‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 18 sur 59 · LE CUISINIER ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE CUISINIER ANGLAIS

d'écrire et l'art des ragoûts se sont singulièrement rapprochés. Nos gens de lettres sont devenus gens du monde ; il n'y a point de déjeûner, de dîner, de festin agréable , si quelques auteurs à la mode ne l'assaisonnent du sel de leurs plaisanteries , du sucre de leurs flatteries, ou du piquant de leurs bons mots. Autrefois, Horace et ses joyeux convives se contentaient de célébrer Cornus et Bacchus; dans les temps modernes , Chaulieu et ses amis chantaient le vin d'Auvilé , et les perdrix aux hrodeauins rouges et gris; mais ce n'est qu'à la fin du dix-huitième siècle, que l'art de la cuisine a été traité avec l'importance et la dignité qu'il mérite. A la vérité, le second des trois gourmands nommés Apicius, nous a laissé un livre estimable, de Arte coquinariâ; mais quelle différence entre le garum des Romains et le browning des Anglais! Qui osera comparer les placenta , laganum , libum , scrihlita et crustulum des anciens, aux gâteaux ^n cœurs, à la portugaise, à la royale, à laShrewshury^ de MM. Collingwood et Woolams? Les ragoûts myma et mattya, dont parle Athénée , valaient-ils \ essence de Jambon, la sauce à la menthe, la sauce au pontife, et le coulis exquis des artistes britanniques ? D'ailleurs , qu'est-ce que la Grèce et Rome opposeront au ca^cAîy^ et à V éternel syllabub de l'Angleterre? Oh! si Charles Perrault revenait en ce monde , avec quel succès ne ferait-il pas sentir l'excellence et la prééminence des modernes!

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Il est cependant un genre , et je le dis à regret , où ^'antiquité a sur nous une supériorité incontestable ; nous avons bien les désirs, mais non pas les vigoureuses facultés des anciens gourmands. Quel est l'homme parmi nous qui mérite d'être nommé gurges^ selon l'expression de Cicéron ? Nos plus gi'os mangeurs auraient autrefois passé pour des anachorètes. Je ne parlerai pas de ce Milon qui tua un bœuf d'un coup de poing, et le dévora, dit- on, en un seul jour, ce trait d'héroïsme est trop connu ; j'aime mieux rappeler à mes lecteurs ce Phagon, dont la voracité devint si illustre, (Jue l'empereur Aurélien le fit venir à sa table, et jouit de l'agréable spectacle de lui voir manger un sanglier tout entier, un mouton, un petit cochon, cent pains, et avaler une orque de vin qu'il faisait couler dans sa bouche par un entonnoir. Malheureusement je n'ai pu savoir au juste quelle était la capacité de la mesure nommée orca; Montfaucon dit vaguement qu'elle était beaucoup plus grande que Yarnphora ; mais cette dernière ne contenait que ^ingt-quatre pintes de Paris, ce qui serait assez modeste. Ambroise Calepin me donne un peu plus de satisfaction sur ce point d'érudition gloutonne ; il dit que Vorva était une espèce de tonneau nommé ainsi par allusion à Vorca rnarhin , qui est un monstre du genre de la baleine. Ainsi Phagon a bu une baleine de vin ; ce qui est assez vraisemblable, puisqu'un auteur aussi sincère que Vopisque a bien voulu nous l'attester.

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