‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 11 sur 59 · ET SUR LA DANSE EN PARTICILIER · texte numérisé non relu

ET SUR LA DANSE EN PARTICILIER

l'ar J.-G. NovF.nRK , ancien rnaîlrp île ballets en chef de l'AcaiIrmie royale de Musique , ci-devant chevalier de l'Ordre du Clirisl.

Nous avouons franchement notre ignorance sur r.irt <[ue M. Noverre a porté à un si haut point de

LA DANSE. I ig

«erfecùon : ce n'est pas que plusieurs de nos confrères ne pussent, en pareil cas, faire de très-beaux discours; mais ici notre insuffisance est trop complète ; et quelque dur que soit cet aveu, la vérité l'emporte, nous le laissons échapper. Si M. Noverre s'était renfermé dans les limites de son art, quelque v;istc qu'en soit le cercle, nous aurions gardé uii profond silence sur la poétique qu'il en donne , et nous nous en serions tenu à sa grande et longue réputation qui , aprè^s tout , vaut bien l'éloge des journaux.

Mais M. Noverre parle des arts imitateurs ; il fouille dans les archives obscures de l'antiquité ; il fait à la danse un cortège de tous les arts enchanteurs ; il empiète même assez largement sur le domaine des sciences; alors il rentre dans le nôtre , et il appelle l'éloge et la critique de ceux même qui sont assez malheureux pour oser dire : la danse n'est pas ce que j'aime.

M. Noverre commence par les pyramides d'Egypte : on ne pouvait guère remonter plus haut. Il passe rapidement en revue le siècle de Périclès , celui d'Alexandre et de ses successeurs, et ne se repose qu'à celui d'Auguste, qui apparemment est le premier qui lui ait donné quelques notions certaines sur la danse pantomime des anciens. Il faut qu'il ne nous soit rien resté de clair et de précis .sur cet art chez les Egyptiens et les Grecs, puisque M. Noverre ne nous en donne aucun détail. Le premier de ces deux peuples était vraisembla-

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blement sovèrc et inolancolique ; ses carialidcs et ses momies ont encore l'air de s'ennuyer; et il semble qu'il n'ait entassé de si énormes masses de pierres que pour tuer le temps. ÎSous savons cependant que les Egyptiens avaient une espèce de danse : c'était probablement le menuet. On nous dit que dans les convois funèbres , les parens et les amis qui n'héritaient pas témoignaient d'abord la plus sombre tristesse , couvraient de fange et de poussière leurs cheveux et leurs habits ; mais quand les juges des enfers avaient rendu un arrêt favorable au défunt , on secouait la poussière et la fange, on buvait à la santé du mort, et l'on célébrait par des danses le bonheur futur de la nouvelle momie. Une pareille danse devait avoir un ( aractèrc original , et nous regrettons que M. TSoverrc n'ait pas cru devoir en parler.

Il nous reste sur le théâtre des Grecs une difficulté que M. Noverre aurait pu seul éclaircir, et il est également fâcheux qu'il ait gardé le silence sur cet article. Il y avait deux espèces de chœurs dans les tragédies grecques : le premier était véritablem Mit acteur: il prenait une part immédiate à l'action; il dialoguait avec les personnages, et s'exprimait en grands vers dont il récitait un ou deux , et quelqueloisseulement une moitié. L'autre choMu* ne chantait que dans les entr'actes, ou plutôt chaque fois que l'action était interrompue ; il s'exprimait en strophes et anti-strophes composée.'^ de vers lyriques et ihylhmupies , et 1! (-tait [»lacé dans Yor-

