‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 31 sur 36 · IDYLLES DE THÉOCRITE · texte numérisé non relu

IDYLLES DE THÉOCRITE

LITTÉRATUllE ANCIENNE.

IDYLLES DE THEOCRITE,

TRADUITES EN FRANÇAIS; Par J.-B. Gail , professeur de littéralbre grecque au Colle'ge de France,

Comme cet article sera presque entièrement consacre à l'examen de deux questions litte'raires qui ont occupé les hommes les plus habiles, je prévois qu'il ne me sera guère possible d'y parler des idylles de Théocrite en particulier. Je crois donc devoir dire, avant d'entrer en discussion, que cette traduction est le fruit d'un immense travail , qu'elle se fait remarquer par son élégance et sa concision, mérite rare quand il s'agit de traduire du latin ou du grec , et qu'elle est très-propre à détruire la prévention défavorable que les gens du monde ont conçue contre les poésies de Théocrite. Les lecteurs les moins familiarisés avec les auteurs anciens, trouveront dans cette traduction de M. Gail assez de charme et d'intérêt pour être convaincus de

CRITIQUE. T. IV. a8

l'injustice des beaux-esprits , qui nous ont présenté le poêle sicilien comme un chantre sauvage et grossier qui ne quitte jamais les rustiques pipeaux ; et les lecteurs les plus instruits y admireront l'érudition du traducteur , la justesse de sa critique , l'importance et l'étendue de ses recherches.

Dans cette édition , remarquable par la beauté des caractères et par sa correction , on trouve le texte grec en regard avec la traduction française , et , au-dessus , la version latine aussi littérale qu'il est possible de la désirer.

Le troisième volume est entièrement rempli d'obsei'\ations critiques sur les idylles de Théocrite. M. Gail y donne une notice de toutes les éditions, et de toutes les traductions complètes ou partielles que l'on a faites de ce poète ; il y éclaircit les passages obscurs , il y discute le sentiment de tous les savans qui se sont exercés sur cette matière ; il indique toutes les imitations anciennes ou modernes de ces idylles, et il termine par une traduction exacte des Bucoliques de \irgile, en comparant, dans des notes pleines de goût, tous les passages où le poète latin a imité ou presque traduit le poète

A ces éloges que la vérité me dicte , je dois en ajouter un d'un genre bien différent : ces idylles sont ornées de fort jolies gravures. J'ai honte de citer ce futile ornement comme un mérite ; mais r.ialheureuscment , c'en est un aujourd'hui: et M. Gail aura la douleur de voir que ces bagatelles

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sont une grande cause de publicité , et conséquem-» nient un puissant ve'hicule au succès et à la re'putation.

Je vais maintenant exposer les deux questions que M. Gail discute dans un discours préliminaire et dans une dissertation adressée à M de La Harpe : questions sur la première desquelles il revient dans son troisième volume.

Elle peut être exprimée dans ces termes : Théocrite est-il supérieur à Virgile? M. Gail se décide pour l'affirmative. Si ce savant traducteur n'avait parlé que du talent poétique , de la vérité et de la force de l'expression , de la vivacité des couleurs , de la variété des tons , de Tharmonie des vers , de la justesse , de la beauté des images, je me garderais bien d'entrer dans cette dissertation qui serait fort au-dessus de mes connaissances ; mais il a fondé cette supériorité deThéocrile sur des preuves que la simple raison peut apprécier, et dès-lors je puis , comme tout le monde , examiner à quel point le commentateur s'est laissé entraîner par le charme de son poète favori. Ce n'est point le désir ridicule de mettre du mien dans cette discussion qui me la fait entreprendre , mais je crois pouvoir démontrer que la différence des opinions à cet égard n'a pour cause qu'un mal-entendu , et que toute dissertation sur ce sujet n'est , à proprement parler , qu'une dispute de mots. Elle consiste en ce que les pastorales de Virgile sont intitulées Bucoliques , tandis que les poèmes de Théocrite sont nommés Idylles.

ïhcociilc , dit M. Gail , se renfermant dans son genre, n'a dépeint que des objets champêtres. Celle proposition paraît d'abord fort inexacte ; car les idylles II, XIV, XY , XM, XVII, XVIII et plusieurs autres, n'ont rien "de cliampèlre , et les interlocuteurs n'y sont ni bouviers, ni bergers, ni chcvriers.

Virgile, ajoute-t-il, des sa première églogiie , afflige lânie par Vidée de la nùsèj'e et de la pancrcté. Dans la XXI' idylle de Tlieocrite , je trouve des pêcheurs si pauvres qu'ils n'ont pas un seul vase pour apprêter leur nourriture , pas un chien pour les suivre , et qu'ils couchent misérablement sur des branches d'arbres , situation que M. Gail adoucit en traduisant ç'«,«v£< ^^y feuillage.

