‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 16 sur 59 · TABLEAU DES MŒURS, USAGES ET INSTITUTIONS DES ROMAINS · texte numérisé non relu

TABLEAU DES MŒURS, USAGES ET INSTITUTIONS DES ROMAINS

Par Alexandre -Adam L. L. D., recleiir de la grande école d'Edimbourg; traduit de l'anglais sur la septième édition, avec des notes du traducteur français, et quelques-unes du traducteur allemand.

Quand nous avons fait d'assez bonnes éludes, quand nous lisons couramment, non pas les auteurs classiques , mais ceux parmi les classiques dont il a plu à nos professeurs de nous faire part; quand nous avons la tête meublée de quelques vers de Virgile , d'Horace et d'Ovide, de quelques pe'riodes de Ciccron, de quelques discours de Tite-Live ou de Quinte-Curce, de quelques phrases de Salluste, de quelques traits de Tacite , nous croyons savoir le latin ; mais cet amas de belles choses dont nous avons plus surchargé qu'orné notre mémoire , ne nous apprend, si j'ose m'exprimer ainsi, que la langue littéraire des P^omains , sans nous faire connaître la langue usuelle. Dans les ouvrages même dont je viens de nommer les auteurs, nous sommes arrêtés par des expressions, des tournures,

CPJTIQUE. T, YIX. lO

rf^

l46 \NTIQITITES ROMAINES.

des ellipses , des sous-entendus qui ont besoin de commentaires, et dont nous ne pénétrons pas le sens, parce que nous ignorons les usages auxquels ils sont relatifs. Tel écolier qui est sorti vainqueur de tous les concours et qui entend fort bien les odes d'Horace, trouve dans les satires et les épîtres du même poète, une foule d'expressions qui lui paraissent e'tranges, parce qu'elles tiennent à des conventions qui lui sont inconnues. Qui le croiraiti" les Lettres même de Cicéron , genre d'écrits où cet orateur a parlé la langue la plus simple et la plus claire , nous offrent un grand nombre de passages dont nous n aurons jamais une intelligence parfaite, si nous n'avons pas une connaissance suffisante des diverses magistratures des Romains , de leur législation, de leur ordre judiciaire. Les historiens ne nous embarrasseront pas moins quand ils parleront de la composition des armées , des différens grades militaires, de la stratégie, des différentes armes et des machines de guerre, si nous n'avons acquis sur tout cela des notions convenables. jNlais plus nous descendrons dans les détails communs et ordinaires de la vie humaine, plus nous serons étonnés de notre ignorance , lors même que nous passons pour de fort bons latinistes.

Voilà un jeune hounne dont les éludes ont été parfaites : non-seulement il sait, il entend bien les classiques; il a retenu leurs plus beaux passages, sa mémoire n'a besoin que d'être interrogée; au premier mol elle ouvre ses trésors: il en sort nu

MŒURS, USAGES, etc. t^j

exorde véhément, une touchante péroraison, des odes , des chants de poëme ; il vous en lait sentir les beautés, il s'engage dans des questions philologiques dont il résout toutes les dilïicullés d'une manière satisfaisante ; il connaît Rome beaucoup mieux que Paris, du moins vous en êtes persuadé; mais parlez-lui des usages des Romains , de leurs maisons, de leurs meubles, de leurs vètemens, de leurs repas,de leurs jeux, de leursspectacles,de leur manière de voyager, de leur police, de leurs procédures, de la division du temps, du calendrier, des monnaies, des poids et mesures, de r:,griculture, des jardins, des mariages, des funérailles, etc., etc., vous le verrez plus embarrassé que s'il était question des usages des Kirguis, des Tungouses et des Kamtchakdales. Nous savons très-bien quelle est l'origine des consuls, quel étaltl e pouvoir du dictateur, pourquoi les décemvirs ont été institués, et commentais ont disparu; nous avons des notions sur les préteurs, les questeurs, les édiles, etc.... Tout cela est fort noble, et nous nous y sommes appliqués. Mais les Romains cjui se chauffaient comme nous , avaient-ils des cheminées, connaissaient-ils les carreaux de vitre, avaient-ils des mouchoirs de poche , avaient-ils toujours besoin de mettre le pied sur une borne pour monter à cheval, faute d'étriers? Dans leurs repas se servaient-ils de couteaux et de fourchettes, ou leur présentaiton, comme on fait à la Chine , des viandes découpées en petits morceaux ? A toutes ces questions

l48 ANTIQUITÉS ROMAINES.

nous retombons dans l'incertitude 11 n'y a pas un e'colier qui , interrogé sur le costume des Romains, ne vous cile la toge, la tunique, la prétexte, et même quelquelois la ceinture gab in e ; mais demandez-lui en quoi diiléraient les manteaux nommés pallium , paliolum, paludamentum, tarentina, palla, amiculum, penula, himation, tribonium, sagum et gausapa; quelle est, parmi les tuniques, la forme de la regilla , de la mendicula , de la ralla , delà spissa, du supparum, du subminium, du cumatile , du plumatile, du cerinum ou du melinum ; parmi les coiffures, la différence de la calantica, de la mitra, du flammeum, du caliendrum, de la calyptra ; dans les bracelets, celle du psellion , du clydone, du brachionisteo , de l'armilla, du smalium et du dextrocherium ; dans les chaussures , comment distinguer le knemis du calceus, dupero, du mu lie us, du phœcasium ; la caliga, de lacrepida, de la baxea, de la gallica ; le sandalium du campagus, du compes, de l'ochrea et du soccus ? Les Piomains avaient-ils des chemises^ s'ils n'en avaient point, que dois-jc entendre par indusium, interula , subucula , mots qui signifient tunique intérieure ? Tous les Ptomains qu'on nous représente ont la tète nue : alors que faisaient-ils du pileus , du cucullus,du bardo-cucullus, de l'apex, dugalerus, du petasus et de lacausia? Le petit savant se taira , ou ne fera que des réponses obscures.

Tous ces mots dont je viens d'effrayer le lecteur ne forment pas la dixième partie de ceux que j'ai

MOEURS, USAGES, etc. I^Q

recueillis de diffe'rens ouvrages , et M. Adam luimême , dont j'annonce le livre, n'en cite qu'un petit nombre ; cependant ils signifient quelque chose , et l'ignorance où nous sommes sur leur usage . leur forme -et leur différence , prouve que nous sommes loin de connaître la langue usuelle et familière des Romains , avec toutes les variations que le temps lui a fait subir.

Pour avoir une solution sur quelques-unes de ces difficulte's , car n'espérons jamais l'obtenir sur toutes , nous devons donc lire non-seulement les classiques , mais tous les Latins, et même les Grecs qui ont écrit l'Histoire romaine , les nombreux infolio des innombrables commentateurs, les c'crits des Saumaise , des Montfaucon , des Gesner et autres qui ont consacré leur vie à l'e'tude de l'antiquité'. Quel travail! Plus d'un lecteur va répondre : Que d'ennui !

Félicitons-nous donc de ce que la nature a fait naître des hommes assez éclairés , assez patiens , assez constans pour user leur vie dans de fastidieuses recherches , y découvrir quelques vérités enfouies sous les décombres de l'Empire romain, et nous instruire sans nous donner la peine d'étudier, avantage inappréciable pour le temps où nous vivons et pour les hommes que je vois autour de moi.

