SUR L'ART DU COMÉDIEN CHANTEUR
Par M. F. BoiSQUET, At la Société des Sciences et des Arts de Nantes.
L'auteur a pris pour épigraphe, Rien n'est beau que le vrai; mais il éprouvera que tout ce qui est beau n'est pas toujours bon. Si Gil Blas n'a pu faire pardonner une petite vérité , préparée par toutes les précautions oratoires, adoucie par tous les ménagemens de la politesse , vérité qu'on lui demandait, qu'on lui commandait même, M. Boisquet , qui n'a pas Le Sage pour interprète , qui néglige les précautions et les ménagemens, a-t-il pu croire que l'on écouterait avec bienveillance des vérités que les arlisles ne lui demandaient p.ii.,
LE COMÉDIEN CHANTEUR. g 7
et qu'il leur débite avec une franchise et une profusion vraiment scandaleuses?
Son ouvrage a déjà été fort maltraite dans je ne sais quel journal ; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans ces critiques , c'est qu'elles sont aussi fondées sur la vérité. J'espère donc que M. Boisquet , loin de se courroucer contre le journaliste , ne l'en estimera que mieux, et le remerciera même , puisqu'il adopte cetle maxime :
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable.
Ce n'est pas pour rien que je lui rappelle sou épigraphe : j'ai aussi des vérités à dire ; mais il s'en trouvera beaucoup qui seront agréables à l'auteur, et celles-là du moins me seront pardonnées.
Avant d'entrer en matière, il est très-important de faire observer que cet ouvrage n'est point un essai sur l'art du cliant€ur, mais sur l'art du chanteur comédien. Bien des personnes n'y verront aucune différence ; d'autres n'y en voudront point voir : aujourd'hui la musique dramatique est tellement devenue musique, la plupart de nos chanteurs sont tellement chanteurs et si peu comédiens, nos compositeurs s'habituent si bien à faire des morceaux dans des scènes , sans faire des morceaux de scène , et le public applaudit si bonnement la musique de concert dans les comédies , que l'expression de comédien chanfeuri^araît être un pléonasme , puisque tout chanteur se croit comédien.
q8 BEAUX- A RTS.
Je ne renouvellerai pas ici les longues discussions qui se sont élevées sur la musique proprement dite et la musique dramatique. IJn gros volume ne renfermerait pas tout ce que l'on a écrit sur ce eravc sujet ; je réduirai la question à son dernier terme , et je dirai : Molière devait-il être poète épique dans ses comédies? dans chacun des rôles devait-il montrer l'auteur ou seulement le personnage? son Orgon, son Tartufe, devaient-ils parler comme Molière, ou comme Tartufe et Orgon? Je vois déjà mon lecteur sourire dédaigneusement et me répondre que ces questions sont trop niaises. Eh bien! celles que l'on lait sur la musique ne le sont pas moins. S'il y a deux sortes de poésie , il y a nécessairement deux sortes de musique ; si , dans une comédie , le poète ne doit pas se substituer à ses personnages, certainement le compositeur ne doit pas montrer le musicien partout où il faut faire voir un caractère ; et le chanteur, sous peine d'être ridicule , ne peut métamorphoser une comédie spirituelle en un concert insipide. Si ce ridicule prévaut , et j'en ai peur, il faudra que les spectateurs laissent leur esprit et leur bon sens à la porte des théâtres , et n'y entrent qu'avec leurs oreilles. Mais il y a encore un trop grand nombre de Français qui n'ont pas assez d'oreilles pour faire le sacrifice de leur esprit : ils veulent qu'Agamemnon ne chante pas comme Pierrot, parce qu'il ne parlerait pas de même; ils distinguent la musique draniatique de la rnusi(/itr (Je, noies; ils font
LE COMEDIEN CHANTEUR. gg
une grande diffe'rence entre le chanteur de concert et le chanteur comédien , et c'est à ces amateurs à petites oreilles que M. Boisquet adresse son ouvrage.