Il reproche même à Virgile l'intention dans laquelle ce poète a écrit sa première et sa neuvième cglogucs, et l'on ne doit, dit-il, en composant un ouvrage, avoir d' autre chose en vue que la perfection de l'ouvrage même. Mais si A irgile a eu tort de flatter Auguste pour en obtenir la restitution de son patrimoine , que doit-on dire de Thèocrite qui demande très-clairement de l'argent à Hiéron ? Que faites-vous de cet or entasse dan's vos coffres, dit-il:' Il faut donner aux poètes. Ce sont eiuc qui nous feront vivre dans hi postérité; sans eux l'ous serez confondu avec l ignoble ouvrier (jui a les nunns calleuses. P^irgile ne satisfera pas davantage, conùnueM. Gail, J« moins comtne poète bucoliijue, soit que dans la sixième églogue,

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// décrue en rcfs sublimes le desojyîre du cJiaos et le grand œui^re de la création , soit que la lyre en main (Egl. IV), // célèbre la naissance d'un illustre enfant avec qui renaîtra l'âge d'or. Si cet aiTcH est juste Tlieocritc ne doit pas me satisfaire quand il flatte Ptolemee dans une idylle de cent quarante vers ; quand, dans une autre, il reproche à Hie'ron son avarice , en lui présentant les muses affamées qui pleurent sur des coffres vides.

Telles étaient les réflexions critiques que je faisais sur la dissertation de M. Gail , lorsqu'après avoir lu ces trois volumes et être revenu sur le premier, j'ai aperçu une distinction fuie qui éclaircit un peu la difficulté, et sur laquelle ce traducteur motive sa préférence. Toute la critique consiste en ce que le mot bucolique signifie très-exactement un poëme cliampètre , tandis que le mot idylle n'a aucun sens déterminé., et ne désigne pas spécialement un poëme pastoral. Tliéocrite a donc pu traiter des sujets même héroïques dans des idylles, tandis que Virgile n'a pas dû parler d'Auguste, de Pollion et de Gallus dans des bucoliques. Si j'ai bien saisi le sens des définitions que donne M. Gc'il, j'ai raison de dire que tout cela se réduit à une dispute de mots , en ajoutant cependant que Tliéocrite a été purement pastoral dans celles de ses idylles qui sont purement bucoliques, tandis que Virgile s'écarte quelquefois du genre pastoral dans celles de ses églogues où il n'introduit que des bergers et des bouviers. Si M. Gail avait commencé

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par établir clairement celle distinction , il aurait épargné beaucoup d'embarras à ses lecteurs , et à moi, en particulier, le chagrin de l'avoir contredit mal-à-propos. Mais je puis assurer que beaucoup d'autres y seront trompes comme moi ; je crains même que , malgré celte explication , il ne trouve encore un grand nombre d'incrédules. Il faut donc conclure de tout ceci que si les dix églogucs de Virgile portaient le nom d'idylles, IVI. Gail aurait beaucoup moins de reproches à leur faire ; et si les grammairiens grecs qui ont recueilli les ouvrages de Théocritc, leur avaient donné le nom de bucoliques , au lieu de leur donner celui à' idylles , M. Gail dirigerait contre les poèmes de l'auteur grec une partie des reproches qu'il adresse au poète latin. La seconde question a été souvent examinée. Il s'agit de savoir s'il faut traduire les poètes en vers ou en prose. Les uns ont dit : « Il faut traduire les » poètes en vers ; cette maxime n'est vraie qu'au- » tant qu'on suppose que le traducteur sera poète, » S'il n'est qu'un versificaleur dépoiu'vu de senli- » ment et de verve , il s'éloignera plus de la poésie » de l'original; il aura moins de chaleur, de mé- » lodie et d'esprit poétique daus ses rimes monoi> tones et forcées, qu'un bon écrivain dans sa prose » vive et libre. » Il résulte de celle décision que si nous avions un traducteur vérilablement poêle, la traduction en vers serait alors préférable, mais M. Gail paraît se décider pour la prose dans tous les cas , et c'est , je crois , outrer le principe :

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« Fénolcm , dit-il , est-il peintre moins heureux » qu'Homère , lorsqu'il décrit ou les combats du » fils d'Ulysse , ou les agrémens de cette grotte j) qui , avec une apparence de simplicité rustique , y> offrait tout ce qui peut charmer les yeux? » Je n'hésite pas à re'pondrc qu'il est un peintre moins heureux qu'Homère , et que si à son rare talent il avait joint celui de faire des vers comme Racine , le Téle'maque serait un ouvrage encore plus parfait. Comme je ne puis pas faire autorité par moimême , j'adopte de grand cœur l'opinion de M. de Chateaubriand , lorsqu'il dit ; « Je ne suis point » un de ces barbares qui confondent la prose et les » vers. Le poète, quoi qu'on dise, est toujours » l'homme par excellence ; et deux volumes entiers » de prose descriptive ne valent pas cinquante » beaux vers d'Homère , de Virgile ou de Racine. » Ce jugement est d'autant plus remarquable qu'il est plus désintéressé , et que l'auteur le prononce en nous donnant un ouvrage en prose qui a la forme et le mouvement d'un poème,

M. G ail ajoute : « Les règles gênantes de la ver- » sification , la monotonie d'hémisliches toujours » semblables, l'imperfection même de notre langue, ^) peuvent - elles promettre au traducteur poète » d'autre mérite que celui de l'imitation ? » Je répondrai : 1° les règles gênai des de la versificalion sont précisément ce qui rend le poète admirable quand il a su s'en affranchir heureusement ; 2" si la monotonie d'hémisliches toujours semblables