Rendons grâce surtout au recteur de la grande école d'Edimbourg , M. Adam , qui a su renfermer dans deux seuls volumes in-8% tout ce qu'une

lOO ANTIQLIÏKS ROMAINES.

immense lecture et un traA'ail opiniâtre lui ont fait rorucillir sur les antiquités romaines. Nous avions, à la vcrite , les in-folio de Montfaucon , ce bené- Hirtin que l'on a critique' aussi peu 1ib(Talement qu'on l'a pillé largement. Le mérite et la vaste érudition de M. Adam ne doivent pas nous rendre injustes envers son devancier; venir après est un grand avantage ; on profite des travaux du prédécesseur, on corrige ses fautes, et l'on s'approprie ainsi ce que l'on a trouvé sans peine. J'ai lu Montfaucon, tout volumineux qu'il est, je l'ai lu tout entier, non pas avec patience , mais avec plaisir, et si , dans un très-grand nombre d'observations , M. Adam ne m'a rien appris , c'est que je me souvenais encore du bénédictin. L'ouvrage de Montfaucon offre une particularité remarquable en ce qu'il est double , français et latin , et la version placée sous le texte, en forme de notes, donne la facilité de suivre l'auteur dans les deux langues. Ce double emploi ne serait pas un mérite si les deux textes étaient parfaitement conformes : mais l'auteur , destinant la partie française aux gens du monde , n'y fait que les citations nécessaires , et d'une manière laconique, tandis que le latin présente des passages considérables des auteurs auxquels il emprunte ses remarques. Plusieurs de ces citations sont fort étendues, telles que le spectacle d'une naumachie donnée par l'empereur (Claude , morceau extrait de Suétone: la description du Laurentin, maison de campagne dr Pline le jeune : des

MOEURS, USAGES, Ctc. l5l

phrases, des vers, des pages entières des meilleurs écrivains; et, pour en finir sur Montfaucon, je suis oblige' de convenir que, sur plusieurs points d'antiquité' , son livre est plus e'tendu , plus complet que l'ouvrage de M. Adam, particulièrement sur l'architecture, sur les théâtres , les jeux, l'intérieur des maisons romaines, les thermes , les costumes, et plusieurs autres objets. J'aime à croire qu'en revanche M . Adam est plus exact , plus scrupuleux dans l'admission des faits , plus sévère dans sa critique. Ayant pris la résolution, d'ailleurs , de se renfermer dans deux volumes, il a dû négliger bien des détails , et tout sacrifier à la concision. Ne soyons donc pas étonnés si les citations dont son livre fourmille n'offrent jamais qu'un petit nombre de mots , et le plus souvent des chiffres indiquant le chapitre et la page , ou la page et le vers, sans un seul mot du texte qui lui sert d'autorité.

Voici deux exemples , pris au hasard , de la manière dont M. Adam cite ses auteurs : <t Les gladiateurs dispensés de combattre déposaient leurs armes dans le temple d'Hercule.:)' (Horat., Ep. /, I. — OviD., Trist JK, 8, 24.) Plus loin : « On appela les spectacles dramatiques ludi scenici , parce que , dans l'origine, on les représentait sous vm ombrage {skia) que l'on formait avec des feuilles et des branches d'arbres. » ( OviD. , de AH. arn. 1; io5. — Ser.v., în P^irg. — jiEn. /, 164. ) On conçoit qu'il se trouve une longue série de

l52 ANTIQUITÉS ROMAINES.

chiffres partout où M.Adam cite un grand nombre d'auteurs. C'est avec ce soin et cette exactitude qu'il parcourt tous les points d'antiquités romaines depuis la loud;:tion do la ville jnsf[iraii dernier chapitre, où il fixe les limites de l'Empire,

Les parties de l'ouvrage où M. Adam traite de la composition et des attributions du se'nat, des chevaliers, des gentes ctfnmiUœ, des esclaves, des droits du citoyen romain, du droit du Xo//wm , du droit de l'Italie, des municipes, des colonies et des pre'fectures, des comilla ruiiata on centiiriaia , des diverses magistratures ordinaires ou extraordinaires ; de la monarchie, des lois romaines dont il en cite un très-grand nombre , avec l'année de leur promulgation ; les noms de ceux qui les ont proposées , et leurs principales dispositions ; les longs détails enfui sur les procédures judiciaires , sont remplis de recherches aussi curieuses qu'instructives ; les procédureis surtout offrent une instruction toute neuve pour la plupart des lecteurs : on y trouvera du latin qui n'est pas familier même aux latinistes , et qtie pourtant il faut connaître , même pour entendre parfaitement Cicéron. Ouoicju'on ait fait de bonnes études, on peut, sans rougir hésiter vSur des phrases semblables à celle-ci : Si cnUilur pedcrmc siniit , nianurn rndo jacito; si iiisict qui in jus vocntwn vindicil, jnittiio. Si luci furiwn faxit , sirn dliijuis rndo ipso jurio cepsi addic-

tor, etc On peut avouer aussi que l'on n'a pas

vu dans le verbe quiriture le sens de cette phrase :

MOEURS, USAGES, etc. l53

Quintes , i^ostram fdern irnploro. (]es expressions et un grand nombre d'autres sont clairement expliquées par l'auteur, ainsi que toutes les formules employées dans les procédures civiles ou criminelles. Les mots suivans : Vocatio in jus , postulatio actionis , leguleius , vadimonium , vindiciœ , assertor, condictiones , licitator, consensualis , syngraphae , manciplum, vindicia festucaria , comperendinatio, et une foule d'autres, doivent être compris non -seulement par les hommes qui suivent le barreau , mais par tous ceux qui se consacrent à l'étude de la latinité ; car ces termes se rencontrent souvent chez les historiens ; et les auteurs d'ouvrages purement littéraires, les poètes même y font souvent allusion. Je suis persuadé qu'Horace a pensé aux vindiciœ judiciaires , quand il a dit :

Meo Deus intersît nisi dlgnus vindice nodus Incident.

Si nous lisons dans Pline le jeune cette phrase : Quoties judico , quantum quis plurimiun postulat AQU.^E DO , pour la comprendre , il faut savoir que le temps se mesurait au moyen d'une clepsydre ou horloge d'eau, et qu'un avocat devait proportionner la longueur de son discours au temps que le vase cmplo)ait à se vider. Quelquefois il demandait yo/i^re^ clepsydras ., et il les obtenait ; par ces mots ., j'accorde autant d'eau qu'on en demande, Pline veut dire , je laisse parler aussi long-temps

qu'on le vont. Sans cette explication , bien des gens croiraient que les avocats romains avaient rhabitndc du verre d'eau , comme nos auteurs dramatiques quand ils font une lecture dans nos salons.

J'ai indique très-sommairement ce qui est contenu dans le premier volume , qui me semble le plus neuf et le plus curieux. Dans le second , après une mythologie très-incomplète , on trouve un traite' plus approfondi du culte et des ce'remonies religieuses. (]e qui concerne les jeux et les .spectacles me paraît insuffisant , et ne donne qu'ime ide'e bien vague du théâtre des Romains. L'auteur s'est beaucoup plus e'tendu sur les gladiateurs. Les sections où il traite de l'art militaire, de la levée des troupes, de l'ordre de bataille, de l'attaque et de la de'fense des places , des triomphes , sont encore plus dc'taillèes et plus satisfaisantes. M. Adam s'occupe ensuite de l'inte'rieur des maisons , des habillemens, des repas, des bains, des mariages, des huK'railles , objets qui ont moins excite ma curiosité, parce que Monifaucon les a traites avec plus d'étendue encore, ou si l'on veut, plus minutieusement. La partie de vv second volume, qui a surtout fixé mon attention , est celle où il est question des poids , des mesures et des monnaies ; ce sujet parait aride, mais on verra, j'espère, qu'il est susceptible d'un grand int(Mcl ; car à propos «l'as, de sesterce (t iViinciœ , M. Adam cite un ii;iMtid nombic de passages de dill('rens auteurs ,

MOEURS, USAGES, ClC. lS5

passages qui sont autant d'anecdotes , et qui font ronnaître la richesse et la puissance de ce peuple extraordinaire.

