‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 12 sur 59 · QUELQUES REFLEXIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES REFLEXIONS

SUR l'art théâtral, sur les causes de sa décadence ,

ET SUR les M0YE>S A EMPLOYER POUR RAPPELER LA SCÈNE FRANÇAISE A SON ANCIENNE SPLENDEUR ;

Par Al. RicoRD fils , de Marseille.

M. RicORD ne s'occupe que de l'art the'âtral , que le vulgaire confond avec Yart dramatique, deux choses aussi différentes que le come'dien l'est de l'auteur.

M. Ricord remonte jusqu'à l'institution du the'âtre chez les Grecs , pour examiner les dilfe'rens états où se sont trouvés les comédiens. Les Grecs les honoraient, les Romains les méprisaient, et les traitaient comme des esclaves. L'auteur explique la cause de cette différence ; mais il devait ajouter, ce me semble, que chez les Athéniens, le théâtre était en quelque sorte une institution religieuse , que le gouvernement seul eu faisait les irais, et que la profession de comédien était alors plutôt une charge qu'un métier; tandis qu'à Rome les corné-

ART THÉÂTRAL. l3i

dieris se louaient au premier ambitieux qui voulait amuser le peuple pour obtenir des suffrages aux élections. Ce trafic de talens les avilissait aux yeux des Romains, et Cicéron plaidant pour Roscius, plaint un si honnête homme d' exercer un métier si peu honorable.

L'auteur, après avoir rapporté plusieurs faits historiques et bien narrés , arrive à la renaissance des lettres, à l'épuration du théâtre en France, et à l'institution de la Comédie française , qui ne date que de l'année 1680, où Louis XIV réunit les deux théâtres qui existaient à Paris.

« Paris fut donc, ajoute t-il , le berceau de la comédie moderne , comme Athènes avait été celui de la comédie ancienne. Les compagnons de Molière étaient des citoyens recommanclables, appartenant à des familles honnêtes et estimées. Les mœurs et les usages de Paris ont bien plus de rapport avec ceux d'Athènes qu'avec ceux de Rome: le caractère français se rapproche de celui des Grecs, et cependant les comédiens n'ont jamais été considérés en France : la religion les frappait d'anathème, et ils n'étaient admis chez les grands que comme des bouffons qui devaient être honorés de servir à leurs amusemens ; si depuis quelques années le préjugé religieux paraît endormi , l'usage maintient encore l'espèce d'humiliation que l'on a attachée à cette profession, etc. »

Ici l'auteur me paraît un peu sévère, car il généralise un peu trop la cause de cette injustice

l32 BEAIX-ARTS.

envers des hommes qui professent un art agréable et cher à la nation. « Ce préjuge contre les acteurs, dit-il, preiid sa source dans l'inconduite de la plupaH d'entre eux , et particulièrement dans celle des actrices. Mais combien l'homme qui , au milieu de ces eocemples de perversité, et témoin de cette réunion de vices, convServe des mœurs pures,

tient une conduite estimable , doit inspirer de

l'intérêt ! >>

Certainement , ce la plupart, ces exemples de perversité , cette réunion de vices, sont des expressions exagére'es ; et l'auteur, qui semble s'intéresser aux comédiens , plaide pour eux d'une étrange manière : quelque utile que soit son plan pour la prospérilé du théâtie , je doute qu'il soit accepté avec reconnaissance. Il ne sera pas mieux écouté quand il leur dira : « L'amour-propre excessif que la plupart des comédiens manifestent ; » encore ce la plupart! « l'importance qu'ils se donnent à euxmêmes plutôt qu'à leur art, peuvent encore être des causes de ce préjugé, ou du moins elles ont servi à le maintenir. »

M. Ricord s'alarme trop sur ce préjugé ; il n'existe plus que chez les gens qui conservent tous les autres. Aucun homme raisonnable ne méprisera un comédien pour cela seul qu'il est comé- <lien , mais seulement pour de mauvaises mœurs , j)our des vices que l'auteur attribue trop libéralement à la plupaH d'entre eux.

Après avoir (bcrclu' à détruire un préjugé

ART THEATRAL. l33

(qu'il fortifie cependant par la manière dont il le combat ) , M. Ricord démontre fort bien que , depuis Molière , l'art the'âtral s'est beaucoup perfectionné , tandis que l'art dramatique a dégénéré sensiblement. C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire cette discussion ; je l'affaiblirais trop en la morcelant. La fin du règne de Louis XV et les années qui ont précédé la révolution , sont l'époque où les ouvrages dramaliqucs marquaient la plus grande corruption du goût , tandis que l'art théâtral arrivait au plus haut point de perfection ; mais, depuis 1789, cette différence a cessé, elles deu^ arts ont éproucé la même décadence. Telles sont les conclusions sévères de l'auteur ; je n'entreprendrai pas de les réfuter, quoiqu'elles ne me paraissent pas entièrement justes ; en m'étendant sur ce point , je ferais la même faute qu'il a faite ; je reviens donc à l'art théâtral que M. Ricord ne devait pas perdre de vue , puisqu'il est le seul sujet annoncé dans son titre. L'art dramatique , sa décadence , les causes de corruption dans le goût des auteurs et des spectateurs , demandent une discussion plus approfondie , et ne peuvent être traités incidemment. D'ailleurs, il ne serait pas difficile de prouver que cette décadence est fort exagérée par les déclamateurs : sans doute elle a été déplorable pendant les orages de la révolution, mais il faudrait être aveugle pour ne pas apercevoir les efforts souvent heureux que l'on fait poiu' rentrer dans la bonne route.

l34 BEAUX- AU iS.

