‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 13 sur 59 · ART DRAMATIQUE. I · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE. I

Si l'auteur avait généralise ce principe , il en découlerait les conséquences les plus plaisantes. L'historien aurait une tâche bien facile ; il suffirait de peindre le premier roi d'une dynastie , le présenter tclquilclevraii être, le nommer Parfait, et dire ensuite Parfait II , Parfait III , sans se donner la peine de décrire les autres règnes qui seraient tous tels qu ils devraient être. De pareils monarques auraient des sujets dignes d'eux : ministres, magistrats, gens de finance, peuples, tous les hommes enfin seraient vertueux et sages. Il faut supposer aussi que les gens de lettres auraient tous du génie, du talent et du goût; mais de cette perfection même il résulterait un inconvénient, car on n'oserait plus dire qu'une société littéraire a couronné le discours de M. Delpla.

Si nous nous contentons d'appliquer le prétendu axiome à la seule littérature, nous conviendrons de gré ou de force qu'Homère est le dernier des poètes : car non-seulement il a peint les hommes tels qu'ils étaient de son temps, mais il a peint les dieux tels qu'étaient les hommes. Par une conséquence rigoureuse , GilBlas et Clarisse savdxGni les plus mauvais des romans, et au théâtre enfin on ne citerait plus Molière que comme la fait M. Delpla , c'est-à-dire pour montrer aux jeunes auteurs l'exemple des défauts qu'ils doivent constamment éviter.

Les faiseurs d' utopies sont les rivaux du Créateur ; ils imaginent un monde qu'ils construisent

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et modifient à leur gré. Leur cerveau enfante un peuple tout entier auquel ils donnent un caractère systématique : ils font de belles lois pour ce beau peuple qui ne manque jamais de les recevoir et de leur obéir; et comme dans ces sublimes rêveries tout se fait au nom de la vertu, des mœurs et du bonbeur public , les petits esprits , en lisant un pareil ouvrage , ne manquent pas de s'e'crier : Certes, voilà un grand penseur! car les petits esprits révent toujours la perfection.

L'histoire nous apprend que même des hommes d'Etat se sont passionnes pour de pareilles chimères , et ont fait de dures expériences sur le pauvre genre humain ; ils ont jugé le temps où ils vivaient avec les idées d'un autre temps : ils ont appliqué à des maladies nouvelles les remèdes qui ( onvenaient à d'anciennes maladies. Ils ont compté pour rien tout ce qui s'était fait sans leur participation. Possédés de la manie de régénérer, reconstituer et réparer , ils ont voulu faire faire aux hommes et aux choses, dans un moment et dans un sens contraire, ce qu'ils n'avaient lait que lentement et pendant une longue suite d'années ; ils ont voulu.... M;iis hatons-nous d'abandonner ces hautes considérations, et descendons humblement jusqu'au discours de M. Delpla.

Il a la modeste prétention de réformer notre théâtre : il n'exige de nous que de légers sacrifices ; car il ne s'agit que de renoncer à Corneille, Racine , Voltaire, Molière, llegnard , et à îous les mau-

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vais écrivains qui ont eu la sottise de les prendre pour modèle. Ce n'est point le défaut de talent qu'il leur reproche; mais leurs ouvrages ne tendent qu à détruire les mœurs , la décence publique et toutes les vertus sociales. D'après ce principe, les pièces que nous avons la faiblesse de regarder comme des chefs-d'œuvre , sont précisément les plus mauvaises : aussi M. Delpla dirigc-t-il spécialement ses attaques contre Phèdre , Iphigénie , Œdipe, Tartufe, le Misantrope, le Joueur, etc.. l-.cs soHtaires de Port-Royal n'ont pas été plus sévères ; Rousseau n'a pas accumulé plus de raisonnemenscontre les spectacles, que l'auteur du Discours couronné à Bordeaux.

Mais MM. de Port-Royal étaient conséquens à leurs principes en donnant le titre à' empoisonneurs aux auteurs de comédies ; et Rousseau , dialecticien subtil , nous a fait voir par sa conduite et ses ouvrages que s'il avait eu la fantaisie de se réfuter lui-même , il l'aurait fait avec le même talent, et certainement avec plus de succès.

M. Delpla ne va pas si loin que ces fiers ennemis de ïhalie et de Melpomène ; il ne détruit pas les théâtres , il veut seulement les régénérer. Aux crimes de la tragédie , aux vices et aux ridicules comiques, il substitue la vertu, la bienfaisance, l'humanité, la sensibilité, et vraisemblablement la perfectibilité. Les ouvrages de théâtre seront des homélies en action, des sermons , des exhortalions, des catéchismes, et je suis sûr que les spec-

i4^ bp:aîx-arts.

talcurs y (ounont en foule pourvu qu'on les paie pour y aller. Nous nous plaignons sans cesse que les grands acteurs sont rares ; c'coutez M. Delpla, ils vont se multipliera l'infini, car il n'exige d'eux que des qualités fort communes : il suffira qu'ils aient un physique avantageux , une constitution robuste , une voix sonore et Jlexible , beaucoup iV intelligence, une sensibilité exquise, et de plus la connaissance préliminaire de la littérature Jrançaise^ connaissance indispensable^ dit-il; ils seront ojjiciers du gouvernement ^ et l'on sent bien que les acteurs auront les mœurs des anachorètes, que les actrices seront au moins des vestales ; car M. Delpla est tiès-sévère sur cet arlicle , et lui consacre un long paragraphe. Ces moyens sont si simples, il est si aisé à une débutante de quatorze ans qui se destine aux ingénuiK'S de connaître toute la littérature française ; il est si facile à une troupe de comédiens de posséder les qualités et les talens qu'il exige ; il est si peu gênant pour des hommes et des feiames qui passent leur vie à exprimer les passions, d'observer les vœux de ]>auvrcté , de chasteté et d'obéissance, que M. Delpla n'aura aucune réforme à faire; qu'il prenne les comédiens tels qu'ils sont , et ses désirs seront accomplis.

Sur les pièces , au contraire , la réiormc sera complète ; rien de ce qui passe pour bon dans noire théâtre ne peut y rester. L'auteur est révolté de voii" dans nos tragédies le crime heureux et la vertu malheureuse : ce que nous laisons faire aux

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