A chaque instant nous rencontrons dans les au- If urs latins des e'nonciations de sommes dont nous ne pouvons apprécier la valeur si nous ne connaissons pas les différentes formules par lesquelles on les exprime. D'ailleurs nous parlons sans cesse de la richesse des Crassus, des Lucullus ; des exactions d'un Yerrès ; des profusions d'un Caligula , d'un Vitellius , sans en avoir une notion précise , et sans nous faire une idée bien nette des immenses richesses qui étaient accumulées dans la ville do Rome. Quelques détails sur cet objet donneront., je l'espère, le désir d'en puiser de plus amples dans l'ouvrage de l'auteiu" même.

On sait que les mots as et lihra sont synonymes : la Ikrc était en même temps le principe des poids et celui des monnaies ; et toutes les sommes au-dessous ou au-dessus de \as étaient des fractions ou des multiples de cette valeur primitive ; les mesures même de capacité croissaient ou décroissaient dans la même progression , et les diflérens vases depuis X amphora\\\s<^\^\\. cyathus , suivaient les divisions de l'as ou de la livre.

On sait aussi que la livre romaine se divisait en douze onces; que sa douzième partie se nommait uncia : que deux onces s'exprimaient par le mot scxlaîis ou sixième , trois onces par fjuddrans ou quart , cpialre onces par triens ou tiers , cinq par

l56 ANTIQX ITÉS ROMAINES.

ijiiincunx , six par semis ou moitié de l'as, sept par sepiunx, huit par bes^ neuf par dodrans , dix par decunx, et onze par deunx. La ressemblante de ces deux derniers mots aurait dû engager M. Adam à expliquer le dernier. Tout le monde sait que decunx signifie dix onces , et qu'il est une contraction de decem unclœ : mais on ne devine pas aussi facilement que deunx est une ellipse de dcest uncia , et que conséquemment il signifie une livre moins une once. J'ai cru devoir répéter ici cette espèce de tarif, quoiqu'il ne soit nouveau pour personne, parce que j'ai vu des hommes, d'ailleurs instruits, prendre iiiens pour trois, et quadrans pour quatre , ignorant que ces mots n'expriment point le nombre d'onces , mais leur rapport avec la livre. Ainsi, malgré l'apparence, triens veut dire quatre et quadrans trois , puisque le premier est le tiers , et le second le quart de douze.

Les Ptomains comptaient la monnaie par sesterces , mot qui se rencontre fort souvent dans les auteurs latins , et qui s'écrit en toutes lettres ou par II. S. ; mais il faut bien observer s'il est question du scstertius ou du sestertiuni; car le premier ne vaut guère que dix-neuf centimes de notre monnaie , tandis que l'autre vaut mille fois davantage (i) : ainsi dccern sestcrtil n'indiquent que dix sesterces, tandis cjuc dccern sesteriio en valent dix mille. Quand les Romains désignaient la somme

(i) C'est-à-dire, ig3 fr. 75 c.

MOEURS, USAGES, etc. iSy

par des mots , l'adverbe nume'rique mis avant le mot nummûin ou sestertiûm, désignait cent mille de ces valeurs ; ainsi quadrigies scsteHlûrn e'quivaut à quadragies centena millia sesterilorurn , ou à quatre millions de sesterces. Quelquefois l'adverbe seul exprime la somme aussi complètement que si elle e'tait écrite en toutes lettres : decies ou vigcsies représentent dectes ou vigesies centena millia sestertiorum , c'est-à-dire un ou deux millions de sesterces.

Souvent, au lieu de mots, on se servait de chiffres romains ou de lettres ; et quoique la valeur de ces chiffres nous soit parfaitement connue , la manière dont ils sont tracés exige une grande attention de la part du lecteur. Les lettres H. S., qui signifient sesterces, précèdent toujours les chiffres, et il faut, de plus, observer s'ils sont ou s'ils ne sont pas surmontés d'une ligne horizontale, car cette ligne apporte une énorme différence dans la A^aleur de la somme, puisqu'elle la rend cent mille fois plus considérable ; exemple : H. S. M. G. n'exprime que mille cent ou onze cents sesterces, tandis que H. S. M. C. en représente cent dix millions. La première somme ne répondrait guère qu'à 2i3 francs et l'autre s'élèverait àplus de 21 millions. La négligence des copistes qui ont souvent omis de tracer cette ligne supérieure, a donné lieu à des erreurs absurdes ; et plusieurs passages qui ne présentent qu'un nombre ridicule quand il s'agit d'exprimer une somme exorbitante, deviennent exacts et clairs si

l58 ANTIQUITÉS ROMAINES.

Ton rétablit celle lii^ne si importante. Après ces notions préliminaires et indispensables, je passe à plusieurs faits historiques, relatifs aux richesses et aux proiusions des Crésus romains.

Le premier qui s'offre à notre esprit parmi les lavoris de la fortune, est le Crassus dont le nom est devenu proverbe , et qui ne considérait un citoyen comme riche que quand il pouvait entretenir à ses frais , une légion entière , sans rien diminuer de sa dépense habituelle. Selon Pline, il possédait des terres pour la valeur de hls rnillies , c'est-à-dire his rnillies centena millia sesicrilonini, somme qui répond à plus de 38 millions de francs : et son argent comptant , son mobilier, ses esclaves représentaient une valeur au moins égale. Ces soixante-seize millions ne nous paraîtraient cependant pas un prodige, puisque, selon nos lois, ils ne produiraient à peu près que quatre millions derevenu ; mais n'oublions pas que ces vertueux Romains étaient presque tous usuriers , qu'ils tiraient d'énormes intérêts de leur argent , et que le sévère Caton même, ce censeur des mœurs, ce Romain par excellence, prêtait sur gages, et pour me servir de l'expression vulgaire , prêtait à Us petite semaine. Quoique Crassus soit plus souvent ( ilé, l'histoire romaine nous ollre cependant d(:>^ phénomènes plus extraordinaires.

Sénèque, et Pallas, cet affranchi si célèbre, possédaient en biens- fonds, selon Tacite, plus de citKiuantehuit uîillior.sdc francs de notre moruKiir

moëuks, i sages, etc. i5q

Lentulus, l'augure, en avait plus de soixante -dixsept, et Claudius Isidorus, après s'être ruiné dans la guerre civile , pût encore léguer par testament plus de quatre mille esclaves, trois mille six cents paires de bœufs , deux cent cinquante-sept mille pièces d'autre bétail , et douze millions de francs en numéraire. Auguste reçut par les testamens de ses amis quater decies millies , qui équivalent à sept cent soixante- quinze millions. Caligula dépensa, dans moins d'un an , les cinq cent vingt-trois millions que Tibère avait laissés dans le trésor impérial. Yespasien, à son avènement au trône, voulant évaluer les dépenses annuelles de l'Etat, reconnu qu'elles s'élevaient à la somme effrayante de sept milliards sept cent cinquante millions.