Selon M. Boisquel , il faut que le chanteur comédien voyage pour connaître les mœurs , les traits caractéristiques, les singularités des différentes nations. Il faut qu'il étudie les hommes d'après leur position géographique , ou plutôt climatériquc , car il prend le soin de nous indiquer les effets que produit la différence de température sur les habitans qu'elle rend lourds ou légers , stupides ou spirituels, vifs ou lents, dtnportés ou flegmatiques. Quand le chanteur aura bien apprécié l'espèce humaine avec un thermomètre , il examinera les hommes d'après le caractère national ; car enfm il ne faut pas qu'il chante un rôle espagnol comme celui d'un petit-maître français, et l'auteur se donne la peine de présenter à ses élèves les traits distinctifs des différens peuples du monde jusqu'aux Tartares et aux Chinois. Ce n'est pas le tout que de bien connaître les nations quelque nombreuses qu'elles soient, le chanteur comédien les étudiera de nouveau sous le rapport politique ; et M. Boisquet veut bien l'aider dans ces recherches en lui montrant le républicain, le sujet d'une monarchie, celui qui obéit à un gouvernement aristocratique , et celui enfm qui est soumis au despotisme. Ces méditations seraient fort importantes et fort longues pour tous les autres hommes, mais elles ne sont
lOO BE ATX -ARTS,
qu'un jeu pour un chanteur comédien , et ne forment que le commencement de ses graves études. Il faudra qu'il connaisse les peuples anciens comme les modernes , siutout les Grecs et les liomains'; qu'il s'occupe de la chevalene qui joue un si grand rôle sur nos théâtres , et qu'il ne dédaigne pas la magie parce que ce chanteur philosophe peut être obligé de remplir le rôle d'un magicien ou d'un sorcier; et il faut qu'il apprenne à parler raisonnablement aux farfadets et aux lutins.
Je prie mes lecteurs de prendre patience ; nous sommes encore loin d'avoir passé en revue les qualités exigibles dans un-chanteur comédien : nous venons de le voir géographe, philosophe et publiciste : maintenant il va considérer les hommes d'après la place qu'ils occupent dans l'échelle sociale ; et M. Boisquet leur ouvre encore la porte de cette nouvelle science , en leur apprenant ce que sont , en général , les militaires , les marins , les financiers, les hommes de robe, les marchands, les gens d'affaires , les gentilshommes , les bourgeois', les artisans et les valets; de là il passe au caractère moral et individuel, et il dit de très-belles ( hoses sur chaque vice, chaque vertu, chaque indicule , sur toutes les qualitc's bonnes ou mauvaises; et quand cette longue série de préceptes CvSt épuisée , on les reprend tous , pour appliquer chacun d'eux aux femmes de tous les pays, de tous les rangs, de tous les caractères.
Je n'ai pas besoin de <lire qu'avant tout rein ,
LE COMEDIEN CHANTEUR. lOÎ
le chanteur a dû apprendre la musique , qui est le fondement de son art; mais j'ajoute qu'après tout cela, il étudiera la littérature dramatique , la versification , la déclamation , la pantomime , etc. etc. Or maintenant je prie M. Boisquet de vouloir bien me dire quel âge aura son chanteur quand il sera digne de jouer les CoUns.lx l' Opéra-Comique , et quand de longs travaux l'auront fait recevoirÀ quart de part dans la société.
Ne nous étonnons plus si des critiques, moins patiens que moi , n'ont pu continuer la lecture d'un ouvrage où l'on étalait ce fatras d'érudition à propos d'un chanteur. Yainemcnt l'auteur répondra qu'il a dû traiter son art dans toute son étendue , le considérer sous toutes les faces , examiner ses tenans et aboutlssans : je lui ferai observer qu'en tirant une conséquence rigoureuse de ce principe , un écrivain ne pourrait jamais s'arrêter, et ne saurait où finir. Tout se tient dans la nature et dans les connaissances humaines ; il n'est pas une science qui n'étende quelques-unes de ses branches sur le territoire des autres sciences , et qui ne s'y rattache par quelques points; et si l'on voulait en suivre les dernières ramifications, en traitant d'un art quelconque , on écrirait une encyclopédie. Je conseille à M. Boisquet de supprimer les quatre-vingts belles pages où il a voulu laire de son chanteur un Platon , un Pythagore , un Strabon , un Montesquieu et un La Bruyère. Un homme qui réunirait de si nombreu^ses et de
si brillantes qualités, ne s'aviserait guère de venir chanter sur un the'âtre ; et quand il aurait cette manie , il ferait ses débuts à l'âge où tout chanteur doit songer à la retraite. ?vous avons assez d'amoureux d'un âge mûr; M. Boisquet veut-il en faire des patriarches? Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il ne parle pas des chanteuses ; les laissera-t-il dans l'ignorance , ou faudra-t-il qu'une ingmuilé fasse aussi son tour du monde, et son cours d'anthropologie , pour connaître toutes les variétés de l'espèce humaine ? M. Boisquet ne résout pas cette question.