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est un obstacle au Iraducleur, elle doit en être un pour le poète même , et il faudrait conclure de là que les Français ne doivent jamais écrire en grands vers, car les h('nilstichesy sont toujours semblables; 3° rimpcrfcction de notre langue ne gêne guère moins le prosateur que le poète, ce qui m'est demontre' par les reproches que l'on fait tous les jours aux nombreuses traductions en prose des poètes anciens ou étrangers ; 4° enfin si le poète ne peut espérer d'atteindre qu'à Xiinitaiion , le prosateur est très-souvent réduit à cette seule espérance , soit que notre langue manque d'expression pour rendre le texte , soit qu'il làille choisir un équivalent, soit qu'il faille adoucir une image trop crue, une métaphore trop hardie, soit enfin que l'on veuille familiariser avec nos yeux des objets trop contraires à nos mœurs et à nos usages. La traduction de M. Gail , tout exaite, tout élégante qu'elle est , me fournit mille preuves de cette nécessité. Je n'en citerai qu'un petit nombre : je demande à ce savant helléniste s'il a rendu avec une «'xactitude littérale le vers iS*' de la première idylle, .s'il n'a rien ajouté au vers i35 de la même, ni au vers 26 de la seconde; si l'antithèse qu'il attribue au vers 18 de la troisième idylle est aussi marquée dans le grec ; s'il a pu rendre toute la force du 20' vers de la même idvUe : s'il a trouvé dans le texte des vers 8 et 10 de l'idylle ^ , les exprcvSsions l'oilà la ressource, et ///. assommes avec Ion babil, qui sont des tournures purement Irançaiscs. Quand

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M. Gail ne se sert pas d'cqulvalens, il dit avec le poète grec : la jambe vient après le genou, ou bien, les Amours ont éternuc pour le fils de Slrnlchus : phrases qui , tout exactes qu'elles sont , rendraient une traduction bien bizarre, si .elles étaient plus multipliées. Il est donc évident que le prosateirr même ne peut s'astreindre à une exactitude littérale ; et puisqu'il faut plus ou moins s'écarter du texte , pourquoi serait-il défendu de chercher des équivalens dans la poésie , au lieu de prendre des ù-peu-près dans la prose i^

Les beaux esprits du siècle dernier ont beaucoup décrédité les idylles deThéocrile. Racine cl Boileau les admiraient ; et le premier de ces poètes a heureusement imité plusieurs vers du chantre de Syracuse. Charles Perrault s'est moqué de tous les anciens , et a par là mérité qu'on se moquât de lui. Fontenelle a critiqué les pastorales de Théocrite ; et ses sophismcs auraient été d'une conséquence fâcheuse pour la gloire du poète grec , si Fontenelle n'avait aussi composé des Pastorales qui n'ont servi qu'à prouver combien l'esprit et le talent même peuvent égarer un cœur froid , incapable de sentir les beautés de la nature. Dans le cours du dix-huitième siècle , des hommes d'un esprit plus subtil que juste , n'osant approuver Fontenelle , et connaissant trop peu Théocrite , ont cru concilier tous les partis , en disant que dans la poésie pastorale , il faudrait choisir mi juste milieu entre les bergers de Théocrite et ceux de

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Fontcnelle, et s'elolgncr de l'âpre rusticité' des uns, roiiimc de la ridirnie afféterie des autres.

Les gens du monde qui ne lisent que sur parole, ont tout-à-fait néglige' le poète grec ; et quoiqu'on en ait fait un assez grand nombre de traductions (Complètes ou partielles, on peut dire qu'il y avait peu d'auteurs anciens moins connus que Théocrife. Il est donc fort utile de de'montrer l'injustice de quelques critiques , de réparer les erreurs de quelques autres, et d'apprendre aux amateurs du beau et du vrai ce que la plupart d'entre eux paraissent ignorer.

La rusticité que l'on reproche au poète sicilien n'existe réellement cpic dans cpielques-unes de ses idylles ; et dans celles-là même , elle n'exclut ni la force ni l'élégance de l'expression, et n'empêche pas qu'on ne voie sans cesse briller les grâces naturelles que Théocrite possédait au suprême degré. Mais ce que les détracteurs de ce poète auraient du avouer, s'ils avaient été justes , c'est que sur trente idylles, • dont plusieurs sont fort longues, il n'y en a pas douze qui soient de véritables bucoliques ; Servius même n'en compte que dix qui soient absolument pastorales.

La seconde est un chef-d'œuvre de poésie , de verbe et d'expression passionnée. Jamais l'amour n'a été peint avec plus d'énergie ; jamais ses fureurs n'ont eu plus de charmes; jamais son délire n'a été plus touchant. 11 ne resterait que ce monument de la littérature grecque , qu'il nous don-

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ncrait la plus haute idcc'dc la langue dans laquelle cet ouvrage est e'crlt, et du siècle où il a elc compose.

