisait avec attention les tragédies de nos grands maîtres, il reconnaîtrait qu'il n'y a rien de moins guindé , et que les idées , comme les expressions , y ont autant de naturel que de noblesse et d'élégance : « Paris, dit l'auteur, est une école générale : on y peut voir pour rien tout ce que cette ville offre de rare , de curieux et d'intéressant ; y étudier sans frais tous les arts et toutes les sciences. Quelle dif-

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férence à Londres où tout est mis à prix! » Celte libéralité n'est pas la seule qu'il nous accorde ; il ajoute qu'en Angleterre on lait la charité comme onjelfe le grain dc\^nn1. des poiirceonx ; mais qu'en l'rance on ménage la sensibilité, et qu'on n'offense point en obligeant. Bien des gens, dit- il encore, voyagent en France, puis retournent chez eux sans avoir profité de leurs observalions: ils y auraient gagné quelque chose s'ils avaient cherché à découvrir par la réflexion comment un peuple , si léger en apparence , a réussi à porter les beauxarts à un degré de perléction cjiii fait l'admiration de toute l'Europe. Ils verraient qu'il s'en faut de beaucoup que les Français s'amusent toujours et ne soient jamais sérieux, mais qu'au contraire c'est à force d'industrie et d'adresse, c'est par des efforts bien dirigés qu'ils arrivent à ce point de supérioiTté. Les Français, dit-il ailleurs, sont encore ce qu'ils ont toujours été, braves, humains, hospitaliers , doués d'un excellent cœur : et ceux qui , comme lady Morgan, flattent la race actuelle aux dépens de celle qui l'a précédée , ne savent ni ce qu'était la France autrefois , ni ce qu'elle est aujourd'hui.

Mais je m'aperçois que je me laisse aller aux cajoleries de sir William, comme si j'en avais ma part. J'ai élé séduit par la nouveauté ; messieurs les Anglais ne m'avaient pas encore lait rougir par l'excès des complimens. Cherchons donc les paragraphes où la louange soit tempérée par quelque

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ulllo reproche , et où la critique même garantisse la sincérité des e'ioges. L'état de nos manufactures ne paraît pas à M. Playlalr aussi florissant que l'habileté des Français le ferait supposer ; il en accuse le faux système de notre gouvernement, les lois prohibitives , et surtout l'imperfection de nos machines et de nos outils. Il entre , à cet égard , dans des détails que nous pouvons considérer comme des conseils excellens et surtout fort désintéressés. Je ne puis le suivre dans cette discussion , mais je vais rapporter un fait dont la conséquence est que nous sommes plus empressés de vanter notre supériorité que soigneux de l'établir. Ce n'est point l'absence des machines qui nous empêche de rivahser avec nos voisins; mais nous ne voulons pas, ou nous ne savons pas les employer. Il en existe à Paris une collection admirable où le public est admis , et que le moindre ouvrier peut examiner à loisir. Une surtout y existe depuis 1760; c'est un métier à tisser, dans lequel un mécanisme ingénieux fait tourner la navette , sans que l'on fasse usage des pieds ni des mains. Les Français le possédaient depuis trente ans , sans s'en douter, lorsqu'un Anglais (M. ^Vilkinson) la découvrit dans notre Conservatoire , et la fit adopter dans les manufactures anglaises, où, par ses brillans succès , elle punit le peuple qui l'a négligée. N'est-ce pas là le sic vos non vobis de Virgile, sans que nous ayons le droit de nous en plaindre?

Sous le rapport de la politique , le raisonneur

anglais n'est pas notre admirateur, et ses pre'dictions ne sont pas consolantes. ISos finances lui paraissent un abîme qui se creuse de plus en plus, et fmlra par nous eni^loulir si nous n'y prenons garde; il ose dire que le gouvernement représentatif n'est pas le plus économique ; et un autre Anglais avait dit avant lui que ce système est le plus commode pour exercer le pouvoir absolu. Quelle hérésie dans une bouche anglaise! M. Playfair va bien plus loin : la charte , la charte ellemême n'est pas respectée par ce fier Breton , qui pense sans doute que tout ce qui est lait par les hommes peut être soumis au jugement des hommes. Mais moi , qui ne suis pas sur les bords de la Tamise , je reçois la loi et ne la discute point. Je me bornerai donc à dire que l'un des titres par lesquels l'auteur annonce ses divers examens de notre charte , est ainsi conçu : « Difficulté et nécessité >) de changer La ChaHe. » Ces mots suffiront pour piquer la curiosité du lecteur.

Quelque désir que j'aie de rendre politesse pour politesse k un Anglais si bienveillant envers la France , je ne puis lui pardonner une assertion déjà relevée par le traducteur, et où l'exagération <'st révoltante. Quoi ! un homme plein de sens et de raison, un ami de la France , un écrivain sage et modéré, vient nous dire avec un flegme capable de stupéfier ses lecteurs, que les trois quarts au moins des Français sont partisans de la révolution, ainsi que l'armée régulière et la grande masse de

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