Ici , le traducteur français a pensé que nous supposerions la somme exagérée , comme l'ont cru plusieurs commentateurs , mais il nous démontre avec beaucoup de clarté qu'elle n'a rien d'invraisemblable ; en effet, si l'on considère l'étendue de l'Empire à cette époque , si l'on observe que la Méditerranée tout entière , en y joignant l'Archipel, la Propontide et une partie de la mer Noire, n'était qu'un lac enfermé dans l'Empire romain; si l'on porte les yeux sur une carte depuis les frontières de l'Ecosse jusqu'à celles de la Nubie , et depuis le cap Finistère jusqu'aux bords de l'Euphrate ; si l'on ajoute à ces considérations que l' Asie-Mineure, la Syrie, la Palestine , l'Egypte, la Cyrénaïque , les deux Mauritauies , la JMacédoine

l6o ANTIQllTÉS ROMAINES.

et la Grèce, étaient beaucoup plus peuple'es qu'elles ne le sont aujourd'hui ; si 1 on compare enfin l'étendue de cet Empire si florissant et si peuple' à celle de la France ou de l'Angleterre, on reconnaîtra que les sept ou huit milliards énonces par Suétone n'excèdent pas, toute proportion gardée, les revenus de la France , et sont , avec la même proportion, fort au-dessous des taxes de tout genre qui pèsent aujourd'hui sur l'Angleterre. Il n'y a donc , dans l'évaluation faite par M. Adam , ni exagération , ni erreur ; car si la France , peuplée comme elle l'est , devenait dix fois plus grande , elle atteindrait à peine l'étendue de l'Empire romain dans le premier siècle de l'ère chrétienne ; et certes , alors, les sept milliards en question seraient tout au plus suffisans pour toutes les dépenses de l'État.

Je n'ignore pas que l'exactitude de tous ces nombres qui nous efiraient dépend de la véritable valeur du sesterce et de Vas, qui est le type primitif Plusieurs écrivains l'évaluent dilféremmcnt, et l'on sait d'ailleurs que les monnaies romaines ont subi des altérations dans leur poids, et des variations dans leur valeur. Mais quand renonciation d'une somme s'accorde avec toutes celles qui sont exprimées par tous les auteurs ; quand elle est j)roportionnée à l'étendue, à la population de l'Empire , à la richesse de l'Étal et des particuHers , à la quantité de l'or qui lut porté dans Rome après la conquête des (jaules , et de celui que l'on tirait alors

MŒURS, USAGES, CtC. l6l

des Pyrénées , de la Macédoine , de l'Asie et de l'Afrique , ce serait outrer le scepticisme que de vouloir supposer des erreurs ou des altérations dans le texte de ces auteurs , par la seule raison que ces valeurs sont hors de proportion avec celles auxquelles nous sommes habitués dans une sphère infiniment plus étroite. S'il ne restait aucun monument romain , les incrédules traiteraient de fable la description d'une salle de spectacle qui contenait quarante mille spectateurs, et d'un amphithéâtre où plus de cent mille personnes étaient assises ; si nous n'avions pas le pont du Gard , nous ne croirions pas à trois ponts bâtis l'un sur l'aiitre , et qui unissent deux coteaux situés sur les deux bords d'une rivière. Nos habitudes forment notre jugement ; mais commençons par nous faire une idée de Rome comme centre du monde civilisé , comme le gouffre où s'engloutissaient les richesses de tant de nations soumises ou tributaires ; représentons-nous ces monumens dont les ruines, après dix-huit siècles, attestent encore la grandeur et la magnificence du peuple qui les a construites, alors nous ne trouverons rien d'invraisemblable dans l'opulence de quelques particuliers et les prodigalités de quelques empereurs. La fortune des Fugger et des Samuel Bernard , dans les temps modernes , est peut-être plus extraordinaire que celle d'un Sénèque , précepteur de Néron, et d'un Pallas , affranchi de Claude.

Si je pouvais, sans sortir de mon sujet, donner

CRITIQUE. T. VU. \i

l62 ANTIQUITÉS ROMAINES.

un simple aperçu de la pompe de Ptolomée-Philadclphe dont lés anciens nous ont laissé une description si imposante, et qui surpasse en magnificence tout ce qu'on a jamais vu chez les hommes, combien le luxe des Romains ne pâlirait-il pas devant celui de ce roi d'Egypte dont les Etats ne pouvaient se comparer à ceux du peuple-roi ! Ne nous étonnons donc plus des détails que je viens d'extraire ni de ceux qui vont suivre.

Les dettes des Romains étaient proportionnées à leur opulence ; c'est la règle : plus on est riche, plus on doit ; il n'y a que le pauvre qui puisse vivre avec ce qu'il a. Milon devait plus de treize millions de francs, et César, quand il partit pour l'Espagne, était tellement criblé de dettes, qu'il dit; Bis millies et quingenties sibi déesse^ ut nihilhaberet; c'est-à-dire : // ine manque plus de quarantehuit millions pour que je n'aie rien. Au commencement de la guerre civile, il enleva du trésor public plus de vingt-six millions, et il y en versa cent seize à la fin de la même guerre. Il eut des amis, mais ils lui coûtaient un peu cher ; Curion lut le sien pour douze millions de fi^ancs, et Lucius Paulus, un peu plus modeste, n'en exigea que sept. O le bon temps ! vont dire certaines gens qui se donnent à si bon marché.

Antoine dissipa du trésor public plus de cent trente-cinq millions de fi'ancs ; Apicius dépensa douze millions pour sa cuisine, iii ciilinum^ dit Sénèque; puis voyant qu'il ne lui restait que deux mil-

MOEURS, l SAGES, Ctc. l63

lions de bien , il s'empoisonna pour ne plus vivre dans une pareille misère. La fameuse perle que Clc'opâtre fil dissoudre dans du vinaigre, était estimée près de deux millions. Clodius, iils du comédien Esope, en avala une qui valait 193,750 francs. Un seul plat de cet Esope coûta plus 19,000 livres. Plus de 80,000 francs lurent dépensés dans un souperde Caligula, et sans doute cet empereur était sobre, car un pareil repas coûta plus de 5oo,ooo francs au jeune liéliogabale. On sait que Lucullus avait plusieurs trlcUnia ou salles à manger, quelques écrivains disent trois cents, ce qui me paraît ridicule ; chacune portait le nom d'un dieu ou d'une déesse. Le salon d'Apollon était le plus magnifique ; les Irais ordinaires pour un repas s'y élevaient à 08,000 francs de notre monnaie. M. Adam ne rapporte pas l'anecdote du souper donné par Lucullus à Cicéron et à Pompée , mais elle est assez connue. Disons un mot de ce bon Cicéron , si républicain, si patriote, si modeste dans ses Epîtres ; il avait une table de bois de citronnier qui coûtait près de 20,000 livres , et il acheta une petite maison de campagne qui avait appartenu à Crassus , et qui ne valait que 700,000 fr.

J'abandonne cette nomenclature, car j'ai peur d'être appelé slgnor Marco Mi.lUone , comme le voyageur Marc Paul qui ne complait que par millions. J'invite cependant les personnes qui veulent ^entendre les auteurs latins , à lire avec attention ce chapitre de M. Adam ; les sommes que je viens

î64 ANTIQUITÉS ROMAINES.

de designer en français y sont exprimées dans toutes les formules employées par les Romains, et l'étude de quelques pages facilitera l'intelligence d'un grand nombre de points obscurs dans la latinité. Je regrette beaucoup que le désir d'être concis ait forcé l'auteur à écourler des anecdotes qui répandraient quelques fleurs sur un sujet un peu sévère.

L'érudition est une fort belle chose ; et quoique les ignorans se moquent des érudits , comme les pauvres médisent des riches , nous ne pouvons trop estimer les hommes éclairés et studieux dont l'ingrat et pénible travail fait éclore pour nous des fleurs sans épines, et nous facilite l'intelligence des auteurs anciens qui valaient bien les nôtres, quoiqu'ils n'aient pas eu le bonheur de vivre comme nous dans le siècle des lumières. Il ne faut cependant pas que l'amour de l'érudition devienne une manie , et qu'il nous fasse chercher des finesses ou des mystères dans des phrases communes dont le sens est clair et naturel. Plusieurs de ces savans ne peuvent imaginer qu'un Grec ou un Ptomain ait eu quelquefois des idées toutes simples et qu'il les ait simplement exprimées ; ils veulent toujours voir dans les mots les moins équivoques un sens plus profond ou plus brillant que le sens grammatical , et, pour le trouver, ils se jettent dans des digressions philologiques également réprouvées par la langue et par le goût. S'ils voient dans une phrase latine des tournures qui s'approchent des

MŒURS, USAGES, etc. l65

nôtres , ils aiment mieux supposer un sens caché ou une altération du texte , que d'admettre comme bon latin celui que nous entendons aussi bien qu'eux. Si Horace n'avait pas appelé des vers mal faits versus malè tomatos^ ils ne pardonneraient pas cette expression à l'écolier qui l'emploirait, et malè tornatos leur paraîtrait un plat gallicisme.