chesire, mot dont l'étymologie nous indique que ce lieu n'était pas destiné à la symphonie, mais à la danse. On ajoute que ce chœur exécutait aussi dans l'orchestre une danse pantomime dont les figures représentaient les moiwernens des corps célestes. Ici nous avouons que nous avons grande envie de nous moquer de l'antiquité. En effet , comment les Athéniens , qui avaient un sentiment si délicat , un goût si vif pour le plaisir, un amour pour la variété, au moins égal à celui des Parisiens; comment , disons-nous , ont-ils pu se plaire à voir, pendant des siècles entiers , la même espèce de danse dans toutes les représentations théâtrales '■ Notre respect pour tout ce qui vient des Grecs nous a fait réfléchir sur cette contradiction apparente , et nous risquons ime conjecture à ce sujet. Les Grecs voulaient que le peuple fût instruit, et il était fort doux de pouvoir s'instruire en s'amusant ; or, à cette époque les tahles astronomiques , les calendriers , étaient bien moins communs qu'ils ne le sont devenus depuis que l'imprimerie les a multiphés : et ne peut-on pas dire que ces danses, qui retraçaient les mouvemens des corps célestes, étaient des almanachs vivans qui montraient au peuple la position des planètes relativement à l'horizon et aux constellations fixes , à chaque jour de représentation théâtrale ? Chaque planète ayant l'attribut d'une divinité , chaque groupe de fixes ayant une dénomination mythologique , le peuple ije pouvait s'y méprendre. M. Noverre , qui paraît

avoir des notions exactes sur tous les genres d'ins- Iruclion, aurait bien dû consacrer cjuclques lignes à celte singularité historique.

L'auteur des Lettres sur les Arts imitateurs s'arrête un moment au siècle d'Auguste ; mais il fallait que les grands pantomimes fussent bien rares alors, puisqu'il ne nous entretient que de Pylade, Hilas et Katyle. Il nous fait une description fort comique du costume théâtral des pantomimes romains , et il aurait pu ajouter que ce costume e'tait le même chez les Grecs. D'énormes tètes de bois qui enveloppaient la tète naturelle , des perruques de toutes les couleurs-, même de rouges , des masques hideux à bouche béante, des espèces de porte-voix fixes à cette bouche , des vètemens matelasses pour grossir l'acteur, des cothurnes assez e'ievès pour servir d'èchasses , tel était l'accoutrement des héros de la scène. M. iSoverre termine sa description par la réflexion suivante : « Je vous avoue franchement que les spectacles des anciens n'offrent à ma jYtJson qu'une anamorphose ambiguë, et que Je n y comprends rien. » M. ISoverre est très-sage de n'y rien comprendre ; un demi-savant aurait décidé, tranché dans le vif; un homme véritablement instruit ne dit pas légèrement que les Grecs et les Romains n'avaient pas le sens commun. L'expression d'anamorphose prouve cependant que M. Noverre y devinait au moins quelque chose : ce mot signifie un tableau qui représente différentes figures à rais(în des dirfi'renles distances où se place

le spectateur. Voilà, je crois , le mot de l'énigme. Nos plus vastes salles ne contiennent guère que de trois à quatre mille personnes ; chez les anciens , où le spectacle e'tail gratuit , les salles devaient recevoir tout un peuple , ou au moins une grande portion du peuple : on parle de cinquante et même de soixante mille hommes contenus dans tel the'âtre ; les amplîithe'âtres en avaient le double, les naumachies et les cirques e'taient plus vastes encore. Chez un tel peuple, on était habitué à voir tout en grand; les acteurs étaient à une grande distance des spectateurs; il fallait donc grandir les figures. Comme tout était en proportion, un héros, avec ses échasses ne choquait pas plus qu'une statue de i8 pieds ne blesse les yeux dans l'église de Saint -Pierre de Rome ; et quant au masque, il ne nuisait guère, puisqu'aussi bien on n'aurait pu apercevoir de si loin les mouvemens de la physionomie. Qui nous a dit d'ailleurs que les anciens , si adroits en mécanique , n'ont pas trouvé le secret de donner au masque une sorte de mobilité , et au petit portevoix un son moins désagréable qu'on ne le pense? Quoi qu'il en soit, quand les Zeuxis, les Phidias, les Démoslhène , les Périclès , les \ irgile , les Cicéron et les Horace, prenaient un vif plaisir à une représentation, nous devons supposer qu'elle n'était pas très-ridicule. M. Noverre a la modestie de dire qu'il n'y comprend rien ; combien il y a de danseurs qui auraient voulu absolument y comprendre quelque chose !

A notre tour nous ne comprenons rien à ce que dit M. jNovcrresur les successeurs d'Alexandre : il prétend que Icin's cruautés firent fuir les beaux-arts qui restèrent long-temps sans asile ; et de là il se hâte d'ariivcr aux Romains. Nous sommes fâchés que les règnes des Ptolomées n'aient pas me'rite' l'attention de l'auteur. Non-seulement ces princes aimèrent les arts , mais de magnifiques ruines attestent encore qu'ils les ont protèges. Et la fameuse bibliothèque d'Alexandrie , a qui la devait-on ? Non-seulement ils ont égalé les plus beaux siècles , mais leur luxe et leur magnificence n'ont peut-être été égalés par personne. La pompe de Ptolomée- Philadelphe , dont Athénée donne une description qui tient de la féerie , surpasse en richesses et en magnificence ce qu'on a lu dans toutes les histoires.