L'idylle XVIP, écrite d'un style noMc et c'ievé , n'a rien qui rappelle les bouviers et les troupeaux; la XVIIP serait une ode si elle était divisc'e en strophes ,• et elle en a presque toujours l'e'lévation. Celle des Pécheurs , que quelques critiques rangent parmi les plus grossières , forme un apologue charmant dont la morale est aussi juste qu'utile. Que de gens aujourd'hui , semblables au pécheur de Théocrlte, rêvent qu'ils ont pris un poisson d'or, et oublient que le travail seul peut leur procurer ce que leur avidité poursuit jusque dans les songes ! La XXIP ou les Dloscures , de'bute par le ton de l'ode , devient dramatique dans un dialogue plein de vivacité , et finit par un récit digne de la poésie épique. La XXIIP n'est point grossière, mais fort scandaleuse ; et son indécente ingénuité est telle que M. G ail a bien de la peine à la rendre présentable aux lecteurs tant soit peu modestes. Au reste , le vice honteux que Théocrlte célèbre avec tant de complaisance dans cette idylle, en déshonore beaucoup d'autres, et nous prouve que le bon vieux temps n'a pas toujours été le temps des bonnes mœurs. La XXIV" et la XX\ ■= sont consacrées à la gloire d'Hercule : dans la première , la description des scrpcns cjul se glissent sur le bouclier qui sert de berceau au jeune Alcide , et les efforts du di\in enfant pour étouffer ces nions-

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trcs; dans la seconde , la'pcinture des innombrables troupeaux d'Augias, et le récit du combat dans lequel le fils d'Alcmcne terrasse le lion de Ne'mee : tous ces tableaux sont d'une force , d'une ve'rite, d'une expression admirables. La XXYIP, peut-être trop voluptueuse, est d'une grâce, d'une naïveté et d'une fraîcheur qui se font sentir aux lecteurs les plus insensibles, et que les écrivains les plus habiles peuvent à peine imiter. Je pourrais citer beaucoup d'autres idylles où, loin d'être grossier, Théocrite est un modèle d'clégance , de grâce et de noblesse ; mais je suis retenu dans des bornes étroites , et forcé de renvoyer le lecteur à la traduction de M. Gail , pour y trouver les preuves multipliées de l'excellence du poète grec. Je ne puis cependant résister au désir de parler de la XIV*' idylle, intitulée, V Amour de Cinysca ; elle est d'une naïveté si piquante , et 11 en résulte un effet si comique , qu'on ne peut s'empêcher de rire des lamentations du pauvre amant qui a été trompé par sa maîtresse. On y trouve une expression proverbiale qui a passé jusqu'à nous, et qui s'applique aux mêmes occasions. Mais de tous les poëmes de l'héocrlte , celui qui étonnera le plus les gens du monde, est, vSans coijtredlt, la X^ ' idylle ou les Syracusaines. Dans ce pc lit ouvrage, écrit il y a plus de deux mille ans , on voit avec surprise un dialogue qui paraît avoir élé compose ])onr nous et pour notre siècle. Des dames d'Alexandrie veulent aller au palais de Ptoléméc pour

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y voir une fête ; les traits de satire contre les maris , le caquet de ces femmes sur les mystères de la toilette et les petits détails du ménage , la mauvaise humeur contre la servante , la négligence pour l'enfant qu'on laisse entre les mains de la bonne , Tempressement à se parer, à se montrer, la peinture des embarras de la ville et de la foule qui se porte où il y a foule , tout cela est d'une vérité si conforme à nos mœurs, que l'on croit lire une scène de Molière ou tout au moins une satire de Boileau.

J'ai déjà dit mon opinion sur la traduction de M. Gail ; l'estime du public et le succès de l'ouvrage ne feront , j'espère , que la confirmer. Je me contenterai d'ajouter ici que les gens du monde ne doivent point en redouter la lecture; elle est si naturelle , si élégante et tellement appropriée au génie de notre langue , que les plus grands ennemis de l'antiquité pourront la lire comme un bon ouvrage français.

M. Gail y lait sans cesse un heureux échange de nos tournures contre les tournures grecques , qui nous paraîtraient quelquefois barbares si elles étaient servilement imitées. Les occasions où il est forcé de préférer F équivalent au littéral, sont extrêmement nombreuses, et elles prouvent, quoi qu'il en dise, qu'il est permis de traduire en vers les poètes anciens. Puisque dans la prose même , il se trouve à chaque instant dans l'impossibilité de s'astreindre à une exactitude scrupuleuse, pour-

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quoi ne permettrait -il pas la même liberté au poète ?

Il me reste à parler du troisième volume de cette traduction. C'est là que brille l'immense c'rudition de M. Gail. On est en quelque sorte effrayé quand on voit quelle énorme quantité de volumes il lui a fallu lire, que dis- je ? étudier, dévorer, pour parvenir à éclaircir quelques passages obscurs, déterminer quelques sens douteux dans les idylles de Théocrile. Ce qui n'est pour le lecteur qu'une instruction facile, et même un amusement, a dû être pour le traducteur un travail bien long et bien pénible ; oserai-je ajouter que c'est un travail bien ingrat? En effet , jamais le public n'accorde, dans ce cas, une récompense proportionnée à la peine et au mérite. Celui qui , au prix de ses veilles et au préjudice de sa santé, se sacrifie en Cjuelque sorte pour les sciences, obtient sans doute l'estime oisive des gens instruits et des gens de bien , mais il s'attire souvent aussi le mépris des sots et la haine active des méchans. J'ai des raisons pour croire que M. Gail a obtenu cette triple récompense , et je voudrais de tout mon cœur qu'on ne lui eût accordé que la première.

L'ouvrage est terminé par les JBiico/iffites de J^irgile, que le nu^me ]>rofesseur a traduites, et sur lesquelles il fait aussi des remarques où Théot rite est un peu trop supérieur à \ irgile , mais où l'on trouve des rapprochemens ingénieux et des observations pleines de goût.

Traduits et analysés par M, Henry, chef d'école secondaire.