Je me suis beaucoup étendu sur ce défaut , parce qu'il est très-commun aujourd'hui , et qu'il se remarque surtout chez les écrivains qui courent pour la première fois les chances de l'impression. Ils craignent toujours de ne pas montrer assez d'esprit et de savoir , et ils paraissent croire que s'ils se renfermaient strictement dans les bornes de leur sujet , on leur supposerait une ignorance complète sur toute autre matière. M. Boisquet a déjà éprouve combien cette intempérance d'érudition était dangereuse. Ses critiques ne se sont point contentés de relever ses fautes bien réelles; il lui en ont reproché qu'il n'avait point faites: et s'il a péché par excès , il faut avouer aussi qu'il a été puni avec une rigueur excessive.
Il est cependant bien certain que cet ouvrage mérite d'être accueilli favorablement par tous les amateurs de la scène lyrique, et d'être médité par tous les artistes qui veulent réunir l'art du corné-
LE COMÉDIEN CHANTEUR. lo3
dien à celui du chanteur. L'auteur y attaque , avec, une logique vigoureuse , les nombreux abus qui régnent depuis trop long-temps sur la scène , et qui commencent à devenir intolérables ; il donne les pre'ceptes les plus sages et les plus clairs, en les appuyant de raisonnemens auxquels l'orgueil et l'ignorance peuvent seuls résister ; toutes ses observations sont justes, souvent fmes et quelquefois neuves , sans cesser d'être évidentes ; il sent et designe parfaitement le genre de musique ou l'espèce de chant qui convient à chaque ouvrage dramatique; il enseigne les moyens d'y approcher de la perfection ; et , sans nommer personne , il signale les vices de l'enseignement , les défauts de nos chanteurs , et le ridicule de ces mélomanes ignorans qui prolongent le règne du mauvais goût en applaudissant avec fureur à des sottises mélodieuses.
J'ai fait la part de la critique; j'ai reproché assez longuement, et peut-être un peu durement, à M. Boisquet d'avoir donné à son comédien chanteur une importance presque ridicule , et d'avoir exigé dans un artiste de ce genre , des qualités et des connaissances qui , loin d'en faire un chanteur agréable, lui feraient prendre en pitié les ports de voix, les sons filés, les roulades et les fredons. Je n'ai plus que des éloges à donner à l'auteur , et j'espère qu'ils seront confirmés par tous les lecteurs capables d'apprécier son travail.
Je ne blâmerai point le ton de dignité et quelquefois d'enthousiasme qui règne dans la préface
Io4 BEAT X- A RTS.
de ces Essais. Il faut qu'un artiste estime son art un peu au-dessus de sa valeur re'elle, et qu'il attende une grande gloire des succès qu'il espère y obtenir; sans cette heureuse illusion il ne produirait jamais un chef-d'œuvre. Il a choisi un art plutôt qu'un autre parce qu'il l'a plus estimé : il y attache une haute importance puisqu'il lui consacre ses e'tudes, ses travaux, sa vie entière ; et ensuite il l'estime encore davantage par cela même qu'il lui a consacre ses études et sa vie. Son enthousiasme a donc une double cause, et les gens du monde ont grand tort de le tourner en ridicule, puisque c'est à l'enthousiasme, à cet orgueil, et même à ces prétentions exagérées que nous devons les grandes actions , les beaux ouvrages , et tout ce qui distingue les peuples civilisés des nations barbares. Il ne faut pas conclure de ceci que l'on puisse raisonnablement nous montrer un Pythagore et un Platon dans l'homme qui chante un rondeau : l'amour de l'art ne doit pas aller jusque-là ; mais il n'y a pas grand mal à ce qu'iuibon musicien se croie l'égal des (Corneille et des Racine , puisque cette présomption lui fait faire de meilleure musique; ses prétentions ne rappetivssent pas les grands hommes dans les autres genres , et au bout d'un siècle il aura sa véritable place, si l'on se souvient de lui.
