‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 32 sur 36 · TRADUCTION NOUVELLE DE SALLUSTE · texte numérisé non relu

TRADUCTION NOUVELLE DE SALLUSTE

Par C.-L. MoLLEVAUT, professeur au Lyce'e de Nancy, el correspondant de l'In^titul.

SALLUSTE est, peut-être de tous les historiens, celui sur le mérite duquel l'opinion des gens de goût a le moins varié. Les deux ouvrages qui nous restent de lui sont généralement considérés comme deux chefs-d'œuvre. Si quelques critiques ont préféré la constante et abondante élégance de Tite- Live , si d'autres ont encore plus admiré la philosophie profonde et un peu morose de Tacite , personne néanmoins ne lui a refusé le double mérite de la pensée et du style. Martial n'hésite pas à le déclarer le premier, le prince des historiens latins ; et Quintilien , dont le jugement est plus décisif que celui de Martial , compare Salluste à Thucydide , pour l'élégance , la concision altique

et les belles maximes qui sont abondamment répandues dans ses écrits. Si quelques anciens lui ont reproché d'employer des mots vieillis , des expressions forcées, ce sont des nuances qui nous échappent à la distance oij nous sommes de cet historien ; et les érudits qui se flattent d'apercevoir ces défauts , pourraient bien se tromper sur ce point, comme sur la prétendue pataviniié ào^ Tite- Live.

Le seul reproche que j'oserais faire à Salluste , parce qu'il est fondé sur le simple bon sens , c'est d'avoir prêté son éloquence et son genre d'esprit à tous les hommes dont il prétend rapporter les discours. Toutes ses harangues ont la même physionomie ; elles sont fort longues par leur étendue, et cependant d'une concision affectée dans chacune de leurs phrases; partout l'antithèse y domine, et quelquefois même elle y est recherchée , comme quand il fait dire à Sylla : ISec quemquam decere , ùui manus nrmavcrit^ ab inermis pedibus aitaciliiim pelere; ce qui veut dire littéralement, qu'un soldat ne doit pas attendre du secours de ses pieds qui sont sans armes , tandis qu 'il a les mains armées. Celte phrase et quelques autres nous paraîtraient peu dignes de la gravité de l'histoire, et nous dirions : C'est de l'esprit.

Quelques personnes ont blâmé dans Salluste cette extrême concision qui, comme dans Tacite, produit souvent l'obsrurité. Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que dans Tacite, l'obs-

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curilé provient plus souvent de l'altcratlon du texte; et dans Salluste, de la concision même , et de l'absence continuelle de toutes ces particules qui servent à la liaison et à l'intelligence des phrases.

Maintenant il se présente une difficulté que les critiques les plus habiles , les rhéteurs et les commentateurs , n'ont encore pu parvenir à résoudre ; et, sur ce point, Salluste fournit plus qu'aucun autre matière à la discussion. Faut-il traduire un auteur avec toutes les singularités , toutes les nuances , et même toutes les imperfections de son style , ou se contenter de rendre fidèlement sa pensée, et substituer aux tournures étrangères du texte, la manière et les tournures propres à la langue du traducteur? Qui le croirait? Des hommes d'esprit et de goût, des critiques éclairés et nombreux , veulent que le traducteur s'astreigne à reproduire scrupuleusement la manière, les tournures, les tâches même de l'original. Malgré l'autorité des partisans de l'exactitude servile, je n'hésite pas un moment à prononcer qu'ils se trompent. Moins fort de mon opinion particulière que de celle de Dumarsais , je dirai, d'après lui : «■ Le traducteur doit parler » sa propre langue, et non pas celle de son auteur, » parce qu'il ne parle qu'à des personnes de sa » nation ; ainsi , il doit rendre les expressions par^i- » culières de l'original par d'autres expressions » particulières de sa propre langue; en un mot ^ » il doit parler comme V auteur aurait parle' s'il

)) aidait écrit en la langue du traducteur. » Ceci me paraît si clair et si vrai, que je ne conçois pas les motifs de toute opinion contraire ; et quant à l'obligation imposée au traducteur de reproduire jusqu'aux défauts et aux taches de l'original, elle me semble complètement ridicule ; car, alors, nous traduirions le gi'ec et le latin dans le style de Ronsard ; nous deviendi-ions tudesques avec les Allemands : ces locutions c'franges passeraient bientôt des traducteurs aux auteurs, et nous finirions par n'avoir plus de langue , pour avoir voulu les posse'der toutes.