Que dire encore de Cice'ron, après tant d'écrits, de notes, de commentaires, d'interpre'tations, d'éioges et de discussions dont ce grand orateur a été la cause ou l'objet? Je suis donc dispensé de tout préambule , puisque je serais çéduit à répéter ce que personne n'ignore. Ce que je puis dire de plus nouveau sur Cicéron, c'est qu'on ne le lit plus ; et à l'exception de quelques amis de la belle latinité, l'orateur romain n'est plus guère connu que des professeurs et des écoliers. Si Ton me demande sur quoi je fonde cette assertion , je répondrai : lisez les discours de nos orateurs ; et ceux qui concourent aux prix académiques , et ceux qui obtiennent des couronnes , et ceux mêmes qui , prononcés dans des occasions solennelles, au nom du premier corps littéraire , semblent exiger de la pureté , de la dignité , de l'élégance , et surtout de la clarté, vous serez alors forcé d'avouer, ou que Cicéron a eu tort, ou qu'on ne lit plus Cicéron ; et pour me servir d'une expression cicéronienne, nos orateurs ne me donnent-ils pas le droit de dire : Jarn obsolent Ciceronis eloquenUaP

Beaucoup d' ce ri va lus, je le sais, cherchent à accréditer cette opinion si fausse, qu'on n'a pas besoin de recourir au grec ou au latin pour bien parler français; je ne chercherai point à la combattre , puisqu'elle est déjà rernullb magis, quarn vcThis rcfulaia, et qu'il suffit de comparer les e'crits des hommes qui ont lu les anciens, aux écrits de ceux qui les me'prisent. Mais que ces ennemis du latin, parce qu'ils ont négligé de l'apprendre , consultent au moins les bonnes traductions, et si dans ces copies , bien peu lidèles , ils trouvent cependant des leçons utiles et d'admirables exemples, ils sentiront bientôt de quel secours leur serait la lecture des originaux.

Mallieureusenienl les bonnes traductions sont plus rares encore que les bons ouvrages. Je n'eu concluerai pas cependant, avec cerlains traducteurs, qu'il faille plus de talent pour traduire que pour composer. Je ne me jetterai pas dans un autre excès, en disant qu'w/ze traduction n'est jamais qu'une tapisserie vue à l'envers; mais je paierai un juste tribut d'éloges aux liltéraleurs qui font heureusement passer dans notre langue les beautés (les langues anciennes , sans exiger d'eux cette perfection ligoureusc que la différence des idiomes a rendue impossible.

I\l. Herny, chef d'i'cole secondaire, oftrc au public trois discours de Cicéron {j)ro Milone, pro Marcello , pro Lege Manilià) , et il attend le succès de cette traduction , pour publier successive-

DISCOURS DE CICRRON. ^^n

ment d'autres chefs-d'œuvre de l'orateur romain. Dans une pre'face d'une page et demie , sobrie'té bien rare à présent, il s'exprime avec cette modestie qui est encore moins à la mode : « J'avais en vue, non-seulement de leur faciliter (il parle de ses élèves) l'interpre'tation du texte , mais de diriger leur goût , et de les aider à suivre plus sûrement la marche de l'orateur et le développement progressif de ses idées; c'est ce qui m'a engage' à ajouter à chaque discours une analyse raisormce, à laquelle leur intelligence , secondée par le travail , trouvera encore beaucoup à ajouter. Ainsi cette traduction peut , en quelque sorte , être regardée comme classique et élémentaire. Si cet essai obtient quelqu'encouragement , il me sera agréable de le continuer, et je ne tarderai point à publier la traduction des Catilinaires; sinon je laisserai volontiers à des mains plus habiles le soin de remplir une tâche si difficile. »

Jl est aisé de s'apercevoir que M. Henry n'a de commerce qu'avec les auteurs anciens, ou avec les anciens modernes ; car s'il s'était modelé sur les plus nouveaux , sa préface eût été un peu plus vo-lumineuse que son livre , et sa traduction eût été suivie de notes, notices, remarques et sur-notes dans lesquelles il nous aurait prouvé qu'on n'avait lien fait de bon avant lui dans ce genre ; que lui seul était digne de sentir, d'apprécier et de traduire Cicéron ; que ses lecteurs n'avaient rien de mieux à faire que d'admirer, et la critique, d'autre

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parti à prendre que de se taire. Au lieu de toutes ces belles choses, qui sont du goût le plus moderne/il nous dit simplement que si son travail n'est pas agréable au public , il laissera à des mains plus habiles le soin de remplir cette tâche , et la gloire de faire mieux. Oh! certainement M. Henry doit déjà être regardé comme un auteur ancien. . Mais si sa modestie l'a empêché de louer son ouvrage, je dois d'autant moins lui refuser des éloges que je crois justes, et que ses lecteurs sans doute confirmeront. Sans comparer sa traduction à celles des du Ryer, des Auger , des Lallemant et des de Wailly, chez qui l'on retrouve bien rarement l'éloquence de Cicéron , je ne crains pas d'affirmer que M. Henry a toujours été fidèle au sens , clair, pur et élégant dans son style ; qu'il a eu l'art de dérober à l'orateur romain tout ce que la langue latine lui permettait de transporter dans la notre ; et s'il ne m'appartient pas de dire qu'on ne peut mieux faire , je crois au moins que l'on n'a pas mieux fait. Autant ëloigné de ceux qui rampent sous la tyrannie de la lettre , que de ceux qui prêtent k Cicéron un genre d'esprit qu'il n'avait pas, le nouveau traducteur a substitué d'heureux équivalcns aux expressions que n'admet pas notre langue , et a reproduit avec une rigoureuse exactitude toutes celles dont il pouvait nous enrichir. Il a senti que ces longues périodes qui ont tant de grâce dans le latin, sont rarement élégantes et claires dans le discours français > et il a su s'y me-