M. Boisquet répond d'abord aux raisonneurs qui ont préfendu que la musique pouvait avoir une inlluence (uneste sur les mœurs et sur la litté-
LE COMÉDIEN CHANTEUR. io5
rature; il pense, au contraire, que la musique ne fait que suivre les progrès et la décadence de la morale et des lettres. On pourrait ajouter beaucoup de preuves à celles dont il élaic cette assertion. Le mauvais goût en littérature doit en effet produire le mauvais goût en musique dramatique, puisque ces deux arts s'unissent intimement ; et il serait bien étonnant que le même auditeur se trompât grossièrement sur la moitié de ce tout, tandis qu'il jugerait toujours sainement l'autre moitié. Au reste, l'expérience n'a que trop confirmé l'opinion de M. Boisquet. La musique horrible a été contemporaine des horribles pièces révolutionnaires; et quand une fausse réaction s'est opérée au théâtre , on a vu applaudir d'un côté les pièces sentimentales et les comédies pleureuses, tandis qu'une musique fade sans douceur, ou brillante sans énergie , s'est fait entendre sur la scène lyrique. Nous vivons dans cette seconde période où l'on a cru corriger un excès par l'excès opposé, et oii l'on est devenu nul dans la crainte d'être trop fort. "La majesté, la dignité, les grands effets delà nature, dit l'auteur, toutes les passions énergiques sont exprimées par un tapage et des cris épouvantables : le naïf, l'élégant , le comique , le naturel et la gaieté folâtre sont rendus par des sons mous et traînés. » Il s'élève ensuite contre la fausse science, et il prétend avec grande raison que les accords recherchés et les eflbrts d'harmonie prouvent l'absence du génie et l'ignorance des vé-
lo6 BEA IX- A RTS.
ritablcvS ressources de l'art. « Le rousicien , dit-il, doit faire une étude particulière de l'analogie de son art avec les difléreTitcs parties de l'art dramatique : il doit éviter toute enflure , toute prétention, chercher à saisir et à peindre le naturel ; car c'est là qu'est la véritable science , et non dans le fatras qu'on retient de ses études , et qu'on obtient par des calculs bizarres , ou par un régiment de musiciens. » C'est à la musique de l'un de ces compositeurs algobristes que l'on peut appliquer ce mot d'Apelles : Tn la fais riche parce que tu ne peux la faire belle.
Dans un discours préliminaire^ l'auteur examine pourquoi , chez nous, la musique n'obtient plus ces effets presque magiques qu'elle produisait sur !es peuples de la Grèce : et il ne croit pas impossible de lui rendre celte puissance qu'elle a perdue, surtout depuis que Guy d' Arezzo a altéré la gamme naturelle, sous prétexte de la perfectionner.
Le \\\YQ premier traite de la voix : Isl. i>oisquet a cru devoir décrire très-rapidement tous los organes qui la produisent, et cette petite digression physiologique lui a valu des railleries assez piquantes que je crois fort injustes. ISon-seulement il était permis à l'auteur qui s'occupe du son , de faire connaître l'instrument naturel qui le produit, mais même il ne pouvait s'en dispenser, comme je vais en fournir la preuve. M. Jîoisquet conseille aux élèves de commencer à travailler beaucoup le bas de la voix : « Le larynx , dil-il , par sa confor-
LE COMEDIE^Î CHANTET^R. loy
mation , se raccourcit en s'clargissant , et s'allonge en s'ctre'clssant. L'e'piglottc, par son martellement, fait ia le'gèrclc , la pureté de la voix : plus vous travaillerez l'épiglotte , plus elle deviendra libre et légère ; plus vous travaillerez le bas de la voix, plus le larynx s'assouplira : par conséquent , plus il aura de facilité à s'étendre. Si , au contraire , on travaille la voix dans le haut , avant que le larynx soit assoupli, la tension roidit les muscles , l'épiglotte ne fait plus ses fonctions , la voix se porte dans la tête, la justesse se perd , et le bas de la voix s'affaiblit. » Ce précepte , fondé sur la physique , a été encore confirmé par l'expérience : rien de plus commun que ces virtuoses de quinze à seize ans, qui étonnent le vulgaire des auditeurs par des sons aigus , hors du diapason raisonnable , et qui , après avoir passé poin' des phénomènes , perdent tout-à-coup un mérite qu'ils devaient à la jeunesse et à des efforts dangereux, puis rentrent dans la foule obscure des chanteurs sans voix, sUns goût et sans talent. Cet exposé suffit pour faire voir que M. Boisquet n'a pas eu tort d'appuyer sa démonstration sur la physique , puisque la conformation et l'étendue de nos organes doivent toujours être la règle el la limite de nos efforts.