Nous sommes également fâchés de n'être point de l'avis de l'auteur, lorsqu'il pense que les anciens n'avaient point de danse proprement dite ; il se fonde sur ce qu'on ne nous parle jamais des pieds et des jambes de leurs pantomimes , et il est persuadé que par le mot saltation , les anciens n'entendaient que le geste. Malgré toutes les autorités dont il s'appuie pour prouver l'identité du geste et de la saltation , nous persistons à croire que l'antiquité avait des danses réelles : les fresques , les bas-rehefs qui nous restent en lont foi , et il est très-vraisemblable que dans les pièces dites satiriques, on formait de véritables danses à l'imitation

de celles des faunes , des satyres et des sylvains. Quand Virgile dit :

Saltantes Salyros imilabiiur Alphcslbœus ,

il n'a sûrement pas voulu parler des gestes des satyres : ces hommes, à pied de bouc, avaient de grands moyens pour la saltation , et la saltalion seule pouvait imiter les raouvcmens de ces personnages fabuleux; enfm nous observerons que de nos jours encore , les bonnes gens disent : Sauter comme un cabri.

A dater de la page i35 du premier volume, jusqu'à la fin du second , il est spécialement question dans l'ouvrage de la danse moderne, et les arts imitateurs n'y paraissent plus que comme des accessoires à l'art qui a reçu tant d'e'clat de M. Noverre , et qui en échange lui a donne tant de re'putation.

Le vulgaire ne voit dans la danse que des gestes, des pas et des sauts, et il pense que l'agilité, la force et la grâce y sont les seules qualités requises. La danse pantomime n'est à ses yeux qu'un drame muet où ces mêmes qualités sont mises en action. Oh! comme le vulgaire voit en petit! Nous aurons encore ici l'humiliation d'avouer combien nous étions loin de connaître tout ce qu'il faut pour constituer un maître de ballets. M. Noverre nous prouve que cet art approfondi suppose la réunion de toutes les connaissances humaines : ^< Un maître de ballets , dit-il , doit tout voir, tout

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>> examiner, puisque tout, ce qui existe dansVu- >' nivers peut lui servir de modèle. » Pius cette assertion paraît extraordinaire, plus il est curieux de se convaincre de sa justesse. Suivons donc l'auteur dans l'e'numération des études que doit avoir faites le maître de ballets.

Il nous prouve d'abord qu'il doit connaître la danse , et nous le croyons sans hésiter.

Il doit savoir la mythologie, l'histoire, la poésie, l'éloquence, la musique, le dessin, la géométrie, l'art du machiniste : observer les positions de tous les artisans dans leurs différcns travaux, la multitude des oisifs et des petits-maîtres , les embarras des injes, les promenades publiques, les travaux de la campagne , la chasse , la pêche , les moissons , les vendanges, un camp, les évolutions militaires, les attaques et les défense des places, les chefsd'œuvre des Racine, des Corneille, etc.:... enfin, pour répéter les expressions de l'auteur, /o/// ce (jui eaiste dans V univers.

INous avons déjà observé que l'astronomie était connue des danseurs grecs : mais si M. Noverre n'a pas fait entrer celte science dans les études du maître de ballets, il démontre avec beaucoup de sagacité que l'anatomie lui est nécessaire. (]ette proposition étonne un peu ; mais en l'examinant , le doute s'évanouit : et pour oter au lecteur le soupçon que nous ayons voulu faire une mauvaise plaisanterie, nous nous liàtous d'arriver à la dénïonstration.