M.Adam n'est pas toujours exempt de ce défaut. Parmi une foule d'observations justes , d'aperçus fms et ingénieux, de conjectures vraisemblables et d'explications pleines de sagacité , le désir de trouver quelque chose là où il n'y avait rien , lui a fait adopter quelquefois des étymologles ou des interprétations si étranges , que l'esprit du lecteur les repousse malgré l'autorité de tous les érudits qui veulent les faire recevoir. A la vérité , ce n'est point à M. Adam lui-même que s'adresse directement ce reproche ; mais il suffit qu'une explication ait été adoptée par un commentateur célèbre, pour qu'il la présente comme légitime , et souvent il nous offre deux ou trois solutions différentes de la même difficulté , sans indiquer aucune préférence pour l'une ou pour l'autre. Il lui arrive aussi parfois d'établir une relation entre deux objets qui n'ont aucune analogie apparente , sans nous faire connaître les rapports qu'il a cru y découvrir. Quand une phrase latine n'a aucun sens pour nous, parce qu'elle fait allusion à quelque usage qui nous est inconnu , nous applaudissons aux efforts du savant qui parvient à y trouver une signification

lG6 A?^TI<J>HÏÉS UO.^I AINES.

quelconque ; et si elle ne ncftis satisfait pas entièrement, nous nous abstenons cependant de toute critique, dans l'impossibilité où nous sommes d'y substituer quelque chose de mieux : mais quand le sens est d'une clarlc parfaite , quand il est complet, concordant avec ce qui précède et ce qui suit , et tout-k-fait raisonnable , faut-il le rejeter et recourir à un sens bizarre, par la seule raison que le premier est trop simple ? Voici un exemple assez remarquable pour me dispenser d'en citer plusieurs du même genre :

Dans le se'nat romain , les voix se recueillaient ■per discession cm , c'est-à-dire qu'au lieu de se lever ou de rester assis, les sénateurs qui approuvaient le projet de décret se plaçaient d'un côté de la salle , et ceux qui le rejetaient passaient d(> l'autre coté. M. Adam, qui se sert d'autres expressions , dit qu'on faisait placer de l'autre côté ceux qui étaient d'un avis contrnlrc : ce mot contraire a causé son erreur comme nous allons le voir. La formule par laquelle le président du sénat ordonnait ce mouvement, était ainsi conçue : ()nl hoc censetls , ilbic Iranslfe; qui alia omnia , In hanc partent. M. Adam ne traduit pas cette phrase , et il se contente dVxlire que cette locution^ alla omnla^ prend son orii^ine dans la superstition , onmls causa. Quoi! le mot ornnla serait une métamorphose, une corruption à'omlna. Eh! pourquoi faut-il que j'aille consulter les augures? La phrase du président n'est-clle pas assez claire? N'est-il

MOEURS, USAGES, etc. 167

pas évident qu'il a voulu dire : T^os aiitem qui censetis alla omnia^ transite vel cUscediie in hanc partent. Et parce qu'il n'a pas répété le censetis et le transite^ il faudra recourir à la superstition et aux augures, qui n'ont aucun rapport avec la question! C'est, je le répète, le mot contraire qui a trompé M. Adam ; il n'a pas réfléchi qu'un avis pouvait être différent sans être contraire ; que la différence suffisait pour faire approuver par l'un ce que l'autre rejetait ; et ne trouvant pas dans alia ornnia le sens de contraire^ il a vu omina dans omnia. Je crois donc très-fermement , malgré l'autorité de Festus dopt M. Adam cite seulement le nom, que le sens de la phrase en question est celui-ci : « Vous qui pensez ainsi , rangez-vous de ce côté-là ; vous qui pensez toute autre chose , placez-vous de ce côté-ci. » Voilà comment j'aurais traduit quand j'étais en sixième , parce que je me serais dit : P^os qui alia omnia, subauditur censetis ; et in honc partem , subauditur transite ; mais j'avoue que , même en rhétorique , je n'aurais pas vu de superstition là dedans.

Dans un ouvrage destiné à l'instruction, comme celui-ci , l'un des plus grands défauts est de tomber en contradiction avec soi-même ; et dans plusieurs passages , M. Adam se contredit d'une manière évidente. On sait que les jours se distinguaient chez les Romains , en dies Jasti et dies nefasti ; à la page 1 4 du premier volume , M. Adam nous dit qu'il était défendu au sénat de s'assembler

ïG8 ANTIQUITES ROMAINES.

durant les jours malheureux, diehus nefastis; à la page 178 , il dit que les jours fastl e'iaient ceux dans lesquels le prêteur rendait ses jugemens , et les jours nefasli ceux pendant lesquels l'administration de la justice était suspendue : cela est conforme à la* vérité historique. Mais , à la page 283 , il cite une loi qui défend défaire des lois pendant les jours appelés fasii ^ et vingt-sept pages plus loin , il en cite une autre qui permet de rendre la justice pendant les ftièmes jours. Comment concilier tout cela ? Pouvait-on défendre de faire des lois pendant les ]ours fas/i , quand dans les autres jours il était interdit au sénat , non-seulement de faire des lois, mais même de s'assembler? et avait-on besoin de permettre au préteur de rendre la justice pendant ces jours , quand il lui était défendu de la rendre dans les autres ? Et ne confondons pas les ']onrs fasli axec les jours fes/i; ces derniers étaient des jours de fête, fcriœ, pendant lesquels il a , selon le temps , été permis ou défendu de s'occuper de la législation ou de la justice , tandis que lesyo^// étaient destinés aux assemblées du sénat et aux jugemens du prêteur ; et pendant les nefasti tout exercice des lois et des tribunaux était suspendu. Notez , cependant , que M. Adam cite des autorités 'respectables pour ces assertions contradictoires.

Voici un autre passage qui m'a singulièrement étonné : l'auteur parait persuadé que les anciens T«omains ne connaissaient pas la lettre 1\, et il dit

MOEURS, USAGES, etc. 169

qu'Appius Claiidlus passe pour en avoir e'té l'invenlcur. On écrivait, ajoule-t-il , Papisius pour Papirius , Valesius pour Valerius , Auselius pour Aurelius, etc.... Quand le fait serait vrai , Appius serait tout au plus l'introducteur et non pas l'inventeur de la lettre Jx , puisqu'elle existait depuis long-temps dans le grec d'où le premier latin ae'te' formé. Mais ici M. Adam s'est pressé de conclure du particulier au général , et il a étendu à toute la langue ce qu'il ne faut entendre que de quelques noms propres. En effet , les premiers Piomains avaient des rois , et il serait étrange de soutenir que l'on disait sea' pour recc, et seges pour reges. La ville de Rome elle-même dépose contre M. Adam, car on n'a jamais écnt Soina pour Roma^ ni Somulus pour liornulus. Plusieurs hellénistes ont pensé que le nom Homa venait du mot grec rômè, rohur , force, étymologie qui , vraie ou fausse , démontre au moins qu'ils ont considéré la lettre R comme l'initiale du nom.