mSCOURS DE CICERON. 4^1

nager des repos avec tant d'adresse , que tous ces membres epars ne forment qu'un seul corps, et que la période y paraît conservée. Il use du même artifice chaque fois qu'une longue parenthèse suspend le sens d'une phrase déjà trop étendue ; quand il trouve trois épithètes ou trois verbes dont le nombre n'a été commandé que par l'élégance latine , il les réduit souvent à deux qui les égalent erî force et en clarté , parce qu'il sent bien que ce qui est abondance dans le texte , deviendrait souvent redondance dans la traduction.

Cette manière de traduire le latin me fournit l'occasion de faire une observation qui ne sera peut-être pas dénuée d'intérêt. Ceux qui ont reproché à Cicéron cette surabondance de phrases, cette accumulation de mots, et la reproduction d'une même idée sous plusieurs formes différentes, ne paraissent pas avoir senti combien un discours destiné à être lu dans le silence du cabinet, diffère de celui qui doit être prononcé dans une place publique, devant un sénat, devant un peuple assemblé. Dans le premier cas, le lecteur instruit et attentif n'exige, ne désire que ce qui est nécessaire à la clarté et à l'élégance du discours; il se révolte chaque fois que l'auteur a l'air de douter de son intelligence , et fait des efforts pour éclaircir ce que le lecteur a déjà fort bien entendu ; mais quand on s'adresse à tout un peuple , il faut parler à toutes les passions, à toutes les préventions; il faut un style pour tous les esprits , une logique pour tous

les degi-és d'intelligence : ce n'est point alors assez de frapper fort , ni même de frapper juste , mais il faut souvent frapper plusieurs coups au même endroit, afin que si les premiers ont trouvé des insensibles, le dernier au moins produise son effet. Ciccron n'a donc pas dû parler au Fonim comme dans le se'nat , ni au sénat comme il écnvait pour des lecteurs intelligens, lettrés et attentifs.

Le traducteur doit observer toutes ces nuances ; et comme les discours de Cicéron ne sont plus destinés au peuple, celui qui les reproduit dans notre langue doit s'appliquer à saisir ce juste milieu où , sans s'éloigner de l'orateur romain, il le rende (^pendant intelligible et agréable à des lecteurs français. Une citation fera mieux sentir ce que j'ai voulu dire , et que j'ai faiblement exprimé.

Cicéron plaidant pour Milon qui a tué Clodius, veut prouver que le meurtre cesse d'être un crime dans le cas où l'on est réduit à défendre sa vie contre une injuste agression. C'est une vérité que personne ne conteste ; mais il parlait devant des hommes prévenus, amis de Clodius , et ennemis de Milon ; il fallait donc qu'il eût dix fois raison pour ne point paraître avoir tort ; la redondance n'était donc là que suffisante , et il ne pouvait trop accumuler les moyens. 11 dit : « 11 est une loi, Romains, non pas' écrite, mais née avec nous; une loi que nous n'avons ni apprise , ni reçue des hommes, mais que nous avons comme arrachée et surprise à la nature ; une loi qui ne vient ni de l'instruction

mscouRS DE CTCÉRON. 453

ni des préceptes , mais que nous poi tons en nousmêmes, et qui est gravée dans nos coeurs : cette loi nous dit que si notre vie est menacée, si nous sommes exposés à la violence des voleurs , ou aux traits de nos ennemis , tout moyen de conserver nos jours est honnête et légitime. En effet , les lois se taisent au milieu des armes ; elles n'exigent point que nous attendions leur appui, lorsque celui qui voudrait l'attendre s'exposerait à tine mort injuste, avant d'obtenir une juste satisfaction, n

Un latiniste renforcé, un amateur du mot à mot ne manquera pas de faire observer que M. Henry n'a point scrupuleusement rendu toutes ces expressions latines : didicimus, accepimus. legimus, arn'puimus, hausimus, exprès simus ; il se plaindra de ne point retrouver dans le français toute la force de cette phrase : Lex ad quam non docti^ sed facti; non instituii, sed imhuti sumus; mais je demande à tout homme raisonnable si ces mots hausimus, imbuti sumus, peuvent se traduire littéralement , et s'il fallait absolument placer six verbes dans la phrase française, parce que Cicéron en a mis six pour arrondir sa période.