Tous les mouvemons du corps clcpendent delà coiiformation des membres qui les exécutent : cette majeure est incontestable, L'anatomie nous instruit de la conlormation des membres du corps humain : cette mineure est sans réplique. Donc l'anatomie nous apprend à régler les mouvemcns du corps, donc l'anatomie est absolument nécessaire au maître de ballets : ces deux conséquences sont évidentes. Ce syllogisme est le résumé d'un chapitre oii l'auteur nous parle des cavités coll- Idt'des et glenoïdes, de l'apophyse odontoïâe , du radius et du cubitus, du tibia et de Vastragal , des muscles ablucleurs et adducteurs, des mouvemens àe pronation et de supination : « et si ces » notions ne paraissent pas suffisantes , on peut , » dit-il , consulter le squelette avec Winslow, » supputer les forces musculaires avec Borelli , et » étudier la mécanique animale dans l'ouvrage du » célèbre Barthès ou dans ceux des physiologistes » qui ont traité ce sujet à fond.

11 est fort extraordinaire qu'avec tant d'instruction, M. Noverre n'en ait jamais abusé , comme font la plupart des savans : en effet, les mots didactiques précités sont à peu près les seuls qu'il emploie dans un chapitre qui lui donnait un si beau prétexte d'étaler une vaste érudition. Un autre n'aurait pas manqué de parler des aponévroses qui enveloppent les muscles , et se terminent par des tendons qui sont le moyen terme entre le levier et le corps qu'on fait mouvoir; des viscères ,

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parmi lesquels la rate peut être un obstacle à la danse , comme elle l'est souvent à la course ; et des intestins , qui doivent recevoir de rudes oscillations dans l'exécution des entrechats. Il nous aurait décrit les carpes, métacarpes, tarses, métatarses, les phalanges et les sésamoïdes ; car les pieds et les mains sont les mobiles de la danse et de la pantomime ; et il nous aurait explique comment le sterno-ihyrocleido-niastoïdlen retient la tète dans une position verticale par deux espèces de câbles qui s'attachent au stermiTn et à l'apophyse mastoïde , et l'empêchent de tourner sens-des:ant-dernhe , comme celle des oiseaux.

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut voir ce qu'e'tait la danse en France avant M. Noverre, les efforts qu'il a faits pour la porter à sa perfection , les succès brillans et mérites qu'il a obtenus , et le ge'nie qu'il a fallu pour en faire un second art dramatique , peut-être plus attrayant que le premier, peut-être trop attrayant.

Le style de M. Noverre est toujours lacile, souvent fleuri : et si quelquefois il paraît s'élever un peu trop , c'est par un enthousiasme bien pardonnable à un artiste qui a une si grande idée de son art. Cet ouvrage suppose une immense lecture ; tous les littérateurs anciens et modernes y sont cités , jusqu'à Massillon et Bourdaloue , voire même saint Augustin.

Ce qui distingue particidièrement le style de l'auteur, c'est une extrême politesse ; il critique

quelquefois les choses, jamais il n'offense les personnes ; il paie à tous les danseurs actuels un tribut d'éloges , tout au moins proportionné au mérite de chacun d'eux ; et quand il s'élève contre un abus , voici comment il le lait : « Malheureusement » la pirouette n'est pas restée le parlage du seul « Vestris ; elle est devenue le ternpe habituel de » trente danseurs , et, qu'on me passe l'expression, » le pain quotidien du public... Si, dans un grand >> ballet , tous les sujets y sont employés , et que » chacun en particulier fasse 6 pirouettes, 3o mul- )' tipliés par six donnent le produit de 180 pi- » rouettes , qui , en les supposant composées de 6 » tciurs chacune, donnent un résultat de 1 080 tours. » Ne pourrait-on pas dire que la danse de l'Opéra » semble avoir adopté , sans le savoir, le système » de Descartes , et qu elle se perd dans les tour- » billons? »

Le second volume offre les plans de plusieurs ballets de l'auteur : il ne nous appartient pas de juger ces enfans de M. Noverre ; leur fortune est faite depuis long-temps , et ils auraient dû en donner une brillante à leur père. Il paraît cependant que M. Noverre a eu souvent à se plaindre de ses contemporains ; car dès les premières pages il déplore le sort des grands hommes , et les persécutions qu'ils ont éprouvées. Il cite à cet égard Homère , Périclès , Thémistocle et Socrate. L'estime et la tranquillité dont M. Noverre jouit à plus de quatre-vingts ans , et le succès mérité de l'ouvrage

CRITIQUE. T. VII. g

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que nous annonçons , nous font espc'rcvque l'auteur ne grossira pas la liste des grands hommes qui sont morts dans l'infortune.

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