C'est à une faute d'impression sans doute qu'il faut attribuer l'erreur suivante : Auguste , dit l'auteur, fit équiper deux flottes qu'il fit stationner, l'une à Pvavenne sur la mer Adriatique, et l'autre à Messine sur la mer de Toscane. Tout le monde sait que celte seconde flotte était à Misène et non pas à Messine : Pline l'y a commandée sous Yespasien , et si elle eût été à Messine , on n'aurait pas nommé la mer de Toscane , mais fretum Siculum , le détroit de Sicile.

Je ne sais si c'est l'auteur ou le traducteur qui nomme croissant l'ornement en forme de demilune que les praticiens portaient à leur chaussure. C'était bien un croissant , mais le mot est impropre quand il s'agit des Romains : il fallait imiter nos commentateurs français qui ont francisé le mot latin luniila^ et ont écrit lunule.

Quelquefois M. Adam se fonde sur des preuves extrêmement faibles pour décider un point d'antiquité non-seulement fort douteux, mais même invraisemblable. De ce que des auteurs ont dit que les Romains faisaient usage de la main droite , et quelquefois des deux mains pour se ser\ir à table, il conclut qu'il n'avaient ni couteaux ni fourchettes ; et pour seconde preuve , il cite les manus unctœ dont parle Horace. Le savant recteur me permettra de ne pas me rendre à cette démonstration. Nous avons couteaux et fourchettes , et cependant nous nous vSei'vons à table de notre main droite , et même des deux mains. J'en dis autant des manus unctœ: cela nous arrive assez souvent malgré la fourchette , quoique nous soyons moins gloutons que les Romains , et que nous n'avons pas recours à un dégoûtant artifice pour dîner une seconde fois. Mais quand on ne trouverait aucune preuve de la fourchette romaine , comme Montlaucon en a trouvé de la cuillère à pot ; quîTid les mots jurcina ou furcilla seraient déclarés latin de cuisine, et conséquemment inadmissibles , je ne croirai jamais qu'un peuple quia

MŒURS, USAGES, etc. I71

pousse aussi loin le luxe et la délicatesse, qui avait des tables de bois de citronnier à pieds d'or, qui couvrait les lits oii se plaçaient les convives de tapis ou de manteaux magnifiques , ait plongé vilainement les mains dans les plais et dans les assiettes, en un temps surtout où l'on aimait beaucoup les sauces, et où l'on devenait ce'lèbre pour en avoir irivenlé une nouvelle. Très-certainement le sybarite Trimalcion n'avait pas les mains pleines de graisse quand il les promenait sur la chevelure des deux beaux adolesccns qu'il avait près de lui.

Sur une preuve à peu près semblable, M. Adam prononce , sans employer la forme du doute , que les anciens n'avaient pas de chemine'es. Parce que Yitruve et Horace se plaignent de la fumée, parce que Cicéron et Juvénal donnent l'épithète dejiimosœ aux images des dieux placées dans \ atrium, parce que Martial appelle y?/mo5?<5 le mois de décembre , laut-il supposer qu'ils n'avaient point de cheminées , quand on sait qu'ils aimaient beaucoup le feu , et qu'ils déposaient largement le bois sur leurs foyers ,»vSelon l'expression d'Horace luimême ? Nous avons à Paris d'innombrables cheminées , des bataillons de fumistes , et cependant une cheminée qui ne fume point quand l'appartement est bien clos , est encore une chose rare; décembre estfumosus pour nous comme pour les Romains , et si nous placions dans l'âtre nos portraits de famille, les cheminées n'empêcheraient pas jqu'ils ne fussent enfumés comme les Lares des

172 ANTIQTTITÉS ROMAINES.

Romains. M. Adam avoue qu'ils avaient trouvé le moyen d'établir des conduits de chaleur dans les divers apparlcmcns; et ils n'auraient pas su conduire la fumée comme la chaleur ! D'ailleurs, quand nous n'aurions pas d'autres preuves, un passage de Pline nous démontre qu'ils connaissaient les cheminées : ce naturaliste , en décrivant l'effet des volcans, nous dit que le conc volcanique n'en est point le foyer, mais la cheminée : In ipso monte non alinientum habct sedviarn;^. Adam conviendra que cheminée est la traduction exacte du mot viam^ puisqu'elle signifie le chemin delà fumée et du feu. Au reste, tout ce détail devient inutile puisque j'ai vu, de mes propres yeux vu, une cheminée à Pompéia que nous devons nommer Pompeii; et certes , le roi de Naples ne l'avait pas fait construire tout exprès pour jouer un tour aux érudits qui refusent l'art de construire des cheminées aux hommes qui ont bâti le Çollsée et le Panthéon ; convenons cependant que même actuellement les cheminées sont inhniment moins multipliées à Rome et à Naples , qu'elles ne le sont chez nous , quoiqu'il gèle assez souvent dans la première de ces villes ; et , à Rome , on voit encore aujourd'hui des personnes dans l'aisance , et même riches, se chauffer avec le soaldino ou le réchaud, comme M. Adam préfend que les Romains le faisaient.

Un ouvrage qui embrasse une si grande quantité d'objets me fournirait le prétexte de multiplier

MOEURS, USA,GES, elc 17^

les observations et les critiques ; et le nombre des erreurs fût-il plus grand , il n'empêcherait pas de reconnaître dans M. Adam une excellente et vaste érudition , une connaissance profonde des Ptomains et de leur langue. Mais il faut savoir se borner, et je laisse au lecteur la solution de quelques difficulte's qui m'engageraient dans des discussions trop longues. Il me reste d'ailleurs à parler des théâtres , voici un trait qui me servira de transition pour entrer en matière.

A Rome, sous les empereurs, les avocats avaient des applaudisseurs à gages comme les acteurs de nos thc'âtres ; cette canaille les suivait de tribunaux en tribunaux , interrompait sans cesse leurs plaidoyers pour les applaudir, et recevait pour récompense la sportule ouun salaire e'value' par M. Adam à deux schellings de monnaie anglaise. Cette troupe , la honte du barreau, comme elle l'est aujourd'hui de nos the'âtres , avait pour chef quelque misérable, nommé Flavus, Ptufus ou Niger, le blond, le roux ou le noir, qui se plaçait au milieu du groupe, prenait le titre de mesochoros, mot grec qui signifie homme au milieu du chœur ^ et indiquait par un signal les endroits où il fallait redoubler les applaudissemens. A Rome , on les nommait laudicœni qui oh cœnam laudant, gens qui louent pour un souper. Un certain Largius Licinius est l'inventeur de cette belle méthode ; nous connaissons tous les Largius de Paris. Nihil sub sole noçum : en lisant ce paragraphe , je me suis cru

transporte clans une de nos salles de spectacle ; je reconnaissais le n)esoclioros avec tousses manœuvres qui applaudissent ou sililent pour hi sporlule^ pleurent pour un franc, rient pour cinquante centimes, assourdissent les 'spectateurs, insultent au public, et ont guéri pour jamais les honnêtes gens du désir d'applaudir, dans la crainte d'être confondus avec... Un Italien dirait; Questasciun/iaglia cil calzMcani.

La partie de cet ouvrage estimable dans laquelle M. Adam s'occupe des the'âlrcs de Rome, n'est pas, à beaucoup près, la plus riche en observations nouvelles, et la plus remarquable sous le rapport de la critique. Montfaucon est bien autrement abondant, infiniment plus instructif, et je n'aurais jamais imaginé , qu'en fait de théâtres et de comédies, ce fût chez un bénédictin plutôt que chez un anglican que je dusse aller chercher des lumières. M. Adam, quis'est beaucoup étendu sur les jeux du Cirque et les gladiateurs de l'amphithéâtre , dit fort peu de chose des jeux scéniqucs , et sa description donnerait une idée très-impariaite des édifices nommés théâtres., si d'autres écrivains ne les avaient pas fait connaître d'une manière plus complète.