L'auteur blâme la méthode généralement adoptée de faire chanter la gamme en renforçant les sons à mesure qu'ils s'élèvent. Il trouve assez bizarre que l'on donne plus de force aux sons à mesure qu'ils sont plus aigus. « Pour sentir combien celle
lUiS BEAUX- A m s.
méthode est vicieuse , dit-il, montez mi instrument avec de grosses cordes pour l'aigu , et de menues et grêles pour le grave , vous sentirez bientôt une disparate à laquelle vous ne pourrez vous habituer. » Comme ce chapitre est entièrement consacre à la partie technique de l'art , je ne me permettrai pas la moindre discussion , et je me contenterai de dire que le professeur y traite successivement du mécanisme de l'organe , de l'intonation , du travail de la voix , de la mesure et des mouvemcns , des délauts du sollege , des causes qui altèrent la voix et la font perdre (cet article surtout est important), du souffle, de la respiration , de la prononciation , (le la manière de lier les notes , des ports de voix, desagrémens, etc.. et il arrive à cette conclusion , bien étrange dans le moment actuel, (\uun chant simple est le plus propre à peindre les passions. Or, que diront les beaux chanteurs qui apphquent toujours les mêmes passages et les mêmes broderies à toutes les passions , à toutes les situations , à tous les caractères:' que diront les \irtiioses qui veulent peindre les passions avec un (lux de noies , qui trouvent de l'âme dans un trille, du pathétique dans une note en haut , cl du sentiment dans une roulade ?
Le second livre renierme toutes les choses que j'ai blâmées plus haut , et il tient si peu à l'ouvrage, qu'il peut être entièrement supprime sans que le lecteur aperçoive une lacune. Des journalistes y ont relevé des lautes de langage , des propositions
LE COMÉD[EN CHANTEUR. lOC)
hasardt'cs, des définitions vicieuses; mais pourquoi ra'attachcrai-je à des détails, quand le fond même ne doit plus subsister? pourquoi conselllerai-je à l'auteur de corriger un chapitre que vraisemblablement il supprimera dans son entier ?
Le troisième livre a pour titre la Pantomime. 11 a c'té aussi l'objet de plusieurs critiques plus ou moins justes ; mais il me semble qu'on n'a pas considéré le mot pantomime dans toute son étendue. Le vulgaire n'entend guère par là que le mouvement des bras et des jambes, la démarche, le maintien et l'habitude du corps : c'est réduire l'exprOvSsion à son matériel ; mais la pantomime comprend tout ce qui se fait sentir sans le secours de la parole : ainsi le mouvement des yeux, le sourire, les diverses expressions de physionomie , et tout ce qui constitue le jeu muet , sont du ressort de la pantomime. Or, tout cela doit être réglé d'après le caractère du personnage , d'après la situation et le genre d'ouvrage dramatique; l'auteur n'a donc pas eu tort d'indiquer différentes pantomimes selon la différence des caractères , des situations et des ouvrages. A la vérité , ce qu'il dit de la tragédie, de
la comédie , du drame , etc , n'est pas assez
étendu et assez précis pour être fort utile : mais si ses préceptes sont insuffjsans, ils ont au moins le mérite d'être justes , et il est toujours beau d'indiquer la bonne route au Voyageur, quand on ne l'y accompagnerait qu'un instant.