On lui fera peut-être le même reproche dans le discours pour la loi Manilia, lorsqu'il fait dire à Cicéron : « Vous devez effacer la tache qu'a imprimée sur vous la dernière guerre de Mithridate , et dont la honte n'a que trop long-temps souillé la pureté du nom romain. » Sans doute on ne retrouve pas ici l'énergie de la phrase latine ; mais

notre langue, si timide dans ses métaphores, et plus dc'daigneuse encore que sévère dans le choix de ses expressions, admettra-t-elle jamais la traduction littérale de cette phrase vigoureuse : Ma^ cula nuœ pcenitus jam inscdit^ atque irweteravit in populi romani nomine? Et quand Cicéron dit ailleurs : llum or ern, fabulam faisant , Jictarn, le^ veni pethorrescimus t ne sera-t-on censé avoir traduit que quand ©n aura servilement exprimé toutes ces nuances si légères , toutes ces épithètes qui différent si peu entre elles? Non sans doute. Ce n'est point du latin que nous demandons au traducteur, mais un discours français qui nous offre , autant qu'il est possible , l'élégance et l'énergie latine. A cet égard, M. Henry me paraît avoir fait tout ce qu'on avait le droit d'espérer; car Cicéron, qui est si facile à comprendre , est peut-être de tous les Latins le plus difficile à traduire dignement.

Comme je n'ai cité que quelques phrases de cette traduction estimable , je croirais être injuste envers M. Henry, si je ne faisais connaître plus amplement sa manière et son style. En retraçant ce qu'a dit un excellent orateur ancien dans une occasion soleilnclle , je vais donner les moyens d'apprécier ce qu'ont dit des orateurs très-modernes qui se sont trouvés dans la même circonstance. Si ce parallèle ne plaît pas à tout le monde , on aura tort de m'en vouloir : ce ne sera pas moi qui serai m<'( liant , ce sera (^ic('ron.

Je choisirai quelques (ragmens du discours poui^

Marcellus : cet illustre Romain, dont l'éloquence approchait de celle de Cicéron, descendait du Marcellus qui prit Syracuse défendue par Archimède. Il avait suivi le parti de Pompée , et n'avait jamais su déguiser la haine qu'il portait au vainqueur de Pharsale. Retire à Mitilène , il semblait avoir renoncé à Rome pour jamais , quand César , touché par les prières du sénat, fit grâce à* Marcellus , et lui permit de rentrer dans sa patrie. Cicéron rompit alors le silence auquel il s'était condamné depuis long-temps , et prononça , au nom du sénat, un discours , fruit d'une inspiration soudaine , et qui cependant, par l'élégance du style , la vivacité des sentimens, la délicatesse des éloges et la noblesse de l'expression, égale ou surpasse peut-être ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait en ce genre. Yoici le début de la première partie :

« L'orateur le plus éloquent, le génie le plus riche et le plus fécond, loin de prétendre , César, embellir vos exploits , oserait à peine entreprendre de les raconter : j'ose assurer néanmoins, sans craindre de vous offenser, que la gloire qu'ils vous ont procurée n'a rien de plus éclatant que celle que vous venez d'acquéiir aujourd'hui.

» Je pense souvent en moi-même , et je me plais à publier que les hauts f^ts de nos généraux , ceux des plus illustres potqptats, ceux des peuples les plus puissans et des nations les plus belliqueuses, ne peuvent entrer en comparaison avec les vôtres, soit pour la grandeur des intérêts, la diversité des

entreprises ou la promptitude de l'exécution , soit pour la multitude des combats on la variété des régions qui en ont été le théâtre ; et qu'enfin vous avez parcouru en conquérant les distances les plus éloignées avec plus de rapidité que n'aurait pu le faire un voyageur.

» Il faudrait s'aveugler volontairement pour ne pas convenir que de telles actions sont au-dessus de ce que la pensée même peut concevoir. Cependant il en est qui ont plus de droit encore à notre admiration ; car il est bien des gens qui s'efforcent à diminuer la gloire des exploits guerners ; ils en accordent une partie aux soldats pour la ravir

aux chefs La fortune surtout se croit en droit

de s'en attribuer la meilleure part, et se regarde presque comme la seule cause des succès.

» Mais cette gloire que vous venez d'obtenir» personne ne la partage avec vous. Quelque grande qu'elle soit , elle vous appartient tout entière ; ni le soldat , ni l'officier n'y ont aucun droit. I.a fortune même , cette souveraine maîtresse des événemens humains , ne vient pas vous en disputer l'honneur : elle vous le cède et vous en laisse tout le mérite; car la témérité ne s'unit pas à la prudence , et le hasard n'est point admis aux conseils de la sagesse. » ^

11 est fâcheux, sans doute^ qu'à la fin du second paragraphe le traducteur n'ait pu transporter dans sa phrase toute l'énergie du latin ; en clfet, il n'est pas heureux de finir cette belle période par la marche

d'un voyageur, tandis que l'orateur romain la couronne par ces mots qui l'ennoblissent encore : quàm tins , non dicam cursibus , secl victorus perlustratœ sunt. Mais notre langue ne permet pas ces inversions hardies qui rejettent à la fin des phrases les mots les plus sonores , les plus nobles et les plus c'nergiques ; et il serait injuste de reprocher au traducteur un défaut qu'il n'a pu éviter.

La seconde partie de ce discours est peut-être encore supérieure à la première. Après avoir parlé des guerres civiles , Gicéron cherche à détruire les soupçons et la défiance que pouvaient inspirer à César tous les hommes qui avaient suivi le parti de Pompée. Où sont vos ennemis , dit-il ?