M. Rlcord s'afflige avec beaucoup plus de raison sur l'état futur de nos théâtres relativement aux acteurs. Il fait bien sentir que la comédie et la tragédie ne se jouant guère que dans la capitale , que les théâtres des départemens étant abandonnés aux fureurs du mélodrame et aux niaiseries de Brunct, il est impossible que des élèves s'y forment comme autrefois ; « et avec le petit nombre d'artistes distingués qui soutiennent encore la scène française , s'éteindront l'ancienne tradition des rôles qui composent le fonds du répertoire , et les modèles sur lesquels pourraient se former de nouveaux acteurs. »

Tout ceci est incontestable , et le danger est imminent ; l'autem' fortifie encore son opinion , qui est la mienne , par la considération suivante : La différence du prix d'entrée à la Comédie française et aux petits spectacles entraîne à ces derniers la masse des curieux , et de cette seule cause il résulte deux fâcheux effets ; d'abord le goût public se corrompt de plus en plus; et, en second lieu , les acteurs qui , pour plaire à cette multitude, contractent une diction et une manière de jouer pompeusement ridicule , ou trivialement tragique , deviennent pour jamais indignes d'aspirer au Théâtre Français.

Pour remédier au mal qui existe , pour prévenir celui <pii menace le plus beau théâtre de l'Europe, M. Kicord propose un moyen auvssi simple qu'ingénieux : il demande que , dans quelques-unes des

ART THEATRAL. l35

principales villes du royaume , et à Paris surtout, le gouvernement établisse des thc'âtres subsidiaires, où des jeunes gens s'exercent à l'art théâtral , en ne jouant que les pièces les plus estimées du répertoire ; qu'on ne soit admis à ces écoles que par ordre du minisire de l'intérieur ; que l'élève ait au moins quinze ans , et au plus vingt-cinq ; que leurs moindres appointemens soient de looo fr., et les plus forts de 2000 ; que tous les costumes soient fournis par l'administration ; que deux professeurs d'un talent reconnu soient attachés à chaque théâtre , mais qu'ils ne jouent pas eux-mêmes la comédie ; que les auteurs aient la faculté de faire jouer leurs pièces à ces théâtres d'épreuve, sans pour cela être exclus de la scène française ; que la modicité du prix des places y soit un appât pour le public qui, n'ayant plus ce motif d'économie pour préférer le mauvais genre , indemniserait le gouvernement des avances faites pour l'établissement de ces écoles publiques ; et que la Comédie française ait toujours le droit d'appeler à elle les sujets qui se seraient distingués dans ces théâtres secondaires.

L'auteur développe parfaitement ce projet dont l'utilité est évidente , et il en motive tous les points avec autant de sagacité que de logique. Tout y est très-bien proportionné : on veut de petits théâtres, on les aura ; on demande des prix modérés , ils seront aussi modiques qu'aux farces du boulevard : la différence consiste en ce qu'au lieu de pièces déplorablement ridicules , on ne verra que d'ex-

l36 BEAUX-AKTS.

cellens ouvrages , et qu'au lieu d'acteurs e'ievcs sur les tréteaux , on aura de vJritables artistes, puisque leur talent sera le Truil d'une élude active et d'une instruction régularisée.

DISCOURS SUPt CETTE QUESTION :

« QUELS SO>'T LES MOYE>fS DE FAIRE CONCOl'RIR LES THEA- TRES A LA PERFECTION DU GOUT ET A l'a3IELIOUATION DES MŒURS? »

Ouvrage couronné par la Société des Sciences, Bclles-Lellres et Arts de Bordeaux, le ■!'/ août 1812;

Par A. Df.lpla.

Le petit livre de M. Delpla repose tout entier sur un principe littéraire, présenté comme un axiome, et placé au frontispice en manière d'épigraphe. Le voici : " Quand il est dangereux de peindre les » hommes tels qu'ils sont, il laut les représenter i) tels qu'ils devraient être. » L'adverbe «^i/aW n'est ici qu'une précaution oratoire; car, selon M. Delpla , il sera dangereux de peindre les hommes tels qu'ils sont , tant qu'ils auront des vices , ce qui durera vraisemblablement jusqu'au jugement dernier ; ainsi l'axiome de M. Delpla se réduit à ceci : Il faut toujoiH's peindre les hommes tels qu'ils devraient être.

Page 1