Les diflérentes sections de ce chapitre portent
tlO BEAUX-ARTS.
des titres qui peuvent prêter à la plaisanterie ; par exemple, on lit avec un peu d'etonnement les deux annonces suivantes : yioyen de paraître beau ; moyen de se rendre joli ; il n'y a cependant nen là de ridicule , puisque toute représentation théâtrale est une suite de prestiges : nous savons que les Vénus et les Adonis de la scène sont souvent Irèsfanés à la ville ; ils ont donc trouvé le secret de se rendre beaux ou jolis, puisqu'ils ont fait illusion ; mais si M. Boisquet a cru s'attirer l'attention des acteurs en les appelant à la fontaine de beauté ou à celle de Jouvence , il ne connaît pas bien le peuple des coulisses. La plupart de ces messieurs et de ces dames lui répondront .Nous n'avons pas besoin de vos conseils, la nature a tout fait pour nous ; et l'actrice qui , parle règlement , a le droit de jouer les plus jeunes rôles, parce qu'elle est la plus ancienne , trouvera iort mauvais qu'on lui enscii^ne le moyen de paraître jeune et jolie, tandis qu'elle en a la possession et l'habitude depuis trente ou quarante ans.
La nécessité de renfermer beaucoup de choses on un petit volume , a rendu souvent le style de l'auteur coiuis jusqu'au laconisme: mais la pluj)arl de ses observations sont aussi hnes que justes , telles que celles-ci : « C'est l'incohérence qu'il y a entre le caractère et les prétentions qui forme le ridicule, » Et ailleurs : <' La comédie est un portrait , non le portrait d'un seul hounue, mais celui d'une espèce d'hommes répandue dans la société.»
LE COMÉDIEN CHANTEUR. 1 f i
En effet, ce n'est point un menteur, un hypocrite, un joueur, que Corneille, Molière et Iiei^nard ont voulu montrer à la scène , mais le mensonge, l'hypocrisie et la passion du jeu. Les grands écrivains ont toujours peint le caractère ge'ne'rique ; mais les auteurs médiocres s'attachent au caraclère individuel. Les ouvrages des premiers appartiennent à tous les temps et à tous les peuples; ceux des autres passent en un moment, comme ces caricatures qui tirent tout leur prix d'une circonstance passagère.
Une autre vérité' qui paraît inconnue au vulgaire des comédiens , et que M. Boisquet énonce peut-être un peu faiblement, c'est que les expressions théâtrales doivent varier, non -seulement selon le rang et le caractère du personnage, mais même selon l'espèce de drame et de comédie dans laquelle ce personnage est placé. Une comédie trèsgaie peut offrir une situation semblable à celle d'un drame et même d'une tragédie ; mais tout y change de couleur : le sentiment, l'amour, la haine, la douleur, la joie , quoique exprimés par les mêmes paroles et par un même caraclère , y prennent cependant la teinte générale de l'ouvrage, etdoivent produire sur le public des sensations fort différentes. Rien n'est plus commun cependant que de voir des comédiens , et surtout des chanteurs , employer les mêmes gestes , les mêmes accens , la même expression , la même affectation de sensibilité , les mêmes tournures de chant dans tous
les ouvrages ot pour tous les caractères. Les compositeurs font quelquefois la même faute; et s'attachant au sens littéral des paroles, ils rembruniront leur orchestre , ou le mettront en fureur pour la colère de Crispin comme pour celle d'Achille , etils chrnmatiseroniX'à. douleur de Pcrreltecomme les pleurs d'Iphigenie.
Tout chanteur qui ne connaît point l'art dramatique, qui ne sait pas associer l'art du chant à un caractère , à une scène, aune situation, loin de mériter ces applaudisscmens inextinguibles qu'on lui prodigue , devrait être chassé de la maison de Thalie , et renvoyé au concert où l'on chante pour chanter, et où le public est convenu de s'ennuyer décemment. Voilà tout ce nue M. Boisquet a voulu prouver, et il est même plus exigeant que moi: car, à la sévérité de ses principes, je pressens qu'il exigerait du goût, de la raison et de la prosodie jusque dans un concert : ce qui fera dire aux trois quarts des chanteurs que M. Boisquet n'a pas le sens commun de vouloir du bon sens p.irtout.
Dans son quatrième livre, il enseigne à joindre touslesélémensdu chant aux principes de l'art dramatique. Son chapitre sur le inoiwcrueiit (h's passions est absolument neuf, et quoique sa nouveauté lui donne l'air du paradoxe, il mérite d'être médité. On sera moins pressé de le tourner en ridicule quand on saura qu'un grand artiste a déjà reconnu tout l'enipire du mouvement physique sur le moral de l'auditeur, (iri'try va jusqu'à dire
LE COMÉDIEN CHANTEUR. Il3
qu'unmouveiïicntproloiigé peut accélérer le pouls, et même donner la fièVre. Or, M. Bolsquet croit avoir remarqué que chac[ue passion , chaque caractère a son mouvement , et que son imitation parfaite est l'imc des premières qualités du come'dien chanteur.