« Tous ont perdu la vie par leur opiniâtreté , ou l'ont conservée par votre clémence. Vous n'avez

donc plus d'ennemis Quel est l'homme assez

peu versé dans les affaires , assez étranger aux intérêts de la république , assez indifférent sur le salut commun et sur le sien propre , pour ne pas sentir que de votre conservation dépendent la sûreté et la vie de tous les citoyens

» C'est donc avec peine que je vous ai entendu prononcer cette parole , d'ailleurs si sage et si belle: j'ai assez vécu, ou pour la nature, ou pour la gloire. Assez , peut-être , pour la nature ; j'ajouterai même , si vous le voulez , pour la gloire , mais trop peu certainement pour la patrie , qui est avant tout. Laissez aux philosophes ce mépris fastueux de la mort , et n'affectez point une sagesse si con-

traire à nos intérêts. On me dit souvent que vous ne cessez de répéter que vous avez assez vécu pour vous. J'en conviens , et je l'entendrais avec moins de regret , si vous ne viviez , ou si vous n'étiez né que pour vous seul. Mais aujourd'hui que vos victoires ont lié le salut de tous les citoyens et celui de la république entière à la conservation de vos

jours pourriez-vous , en fixant des bornes à la

durée de votre vie , consulter plutôt les dispositions de votre âme que l'intérêt de la république ? Et si je vous disais que ce n'est pas assez pour cette gloire même , dont vous ne pouvez nier, tout sage que vous êtes , que vous ne soyez extrêmement jaloux ! Quoi donc! me dites-vous, ne laisserai-je pas après moi un nom assez illustre? Assez, sans doute, pour beaucoup d'autres , mais trop peu pour vous seul : car les plus grandes actions laissent encore à désirer, dès qu'il y a quelque chose au-dessus.... Quand vous Vous serez acquitté de ce que vous devez à la patrie , et que vous aurez fourni la carrière prescrite par la nature , alors , si vous le voulez, dites que vous avez assez vécu

» Et ne regardez pas comme votre vie, celle qui dépend de l'union passagère de l'âme et du corps. La véritable vie , César, la seule qui soit digne de vous , c'est celle dont vous jouirez dans les siècles à venir, et dont la postérité la plus reculée se plaira à conserver et à étendre le souvenir. \ oilà où doivent tendre tous vos efioiis ; c'est pour cette postérité que vous devez travailler. Vous avez déjà

DISCOURS DE CICÉROK. 4^9

fourni une ample matière à son admiration; vos combats , vos victoires , vos triomphes sur le Rhin , sur le Nil , vos emplois ^ vos magistratures, et tous les raonumens de votre grandeur, exciteront l'ëtonncment de nos derniers neveux

» Maintenant que la victoire et la cle'mence du vainqueur ont mis fm à nos dissensions, il ne doit plus y avoir entre tous les citoyens qu'une seule et même volonté. Les hommes sages , et ceux qui ont quelques lumières , sont aujourd'hui persuadés que notre salut dépend de votre sûreté et de votre perr sévérance dans les sentimens de modération que vous avez montrés jusqu'ici , et dont vous nous avez donné , en ce jour, une preuve si éclatante. »

Il m'en coûte beaucoup de morceler ainsi ce beau discours , et je renotice avec peine au plaisir de le transcrire tout entier ; mais je m'en console en songeant que ia traduction de M. Henry sera bientôt dans les mains de tout le monde , et que les personnes les plus étrangères à la langue latine pourront y prendre une idée assez juste de l'éloquence de Cicéron.

Supposons maintenant qu'aw lieu de Cicéron , il se fût présenté devant César un de ces beaux parleurs qui cherchent l'éloquence dans les traits d'es^ prit , l'élégance dans l'affectation , la force dans la rudesse , la pompe dans l'emphase, et l'originalité dans la bizarrerie ; que cet orateur (et ce n'est pas Cicéron que je cite) ayant voulu parler de la guerre d'Espagne , et féliciter César sur sa victoire dé

46o tlTTÉRATÎÎRK ANCIENNE.

Munda où il dcTit les restes du parti de Pompe'e , eût fait entrer dans sa harangue , par un singulier mélange d'emphase et de trivialité, ces rnagnijiqiirs échanges de lumières , ce commerce presque céleste des esprits , où gain et perte tout est PROFIT ; supposons de plus qu'il eût dit au prince : Poire NOM, César, ce nom glorieux a été inscrit }Jans la liste des noms du se'nat , non pour Vhonorer, non pour en être lionoré, sans s'effrayer de rc'trange harmonie de tous ces non, non, et sans daigner nous apprendre qui doit être honoré du nom ou de la liste ; supposons encore qu'en parlant des grands écrivains de son temps, il les eût TQ^réscTiiés comme forti^és par l'immense fardeau de gloire dont les siècles précédens les ont chargés, image bizarre qui monti'e des hommes fortifiés par un fardeau qui ferait gémir Atlas ; supposons enfin qu'il eût placé César à la tête d'une milite spirituelle qui va conquérir des vérités, que serait-il arrivé ? Cela se derine aisément : ni le discours , ni le nom de Torateurne seraient pai'venus jusqu'à nous, et l'un des plus beaux traits de la vie de César novis serait encore inconnu.

Les princes doivent donc bien désirer que les hommes chargés de faire leur éloge , ou de leur adresser des discours solennels, réfléchissent, avant de parler, sur ce qu'ils veulent, sur ce qu'ils doivent dire ; qu'ils assujétissent leur pensée aux règles de la logique et du bon sens ; qu'ils s'eliorcent de cionncr à leur style la véritable couleur du sujet ;

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