Je crois néanmoins que dans cette disputeil y a du mal-entendu, comme dans presque toutes celles qui divisent les hommes. Ne serait-il pas possible de concilier les opinions extrêmes, en disant que lorsqu'il s'agit de faire connaître aux jeunes gens le caractère de style et la manière d'un auteur latin, et de leur faire sentir la diffcVence qui existe entre ces mêmes auteurs, la traduction ne saurait être trop exacte, puisque l'enseignement consiste à faire sentir les défauts comme les beautés ? Mais quand on écrit pour toutes les classes de lecteurs, il n'y a pas de doute qtie le précepte de Dumarsais ne doive être la règle de toute traduction ; en effet, si le lecteur sait le latin, ce n'est pas dans une traduction, mais dans le texte, qu'il ira chercher les nuances qui caractérisent l'original ; si, au contraire, il ignore la langue latine, outre qu'il ne pourra pas apprécier votre fidélité,

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il vous reprochera sans cloute d'avoir altéré la langue qu'il entend, pour imiter les tournures d'une langue qu'il ne peut comprendre.

M. Mol levant a traduit Salluste dans le système de ceux qui exigent une scrupuleuse exactitude , et je me garderai bien de lui en faire un reproche, car sa qualité de professeur et le désir de rendre son travail utile aux jeunes gens confiés à ses soins, lui imposaient l'obligation d'une fidélité rigoureuse. M. Mollevaut s'est déjà fait une réputation littéraire par une traduction en vers de Tibulle, qui annonce un véritable talent. (Cependant une traduction en vers, quelque mérite qu'on lui accorde, n'était pas un sûr garant d'une bonne traduction en prose, et surtout d'un auteur aussi difficile que Salluste. L'exactitude parfaite , la profonde connaissance de la langue originale , ne sont pas les qualités qu'on exige le plus impérieusement dans un poète ; ainsi, après avoir réussi avec Tibulle , M. Mollevaut pouvait échouer contre Salluste. Il n'a pas été effrayé de ce danger, et il a voulu prouver qu'il pouvait imiter la sévère concision du prosateur, comme il avait approché de la grâce et de l'élégance du poète. ^

Je ne comparerai pas M. Mollevaut aux nombreux traducteurs de Salluste ; mais je crois qu'aucun d'eux n'a été plus fidèle au sens, au caractère et à la manière de l'original. Du côté de la concision il égaie Salluste , et , ce qui paraît presque impossible , quelquefois il le surpasse. C'est sans

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doute un me'rile que de vaincre une pareille difficulté dans nnc ianii^nc qui, comme la notre, ne marche qu'avec l'attirail embarrassant des ^;ro720/7î5 et des articles, et qui, exiî^eant une grande clarté, a , par cela même , besoin de ces liaisons et de toutes CCS particules dont Salluste se débarrasse; mais un mérite plus réel, c'est d'avoir, maigre' cette concision, conserve presque partout l'élégance , et souvent la force d'un auteur aussi pur et aussi énergique. Veut- il , par exemple, imiter le laconisme de cette phrase : Qiiœ hornines arant, navigant, œdificant^ virtuti oinnia parent? il dit : « Agriculture, navigjition, architecture, tout obéit « au génie. » El dans ce passage du discours de César, sur les complices de Catilina : Eqnidem ego sic œsturno, ornnes cniriatns minores (juàrnfacinora illorum esse; sed plerique mort nies posirerna rneminere : et . in. hoi nimbus impiis, sceleris ohliti. depœnd difjerunt. si ea pauih severior fuit. M. Mollevatit traduit avec autant d'élégance que de fidélité les expressions latines : « Certes, dit-il , », je pense que toutes les tortures n'égaleront ja- » mais leur attentai : mais la plupart *\Kii> mortels » gardent les dernières impressions : ils oublient » les crimes des grands coupables, et s'entreticn- » ncnt de leur supplice , s'il fut un peu trop ri- » goureux. » Gardent les dernières impressions était, ce me seuible, ce qu'il y avait de mieux pour rendre postreina meminere. On croit retrouver K; coloris de l'original dans celle peinture d'un champ

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