Il examine ensuite les diffe'rens morceaux de musique qui constituent un ope'ra, tels que le récitatif simple ou mesuré, l'air, le duo, les différentes espèces d'airs, tragiques, comiques ou mixtes, et il donne des préceptes sur la manière de les rendre, en forçant la scène et la musique à se faire des concessions mutuelles. Jamais, dit-il, un chanteur ne doit se permettre d'altérer l'œuvre musicale pour faire briller sa voix. « Quoi ! ajoute-t-il, un compositeur aura mis tout son génie à peindre la passion , et tout son travail se trouvera renversé, et un bel air ne sera plus qu'un canevas! Le chanteur qui a passé quelques années à polir des tours de go^er, les veut mettre partout , il veut faire des concertos , il veut du goût. Le mouvement , la mélodie , la bonne déclamation, toutes ces belles peintures des passions sont sacrifiées à des fadaises ; le spectateur a la bonhomie d'applaudir à ces misères. Je l'ai dit , et je le répète : si c'est la difficulté qu'il applaudit , il est mille fois plus difficile de chanter purement et simplement, de suivre le mouvement jet la mélodie , que de faire toutes ces bigarrures : elles sont la ressource de ceux qui n'ont ni génie ni talent. LTn grand
Il4 BEAUX-AUTS.
chanteur est celui qui a la voix juste et pure , qui sait saisir les caractères et rendre les effets des passions par la pantomime , la voix et les mouvemcns. » Ces principes, ce me semble , sont incontestables, et cependant, si on les suivait à la rigueur, il y a plus d'un Orphée moderne qu'on enverrait chanter des sére'nades ou accompagner l'orgue de Barbarie.
L'opéra comique n'éprouve pas moins la juste censure de l'auteur que le grand opéra; car, quoique M. Boisquet ait la sage discrétion de ne nommer personne , ses billets, sans adresses, n'en vont pas moins à leur destination ; et plus d'un musicien croira voir son nom dans les lignes suivantes : « Si l'opéra comique est réellement destine à peindre le comique , le ridicule , la folie des caractères , en supposant que les sons filés , les liaisons continuelles , les ports de voix lugubres et langoureux conviennent au grand opéra, pourquoi nous amène-t-on ce cortège à l' Opéra-Comique ? Qu'est devenu le comique, la verve, la légèreté, l'élégance, la naïveté, le ridicule? Je ne puis les voir dans ce fatras de sons filés , et dans ces roulades loui'des et continuelles. Croit-on que le Français ne veuille plus rire depuis qu'il est échappé aux malheurs de la révolution ?
L'auteur lait senlir qu'un chanteur n'est pas excusable d'alléguer la mode pour justifier des sottises : « Le fond de l'art , dii-il , est indépendant de la mode ; et la mode, pour un grand (jian-
LE COMÉDIEN ClIANTETTR. ii5
teur , ne peut changer que quelques finales et quelques liaisons. Molière sera toujours le premier de son art , malgré quelques plaisanteries qui sont trop crues pour noire siècle , et quelques expressions qui ont vieilli ; de même Grétry et Monsignv seront toujours des musiciens exquis, maigre quelques finales qui ne sont plus de mode. »
Le chapitre des agréinens est court et bon. Selon M. Boisquet , « les agrémens sont les ennemis de la mélodie, de l'harmonie et du mouvement, parties constitutives de la musique. Tous ceux qui €n abusent tombent dans lame'diocrité. Leur talent, leurs belles voix les eussent portés au premier rang: ces beaux donsne servent plus qu'à les classer parmi les chanteurs à la mode : ils n'ont qu'une vogue passagère : et, la voix perdue, ils ne font plus l'admiration que de quelques femmelettes, ou de quelques personnes sans esprit et sans connaissances qui font consister ce bel art dans des sons mous et traînés , et dans quelques touriiures de convention. »
Ces préceptes paraîtront bien gothiques dans un temps où les agrémens et les broderies sont le fond de la langue musicale , et où l'art des compositeurs n'est plus qu'un métier aux yeux des chanteurs à la mode. Et n'ont-ils pas raison, depuis que celui qui chante est {'artiste, celui qui compose est un artisan?