En véritable érudit, l'auteur présente d'abord les diverses étymologies des mots scène , histrion , et satyres ou sai'ucs , car il confond , je ne sais pourquoi , ces deux noms que nous écrivons diflérennnenl. Si le mol satyre , appliqué à une pièce

MOEURS V USAGES, etc. 170

de théâtre , a quelque analogie avec les Satyres de la fable , comme plusieurs savans l'ont pensé, d'aprèsles décorations de rochers, de iorèts et de montagnes que ces pièces oflraient aux spectateurs , il n'y a pas d'apparence que ce mot provienne de l'adjectif 5a/«rw5, qui signifie plein, rassasié. Les Latins écrivaient par unjy* l'upsilon des Grecs; mais j'ai de la peine à croire qu'ils aient substitué Vy grec à Vu de leur propre langue. Il faut donc opter: si les satyres comédiens , et les satyres poèmes , proviennent également de satiiriis , par allusion à lance satura , un plat rempli de fruits , il faut les écrire également satires et non satyres ; mais cet y grec , que l'auteur nous permet d'admettre ou de rejeter, , me fait craindre que son étymologie ne soit pas la véritable. Celle du mot histrion me paraît plus naturelle; c'est, selon l'auteur , un mot toscan qui signifiait /w^i/o ; j'étais en effet trèsétonné que les Romains allassent chercher leurs comédiens sur les bords du Danube, Ister ouHister , comme l'ont prétendu les savans qui tiraient de ce fleuve, alors barbare, l'origine dumothistrio. La description dun théâtre romain ne présente pas seulement de nombreuses lacunes dans le livre de M. Adam , elle y est encore obscurcie par des inexactitudes. Personne , je pense, n'entendrait la phrase suivante : « Les dénominations de scena, » postscenimn , proscenium et orchestrh ,» dési- » gnaient les parties du thédtre.pulpitum, réservées w aux acteurs, n II y a ici tant d'erreurs que je ne

sais par où commencer: i^» Le postscenium n'avait rien de commun avec la scène ni avec le tlieâlrc. 2° Loin que le proscenium, la scena et l'orchestra fissent partie du pulpitum , le pulpilum c'tait luimême une partie du proscenium qui, à son tour, était une partie de la scène. 3" Ce pulpitum n'était qu'une élévation de quelques pouces , pratiquée sur le devant de la scène même , et sur laquelle les acteurs se plaçaient pour réciter leurs rôles. 4° Enfin , M. Adam tombe dans l'erreur vulgaire en confondant les mots scène et théâtre, et en disant que la première fait partie de l'autre. Voici une observation que le lecteur doit bien retenir s'il veut comprendre les descriptions des théâtres antiques : nous nommons fhrâtrc , le lieu où les acteurs récitent , et nous donnons le nom de sal/e à la partie de l'édifice réservée au public. Chez les anciens, c'était le contraire; ils nommaient exclusivement théâtre, la salle où se plaçaient les spectateurs, et scène, la partie de l'édifice exclusivement réservée aux acteurs. Ainsi , quand on dit que les femmes ne paraissaient pas aux théâtres des anciens , on se sert d'une expression impropre; il faut dire seulement qu'elles ne paraissaient pas sur la scène , et que des hommes y jouaient les rôles de femmes ; car j'espère démontrer que les femmes assistaient aux spectacles dramatiques chez les aHcîT'ns , connue chez nous , et qu'elles paraissaient conséquennuent au théâtre, c'est-à-dire dans la salle. Si l'opinion contraire est devenue

MOEUES, USAGES, etc. 177

générale , celte erreur provient de ce que nous avons pris la partie pour le tout ; et de l'exclusion de la scène , nous avons conclu l'exclusion de tout l'cdifice. Un Français pourrait dire : Les femmes étaient exclues du théâtre chez les anciens ; il aurait raison, en supposant qu'il entendît ^div théâtre \g. lieu où se piacciit les acteurs ; mais s'il employait le mot théâtre dans le sens des anciens , il voudrait dire que les femmes n'assistaient point aux spectacles dramatiques , et alors il aurait tort , comme je vais en fournir la preuve.

J'abandonne ici M. Adam , qui n'a pas même élevé cette question, et qui , par conséquent, n'apporte aucune raison pour ou contre. Présentons-la donc dans tou^e son étendue ; et, sans nous borner aux pièces de théâtre, demandons si les femmes assistaient aux spectacles publics chez les anciens.

La plupart de mes lecteurs vont résoudre la question négativement. Le préjugé est trop général ; il a été fortifié par l'opinion d'un trop grand nombre d'écrivains, pour n'avoir pas jeté de profondes racines ; je doute cependant qu'il résiste aux considérations suivantes.

Commençons par les Grecs. Une loi défendait expressément aux femmes d'assister aux jeux olympiques : il leur était ordonné de se tenir au-delà 4u fleuve Alphée, et celle qui osait franchir cette limite , était précipitée du haut d'une roche qui s'élevait sur la rive. Ce fait paraît d'abord favorable à l'opinion que je combats , et c'est lui sans doute

qui a fait croire à une exclusion ge'ne'ralc ; cependant une simple réflexion atténue beaucoup la conséquence qu'on en a tirée. En effet , si tous les spcclacles , sans tlistincllon , avaient été interdits aux femmes , on n'eût vraisemblablement pas fait une loi spéciale pour les jeux olympiques. Si , chez nous , les femmes ne pouvaient entrer à aucun théâtre , on ne ferait pas une loi particulière pour leur défendre d'aller à l'Opéra. Mais en négligeant cette présomption , qui n'est fondée que sur le raisonnement , nous trouverons dans l'histoire que les jeux olympiques même n'ont été interdits aux femmes que dans la haute antiquité. Les auteurs ajoutent qu'une femme nommée Callipatera par les uns , et Phénice par les autres , transgressa la loi , se mêla aux jeux , sous des habits d'homme , y remporta le prix , et que les magistrats non-seulement lui pardonnèrent son audace , mais en sa faveur permirent à toutes les femmes d'assister à ces jeux. Plusieurs d'entr'clles, dit-on encore, profitèrent de cette permission pour concourir, et y obtinrent la palme du vainqueur.

Pvelativement aux spectacles dramatiques , on se demande d'abord sur quels motifsaurait élé fondée l'exclusion des femmes. Le théâtre était une partie essentielle du culte chez les Grecs ; ceux qui (aisaient représenter les pièces dramatiques exerçaient une espèce de sacerdoce ; la profession de comédien était aussi honorée en Grèce qu'elle a élé méprisée <lans Rome : pourquoi donc les ieuunes n'auraient-

MOEURS, USAGES, etc. 17g

elles pu entendre des scènes considérées comme des chants religieux ? Vainement , pour me répondre, voudrait-on distinguer la tragédie , toujours noble et chaste, de la comédie , souvent libre et obscène : on sait, à n'en pas douter, que l'un et l'autre genre de drame se représentait au même théâtre et dans le même jour ; qu'on donnait quatre pièces de suite ; que ces quatre ouvrages se nommaient tétrarchie; que l'un comme l'autre faisait partie du culte ; que la comédie , loin de paraître offenser les dieux , admettait des dieux comme interlocuteurs , ainsi que nous le voyons dans Aristophane : on ne peut donc pas dire que tel théâtre était interdit aux femmes , tandis qu'il leur était permis de fréquenter tel autre. Mais substituons les faits au raisonnement.

Les auteurs qui parlent du tragique Eschyle , nous disent qu'il ne négligeait aucun moyen de produire la terreur, soit par le choix des sujets , soit par les costumes , les machines , les masques et les moindres accessoires. Les anciens citent sa tragédie des Euménides comme celle qui a porté la terreur au plus haut degré. La sensation fut si vive , ajoutent-ils , qu'un grand nombre de femmes s'évanouirent , et plusieurs même avortèrent en plein théâtre. Or, nous savons que les rôles de femmes étaient joués par des hommes , que les femmes ne paraissaient jamais sur la scène ; ce fut donc dans la salle qu'elles éprouvèrent une si \\olente commotion ; elles assistaient donc aux repré-

l8o ANTIQUITÉS ROMAINES.

seritations dramallqucs. Supposons mcme que le fait soit ridiculement exagéré, accordons, si l'on veut, qu'il est entièrement faux, il n'en sera pas moins une preuve ; car, cerlainement , on n'eût pas fait un pareil conte dans un pays où les femmes auraient été exclues du théâtre. .-

L'histoire romaine m'offre des preuves bien plus évidentes. Ici, les historiens, les poètes, les législateurs même sont d'accord pour démontrer la présence des femmes à tous les spectacles de la capitale du monde.

Amphithkatrl : Il n'est pas d'écolier qui ne sache que les dames romaines prenaient un plaisir barbare à voir des gladiateurs s'entre-tuer, et des misérables livrés en proie aux bêtes féroces. Tout le monde connaît le converso polllce, expression par laquelle nous apprenons qu'un mouvement du pouce , tourné en haut ou en bas , décidait de la vie ou de la mort du malheureux déjà blessé , couché sur l'arène , et demandant à ce sexe tendre et sensible une grâce qu'il accordait si rarement. Les femmes, comme les hommes , lui criaient : Rccipe feirwn^ reçois le fer, et lorsque le coup avait pénétré jusqu'aux entraillesde la victime, les femmes comme les hommes, criaient encore avec une joie airoce : Hoc habet , il en tient. Mais Tacite va bien plus loin, car il nous apprend que non -seulement les femmes assistaient à cet odieux spectacle , mais que plusieurs d'entre elles ont comhatlu dans l'arène comme des gladiateurs : Fcniiiianim illustrluin

MŒURS, USAGES, etc. l8l

senatommque plures per arenam fœdati sunt. L'épithète illustrium démontre assez que cette rage ne posse'dait pas seulement les femmes de la lie du peuple.

Naumachie: Puisque les femmes entraient à ramphithéâtrc , et même y combattaient , je n'ai presque pas besoia de prouver qu'elles assistaient aux naumachics. Si cependant on veut autre chose que cette induction , je renvoie encore le lecteur à Tacite. Dans ses Annales , règne de Claude , cet historien parle d'un combat naval , donné en spectacle , et dont Suétone , qui le décrit amplement , a fait un si triste tableau. Dix-neuf mille hommes y fiirent égorgés pour amuser Claude , Agrippine et le jeune Néron. L'impératrice , ajoutent-ils, était magnifiquement vêtue , et portait une chlamyde toute brochée d'or. Agrippine y était avec ses femmes , et les dames de la cour n'étaient sûrement pas les seules qui eussent le droit de jouir d'un spectacle si intéressant.

Théâtres : Sous le gouvernement républicain, les théâtres de Rome étaient une imitation parfaite de ceux de la Grèce. On reconnaît cette ressemblance dans toutes les descriptions qui nous en restent; les noms même des choses qui servent à l'art théâtral, sont les mots grecs , tels que conistra , brontion , cerauscopion, scène, théâtre, etc. . . . L'orchestre était alors consacré à la danse, comme l'indique l'étymologie : mais deux siècles avant l'ère chrétienne , les édiles Caïus Attilius Soranus

l82 ANTIQUITES BOMAINES.

et Lucius Scribonius Libo , sur l'avis de Scipion l'Africain , ordonnèrent que dorénavant l'orchestre, cliangeant de destination , serait résené aux familles praticiennes, et que le peuple assisterait au théâtre dans l'ordre suivant :

La première place au centre du demi-cercle le plus voisin de l'avant-scène , c'est-à-dire celle où se trouve aujourd'hui notre maître de musique , était alors celle du préteur. Dans les ruines de quelques théâtres antiques on a retrouvé des vestiges de ce siège en forme de trône. Le demi-cercle, immédiatement derrière le préteur , était exclusivement réservé aux Vestales; M. Adam n'a pas ignoré ce fait , car en parlant des Yestales , dans le chapitre du Culte , il fait observer que ces prêtresses occupaient le premier rang à tous les théâtres. Après le banc des Vestales venaient ceux des sénateurs , qui étaient séparés des chevaliers par un massif plus élevé que les bancs , et que l'on nommait prœclnctio ou hnUe.iis, ceinture ou baudrier. Les lois Koscia et Julia fixèrent à quatorze le nombre des bancs occupés par Tordre équestre. Une nouvelle précinction séparait les chevaliers du peuple, dont les rangs s' agrandissant toujours à mesure qu'ils s'élevaient , atteignaient presque jusqu'au comble de rédifice. Ils laissaient cependant encore au-dessus un demi-cercle dont le diamètre était le plus grand de tous , que l'on nommait surmnn cavea, le haut du crrua' , et qui était rempli par la populace et par les esclaves.

MŒURS, USAGES, etc. i83

Après la chute de la rc'publique , des abus s'étant introduits dans l'ordre des places au tbe'âtre , Auguste deTendit a^xw femmes publiques d'y assister ailleurs que dans la summ.a cavea : elles occupaient donc auparavant les rangs destinés au peuple ; il y avait donc des femmes au tbe'âtre. Sous le règne de Tibère , le sénat rendit un décret par lequel il fut réglé que l'impératrice Livie , quand elle viendrait au théâtre , aurait le droit de s'asseoir au premier rang parmi les Vestales.

Or , maintenant , si le premier rang était destiné aux femmes les plus chastes , si le dernier rang était le refuge des plus dissolues, il est évident que les places intermédiaires appartenaient aux femmes qui se rapprochaient plus ou moins de ces deux extrémités. Ne serait-il pas plaisant de soutenir que pour avoir le droit d'aller à la comédie une femme lût obligée de faire preuve de chasteté ou d'impudicité ? Si l'on m'objecte que les Vestales n'étaient point considérées comme femmes , que cette dignité était un sacerdoce , et que les théâtres étant d'institution religieuse , on ne pouvait en interdire l'entrée à des prêtresses, alors je demanderai pourquoi les femmes publiques n'en étaient point exclues. Si, d'un autre côté , l'on me disait que les femmes publiques n'étaient pas assez estimées pour qu'on prît le soint de leur cacher des représentations souvent licencieuses , je répondrai par cette autre question : Pourquoi les Vestales y étaient-elles admises? pour-

l84 ANTIQUITÉS ROxMAlNES.

quoi le sénat y fixait-il la place de rimpe'ratrice ? Concluons de tout ceci que les femmes des Romains et des Grecs assistaient comme les nôtres au théâtre et à tous les spectacles publics.

Cependant M. Lanlier , auteur d'un roman fort agréable, a fait déguiser en homme son héroïne , Lasthénie, pour C|u'elle pût entrer au théâtre , parce que, disait-il, les femmes en étaient exclues. M. Geoffroy , dans plusieurs feuilletons , attribue la licence des comédies anciennes à l'absence des femmes qui, chez les Grecs et les Romains, ne pouvaient entrer au théâtre. Un autre écrivain très-distingué a écrit la même opinion; M. Schlegel enfin , dans son ouvrage sur l'art dramatique , propose la question , mais ne tente pas de la résoudre. C'est au lecteur a peser les raisons que je viens de rapporter, et qui sont si contraires à l'opinion commune.

LE CUISINIER ANGLAIS. l85

Page 1