Je recommande surtout à ces jeunes artistes qui n'ont pas encore assez dé rôles pour se croire des grands hommes, de lire avec attention le chapitre
(l6 BEAUX-AllTS.
qui commence par cette phrase : Comment les talens peuvent se perdre. L'auteur y fait observer que la plupart des chanteurs dont les débuts ont été brillans, tombent, deux ou trois ans après, sous les sifflets du parterre , et végètent ensuite dans cette médiocrité qu'on ne peut pas appeler aurea mediocritas ; et M. Boisquet explique les causes de cette transition , qui ne devrait pas être comprise dans les transitions d'harmonie.
Les pages qui concernent les maîtres de chant ne méritent pas moins l'attention du lecteur. En voici un trait dont tous les habitués du théâtre reconnaîtront la justesse : « C'est un usage en France que , pour jouir d'une grande réputation , il faut se dire élève d'un maître renommé. On va à Paris, on y apprend quelques tours de gosier d'un maître en réputation : dès-lors , on oublie son premier maître , on n'en parle plus , on ne lui doit rien : on se targue du second , qui a tout l'honneur de la réussite , et qui fait un grand talent dans six semaines , sans s'en douter. » Ne pourrais -je pas ajouter que ce grand maître de chant , qui est presque toujours un petit maître , puisqu'il a la vogue , ne peut jamais accorder que quelques instans fugitifs à ses élèves ? Il est trop homme du monde pour passer une heure sur le banc de l'école : ce n'est donc point l'art qu'il enseigne , mais seulement quelques notes dé goût, quelques brodeiies; et comme il enseigne les mêmes traits à tous les (hauteurs et à toutes les (hanteuses, il arrive
LE COMÉDIEN CHANTEUR. Iiy
que , pendant dix ou douze ans , nous entendons sans cesse les mêmes ports de voix , les mêmes passages , les mêmes agrêmens , dans la bouche de la pnncesse comme dans celle de la soubrette , dans les nobles discours du he'ros comme dans les tendres soupirs du grossier paysan. Et voilà comment la musique et l'art du chant ont fait d'immenses progrès sur nos théâtres.
M. Boisquet termine sa poe'tique par un excellent précepte , qui aura le sort de tous ceux qu'il a» donnés, c'est-à-dire qu'on ne le suivra pas. Il dit affirmativement que le fini ne doit s'étudier que quand les autres études sont faites, et quand l'on commence à être maître de son talent. Ce principe est évident ; en effet , un élève en peinture n'entreprend pas un tableau d'histoire avant d'avoir fait bien long-temps des pieds , des yeux et des oreilles ; on ne met pas la poétique d' Aristote entre les mains de l'écolier qui décline musa^ la muse; mais , dans le chant , c'est tout autre chose : le bambin artiste commence par vouloir être un Crescentini ou un Garât , et quand il croit égaler ces grands virtuoses, il daigne ensuite iaire des gammes, et il tâche d'aller en mesure ; quelquefois même les applaudissemens du bon public lui persuadent qu'il n'a besoin ni de mesure ni de justesse ; et c'est ce docteur impromptu qui refait la musique de Grétry en la chargeant d'ornemens que ce compositeur n'a pas eu l'esprit d'imaginer.
On a beaucoup critiqué le style de M. Boisquet;
[ l8 BEAUX-ARTS.
et je pourrais, comme un autre , y trouver des locutions vicieuses , des termes impropres, des tournures pénibles , et même quelques expressions d'un goût peu cliâlie : mais. est-ce dans un ouvrage didactique que l'on doit chercher de l'élégance , de la pureté et une correction rigoureuse? M. Boisquet paraît posséder parfaitement son art ; il donne des préceptes fondés sur le goût, le bon sens et la vérité. Si cela est suffisant pour ses élèves , cela doit également suffire à la critique. Je crois donc que son livre sera fort utile aux jeunes gens qui auront assez de discernement pour en apprécier le mérite ; je crois encore que M. Boisquet est un excellent maître de chant dramatique, expressif et raisonnable ; mais je crois aussi que son ouvrage sera fort méprisé par les chanteurs à la mode.
LETTPvES SUR LES ARTS IMITATEURS EN GÉNÉRA!.,